XXIII
Vaincus en France, les ennemis de Suger allèrent attendre Louis le Jeune en Italie, où il devait débarquer, cherchèrent & l'aigrir contre .celui qui lui avait conservé sa couronne, et, faut-il le dire? y parvinrent. Mais quelques mots d'Eugène III suffirent pour dissiper ces injustes soupçons. Peu de temps après, Louis le Jeune faisait sa rentrée à Paris, ayant à ses côtés les. grands et les principaux évêques du royaume, qui étaient allés à sa rencontre, Suger à leur tète. Des médailles avaient été frappées pour célébrer ce retour. Les Parisiens, disent les chroniqueurs, eurent à cœur de prouver au roi que la bravoure dont il avait fait preuve n'en était pas moins honorable , pour n'avoir pas été couronnée de succès. Louis le Jeune fit trêve aux chagrins qui dévoraient spn âme, et fier de cet accueil, plein de reconnaissance pour celui auquel il devait son royaume et la prospérité dont il était le témoin, il eut un noble élan de cœur, une pensée tout à la fois juste, heureuse et grande : il appela Suger le J^n? de la patrie. Douce récompense pour l'homme
bienveillant qui avait su être à propos sévère et ferme ; pour e membre du clergé qui avait maintenu les droits du pou- , voir royal en face des prétentions de l'Église, et réformé des abus séculaires qui la déshonoraient; pour l'ancien oblat, au nom obscur, qui n'avait pas craint, dans l'intérêt du roi, de soutenir la lutte contre deux frères et contre la mère même du roi ! Heureux d'un concours si efficace, reconnaissant enfin, au spectacle du bien qu'elle avait produit, tout le prix de l'expérience de Suger, Louis le Jeune lui laissa la direction des affaires. Suger l'avait, dans le temps, supplié de différer toute décision au sujet des torts de la reine ; il lui fit promettre de renoncer à ce funeste divorce, dont la réali- . sation devait, quelques années plus tard, déshériter la France, du moins pour trois siècles, d'une de ses plus belles provinces. Peu après le retour du roi, la ville dé Beauvais fut, on ne sait pour quel motif, poussée à la révolte par son propre évêque, Henri, frère du roi. Ému de pitié à l'idée des maux auxquels les rebelles s'exposaient, Suger adressa à l'évêque, au chapitre et au peuplé de Beauvais, une lettre admirable de bonté et de grandeur, où la douceur s'allie à la force, la bienveillance à la fermeté.
« Je vous demande, je vous conseille et je vous conjure, leur disait Suger, de ne pas vous révolter contre le roi, notre seigneur, et la couronne, qui est notre appui à tous, archevêques , évcques et barons , et à qui nous devons , à juste titre, respect et fidélité.... Et vous, infortunés citoyens, que j'ai toujours portés dans mon cœur, sans aucune pensée d'intérêt , que dirais-je si j'apprenais le bouleversement de votre cité, la condamnation de vos fils et de vos femmes à l'exil, le pillage de vos maisons et l'exécution d'une foule de citoyens?... Ayez donc pitié dé' vous-mêmes, car, aussi vrai qu'une fourmi ne peut traîner un char, vous ne pourrez défendre d'une entière ruine la ville de Beauvais contre la puissance de la couronne et du sceptre... Ah!
croyez-en plutôt celui qui vous a toujours porté un vif intérêt, et qui yous dit en finissant : Prenez-garde, hommes prudents, prenez garde de vous attirer de nouveau ces mots, qu'on a trouvés inscrits une fois sur une colonne dé marbre de votre ville , et que prononça jadis un empereur romain : Nous ordonnons que la ville de Beauvais soit re-> construite1. »
A l'époque où il avait écrit cette lettre , Suger était déjà miné par la maladie, « Atteint, disait-il, d'une grave infirmité, il avait, en outre, une fièvre quarte qui le consumait. » Peu de temps après , une grande et sublime idée entra dans son esprit, et y produisit une surexcitation juvénile qui ne le quitta plus. Attristé jusqu'au fond de l'âme des désastres redoublés que les soldats de la foi éprouvaient en Orient , Suger forma le projet d'opposer une digue aux infidèles, et convia le clergé français à le seconder dans l'organisation d'une croisade , à la tête de laquelle il voulait marcher lui - même. Mais le souvenir des pertes et des malheurs qu'avait causés l'expédition précédente était encore trop récent. Les prélats auxquels il s'était adressé s'excusèrent de ne pouvoir se rendre à l'appel qui leur était fait. Persévérant et s'obstinant dans son projet, à raison même de l'indifférence avec laquelle il était accueilli r Suger annonça qu'il pourvoirait lui-même , avec les épargnes et les revenus de l'abbaye de Saint-Denis , aux frais d'une nouvelle croisade. Déjà, il avait fait passer des sommes considérables en Orient , par l'intermédiaire des Templiers , et nommé le généralissime qui devait conduire
1 Suger, par M. Combe», p. 238.
l'expédition , lorsque la maladie dont il était atteint redoubla d'intensité. On était au commencement de l'année 1152. Prévoyant que ses derniers jours étaient venus, Suger écrivit au roi, qu'il servait depuis quatorze ans avec le même dévouement qu'il avait mis au service de sou. père, une lettre touchante ; « Aimez l'Église de Dieu, lui dit-il j et protégez l'abbaye.de Saint-Denis, qui est une des plus nobles portions du royaume. Prenez la défense des veuves et des orphelins. Soyez le vengeur des innocents opprimés. Voilà mes derniers conseils. »
De son côté, saint Bernard adressait à son ami Suger les adieux les plus affectueux : « Je puis vous assurer que je vous ai toujours aimé et que je vous aimerai toujours. Je le dis avec confiance, je ne puis perdre celui que j'aime d'un amour éternel. Vous ne périssez pas pour moi, vous ne faites que me devancer, vous dont l'âme est attachée à la mienne par un lien qui ne sera jamais rompu. Souvenez* vous de moi comme je me souviendrai de vous, afin qu'il me soit donné de vous suivre bientôt là où vous allez avant moi... »
Le 13 janvier 1152, Suger rendit le dernier soupir en pré* sence de tous les religieux de l'abbaye de SaintrDenis et de plusieurs évoques qui étaient accourus à son lit de mort. Le roi était, en ce moment, absent de Paris. A la première nouvelle qu'il avait reçue du danger que courait son fidèle mi-* nistre, Louis le Jeune s'était empressé de revenir auprès de lui ; il arriva trop tard . Néanmoins, il voulut le voir encore une fois. Quand il fut en présence de celui qu^ au dire de saint Bernard, « était prudent et fidèle dans les affaires temporelles, fervent et humble dans les affaires spirituelles, également apte aux unes comme aux autres, » le roi ne put, dit-on, retenir ses larmes. Il ordonna que les funérailles de Suger fussent magnifiques, et voulut y assister. Un monument simple et sévère reçut ensuite le corps du grand homme que la France ve-
wwu as
*, et, sur œ monument, furent gravéa oes quelque» mots, les seuls dignes de cette noble et mâle figure ! Miejacet Suptriv* aàbot,
Ain^i mourut, âgé de soixante-dix ans environ, le moine illustre que M. de Sismondi appelle, sur le ton de la raillerie, le sage abbé Suger, ajoutant a qu'il est beaucoup plus célèbre que ses talents ou le rôle politique qu'il joua n'auraient dû le faire attendre !. » Quiconque, malgré cette in-, juste appréciation , jettera un coup d'oeil impartial sur la vie de Suger, demeurera frappé d'admiration à l'aspect de tant de services rendus à lia patrie, à la monarchie, à la religion, en même temps qu'aux idées d'humanité, de justice et d'égalité civile depuis longtemps étouffées sous les décombres des invasions, rçiais dont l'instinct commençait enfin à se faire jour, autant que le permettaient les mailles de fer du grand réseau féodal qui couvrait encore la France. Par une exception rare, Suger vit ses contemporains eux-mêmes rendre hommage à son dévouement, à ses efforts. Presque tous les papes qui, pendant sa longue carrière , se succédèrent sur le Saint-Siège , s'inspirèrent de ses conseils, s'honorèrent de son amitié. On vient de voir dans quels termes touchants saint Bernard s'entretenait avec lui, et quels sentiments d'affection il lui portait. L'évêque de Salisbury, après s'être rendu en France pour connaître personnellement celui dont les austères vertus et le mérite étaient célèbres dans toute l'Europe, lui avait écrit, à son retour en Angleterre : a Nous avons entendu avec joie les paroles de sagesse qui sortent de votre bouche; nous avons
1 MitWre tes Frwçai*, f. V, p. 36t» et 367.
admiré le temple magnifique que vous avez bâti, et les ornements dont vous ne cessez de l'embellir. . . Qui ne s'étonnerait de voir un seul homme soutenir le poids de tant d'affaires si importantes, maintenir les églises dans la paix, réformer le clergé , défendre le royaume de France par les armes, y faire fleurir la vertu et régner l'autorité des lois? » Henri d'Angleterre eut en Suger une confiance telle qu'il lui proposa de le reconnaître pour arbitre dans un différend qu'il avait avec le roi de France. Enfin, David, roi d'Ecosse, Roger, roi de Sicile, et d'autres souverains, avaient fait offrir à Suger des présents magnifiques, en témoignage de leur admiration.
Pour lui, portant l'humilité jusqu'aux dernières limites, oubliant ^ort corps et sa personne , uniquement préoccupé des grands intérêts dp l'État et de l'Église et ne Jes séparant pas dans son esprit, il vivait, au milieu du tumulte des affaires et des tentations de la richesse, comme un cénobite. Dix ans avant sa mort, il s'était fait construire urçe cellule large de dix pieds, longue de quinze, et il y passait toutes les heures que lui laissait l'administration de l'État ou de son abbaye. Là, d'après un de ses biographes, comme le véritable sage , il n'était jamais moins seul que lorsqu'il était seul. Couchant sur la paille couverte d'un drap de laine, il ne dormait que quelques heures par jour. Touchant à peine aux mets qu'on lui servait et passant le reste aux pauvres qu'il avait toujours à sa table , il s'abstenait de vin et de viande, à moins d'y être astreint par ses infirmités, assistait rigoureusement à tous les offices de la nuit et du jour, et ne se contentait pas d'écouter chanter les psaumes, comme cela se pratiquait dans les couvents où la discipline s'était relâchée, mais il les psalmodiait lui-même à haute voix. D'ailleurs, pieux de cœur, mais joyeux de visage, gai, enjoué , dotfé d'une mémoire qui retenait tout ce qu'il avait lu ou dit à quelque époque que ce fût , plein de la lecture