‹ Portraits historiquesChapitre 12 sur 26 · SUCER · texte numérisé non relu

SUCER

des Pères de l'Église et des anciens auteurs, il lui arrivait souvent de raconter, pendant les longues heures de la nuit, à quelques disciples intimes , avides de l'entendre , tantôt ses propres actions, tantôt celles des hommes célèbres de son temps qu'il avait connus. Plein de confiance dans un ministre de tant de savoir uni à tant de bonté, Louis VU , notamment pendant les dernières années de la vie de Sucer, lui témoignait la déférence la plus grande. *« J'ai vu quelquefois , dit un chroniqueur contemporain , le roi des Français, au milieu du cercle des premiers de l'État, se tenir respectueusement devant ce grand homme assis sur un marchepied et leur dictant d'utiles préceptes comme à des inférieurs. Quant à eux, suspendus pour ainsi dire à ses lèvres, ils écoutaient ses paroles avec la plus profonde attention* Lorsque ces conférences étaient finies, Suger voulait reconduire le roi; mais celui-ci ne souffrait jamais qu'il fît un pas ou se levât de son siège ' .

Tel fut, dans Suger, l'homme, ou, pour être plus vrai, le chrétien, le moine. Mais, placé au timon des affaires temporelles du royaume, soit comme ministre, soit comme régent , Suger n'était plus le même. Le religieux, l'humble abbé disparaissait pour faire place à l'homme d'État qui sait son but , et qui y marche avec une persévérance que rien ne décourage. D'autres, et en grand nombre, l'ont égalé en abnégation, en charité, en dévouement: nul ne peut lui être comparé pour l'intelligence des grandes affaires et pour l'habileté à les résoudre. Fortifier le pouvoir

1 Vie de Suger par le moioe Guillaume. Collection Gu'.zot, t. VIII, 172 et pauim.

royal et celui de la loi , réformer le clergé, telle fut 1 a pensée, la préoecupatiotf constante de Suger. On a vu comment, pour remplir cette mission, là plue grande qu'un ministre se soit jamais donnée , il sût profiter tour à tour de la forée qu'il puisait dans son caractère de prêtre et de mandataire du roi. Sous la cotte de mailles ou sous le froc, ambassadeur , ministre, régent , il poursuivit sans relâché la réalisation de son plan. D'ailleurs, bien que passionné pour l'agrandissement de son abbaye, il ne voyait, dans toute augmentation d'influence ou de richesse, qu'un moyen de servir la royauté ou l'Église plus efficacement. La réformé dte l'abbayê dfe Saint-Denis, dès couvents d'Àrgenteuîl et de Fontevrault, des chapitres de Sainte - Geneviève , de Compiègne et de Beauvais , prouva que, dans l'accompliBaement de son devoir, il ne faiblissait devant aucun obstacle , dût sa puissance elle-même s'y briser. De même, plus tard, le crédit de Raoul de Vermandois et de Robertde Dreux ne l'arrêta pas un instant, quand il sut que l'autorité royale était menacée par eux* Homme admirable! non-seulement parce qu'il daigna descendre jusqu'à la prière et à la supplication pour prévenir les entraînements coupables, les infractions aux lois , les révoltes , mais encore parce que, Si les ordres du roi avaient été transgressés, si dés violences avaient été commises, il n*hésitait pas à sévir, afin de décourager les fauteurs de rébellions, et de prévenir, par une punition opportune , de nouveaux et plus graves malheurs. Plus grand d'ailleurs que ïtichelieu luimême parce qu*à l'opposé de Richelieu, qui déconsidéra le roi en servant la royauté, il fut l'ami dévoué de Louis le Groâ, lé serviteur humble et respectueux de Louis le Jeune. îe ne sais si je me trompe , mais on chercherait vainement dans nos annales un caractère plus véritablement chrétien et plus national en même temps, plus ami de l'autorité, non dans l'intérêt de ceux qui l'exercent, mais pour le

bien même du peuple, plus grand enfin et plus complet, à quelque point de vue qu'on l'envisage. J'ai essayé de tracer les lignes principales de cette figure à la fois austère et bienveillante. Puisse cette esquisse de l'homme du peuple dans lequel la royauté a trouvé son plus intelligent et son plus solide appui , du ministre le plus justement illustre parmi tous ceux qui, depuis six cents ans, ont illustré l'administration française , n'être pas trop indigne du cadre quelle doit remplir!

Les difficultés de tout temps attachées à l'administration des deniers de l'État ne furent peut-être jamais plus grandes et plus périlleuses que dans les premiers temps du ministère de Sully. Parmi ses prédécesseurs les plus célèbres, Enguerrand de Marigny, Jacques Cœur et Beaulnede Semblançay, étaient morts misérablement sur un gibet ou en exil. Le sort de quelques-uns de ses successeurs est présent à tous les souvenirs : Fouquet finit ses jours dans une prison d'État; Colbert, le plus grand d'entre eux, est insulté, à sa mort, par les cris d'une populace en délire, et Law n'échappe aux rancunes du parlement qu'en se sauvant à l'étranger. Victime du bien qu'il avait voulu faire, Machault d'Arnouville, esprit d'élite et noble cœur, novateur hardi, mais prudent, est exilé par Louis XV et meurt dans les prisons de la Terreur. Enfin, après quelques mois de pouvoir, Turgot succombe sous les intrigues combinées de la cour et du parlement, et sa disgrâce excite les applaudissements du peuple même, en faveur duquel il avait opéré les réformes qui causèrent sa chute.

Heureusement pour la France et pour Henri IV, le plus populaire de tous les ministres, Sully, occupa le pouvoir assez de temps pour accomplir la plupart des grandes réformes qu'il avait projetées et pour forcer en quelque sorte les suffrages de la postérité.

Maximilien de Béthune, duc de Sully, était né dans le village de Rosny, dont il porta longtemps le nom, le 13 dé-

cembre 1660. Dans des temps ordinaires, les événements de sa vie, seulement depuis sa jeunesse jusqu'à l'époque où le roi lui confia la direction des finances du royaume, auraient suffi pour illustrer un homme. Il avait douze ans lorsque son père, zélé protestant, le présenta au roi de Navarre, alors âgé de dix-huit ans. C'était peu avant la funeste journée du 24. août 1572. Le jeune Rosny était alors à Paris. Réveillé à trois heures du matin par les cris du peuple et le son des cloches, forcé d'aller chercher un asile dans le collège de Bourgogne, fort éloigné de la maison où il avait couché, il ne dut son salut qu'à un gros livrç d'Heures qu'il avait eu la précaution d'emporter avec lui. cEn allant, disent les secrétaires qui écrivirent une partie de ses Mémoires sous sa dictée, et en s* adressant % lui-même, vous vites enfoncer et piller des maisons, massacrer hommes, femmes et enfants, avec les cris de Tue, tue ! au huguenot, au huguenot! ce qui vous faisoit souhaiter avec impatience d'être arrivé à la porte du collège, où enfin Dieu vous accompagna sans qu'il vous fust arrivé autre mal que la peur f. » De 1576 à 1594, Rosny combattit vaillamment auprès de Henri IV, dans les escarmouches, les sièges, les batailles que chaque jour amenait ; il se trouva et paya de sa personne à la prise de Cahors et de Rouen, à Arques, à Rosny, à Ivry. « Cependant, dit un contemporain ' qui a fait avec une

1 Économies royales, collection Petitot, t. I, p. 24 1 .

* Marbault, secrétaire de Duplessis-Mornay.— D'après Tallemant des Réaux, son historiette de Sully a été faite en partie avec les matériaux qu'il avait puisés dans un manuscrit de Marbault. Ce manuscrit, intitulé Remarques sur les Économies royales, a été publié, à la suite des Économies; dans le dix-septième volume de l'excellente Collection de Mémoires relatifs à V histoire de France de MM. Michaud et Poujoulat. Duplessis-Mornay ayant toujours été en hostilité avec Sully, qui ne l'avait pas ménagé dans les Économies royales, les Remarques de Marbault, son secrétaire, ne sauraient inspirer grande confiance ; c'est presque

é2 PORTRAITS HtiTORlOUES.

animosité évidente la critiqué àmÉ convîntes royales deSutty, il est certain qu'il se tenoit, comme il a fait pendant toute la guerre de la Ligue, seulement dans la cornette du roy, et passait ta pluspatt du temps è lirt.t Blessé grièvement dans plusieurs affaires, Sully échappa plus d'une fois à une mort imminente, se rétablit, demanda au roi le gouvernement dès villes de Gisors et de Mantefc, et, né l'ayant pas obtenu, parce qu'il fallut satisfaire à des exigences plus redoutables que la siéttrte, se retira à son château de Rosny, où il séjourna quelque temps. Heureusement, son dépit ne M pas dé longue durée; il revint bientôt auprès du roi, qu'il ne quitta plus depuis], et qui lui-même lé regrettait. Les lettres suivantes1 que Henri IV adressa à Sully, dé 1503 à 1597, montrent lé commencement de l'amitié précieuse qui sé forma entre eux, dessinent les caractères, et font voir, par l'idée qu'elles donnent des difficultés à surmonter, l'habileté et la vigueur que Puti et l'autre eurent à déployer.

3 septembre 4503. — « Mon amy, je ne vous avois donné congé que pour dix jours, et néantmoins il y en a déjà quinze que vous estes party : ce n'est pas vostre coustume de manquer à ce que vous promettez, ny d'estre paresseux; partant, revenez-vous-en me trouver; c'est chose nécessaire à mon service... J'ay plusieurs choses à vous dire, et s'en présente tous les jours Une infinité, sur lesquelles je seray bien aise de prendre votre avis, comme j'ay fait sur beaucoup d'autres dont je me suis bien trouvé. Adieu. »

8 mars 1594. — « Mon amy, vous estes une beste d'user de tant de remises et apporter tant de difficultez et de mesnage éh une affaire de laquelle la conclusion m'est de si grande importance pour l'établissement de mon authorité et le soulagement de mes peuples. Ne vous souvient-il plus des conseils que vous m'avez

toujours, l'œuvre d'un critiqué envieux et jaloux. Ces Remarques sont néanmoins curieuses à consulter sous quelques rapports, mais avec une Cxtrémê circonspection.

* Économies royales, passim, à leur daté*

SHJLY, W

tant de fois donnez, m'alléguant pour exempte celuy d'un certain duc de Milan au roy Louis XI, au temps de la guerre nommée du Bien public, qui es toit de séparer par intérests particuliers tous ceux qui estaient ligues contre luy sous des prétextes généraux, qui est ce que je yeux essayer de faire maintenant, aymant beau-, coup mieux qu'il m'en couste deux fois autant en traittant séparément avec chaque particulier, que de parvenir à mesmes effects par. le moyen d'un traitté général avec un seul chef (comme vous sçayiez bien des gens qui me le vouloient ainsi persuader) qui pust, : par ce moyen, entretenir toujours un party formé dans mon Batat. Partant, ne vous amuse* plus à Caire tant le bon mesnager, ne vous arrêtant à de l'argent; car, nous payerons tout des mesmes ohosas que l'on noua livrera, lesquelles, s'il fallait prendre par la force, nous cousteroient dix fois autant. Gomme dono je me fie du tout en vous et vous ayme comme un bon serviteur, ne doutez plus aussi à user absolument et hardiment de vostre pouvoir, et concluez au plustost avec M. de Villars. Mais asseurez si bien les choses qu'il n'y puisse arriver d'altération, et m'en mandez promptement des nouvelles. Puis, lorsque je seray roy paisible, nous use* rons des bons messages dont vous m'avez tant parlé, et pouvez vous assurer que je n'espargnerof travail nu ne craindray péril pour eslever ma gloire et mon Estai enteur plus grande splendeur* Adieu, mon amy. *

. k juin 4367. — «Mon amy> une autre fais je vous donnera y plus de loisir pour estre plus longtemps chez vous; mes affaires m'appellent en diligence à mon armée, et je vous fais ce mot le pied à i'étrié, pour vous prier, incontinent la présente reçeuë, de vous en venir icy pour aider à aire mes affaires, car j'y ai besoin de telles gens que vous, et c'est à ce coup qu'il faut que vouç me lassiez paroître vostre affection. Adieu, mon amy. »

48 août 459T, devant Amiens. — « .... Je veux que vous voyez nostre besogne devant qu'elle soit plus advancée ; mais il ne faut pas faire apporter icy lesdits deniers qu'il ne soit temps de les employer, car il y a tant d'affamés icy comme pilleurs, que s'ils sçavoient que nostre bourse fus! pleine, ils ne cesseraient de m'inv portuner pour y mettre les doigt», et me serait difficile de m'en défendre,,..»

Sully, par bonheur, avait mieux à faire que de prendre des villes françaises d'assaut ou par surprise, et de brûler lès catholiques dans leurs églises. Soldat par occasion, Sully était, avant tout, un esprit organisateur. Déjà, en 1593, ayant d'avoir pu étudier la situation des revenus publics, et, en quelque sorte d'instinct, il avait constaté, dans une lettre à Henri 1Y, que la marche la plus sûre de rétablir Tordre dans les finances était « de faire une perquisition exacte de toutes les facultés et revenus du royaume, en remontant à leur source et origine, pour les régler, diminuer et acquitter peu à peu; de tenir un registre de tous les officiers royaux, tant commensaux et militaires que de judicature, police, écritoire et finance, avec une spécification de ceux qui sont absolument nécessaires et de ceux dont on se pourroit passer. » Fidèle à sa politique de conciliation , Henri IV avait laissé la surintendance des finances à François d'O, un des favoris de Henri III. Ce François d'O était, quoi qu'en ait pu dire le secrétaire de Duplessis-Mornay, un' homme débauché, corrompu, étalant un luxe insolent, pendant queleroiportaitdeschemisesdéchiréeset des pourpoints troués. Sully, qui ne l'aimait pas, lui reproche, entre autres griefs, d'avoir compromis les résultats de la bataille d'Ivry, en forçant Henri IV de séjourner quinze jours inutilement à Mantes, « Duquel séjour, dit-il, furent cause les nécessitez d'argent où tenoient enveloppé ce prince tous ceux qui avoient charge aux finances, et surtout le sieur d'O, concerté pour cela avec les autres catholiques de sa faction, qui ne pouvoient supporter la domination, quelque douce et familière qu'elle fût, ni les prospéritez d'un roy huguenot, et ressentoient autant d'ennuy et de desplaisir de l'honneur qu'il avoit acquis et de là victoire signalée qu'il avoit rem-

portée sur ses ennemis^ que-ceux-là mesme qui avoient perdu la bataille1.» Quand', en 1594, François d'O mourut, Henri IV ne voulant plus se mettre dans la dépendanco d'un seul homme, organisa un Conseil des finances, composé de huit personnes et présidé par le duc de Nevers. Nommé membre de ce Conseil, Sully fit dresser pour mèmoire, dans le but d'arriver à une appréciation aussi exacte que possible de la richesse du royaume, l'état suivant des deniers qui sortent de la bourse des sujets du roy pour toutes sortes de dépenses :

4° A gens d'église pour baptêmes, confessions, confirmations, sacrements, prédications, visitations de malades, cierges, bougies , huileset autres frais de marguillerie, à raison de 200 écus par paroisse etde 40,000 paroisses (8 millions d'écus) 24,000,000 liv.

2° Pour aumônes, constructions d'églises, monastères, legs pour œuvres pies, obits, fondations de services, consécrations d'églises, sépultures, processions, images et croix, confréries à patrons et bâtons, pèlerinages (300 écus par paroisse) 36,000,000

3° Pour les dîmes payées aux prêtres et curés (400 écus par paroisse) 42,000,000

4° Pour les décimes payés au roi par les gens d'église, et autres dépenses du clergé. ..... 4,600,000

5° Pour argent porté à Rome pour expéditions, indulgences, dispenses, etc 4,000,000

6° Pour achat d'offices, obtentions d'honneurs, dignités, noblesses, exemptions, droits, prérogatives, privilèges que le roi confère 42,000,000

7° Pour frais de procès, présents aux juges, voyages et chômages, salaires d'avocats, procureurs, sergents {sommes inestimables, dit Sully), néanmoins, ci 40,000,000

8° Tailles levées pour le roi 20,000,000

1 Économies royales, 1. 1, p. 453.

. 9° Deniers levés par ferme 4e tailW» pour te

grand sceau, le petit sceau, pour le» affaire* particulières des paroisses. • . 4,000,0001

\ 0° Pour chômage, pertes de journées de marchands, artisans, laboureurs et manœuvres, dépenses aux tavernes, jeux et brelans (400 écus parparoisse) 48,000,000

H* Pour tous deniers levés sur le sel. .... 44,000,000 ; 42° Pouf deniers levés par forme d'aides nommées quatrième, huitième et vingtième, à prea* dre sur le vin, pommée, poirée et cervoise. . < . 6,000,00%

43° Pour droitsde douane, d'ancrage, de péage. 9,000,000 ' M° Octroi des villes et bourgs. ....... 4,000,000

' 45° Pour étrennes, gâteaux des rois, chandelèurs, festins, banquets, ivrogneries et crapules^ amourettes, chasses, habits, meubles, équipages, bâtiments, jardinage, diaprures, bagues, joyaux, comédies, mascarades, ballets, danses, jeux, brelans et autres bombances, somptuosités, luxes et dissolutions superflues, au moins. . < . . . . 40,000,000

Total. ; . . . . 239,000,000 îiv,*

Telle éU}it, en 1594, d'après l'estimation d'ailleurs essaiv* tiellement approximative de Sully, la dépense annuelle du royaume. Aujourd'hui, le budget des recettes de l'État dépasse à lui seul 1,500 millions. La France, il est vrai, s'est agrandie de plusieurs provinces, et sa population s'est accrue de 15 à 18 millions d'individus. En outre, l'agriculture, lecommerce, l'industrie, ont acquis un développement prodigieux, comparés à ce qu'ils étaient vers la fin du seizième siècle, à l'issue d'une guerre civile de trente ans. Enfin, la valeur du marc d'argent a triplé, et cette augmentation ne donne pas

1 Économies royales, t. III, p. 220. Cet état n'a pas été reproduit dans l'édition arrangée et refaite que l'abbé de l'Écluse a donnée des Mémoires de Sully.

une idée exacte de celle beaucoup pfus grande qui à eu lieu parallèlement et par gradation dans le prix des

Quoique membre du Conseil des finances, Sully avait htâiné rétablissement de ce Conseil par des raisons d'une grande force. Suivant lui, si l'administration des finances devait inévitablement être confiée à quelques personnes, il y avait tout intérêt à- ce que le nombre en fût très-restreint. En eflbt, lorsque la responsabilité ne pèse sur personne spécialement, chacun est porté à rejeter les fautes sur ses collègues, f Ce n'est pas le gouvernement d'un seul, ajoutait Sully, qui fait que les finances vont mal. L'abus est dans le choix de cet homme et aussi dans la constitution des finances. S'il est' difficile de trouver dans tout le royaume un seul homme tel qu'il le faut pour cet emploi, comment pourra-ton se flatter d'en trouver huit? L'erreur n'est pas moins visible de s'imaginer que toutes ces personnes y apportant, chacune de leur oôté, une bonne qualité différente, il en résultera le même effet d'un homme qui les aurait toutes, puisque c'est supposer que cette qualité ne sera pas rendue inutile, et par ses propres défauts, et par ceux de ses associés... »

Ce que Sully avait prévu ne manqua pas d'arriver. La responsabilité de l'administration ne reposant sur aucun des membres du Conseil des finances en particulier, chacun d'eux attribuait à ses collègues les fautes commises, ce qui donnait lieu à des récriminations incessantes. Un seul point sur lequel la plupart d'entre eux paraissaient s'entendre, c'était le rançonnement des fermiers et traitants, ou plutôt du peuple qui, en définitive, payait de ses deniers les épin-

Au sujet des variations survenues dans la valeur effective de l'argent depuis le moyen âge, voir une Notice que j'ai donnée dans Jacques Cceur et Charles Vil , 1. 1, sur la valeur comparative des mciemesmoimaHs françaises.

gles des uns et les gros bénéfices des, autres/ Après un an de tiraillements et d'intrigues, Sully, que les membres du Conseil, réunis dans une haine commune, avaient voulu en évincer, tantôt en ne s' entretenant en sa présence que d'objets étrangers aux affaires, tantôt en voulant le faire envoyer en Angleterre à la suite de l'ambassadeur, se trouva, au contraire, plus solidement affermi qu'aucun d'eux dans l'esprit du roi. Investi, en 1595, de la direction du Conseil des finances, il proposa à Henri 1Y d'ordonner une tournée d'inspection dans les généralités les plus considérables, lui promettant d'en rapporter 3 où 400,000 écus. La tournée fut résolue malgré la sourde opposition du Conseil, et Sully partit avec Tautorisation de suspendre et même de révoquer les employés infidèles. Ce fut la première campagne du courageux ministre contre ce qu'il appelle les grivèlerie* des. financiers. Prévenus de son arrivée par quelques membres du Conseil des finances, qui avaient une part dans leurs détournements, les trésoriers de France* les receveurs généraux et particuliers, les contrôleurs, les greffiers avaient eu le temps de préparer des états falsifiés. D'autres, les plus élevés en grade et les mieux soutenus, avaient jugé À propos de fermer leurs bureaux et de s'absenter. Sully suspendit la plus grande partie de ces employés, s'empara des registres, porta la lumière dans le chaos calculé où on les laissait, fit ressortir des falsifications, des doubles emplois, des atténuations de recettes sans nombre; et, bien que le. temps et les moyens lui eussent manqué pour rendre son inspection aussi fructueuse qu'elle aurait pu l'être, il prit le chemin de Rouen, où le roi se trouvait alors, escortant lui-même, avec un juste orgueil, plusieurs charrettes chargées de 500,000 écus. L'assemblée des Notables s'ouvrit peu de temps après dans cette ville, et justifia complètement, il faut en convenir, les reproches .que lui adresse Sully. Cette assemblée proposa de partager l'administration des finances entre le roi et un

Conseil de raison qui aurait été autorisé à retenir la moitié des revenus publics, estimés à 30 millions, pour servir, avec ce fonds, les pensions, gages d'officiers, arrérages, dettes et engagements de l'État. En outre, le Conseil de raison aurait fait réparer les villes, bâtiments, chemins et autres ouvrages publics. Les 15 millions affectés au roi auraient été consacrés par lui au payement des dépenses militaires, des ambassades, à l'entretien delà maison rov*L, aux bâtiments, aux gratifications et aux menus plaisirs.

Les inconvénients d'un plan semblable n'ont pas besoin d'être démontrés; mais, à l'époque où il fut propesé, le pouvoir était tellement éparpillé, les parlements, les princes, les maréchaux, les gouverneurs en avaient accroché tant de lambeaux durant les guerres civiles d'où l'on sortait à peine, que ce plan parut une invention sublime, excepté pourtant à ceux dont il devait restreindre les attributions, c'est-àdire aux ministres. Sully seul proposa au roi de l'adopter. Il lui donna pour raison que l'assemblée des Notables ne reconnaissait pas de pouvoir superieur^ans le royaume ; qu'il s'était mis en tutelle entre ses mains; que le projet présenté par elle était à la vérité ruineux et d'une exécution impossible, mais que, s'il était rejeté, l'assemblée crierait bien haut qu'on l'avait empêchée de relever les affaires de l'État, tandis que si le roi la prenait au mot, les faux calculs du Conseil de raison, et l'ignorance de ses membres en administration, les forceraient à reconnaître, avant peu de temps, leur inaptitude, et à renoncer ; aux attributions qu'ils auraient usurpées. Cette prévision se vérifia de point en point ; quelques mois après, le roi, après s'être bien fait prier, rentrait dans toute son autorité, par les raisons mêmes qui avaient motivé l'avis de Sully.

' Dans le louable désir de remédier à l'insuffisance des ressources générales, l'assemblée des Notables avait établi sur toutes les denrées et marchandises qui se vendaient dans le

royaume, à l'exception dublé, une taxe qui fut appeléft^impôi du sou pour livre ou la pancarte. Cet impôt, au moyen duquel . on croyait équilibrer le budget de l'État ea portant la recette à 30 millions, avait été évalué à 5 millions; mais il a$ rapporta pas cette somme, et il excita, principalement à cause des entraves qu'il mettait au commerce, les plu» vives clameurs. Sully ne l'approuva pas, par la raison que l'impôt de la taille était déjà très-lourd relativement aux ressources des contribuables, et queiçeluidu sou pour livre allait peser également sur le pauvre et sur le riche, sur ceux qui ne- supportaient point de charges et sur ceux qui ea étaient écrasés. U faut ajouter que l'impôt du sou pour livre avait le tort immense de frapper du même droit les marchandises de luxa et les denrées de première nécessité. À la vérité, chaque année de l'administration de Sully rendit le nouvel impôt plus tolérable . Mais, établie h une fâcheuse époque, cette contribution était tçaqours restée impopulaire ; et, bien que le long exercice du pouvoir eût fini par endurn cir le caractère de Sully et l'eût rendu accessible à des sentiments de fiscalité qu'il n'avait pas dans les premières années de son ministère, les réclamations et les troubles à l'occasion de la pancarte ne discontinuant pas, il la supprima tout à fait en 1608.

On a souvent loué Sully d'avoir fait remise au peupla d'un arrérage de 20 millions dus sur les tailles des années 1504, 1595 et 1596; en réalité, il ne pouvait faire autrement. Les guerres civiles avaient laissé s'introduire une ù grande confusion dans le service des tailles et des autres impôts que, pour 30 millions qui revenaient à l'État, le peuple déboursait 150 millions. Qu'on juge par là de la miser» à laquelle il devait être réduit. « Elle fut telle qu'en 1594, lea . paysans de la Guyenne, de l'Angoumois et du Périgord, poussés à bout, dit Mézeray, par les pillages de la noblesse et les vexations des receveurs, s'étaient soulevés au nombre .

de quarante mille. » Le dégrèvement accordé par Sully eut donc pour résultat de donner un air de faveur à la remise dé taxes pour la plupart irrecouvrables, et d'ôter pour l'avenir tout prétexte à la mauvaise volonté. Grâce à cette mesure, ^arriéré de 1597 fut encaissé sans difficulté.

Quelque temps auparavant (mai 1596) , la Cour des aides de Paris avait rendu un êdit, inspiré sans doute par Sully, et qui introduisit plusieurs changements utiles dans l'imfttsttîoTi et la levée dés tailles. L'assiette de cette contribution variait alors, comme on sait, suivant les provinces. Dans quelques-unes, elle était établie approximativement, d'après retendue et le revenu présumé des terres; elle s'appelait alors taille réelle, et c'était la moins arbitraire. Dans d'autrfes provinces, elle était personnelle, la qualité, la fortuné et l'état apparent des personnes y servant seuls de basé aux assesseurs ou répartiteurs. En 1256, Louis IX avait fait un règlement portant qu'il serait élu trente ou quarante tmmtnës 9 par le Conseil des prêtres, bourgeois et prud'hommes, et que ces élus choisiraient ou parmi eux, ou dans la communauté, les douze personnes les plus capables d'asseoir la taille. Le règlement de 1596 eut pour but de réprimer les nombreux et Criants abus auxquels la répartition des assesseurs et les poursuites des huissiers et sergents des tailles donnaient lieu. Parmi ces abus, il en est un que les formes si exactes de la comptabilité actuelle feront surtout trouver étrange. A cette époque, les divers receveurs des tailles remplissaient aussi Foffice de payeurs. Pour simplifier leurs opérations, ils payaient quelquefois les créanciers de l'État avec des quittances de rôles qui, par.le fait, devenaient de véritables mandats pouvant circuler de main en main. Lorsque ces quittances étaient payées sans difficulté, ce mode de recouvrement pouvait n'avoir que des inconvénients de peu d'importance; mais il en était rarement ainsi, et alors des frais écrasants venaient aggra-

ver la position des pauvres diables qui n'avaient pu acquitter, à l'échéance Axée, le montant de leurs contributions.

Et tout n'était pas là. Au mois de janvier 1598, Sully, devenu alors tout-puissant, fit rendre sur les exemptions et affranchissements de la taille un édit où on lit ce qui suit : c D'autant plus les charges et impositions ont été augmentées, d'autant plus les riches et personnes aisées contribuables à nos tailles se sont efforcées de s'en exempter : les uns, moyennant quelque légèrç somme de deniers, ont acheté le privilège de noblesse; Jes autres, pour avoir porté l'épée durant les troubles, l'ont indûment usurpé et s'y conservent par force et violence. » Ainsi, le priyilége engendrant le privilège, quiconque était riche ou avait une charge lucrative n'était pas soumis à l'impôt direct. De là, suivant l'édit, « foule, oppression et totale ruine des sujets qui payaient la taille. ? La conclusion de cet édit fut qu'à l'avenir les propriétaires de condition roturière seraient sujets à la taillé et taxés proportionnellement à leurs moyens. Mais le mal était trop grand pour disparaître au premier effort. Au mois de mars 1600, l'assiette et la perception des tailles furent l'objet d'un règlement général dont le préambule contient le passage suivant, qu'on me saura gré de citer. : «c Aussitôt qu'il a plu à Dieu de mettre ce royaume en repos, faisait dire Sully à Henri IV, nous avons jeté les yeux avec larmes de pitié sur notre pauvre peuple, appauvri et presque réduit à la dernière riyne par les plaies de plusieurs années que la calamité et longueur de la guerre lui a faites, et mis tout notre soin à chercher les moyens de diminuer les tailles et autres impositions qui se lèvent sur lui, plus désireux d'acquérir le nom de père du peuple, lui faisant du bien, que de laisser quelque souvenance à la postérité d'autres titres plus spécieux et plus élevés, que nos périls et labeurs nous auraient pu faire mériter. »

Ce noble langage, cette franchise, cette sympathie pour

les souffrances du peuple attestent en même temps la détresse du royaume à cette époque et la paternelle sollicitude de Henri IV et de Sully. Depuis ce jour, toutes les fois que de nouvelles ordonnances sur les tailles furent rendues, eues n'eurent prîur but, on peut le dire, que de remettre en vigueur, à peu de modifications près, les dispositions négligées du règlement général de 1600.

Mais ce n'était rien d'avoir mis des bornes à la rapacité des receveurs généraux et particuliers, des contrôleurs, des huissiers et de3 sergents des tailles. 11 y avait d'autres exacteurs à atteindre, et parmi ceux-là étaient précisément la sœur même du roi, ses maîtresses, les princes du sang, les gouverneurs des provinces. A la tête de ces derniers se trouvait le duc d'Épernon, qui, en sa qualité de gouverneur du Poitou, surchargeait cette province d'une foule de petits droits évalués à 60,000 écus. Une fois bien convaincu de ces exactions, Sully fit préparer un arrêt portant défense, sous les peines les plus sévères, de rien exiger du peuple sans une ordonnance en forme émanée du roi. Prévenu du jour où l'arrêt devait être discuté, le duc d'Épernon jura qu'il l'empêcherait de passer. Une scène des plus étranges eut lieu, à cette occasion, en plein Conseil. A la suite d'une explication fort vive, le duc d'Épernon et Sully portèrent la main à leurs épées. On les sépara, et les autres membres du Conseil les firent sortir de la salle des séances, chacun par une porte opposée. Le roi était alors à Fontainebleau. En apprenant cette scène, il offrit à Sully d'être son second; mais l'affaire ne fut pas poussée si loin. « Il y a quelques jours, écrivit à ce sujet le duc de la Force à sa femme, le 11 novembre 1598, que M. d'Espernon et de Rosny eurent une grande prise au Conseil, mais cela est

74 PORTRAITS fflSTORIQUES.

raccommodée. . Sa Majesté & fort porté' M. de Bosafv & Q&* fort en crédit ' . * Dans tous les cas, l'arrêt qpî avait causé ce démêlé reçut sou exécution*

Une amélioration: d'une autre nature souleva bientôt de nouvelles clameurs. Henri IV remboursait tous les ans- des sommes, considérables àlte reine d<' Angleterre,, aut comte palatin, au duc de Wurtemberg, au duo de Florence, aux Suisses, à la république de Venise, à la ville de Strasbourg, qui l'avaient aidé de leurs troupes et de leur or pour conquérir son royaume. D'un autre côté, les principaux chefs de la Ligue, les ducs de* Mayenne*, de Lorraine, de Nemours, dfe Joyeuse, de Montpensier, de* Mercosur, d'Épernon , les Yilïars, les Binons lesVilteroi et tant d'autres, outre les gouvernements et commandements qu'onleur laissa*, avaient exigé du roi, pour faire- reconnaître son autorité dans* les villes où ils tenaient encore, des indemnité* qui s'élevèrent *3& millions; Ainsi Ton peut* dire que Henri- IV fût obligé d'acheter de la noblesse, aux» dépens du peuple;, une grande partie de la France; Or, le trésor noyai» étant toujours à sec, grâce à la multitude des receveurs et tréltoriera interposé» entre lui et les contribuables* le» principaux créancier» de * UÉtat» étrangers et Français; avaient obtenu- de se faire payer, aumoyen 4e délégations sur les tailles ou autres im*pots, sur le lieu1 mfitneoù ^effectuait la recette; « À-ton jamais vu) dit à ce sujet Sully* un abusplus^ pernicieux et en même temps plus honteux- que de laisser ainsi» toute le monde, et particulièrement* tes étrangers, mettre la maindans les- finances de l'État', et des monopoliserai de tontes nations multiplier les usures et les persécutions de la ma*nière la plus criante, en s'arrogeant impunément une partie de l'autorité royale?» La répression de ce désordre ne1

1 Mémoires du duc de La Force, publiés par M. le marquis de la Grange, 1. 1, p. 296. — Publication excellente, qui abondé en documents historiques dtra véritable intérêt. • .

se fit pas attendre longtemps. Ea 1508, m édit, le plus utile et te plus courageux peut-éfoe de tons ceux que Sully ait fait rendre, défendit à tous, étrangers et naturels, princes eu sang et autres officiera, de lever aucun droit, à quelque litre que ce put être, sur les fermes et autres revenus de l'État, leur enjoignant de s'adresser dorénavant an Trésor royal peur le payement de leurs pensions et arréragea. Cutané on le pense bien, cet édit provoqua de tontes parts les récriminations les plus violentes; nais, soutenu par Henri IV, Sully tint bon, et ledit fat exécuté.

En aaéme temps, Sully apportait «ne attention mina* tiense au détails de la oomptaMiité. Celle partie de l'administration était alors dans un incroyable chaos. Non- Béatement «n ne dressait pas un eempte annuel des recettes et dépenses puUiques, mais à n'existait pas même de fav mntesde registres ou d'états pour tes divers officiers du trésor, plus «ombreux alors qu'aujourd'hui, il en résultait que chacun d'eux présentait ses comptes dans une forme .«pédale, comme il l'entendait, c'est-à-dire te plus onuriir ornent possible. A très-peu d'exceptions près, tous les prédécesseurs de Sully s'étaient appliqués à cacher aax princes ies véritables resBouroes du royaume et le aéoanànm à l'aide duquel l'impôt arrivait dans les coures du trésor» C'était un aaoyen de se pendre nécessaire, indispensable; mais cela était cause que l'adininistratioa des finances était toujours entourée de mystères. Aussi le peuple y croyait voir encore plus de dilapidations qu'il n*y en avait peut-être en réalité. SeUy, il faut le dire à sa gloire, fit tout le contraire de ses prédécesseurs et d'un grand nombre de ses successeur*. A feroede soins et de travail, il parvint à dresser des «étais que ses collègues du Conseil furent eux-anêmes Ohbgés d'approuver, et au moyen desquels le roi étudiâtes finances sérieusement et sans ennui.

C'est sans contredit un grand mérite de rendre cfcxeet-

lents édils, mais il en est un plus grand encore et qui demande, en outte, un véritable courage : c'est celui de les faire exécuter. Ce courage, Sully le possédait à un haut degré. Un receveur général du nom de Jbusseaume s'était enfui à Milan avec les fonds de l'État; Sully obtint son extradition et le fit pendre : « Attendu, ce sont ses propres paroles, que toute action capable d'entraîner avec soi la ruine d'une infinité de familles ne peut être punie trop sévèrement. » En même temps, on faisait le procès à un grand nombre de trésoriers, receveurs, traitants et partisans. Celui du traitant Largentier fit alors beaucoup de bruit. Ce Largentier disait un jour à Henri IV qu'un voyage à Fontainebleau lui avait coûté 10,000 écus. « Ventre-saintgris! s'écria le roi. — Oui, sire, mais c'est que j'ai fait prendre le modèle des frontispices de votre maison, pour en faire de pareils à une des miennes que j'ai en Champagne. » Peu de temps après, Largentier fut arrêté et mis au Châtelet. « Comment, dit le, roi à cette nouvelle, veut-il prendre aussi le modèle des frontispices du Châtelet? * En 1601, Sully fit établir une Chambre de justice chargée d'examiner la gestion de tous les gens de plume et de finances qu'il soupçonnait de malversation. Il voulait même qu'on ne se contentât pas de leur faire rendre gorge à tous, et que l'on infligeât des peines afflictives aux plus coupables. Mais ici ses bonnes intentions échouèrent devant un obstacle qu'il ne lui était pas donné de vaincre. En effet, les plus compromis achetèrent, en sacrifiant une minime partie de l'argent qu'ils avaient volé, la voix de leurs juges, et ceux-là seuls qui ne purent en faire autant, c'est-à-dire les moins riches et lès moins répréhensibles peut-être, furent condamnés à des restitutions. Quelques années plus tard, et à deux reprises, Henri IV voulut de nouveau, contrairement à l'avis de Sully, se procurer quelques ressources par le même expédient; mais les mêmes intrigues, les

mêmes moyens de corruption furent mis en œuvre et amenèrent les mêmes résultats. « Les pauvres grimmelins et larronaux, dit Sully, payèrent pour les grands voleurs et brigands auxquels il fallait qu'on s'adressât. »

Un prince du sang, le comte de Soissons, et la duchesse de Verneuil, maîtresse du roi, éprouvèrent, à leur tour, les effets de la force de volonté et de l'énergie que Sully déploya toute sa vie dans la guerre qu'il livra aux abus. Us avaient obtenu de Henri IV, à force d'obsessions, la permission d'établir un droit de 15 sous par ballot sur toutes les marchandises sortant du royaume, à condition que ce droit n'excéderait pas 50,000 écus. Après avoir prouvé que le droit s'élèverait à 100,000 écus, et qu'en outre il ruinerait l'industrie des lins et des chanvres dans plusieurs provinces, Sully fit observer au roi que, s'il ne s'arrêtait pa&dans la voie où l'on cherchait à l'entraîner, le commerce, auquel on n'apporte pas impunément les plus légers obtacles, serait bientôt entravé par toutes sortes de monopoles.4 En dépit des insolences de la duchesse de Verneuil et des menaces du comte de Soissons, le droit de 15 'sous par ballot ne fut pas accordé. « Tout cela serait bon, dit à ce sujet Sully à la duchesse de Verneuil, si Sa Majesté prenait l'argent en sa bourse; mais de lever cela sur les marchands, artisans, laboureurs et pasteurs, il n'y a nulle raison, estant ceux qui nourrissent le roi et nous tous; et se contentent bien d'un seyl maître, sans avoir tant de cousins, de parents et de maîtresses à entretenir.» Quoi qu'il en soit, malgré la constante opposition de Sully, une multitude de petits impôts furent établis, au bénéfice des personnages les plus puissants de la cour, pendant le règne de Henri IV, et l'un des premiers actes de la régente fut d'en supprimer quarante-cinq d'une seule fois pour se populariser. 11 est vrai qu'ils furent bientôt rétablis, et même aggravés. Cependant, soit à raison de la circonstance dont il vient

d'être fait mention, soit par suite d'autres démêlés de Sully avec le comte de Soîssons, leurs relations furent souvent orageuses et mêlées d'altercations. C'est un fait que Sully constate lui-même, à deux reprises, dans ses Mémoires. « Il eut, dit de son côté Tallemant de Réaux, une querelle en suitte avec M. le comte de Soîssons pour quelques assignations où il rebuta fort ce prince. » A cette occasion notamment, les choses furent poussées trèsrlcàn, et le comte de Soissons demanda satisfaction à Sully pour des propos que celui-ci l'avait accusé d'avoir tenus sur le compte du roi. La lettre suivante que Sully écrivit au comte de Soissons fournit à ce sujet de curieux renseignements:

« Monsieur, j'ay sceu les trois choses que Ton vous a rapporté que j'avois dictes de vous ; je vous supplie très humblement de croire que je n'ay jamais tenu tel langage, le connoissant si faux que si j'avois ouï quelqu'un le dire, comme vostre serviteur, je me couperois la gorge avec luy pour Fen faire dédire, et je tiens pour très meschant non seulement ceux qui l'ont dict, mais aussi ceux qui en auraient la pensée, et qui, par telles faulces inventions, seroient si oubliez de vouloir mettre un prince de vostre qualité mal avec le roy ; et si je savois celui qui m'a preste cette charité pour me rendre haï de vous, pour une si injurieuse et faulee calomnie, il me cousteroit la vie ou j'aurois la sienne, et luy ferois ad vouer etconnoistre à tout le monde sa méchancheté et menterie. »

Mais le comte de Soissons ne se contenta pas* de cette satisfaction. Il répliqua qu'il n'était pas en son pouvoir de forcer son esprit à ignorer ce dont il était certain ; qu'il avait été calomnié de gaieté de cœur d'une manière qui tendait à la ruine de son honneur; qu'il eu avait la conviction et qu'il maintiendrait son dire par la voie des armes; qu'au surplus il venait de déférer le fait au roi» qui « jugerait sur le tout ce qu'il verrait être convenable. » Or, voici la réponse que fit Henri IV au comte de Soissons :

« Mon cousin, j'ay vea l'escrit que vous m'avez envoyé par le comte Hte Saint Pol, mareschai de Irissac et comte de la Rochepot, les langages qu'on vous a reportez, avoir esté ienuz de vous par IL de Bosny desquels vous vous plaignez, et l'offre que vous faictes de prouver qu'ils ont esté dicts par luy ; mais je n'ay jugé à propos d'entrer en telles preuves, tant pour ce que je ne révocque en doute que le rapport ne vous ayt esté faict, que pour avoir esté bien asseurépar M. de Rosny, que son intention ne fust jamais de dire choses qui vous poussent offencer, estant vostre serviteur comme il est, et désirant que tes choses s'adoucissent et se terminent avec la satisfaction qui vous est éeue; je vous prie de recevoir de M. de l&osay ce qv'ii offre de vous faire et en demeurer satisfait'.»

Deux arrêts d'une grande importance sur le taux de l'intérêt et sur l'exportation des monnaies avaient paruen 1601 . Déjà, en 1572, un édit avait fixé le maximum de l'intérêt à 6 p. 0/0 ; mais le grand nombre des emprunts faits par f État depuis cette époque avait porté l'intérêt au denier 10 ou 12, c'est-à-dire à 10 p. 0/0 environ. De là, impossibilité pour les nobles et pour les propriétaires de trouver de l'argent, ceux-là pour racheter leurs terres, ceux-ci pour exploiter cellesqu'ils possédaient. Sullyavait cru reconnaître, en outre, que l'élévation de l'intérêt « empêchait 1* trafic et le commerce, auparavant plus en vogue en France qu'en aucun autre État de l'Europe, et faisait négliger l'agricuU ture et manufacture, aimant mieux plusieurs sujets du roi, sous la facilité d'un gain à la fin trompeur, vivre de leurs rentes en oisiveté parmi les villes, qu'employer leur indus*trie avec quelque peine aux arts libéraux ou à cultiver

« ftbttoth, knp.îMM^^Ô^SÔ»— (>§l0Urei<>ntét4lû»éré^dâtt« le* Documents historiques originaux de la Société de l'histoire de France, 1. 1, p. «S.

leurs héritages. » Le nouvel arrêt réduisit le taux de l'argent, qu'il fixa au denier 16 (un peu plus de 6 p. 0/0), et enjoignit aux notaires de ne plus dresser de contrats à un taux plus élevé, sous peine d'être suspendus ou même dépossédés de leurs charges.

Les opérations de Sully sur les monnaies n'ont pas obtenu la même approbation. Les monnaies, dont l'administration a lieu aujourd'hui à ciel ouvert, sans arrièrepensée de fraude, ont été pendant longtemps, en France et partout, un sujet de ruine pour les peuples, d'exactions et de fausses mesures de la part des gouvernements. Le Dante a énergiquement et à juste titre surnommé Philippe le Bel le faux-monnayeur. Malgré les fâcheuses conséquences des altérations précédentes, Philippe de Valois, le roi Jean, Charles VI et Charles VII affaiblirent de nouveau les monnaies, en se retranchant toujours, il est vrai, derrière la raison d'État. Sous les règnes suivants, on eut recours à un autre expédient : on modifia la proportion de For à l'argent, non plus en secret et frauduleusement, comme autrefois, mais en vertu d'un édit royal. Il en résultait des refontes forcées, sur lesquelles le roi prélevait un droit de seigneuriage assez considérable, sans compter les droits de fabrication. Au commencement du dix-septième siècle, la proportion de l'or à l'argent était, en Espagne, de 1 à 13 1/3; en Angleterre, de 1 à 13 19/40; en Flandre, de 1 à 13 85/395 ; en Allemagne, de 1 à 12 1/6. En France, cette proportion était alors de 1 à 11 1/6 \ Il semblait donc, au premier abord, que la France fût, en ce qui concernait les monnaies d'or, la dupe des autres puissances. Cependant, comme cette plus-value de l'or français était bien connue de tous, et particulièrement du commerce, celui-ci, comme on pense bien, rétablissait l'équilibre

1 Traité des monnaies, par Henri Poulain; passton.

au moyen du change. Sully partagea, surcettequestion, toutes les erreurs économiques de son temps, et ne comprit pas que l'or est, lui aussi, une marchandise. 11 est triste de le voir se glorifier d'avoir un jour fait saisir la valeur de 48,000 écus en pièces d'or que l'on envoyait en Espagne. Opérée en vertu d'une ordonnance de 1536, qui venait d'être remise en vigueur, cette saisie fut aussi contraire aux règles de la saine économie politique qu'injustement et arbitrairement partagée. En effet, après avoir prélevé 72,000 livres pour lui, le roi fit donner 25,000 livres aux dénonciateurs delà fraude, et abandonna à Sully les 47,000 livres qui restaient, en lui promettant de lui laisser à l'a* venir la totalité des prises.

Ceci se passait en 1601. L'année suivante, on prit le parti, pour remédier à la différence de proportion entre les monnaies étrangères et françaises, d'élever d'un douzième la valeur courante des dernières. Ce moyen lui-même fut insuffisant, puisque, peu d'années après, l'écu d'or au soleil, taxé 65 sous, avait cours pour 75 soys. Mais c'est surtout en 1609 que les esprits se préoccupèrent le plus vivement des opérations relatives aux monnaies. Depuis quelques années, un sieur de Bagarris sollicitait l'autorisation d'établir deux nouveaux hôtels des monnaies et d'y faire frapper 820 mille livres en espèces de cuivre ou billon, sur lesquelles il proposait de graver, au moyen d'un procédé nouveau, les exploits du roi. Outre les droits de seigneuriage qu'il y aurait eu à percevoir , cette dernière partie du projet séduisit le roi, et il l'aurait sans doute mis à exécution si la cour des monnaies n'eût protesté avec la plus louable persévérance, se fondant sur ce que la monnaie de cuivre et de billon était déjà trop abondante dans le royaume, qu'elle ne valait pas le tiers de sa valeur courante et qu'on la ferait tomber à vil prix si l'on en mettait en circulation une quantité plus considérable. Vers cette

époque, dit l'Estoile, le roi demanda à l'un de ceux qui le sollicitaient avec le plu» d'instance pour l'affaire des mon* naies (sans doute le sieur de Bagarris) de quel pays il était. € Je suis de Périgord, répondit ce vilain. — Ventre^saint* gris! repartit le roi, je m'en suis toujours douté ; car, en ce pays-là, ce sont tous faux-monnayeurs. »

Quelques années après, parut l'édit du mois d'août 1C09 qui déprécia fortement les monnaies étrangères, défendit itérativement, sous peine de confiscation, d'amende et de prison, de transporter hors du royaume de l'argent mon* nayé ou non monnayé. Cet édit, passablement draconien, causa dans le public une vive émotion, et eut contre lui non-seulement le peuple, mais le commerce entier, la cour des monnaies et le parlement. Ce dernier jouissait encore alors d'une certaine liberté d'action. Il rejeta l'édit en disant : Nec debemus, nec pos$umu*K Avant de se prononcer, il avait mandé les conseillers des monnaies. Un d'entre eux ayant opiné vertement contre l'édit : *Non in par abolis iste locutv* e*t nobiSy » dit le premier président du parlement» dans ce latin de faculté que Molière a si justement ridiculisé depuis. Vainement Sully essaya d'influencer le premier président en lui disant que « le roi ne pouvait estimer injuste ce qui accommodait ses affaires. » Le peuple, le commerce, la corn* des monnaies triomphèrent, et l'édit ne fut pas enregistré.

Cependant, tout en exerçant, avec la vigilance et la sévérité que l'on a vues, ses fonctions de surintendant des finances, Sully trouvait encore le moyen de remplir quelques missions diplomatiques d'une extrême importance, notamment en Angleterre. Envoyé en 1603 dans ce pays, comme ambassadeur extraordinaire, il s'acquitta de sa mission avec le plus grand succès, ainsi que cela résulte d'une lettre de M. de Villeroy au maréchal d'Ornano. « le vous dirai que M. de Roeny a fait en Angleterre un très-bon

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voyage, ayant rapporté à Sa Majesté des déclarations et as» surances expresses de la volonté qu'à ledit roi d'Angleterre de préférer l'amitié et alliance du roi à toutes les autres. » A la même occasion, Henri IV écrivait, le 18 juillet 1603, au duc de La Force : « Mon cousin, le marquis de Rosny est depuis quelques jours de retour de son voyage d'Angleterre, qui a fort heureusement succédé, tant pour l'indi* nation qu'il a reconnu? au roi d'Angleterre de se joindre de fort étroite amitié avec moi, qup pour la dextérité et pru+ dence qu'il y a apportée de sa part, qui a été grande, s'y étant si bien conduit, que le roi d'Angleterre désire non» seulement de confirmer tous nos anciens traités, mais d'e* faire de nouveaux, tels que nous le désirerons \ »

On était arrivé à l'année 1604. Surintendant des finances à peu près absolu depuis six ans, jouissant de l'entière confiance de Henri IV, et en ayant reçu de nombreuses marques, Sully crut le moment propice pour opérer la plus importante des réformes qu'il avait projetées, la révision de la dette publique. On sait que l'origine des rentes constituées sur l'Hôtel-de-Ville de Paris remonte 4 François Ve.

Ce prince en créa, en cinq fois, au denier 42, 75,446 1.

Henri II, — en trente fois, 543,646

François Ii, — en quatre fois, 83,000

Charles IX, — en vingt-sept fois, 4,794,000

Henri IH, — en sept fois, 932,000

Total 3,428,2321.

Toutefois, des remboursements partiels avaient eu lieu, et, au commencement du règne de Henri IV, les rentes sur

1 Mémoires 4uducde La Force, 1. 1, p. 362 et 364.

l'Hôtel-de-Ville de Paris ne s'élevaient qu'à 2,038,955 livres.

Mais il s'en fallait de beaucoup que ces rentes fussent les seules à servir; il y en avait encore sur les tailles et sur la plupart des revenus locaux. La France devait en outre, pour frais de la guerre, arrérages de rentes, dépenses du roi Henri 111, etc., la somme énorme de 296,620,252 livres* Les revenus ordinaires atteignant à peine 30 millions, l'intérêt seul de la dette en eût donc absorbé la majeure partie. Convaincu de l'insuffisance des ressources existantes et de l'exagération de la plupart des rentes constituées, Sully recourut à une mesure violente, énergique : il donna, sous un gouvernement absolu, le premier exemple d'une réduction en quelque sorte révolutionnaire des rentes de l'État. Le règlement qu'il fit à ce sujet est une des pièces les plus essentielles de ses Mémoires. Jamais, on peut le dire, même au plus fort des crises financières qui se sont renouvelées si souvent en France depuis cette époque, aucune administration, aucune assemblée n'a taillé dans le vif d'une main plus hardie. Ce règlement constate qu'il existait alors vingt natures de rentes, et porte qu'à l'avenir toutes celles sur les domaines, aides, gabelles, tailles, etc., ne seraient payées qu'avec les fonds provenant des impôts sur lesquels elles auraient été établies, ce qui était alors un excellent moyen pour empêcher qu'on chargeât ces impôts de nouvelles constitutions. Les seules rentes, et elles étaient en trèspetit nombre, qui avaient donné lieu à un versement intégral de fonds, furent servies au denier 18 ; d'autres n'eurent que le denier 20 ou 25 (5 et 4 p. 0/0). Plusieurs furent remboursées, aptes déduction des intérêts payés jusqu'alors. Enfin, quelques-unes donnèrent même lieu à des restitutions : c'étaient celles dont des particuliers, des villes ou communautés s'étaient emparés sans titre. Cette révision procura une économie totale et annuelle de 6 millions de rentes.

On croira sans peine qu'une pareille opération provoqua

les plus vifs mécontentements. En effet, les moins maltraités voyaient réduire d'un seul coup à 5 1/2 p. 0/0 un intérêt qui leur avait été payé jusqu'alors sur le taux de 9 1/2 p. 0/0* Cependant, l'opération était juste au fond , en ce sens que l'État avait été chargé d'une infinité de dettes abusives, exagérées, et elle s'effectua rigoureusement en ce qui concernait les rentes locales constituées sur les tailles, aides, etc. Mais il n'en fut pas de même pour les rentes de l'Hôtel-de-Ville de Paris. Ces rentes se trouvaient entre les mains d'un grand nombre de familles de bourgeoisie, qui, pour les avoir achetées à vil prix, n'y tenaient pas moins, surtout depuis que le rétablissement de l'ordre dans les finances avait permis d'en payer régulièrement les intérêts. A la nouvelle de la réduction qui les menaçait, les rentiers de l'Hôtel-de-Ville se rendirent en masse chez François Miron, prévôt des marchands. Ce François Miron était un homme de cœur et de probité, d'autant plus aimé des Parisiens qu'il consacrait les émoluments de diverses charges à faire terminer la façade de l'Hôtel-de-Ville. Il épousa les intérêts des rentiers avec chaleur, écrivit en leur faveur au roi, qui se trouvait à Fontainebleau, et qualifia l'opération en termes fort vifs. Ceux qui n'aimaient pas Miron répétèrent au roi que, dans une allocution séditieuse, le prévôt des marchands l'avait comparé à Néron, et lui conseillèrent de le faire enlever de vive force, afin de pouvoir continuer la vérification des rentes. C'était un parti désespéré. En effet, déjà les esprits s'irritaient ; les bourgeois de Paris parlaient de s'armer pour protéger leur magistrat menacé, et les souvenirs de la Ligue, encore vivants au fond des cœurs, faisaient craindre, à bon droit, les extrémités les plus fâcheuses. Désireux, avant tout, de maintenir la tranquillité dont jouissait le royaume, Henri IV subordonna l'intérêt lointain, secondaire peut-être, à celui du moment, et donna ordre d'abandonner la révision des rentes de l'Hôtel-de-Ville. Sully ne parle pas des diffi-

cultes qu'éprouva, de ce côté, l'opération des rentes; mais le fait suivant, cité par l'Esfcrile, indique suffisamment la nature des conseils que le surintendant dut donner au roi dans cette affaire. François Miron étant mort en 1008, la charge de lieutenantrcivil qu'il occupait fut sollicitée par son frère. Sully ayant appuyé cette démarche, « Je m'étonne, lui dit le roi, que vous me sollicitiez pour des gens que vous avez autrefois tant hais. — Et moi, sire, répliqua Sully, je suis encore plus étonné de vous voir hair des gens que vous avez autrefois tant aimés, qui vous aiment et qui vous ont rendu de si bons services. » Mais la recommandation de Sully fut cette fois impuissante, et la place de lieutenant civil fut donnée à un favori de Goncini, déjà toutrpuissant à la cour.

Des troubles sérieux avaient éclaté, vers le milieu de l'année 1605, dans le Quercy, le Périgord et le Limousin, sur l'excitation de quelques gentilshommes de ces provinces qui voulaient follement se soustraire à l'autorité royale. On avait d'abord espéré les ramener par le raisonnement. Enhardis par ces dispositions bienveillantes , et les attribuant à de la faiblesse, ils refusèrent de se soumettre et se mirent à parcourir le pays par petites bandes, annonçant, dit le duc de La Force dans ses Mémoires, que leurs affaires allaient mieux encore qu'on ne le croyait, et qu'on verrait bientôt une grande armée se déclarer en leur faveur. Le gouvernement ne pouvait plus hésiter à sévir. On organisa une expédition dans les provinces rebelles , et Henri IV lui-même se rendit à Limoges. Sully, qui l'y accompagna, écrivit à cette occasion, la lettre suivante au duc de La Force :

« Monsieur, vous verrez, par la lettre que le roi vous écrit, connue vos avis ont été reçus de bonne part» Suivant iceux, oovs

MJIAY. 87

Boni acheminons vers vos quartiers pour éteindre cas petites flammèches et empêcher qu'il ne s'en allume un grand feu. J'estime la diligence et la sévérité, le seul remède de ces maladies. Si j'en suis cru, elles seront médicamentées de cette façon. Ce serait chose inutile de vous convier de bien servir le roi en cette occasion, car votre inclination vous y porte en toutes. Seulement, je vous prierai de m'aimer toujours et faire état assuré de mon service. Achevant, Monsieur, je vous baise les mains, et suis, etc.,* Rosirr.

« À Paris, le 5 septembre 1605. »

À la suite de' cette expédition, cinq gentilshommes des provinces rebelles furent décapités; six autres, qui avaient pu prendre la fuite, furent jugés par contumace et pendus en effigie. Aussitôt que justice eût été faite» Henri IV et Sully quittèrent Limoges et revinrent à Paris '•

L'administration de Sully était parvenue à son apogée. Les abus les plus considérables avaient été supprimés, les tailles étaient diminuées d'environ 2 millions, les petits droits avaient également subi une réduction notable, et, grâce à Tordre qui régnait sur tous les points du royaume, les rentrées, autrefois si difficiles et si lentes, s'opéraient régulièrement. Enfin, urte réserve considérable était déjà déposée dans les souterrains de la Bastille, et s'accroissait de plusieurs millions chaque année. Il eût mieux valu, sans doute, avant de faire des provisions pour l'avenir, diminuer l'impôt sur le sel, si lourd, si justement odieux alors, par suite de l'obligation imposée à chaque famille, à chaque individu, d'en consommer une quantité fixée par les règlements. Sully prétend, il est vrai, qu'un mémoire qu'il remit au roi à cet efiet n'eut aucun résultat. « Tant il est difficile, ajoute-t-il, de détruire ce que la précipitation, l'ignorance et le défaut de vues dans ces anciens, qu'on veut nous donner comme infaillibles, ont nus de mal

1 Mémoires du duc de La Force, %.\,v. n6etôuiv.,et 412.

dans les premiers établissements. » Quoi qu'il en soit, c'est au milieu d'une situation financière devenue brillante, en pleine paix, et sans y être contraint par l'impérieuse loi de la nécessité, que Sully a commis ou laissé commettre, ses Mémoires se taisent à ce sujet, une faute dont les conséquences ont été incalculables. De son avis même, la multitude des offices était la partie la plus vicieuse de l'administration. Pourtant, préoccupé du désir, assurément fort louable, d'empêcher les courtisans en faveur de trafiquer à leur profit des charges vacantes, il fit rendre, le 7 décembre 1604, un édit portant que les personnes pourvues d'offices pourraient à l'avenir, moyennant un droit annuel du soixantième denier de la finance à laquelleces offices avaient été évalués, les assurer à leurs veuves ou à leurs héritiers, faute de quoi les offices retourneraient' au roi, après leur mort. Ainsi, ajoutant l'hérédité à la vénalité des charges, Je droit annuel rendait désormais impossible la suppression des emplois même les plus onéreux et les plus inutiles. Examinons rapidement quelles étaient, antérieurement à l'édit de 1604, les dispositions principales des règlements relatifs à la transmission des offices publics, et voyons si le nouveau système adopté par Sully ne substi-* tua pas à l'abus qu'il voulait détruire d'autres abus d'un caractère plus général.

Jusqu'à Louis XII , tous les emplois avaient été accordés gratuitement et à vie. Au lieu d'obéir au vœu de ce prince, dont le projet était, s'il eût vécu, de rembourser le prix des offices vendus dans un moment de détresse, François Ier trafiqua de tous les emplois indistinctement, et perfectionna cette branche de revenus. Sous les règnes suivants, les abus ne firent qu'augmenter. Bientôt, un seul titulaire ne suffit plus pour la même charge, et presque tous les emplois de finances furent confiés à deux, et même jusqu'à trois agents, que l'on désignait par ces mots : V ordinaire ,

l'alternatif et le triennal. Une ordonnance de Henri II aflecta 20,000 livres par an au trésorier de l'épargne qui serait en charge, et 10,000 livres à l'alternatif. Excellent système, on le voit, pour soulager le peuple ! La même ordonnance enjoignit de dresser le rôle de tous les emplois publics et de les faire mettre aux enchères, à l'exception de ceux qui ne rapporteraient pas plus de 60 écus. En 1574, le gouvernement invita, pour la seconde fois, les officiers publics à payer le tiers de la valeur de leurs charges, au moins quarante jours avant de mourir, afin d'avoir le droit de désigner leur successeur.On doit savoir gré à Henri III d'avoir stipulé, dans un édit du mois de juillet 1586, que les offices de judicature n'étaient pas réputés vénaux ni sujets à survivance, et qu'il se réservait la faculté d'en disposer.

Telles étaient les ordonnances sur les offices publics lorsque Henri IV monta sur le trône. En 1696, l'assemblée des notables insista particulièrement sur l'urgence de remédier au désordre causé par l'hérédité des charges, et le roi déféra à ce vœu en décrétant, le 30 juin 1598, « que toutes les survivances pour lesquelles il n'avait pas été payé finance seraient révoquées; que les autres le seraient pareillement, et que, pour la finance payée, il serait fait augmentation de gages à raison du denier 10 à ceux qui en étaient pourvus, laquelle augmentation cesserait lorsque l'office viendrait à vaquer par mort. » C'est dans ces circonstances que, six ans après, Sully, changeant complètement de système, fit établir le droit annuel, pour neuf ans seulement, il est vrai; mais il était évident qu'une fois engagé dans cette voie, il n'y aurait plus moyen de reculer ni de s'arrêter, à moins d'un remboursement, ce qui est toujours la plus difficile des opérations1. La ferme du droit annuel,

1 Pendant la minorité de Louis XIV, le surintendant d'Émery ayant manifesté l'intention d'abolir le droit annuel, les réclamations du par-

qui figure pour une somme de 2,263,761 livres dans les comptes de recette de 1609, fut donnée à un riche traitant appelé Paulet, qui en avait probablement suggéré l'idée, d'où vint au nouvel impôt le nom de la Paillette. Ce Paulet, il faut bien le dire, avait une fille fort belle que le roi rencontrait quelquefois chez Zamet, dont le nom se trouve mêlé, assez peu honorablement, à toutes les intrigues galantes de Henri 1Y, et qui, de cordonnier à Florence, était devenu successivement domestique de Catherine de Médi* cis, ami de Henri 111, surintendant des bâtiments de Henri IV, et enfin, le plus riche financier de son temps.

A partir de 1604, une transformation fâcheuse s'était opérée dans le caractère de Sully, dont la principale préoccupation parut être, depuis cette époque, de faire affluer l'argent des provinces à Paris et de remplir les coffres de la Bastille. L'extrait suivant d'une lettre qu'il adressa aux trésoriersdesfinancesde Rouen contient, sur ce point, de curieux renseignements. « Je trouve non-seulement les commissaires bien fondés, disait Sully, à demander la diminution des impositions, car à la vérité elles sont excessives, au grand regret du roi et de moi aussi, mais encore j'eusse été bien d'avis que l'on eût déchargé la province des autres sommes qui ne concernent point le service du roi, lesquelles, compris les 11,000 écus dont les susdits commissaires ont dé* chargé le peuple , montent à 246,380 livres, à savoir, pour les ponts de Rouen, de Mantes, de Saint-Cloud, canal de Seine*et-Loire, etc. ; toutes lesquelles sommes ont été aug-

lement et des officiers publics forent si violentes que la régente se vit forcée de lui ôter la surintendance. Elle lui fut rendue quelques années après. (Amelot de la Houssaye.) De son côté, Law ayant fait rendre un édit portant que la valeur de toutes les charges de présidents et de conseillers des parlements fierait remboursée, faillit payer de a* tête cet a*te de courage.

meniées depuis quelques années sans que le roi t'en prévale & un soi, mais les provinces et particuliers; et peut-être que les peuples se passeront mieux de toutes ces réparations publiques que d'une décharge semblable; car 4e ne les décharger que de 11,000 écus, les pauvres paysans n'en tire* ront pas grand soulagement *• >

On regrette de voir un ministre du royaume, Sully, séparer à ee point les intérêts des provinces de ceux du roi. Une autre pièce non moins importante le fait voir sous le même jour : c'est un État de plusieurs et diverses sortes d'avis au moyen desquels il se pourrait recouvrer de grandes sommes de deniers pour le service de Sa Majesté. Dans cette pièce, Sully propose d'établir de nouveaux impôts sur les denrées, les péages, les hôteliers, messagers à pied ou à cheval, etc., et de créer de nouveaux officiers pour le sel» la taille, les finances3. La publication de cet édit a été un véritable malheur public, car les successeurs de Sully ont puisé là, tour à tour, comme dans un arsenal, l'idée d'une multitude d'impôts qu'ils n'eussent peut-être pas osé créer d'eux-mêmes, et dont ils lui ont laissé la responsabilité. Parmi les vingt-quatre articles dont cet état se composait, il y en avait un qui proposait l'adoption d'un règlement sur l'abus qui se faisait aux carrasses, en réglant ceux qui n'en devaient point avoir. Une des grandes erreurs de Sully, erreur que Colbert a d'ailleurs partagée, fut de prétendre tout réglementer, jusqu'à l'agriculture. Entraîné par son système, il voulait que le roi fixât le maximum des prix que ' les hôteliers et vivandiers du royaume pourraient exiger des

1 Économies royales, etc.

1 En 1604, au contraire, dans un Mémoire sur les choses gui peur vent produire de grands désordres et abus*, Sully signalait comme très~nuisibles toutes sortes d'augmentations d'officiers en toutes sortes de charges, toutes créations de cours souveraines! etc., etc

voyageurs. Cette dernière idée lui avait, du reste, été suggérée par une assemblée de commerce qui eut lieu à Paris, en 1607 *. Une autre fois, Sully proposait, entre autres expédients de la pire espèce , pour le cas où la France aurait à traverser une nouvelle crise, de faire un emprunt forcé de 1 ,200,000 livres, d'augmenter le prix du sel et de retarder de six mois le payement des rentes. Sur une autre question des plus importantes, celle relative aux échanges internationaux, Sully posa heureusement, après Jean Bodin néanmoins, mais plus nettement encore, les vrais principes» dans le passage suivant :

« Autant qu'il y a de divers climats, régions et contrées, autant semble-t-il que Dieu ait voulu diversement faire abonder certaines propriétés, commodités, denrées, matières, arts et métiers spéciaux et particuliers, qui ne sont point communs, ou pour le moins de telle beauté aux autres lieux, afin que pour le trafic et le commerce des choses (dont les uns ont abondance et les autres disette) h fréquentation, conservation et société humaines soient entre-

1 Elle tint ses séances au Louvre» et pria le roi de favoriser particulièrement la plantation des mûriers, ainsi qu'une manufacture de toiles et de cordages d'une grande finesse, fabriqués avec l'écorce des mûriers blancs. Les autres manufactures recommandées au roi furent celles-ci : « Tapisseries de cuir doré ; moulins pour trancher le fer si mince que Ton veult; conversion du fer fin en acier; verreries; tuyaux et canaux de plomb ; invention nouvelle de blusteaux pour faire bluster plus de farine en une heure qu'on n'en peut faire en un jour parla façon or* dinaire ; tapis de Turquie ; satins de Bruges fabriqués en la ville de Troyes, etc., etc. » L'assemblée appela aussi l'attention -du roi sur le canal à creuser « pour joindre les deux mersOcéane et Méditerranéenne, » dont l'idée appartient d'ailleurs au cardinal de Joyeuse et remonte à 1592. L'assemblée signalait en outre le mauvais état de nos forges et l'infériorité de notre fabrication du fer comparée à celle des pays étrangers. [Archives curieuses de l'histoire de France, par Gimber et Danjou ; règne de Henri IV.)

tenues entre les nations, tant éloignées fussent-elles les unes des autres. »

Malgré sa jactance souvent excessive, que rend plus insupportable encore un style âpre, ampoulé, redondant, dépourvu de tout charme, on voit, en lisant attentivement les Economies royales , que Sully était doué d'un esprit essentiellement réformateur. Des faits nombreux, incontestables, démontrent que sa préoccupation constante fut d'imprimer aux affaires une marche prompte, régulière, honnête, d'améliorer toutes les parties de l'administration publique et de restreindre, autant qu'il dépendait dé lui, la part toujours trop grande des abus. Cette sollicitude de Sully perce notamment à chaque ligne dans une série de pièces encore inédites, en grande partie de sa main ou annotées par lui, et dans lesquelles il a tracé le programme des matières qui devaient être soumises aux divers Conseils chargés de l'examen des affaires du royaume f. Sully fit, dans ce but, le projet d'autant de règlements qu'il devait y avoir de Conseils. C'étaient le Conseil royal ou d'exécution, le Conseil des affaires étrangères, le Conseil des finances, le Conseil de la guerre, le Conseil de là justice, le Conseil d'État. Une pensée générale, celle de fortifier et d'agrandir le pouvoir, de ménager les peuples, d'étendre sur tous l'empire bienfaisant des lois, et de permettre à toutes les réclamations d'arriver jusqu'au roi, anime en quelque sorte ces projets du même

1 Je dois la communication de ces pièces importantes, et d'une authenticité incontestable, à l'extrême obligeance de M. le marquis de Vogué, qui a bien voulu, dans un intérêt historique dont tout lecteur sérieux lui sera comme moi très-reconnaissant, m'autoriser à prendre copie de ces précieux documents. (Voir pièces justificatives, n° 1 .)

94 PORTRAITS HHTORIQUES,

souflte, et les relie. Les extraits suivants donneront une idée

des généreuses aspirations de l'illustre ministre. Dans le projet de règlement du Conseil royal ou secret, Sully conseillait au roi de choisir trots ou quatre personnes, « à luy agréables et confidentes, » qui pussent le voir à toute heure pour lui parler librement de toutes les affaires concernant ses affaires et son royaume*

« hesdites personnes ou l'une (Fdles, ajoutait Sully, feront proposer pour présenter au Roy ceux qui désireront de parier à Sa Mqjesfeé et luy représenter les instances, plaintes et demandes qu'ils pourront faire, afin de leur y rendre justice sur-le-champ, s'il se peuk avec raison, ou les renvoyer à l'un de ses Conseils et se charger de solliciter qu'ils soyent prompteraeni expédiés,, et quece qui leur aura esté promis soit inviolablement observé.

« Plus, les susdites personnes méditeront continuellement les moyens propres pour asseurer la personne du Roy, exalter sa gloire, accroistre sa domination, enrichir son royaume, pacifier son Estât et soulager son peuple, affin de ies proposer au Roy, et puis, aux divers Conseils, selon la diversité des cfooses.

« Plus, regarderont aux moyens pour fortifier tes alliances «Btra*> fèves, dernier contentement raisonnable *ex igraatds 4m royasna, conserver les gens de mérite et <de soavoir, ^n faire instruire «t rendre capables quelques-uns pour sucoéder à l'intelligence 4e œtnt que l'aage et 4e temps peut ravir... »

le projet de règlemeïrt du Conseil des affaires étrangères portait que les ambassadeurs à Tétranger seraient nommés sur l'avis du Conseil. Dans tous les cas, le Conseil devait avoir tout au moins le droit de faire des remontrances sur tes défauts des ambassadeurs nommés sans son avis. Diverses dispositions d'ordre intérieur précédaient celle-ci :

'« Plus, arrivant qu'il faille faire la guerre en quelque pais *estrange, la résolution en sera premièrement projettée devant le Qoyen sondit. Conseil, et, à la finalle conclusion, semble à propos d'y appeiter cen* eu Conseil des finances et dix ou douze du Conseil

de gwrte tel» <frît pbora ait Roy de choisir, affbt qae le tout 9e face plus solennellement. »

Suïïy a faissé des traces de sa sévérité ordinaire dans le Règlement particulier du Conseil des finances. D'après ce règlement, tous ceux qui faisaient partie du Conseil des finances étaient remplacés après deux mois d'absence non justifiée. Prévoyant les obsessions auxquelles le roi ne manquerait pas d'être en butte de la part des membres de ce Conseil, Sully avait cherché à prévenir le mal au moyen des articles suivants :

« Pïa&v que nui de ceux quf seront choisis pour ledit Conseil ne pourront demander ny , avoir plu» de mille écu9 de pantion par ■ois, ny prétendre aucuns dons, bienfaits, ny gratifications du ftey tant qu'il sera dudit Conseil, et, au cas qu'il se justifie que directement ou indirectement, il perçoive plus grande pantiôn ou obtienne quelques dons et bienfaicts du Roy sur ses finances ou le pablic, ii sera privé de l'entrée et séance dudit Conseil...

« Plue, que tous ceux dudit Conseil facent serment de ne pousser ny teire rastaace au Roy pour aucune sorte de despence en faveu* de quelque particulier que ce puisse estre, et de quelque proximité qu'il loyr puisse atoucber.... »

On- retrouve dans ces articles le gardien fidèle des demétô de l'État, l'ennemi des dilapidations, des folles dépenses" et desr abus> de tous genres. Le projet de Règlement particulier pour le Conseil de la guerre contient d'excellentes régies pour prévenir les avancements de faveur. Sully voulait que t nuF, de quelque qualité et condition qu'il pût estre, ne fût reçu maistre de camp, maréchal de camp ou capitaine de gendarmes et chevau-légers avant trente-cinq ans, gouverneur de ville avant quarante ans, gouverneur de province ou officier de la couronne avant cinquante ans. » Enfin, le Projet de Règlement des matières dont le ConseU d'Estat devait prendre congnoissance semble fait d'hier et résume

toutes les attributions dont, après deux siècles et demi, le Conseil d'État est encore chargé f .

Au mois de février 1610, Sully songeait à confier la charge de grand-maître de l'artillerie, qu'il exerçait depuis longtemps, au marquis de Rosny, son fils. Henri IV l'y ayant autorisé, Sully prépara une instruction dans laquelle il expliquait en détail au marquis de Rosny, avec une patriotique sollicitude, toutes les obligations d'une charge aussi importante. Cette instruction, qui ne figure pas, de même que les projets de règlements des divers Conseils, dans les Économies royales, et qu'il faut lire dans son entier s, est un titre de plus ajouté à ceux déjà si nombreux du grand ministre. Sully recommande d'abord à son fils de faire imprimer le recueil de tous les édits et règlements sur l'artillerie qui ont paru jusqu'alors, de s'en pénétrer et de ne recevoir aucun officier avant de l'avoir interrogé.

« Plus, ajoute-il, observera Tordre que nous avons toujours tenu, qui est de n'admettre aucun officier par argent, résignation, importunité ny faveur, d'autant que, ces portes étant ouvertes, ce seroit fermer celles de la vertu et du mérite, et ruiner entièrement la charge de l'artillerie et le service du Roy, en ce qui dépend d'icelle. Que si les commandements de Sa Majesté, interviennent làdessus, au contraire, il insistera le plus qu'il luy sera possible, afin qu'un ordre si nécessaire ne soit pas perverty, et ne se relasehera qu'il n'ait, par plusieurs fois, réitéré ses remontrances à la propre personne du Roy, sans s'arrester aux commandements par lettres, messages ou rapports d'autruy.

«c Plus, lorsqu'il recongnoistra de bons officiers et bien capables de leurs charges, chacun selon la diversité d'icelles, il les conservera chèrement, les advancera aux premiers grades et ne leur pré-

1 Voir ce projet in extenso aux pièces justificatives, n° 1. Je n'ai pas reproduit le Projet de règlement pour le Conseil de justice; il ne contenait rien d'important.

1 Voir pièces justificatives, n° 2.

férera jamais aucun qui ne les vaille pas, mais s'opposera à tout ce qui pourroit luy estre enjoint au contraire....

« Plus, le grand maistre se rendra le plus intelligent qu'il pourra aux fortifications, recongnoissances en places, attaquements et deffenses de places, dispositions de pièces pour le jour d'une bataille, soit en les logeant sur les aisfes, ou devant, ou entre, ou derrière les bataillons, sellon que l'assiette ou l'occasion le pourra requérir. Essaiera de faire en sorte que son lieutenant général et au moins six de ses lieutenants provinciaux ou commissaires s'instruisent en telle théorie et pratique; en discourra souvent avec eux et les interrogera quelquefois à part sur les plus importantes particularités, les exhortant tous d'estre dillijents, loïaux, laborieux, inventifs et désireux d'honneur et de gloire, blasmant en leur présence tous timides, paresseux, opiniastres et subjects au vin, au jeu, aux femmes ou autres plaisirs inutiles....

« Plus, pour dernier article, que le marquis de Rosny essaiera néantmoins de mettre le premier en pratique sans discontinuation; il aimera Dieu, le Roy et la vertu sur touttes choses, fuira le vice et le mensonge, sera loïal à toutes ses procédures et promesses, se conformera le plus qu'il pourra à mon exemple et tous autres encore meilleurs que le mien, et instruira tous ceux qui sont soubs sa charge à bien faire par te sien, affin d'acquérir gloire et louange entre les hommes et me donner contentement. »

L'opposition systématique et si connue do Sully à la plantation des mûriers fait tache dans sa vie administrative. On se rappelle son axiome célèbre : « Le labourage et pastourage, voilà les deux mamelles dont la France est alimentée, 'les vrayes mines et trésors du Pérou. » Il semble donc que la propagation du mûrier aurait dû entrer dans ses vues* Loin de là, il s'y montra, comme on sait, toujours hostile. Cette hostilité tenait à des idées générales que Sully eut toute sa vie relativement aux fâcheuses conséquences du luxe, auquel il n'épargna ni les épigrammes, ni les édits.

M PORTRAITS ««TORIQUES.

« Voâà des gens qui portent leurs moulins et leurs fermes sur le dos, » disait-il en voyant des courtisans couverts de soie et dé broderies. Un jour, à la suite d'un édit qui réglait de nouveau, après Chartes Vil, Louis XI et Louis XII, la qualité des habits et des ameublements, les marchands de soie de Paris allèrent présenter leurs réclamations au roi, qui les adressa à Sully. Le sire Henriot, qui portait la parole, était, dit TEstoile, un honnête marchand du tempe passé. « Eh! comment, mon bon homme, venez-vous ki vous plaindre en votre Compagnie, lui dit 'Sully, vu qoe vous êtes plus braves que moi? » Et, le retournant de tous les cMéft. « Voici du damas, voici du taffetas, voici du velours. — Le valet est plus rude et plus glorieux que le maître, » dirent en sortant les marchands de soie de Paris. Au commencement du dix-septième siècle, la France tirait d'Italie une grande partie des étoffes de soie dont elle faisait usage, et c'est pour se soustraire à ce tribut que Henri IV protégea la culture du mûrier , contrairement à ravis de Sully. « Quelle fantaisie vous a pris, lui dismtrîl nn jour, de vous opposer à un dessein si propre à embellir le royaume et à détruire l'oisiveté parmi le peuple? » Sully répondit que la France avait été si bien favorisée parla nature que, l'Egypte exceptée, c'était le pays le mieux pourvu de toutes les productions nécessaires pour le bonheur véritable des populations; qu'elle frodnûnit du Ué, du vin, du sel, du lin, du chanvre et des iainas, c'enti-dire de quoi nourrir et habîHcr tous «es enfants; qu'il ne s'agissait donc, pour les rendre heure**, qçe de tirer de «on «ein les taésore qu'il penfame, et de leur ménager une JEacrie dhrâuLafcian. Partant de ce principe, *s»ly regrettait ,qne l'on encourageât la production et le oommence des marchandises de tase, qu'il etot voulu voir frappées de droite d'entrée oonsklérables. il ancaôt wutu, en entre, «que .tous les Français eussent tourné taure effort» du «6té de

SCLLÏ. M

l'agriculture, qui, dans beaucoup de provinces, languissait faute de bras. Privant loi, la culture du mûrier énerverait lés paysans, les rendrait bien moins propres qu'autrefois ans dors travaux de k guerre, et introduirait peu à peu dans les villes un luxe ruineux pour les familles. Au lien de cela, il conseillait à Henri IV d'interdire à certaines classes de la société l'usage des diamants, des pierreries, des statues, des tableaux, et de modérer le faste écrasant des gens de robe et de finance. « Sont-ce là, dit Henri IV> les bonnes raisons que vous avez à m'apporter? J'aimerais mieux combattre le roi d'Espagne en trois batailles rangées que tous ces gens de justice, d'écritoire et de ville, et surtout leurs femmes et filles, que vous me jetteriez sur les bras avec tos bizarres règlements. — Vous le voulez, Sire, répliqua Sully, je ne vous en parlerai plus; le temps et la pratique vous apprendront que la France n'est pas faite pour ces colifichets. » Mais Sully se trompait; l'expérience a donné raison à Henri IY contre son ministre, en prouvant que la France était, au contraire, le royaume des colifichets. Pour prix des services qu'il en reçut, Henri IV témoigna toute sa vie à Sully une amitié vite , à peine troublée, à de rares intervalles, par un nuage que dissipaient bien vite quelques mots d'explication. Qui ne sait les nobles paroles de ce prince qu'aucun autre n'a égalé en mots heureux et charmants? « Relevez-^vous, Rosny ; on croirait que je vous pardonne. » Un chroniqueur du dix-septième siècle, Taltamant des Réaux, a cependant prétendu que, si Henri IV avait vécu, il aurait donné la surintendance des finances au duc de Vendôme, son fils naturel. * Lorsque $a Majesté mourut, dit Tallemant l , il estoit sur le point de l'y établir. »

1 D'après les Remarques critiquée de Marbault, secrétaire de Duytewy-Moroay, Voir le» Économies rey aies, collection Mtehaod, t. XVII, page 68.

iOO PORTRAITS HISTORIQUES.

Or, le duc de la Force écrivait le 29 novembre 1609 « que le crédit et l'autorité de Sully alloient toujours en augmentant \ » D'un autre côté, un contemporain, Malherbe, mandait à un de ses amis, à propos d'une réponse très-orgueilleuse et très-haute que Sully avait faite à la reine Marguerite : « Ainsi peuvent parler les heureux comme il est ; mais ce n'est pas se souvenir de ce que peut la Fortune et de ce dont elle le menaça l'hiver passé. Quoi qu'il en soit, il sert bien le maistre, et, en cette qualité, il ne peut douter d'estre avoué. » Peu de temps après, le 5 janvier 1610, Malherbe écrivait au sujet d'une nouvelle faveur que Sully avait demandée : « Le roy dit qu'il se lassoit d'estre dérobé, avec une infinité d'autres tels discours. Et là-dessus, estant dans la chambre de la reyne, il dit plusieurs fois : Cet homme est insupportable, il n'y a plus moyen d'en endurer. — Voilà les choses. Le lendemain, le roy lui fit meilleure chère que jamais 2. *

Henri IV avait successivement nommé Sully surintendant des finances, gouverneur du Poitou, grand-maître de l'artillerie, gouverneur de la Bastille, surintendant des bâtiments, grand-voyer de France. Sully conserva jusqu'en 1610 toutes ces charges dont il a lui-même évalué le revenu annuel à 100,000 livres, auxquelles il fallait ajouter une somme à peu près égale en cadeaux et gratifications que lui donnait le roi. Gomme il appliquait à la conduite de sa maison les mêmes principes d'ordre et d'économie qui faisaient la base de son système administratif, Sully put acheter, au bout de quelques années de faveur, des terres considérables, dont le produit paraît avoir porté son revenu annuel à 400,000 livres. Ce n'était pas là sans doute du désintéres-

1 Mémoires, etc., t. II, p. 244.

* Historiettes de Tallemant des Réaux, 3e édition, commentaires de M. Paulin Paris, 1. 1, p. 125.

sèment; aussi, cette immense fortune servaiUelle souvent de texte aux attaques de ses ennemis. Il parait même qu'il fut un instant sur le point d'être traduit devant le parlement pour fait de péculat. C'est ce qui résulte d'un projet de discours de Sully portant ces mots, écrits de sa main : a Discours pour ma deffense si Von m'offense. — Ma harangue au parlement. » Ce discours, resté ignoré jusqu'à présent, ne jette malheureusement aucun jour sur. la question. Au lieu de l'aborder franchement, Sully se tient dans les généralités, revient sans cesse sur cette idée qu'il ne sait ni grec, ni latin, ni pandectes, ni digestes, toutes choses fort inutiles assurément dans le débat. Les seuls faits qu'il y fasse connaître, c'est qu'il n'avait eu pour tout héritage de sa maison (à cause d'un grand-père et d'un grand-oncle qui l'avaient ruinée) , que 8,000 livres de rentes en fonds de terre, et qu'il lui était passé par les mains, depuis l'âge de trente ans, plus de 7 millions de livres; « et tout cela, dit-il, par voies non-seulement légitimes, licites, honnestes et louables, mais aussi honorables et glorieuses, puisqu'elles provenoient des faveurs et bénéficenees de son maistre \ » Quoi qu'il en soit, le cardinal de Richelieu, qui ne se conduisit pas, en ce qui concernait le soin de sa fortune, comme Sully, Mazarin et Colbert, a fait au sujet de Sully la remarque suivante, qu'il est juste de consigner ici comme correctif : « On peut assurer avec vérité, dit le cardinal de Richelieu, que les premières années de ses services furent excellentes ; et si quelqu'un ajoute que les dernières furent moins austères, il ne saurait soutenir qu'elles lui aient été utiles sans l'être beaucoup à l'État. »

Le même coup qui trancha la vie de Henri IV mit fin à la faveur du surintendant. L'affliction que ce crime abominable causa à Sully fut, on le croira sans peine, sincère et

1 Voir pièces justificatives, n* Z.

profonde. La lettre suivante, qu'il adressa, le 29 mai 1610, au duc de La Force, qui lui avait écrit à ce sujet, est, en quelque sorte, un écho de la douleur des contemporains :

« Monsieur, je ne puis vous rendre response touchant l'excès de notre malheur; il est trop extraordinaire, et nulles paroles ne sont capables de le représenter. De vous y donner de la consolation, je ne le puis aussi, n'en pouvant prendre pour moi-même, si ce n'est toutefois en vous mandant le grand calme où nous sommes de deçà, qui sans doute sera suivi de tous les autres endroits de ce royaume. C'est quelque soulagement de voir que Dieu daigne arrêter le mal; mais ni vous ni moi, je m'assure, jamais ne trouverons de remède à notre perte, qui ne peut estre oubliée de nous tant que nous vivrons en ce monde1. »

Depuis la mort de Henri IV, chaque séance du Conseil voyait se renouveler des luttes violentes où Sully avait pour adversaires Villeroy, Sillery, le président Jeannin, les ducs de Nevers, de Bouillon, d'Épernon, Concini, la régente et toutes ses créatures. Celui qui avait déchiré une promesse imprudente faite par Henri IV à une de ses maîtresses n'était pas homme à se laisser intimider et dominer; mais le torrent fut plus fort que lui, et il lui fallut céder à d'autres, avec un regret bien excusable sans doute, la'garde des 21 millions 3 qu'il avait laborieusement entassés au prix de sa popularité. La principale cause de sa disgrâce fut, c'est lui qui l'annonce, le refus fait à la régente de signer une ordonnance de comptant 3 de plus de 900,000 livres que l'on

1 Mémoires du duc de La Force, t. II, p. 277.

* Économies royales, collection Michaud, t. XVII, p. 414.

8 C'étaient des ordonnances que la Chambre des comptes n'était pas appelée à vérifier. Elles ont donné lieu à de graves abus qui, suivant l'usage, ont encore été grossis, Henri tV Jouait beaucoup. Toutes

prétendait avoir été touchées par Henri IV de son vivant* Sully tint ferme, assurant que jamais le roi n'avait touché une somme aussi considérable en une seule fois, et l'ordonnance ne fut pas signée; mais ni la régente ni Concini n'oublièrent cet échec, et, à partir de ce jour, ils travaillèrent à remettre les clefs des coffres de la Bastille à des mains plus complaisantes. Ils furent bientôt satisfaits. Au commencement de 1611, Sully, découragé et poussé à bout, se défit d'une partie de ses charges, après avoir toutefois touché une dernière gratification de 100,000 écus f . « M. de Sully, écrivit à ce sujet le duc de La Force, à la date du 17 janvier 1611, est après remettre entre les mains de la reine la charge des finances, et Sa Majesté lui en donne récompense, A la vérité, il est fort traversé. Néanmoins, on le blâme de s'en défaire, et ceux qui affectionnent l'État jugent que ce sera un grand désavantage pour le service du roi, et que mal aisément un autre l'entendra-t-il si bien ni s'en acquittera si dignement. L'on composera un Conseil de finance de septou huit dont il sera2. »

La caricature n'est pas une invention nouvelle en France. L'Estoîle rapporte dans son Journal qu'à cette époque «on fit un plaisant tableau où M. de Sully était représenté nageant dansl'eau jusqu'au cou, et ayant sous les aissellesdeux vessies que deux jésuites s'efforçaient de crever pour le faire aller

les sommes qull perdait, ainsi que celles données par loi en cadeau, figuraient sur des comptants. Le cardinal de Richelieu voulut supprimer ces ordonnances : mais il n'y réussit pas, et sous le règne suivant ettes s'élevèrent à des sommes considérables. 1) est ? rai qu'on y comprenait les dépenses faites pour les hôpitaux, pour l'intérêt de certains emprunts, pour la maréchaussée, les haras,- etc. En 1779, il 7 eut • plus de 16 millions d'ordonnances de comptant; Neckef les réduisit à l'indispensable, et elles ne dépassèrent pas 12 millions en 1788.

1 Économies royales collection Michaud, t. XVII, p. 410.

9 Mémoires, etc., t. II, p. «19.

au fond. * Mais une caricature ne prouve rien. Le même chroniqueur ajoute que « la disgrâce de M. de Sully était plainte de peu de personnes , à cause de sa gloire, » il faut entendre de sa rudesse, de son orgueil. En effet, Sully manquait essentiellement de cette bonté d'âme, de cette bienveillance si nécessaire aux hommes armés d'un grand pouvoir. C'est ce qui explique en partie le nombre de ses ennemis ; car ce ministre, dont le nom est aujourd'hui presque aussi populaire que celui du prince habile qu'il a servi, était, vers les derniers temps de son administration, devenu non-seulement odieux à la cour, mais au peuple des campagnes, qui arrachait avec colère, en haine de lui, les ormeaux qu'il avait fait planter au bord des routes. — « C'est un Sully, disaient les paysans en décapitant ces arbres; faisons-en un Biron. »

Sully mourut le 22 décembre 1641, trente ans après sa sortie des affaires. C'est pendant ce long loisir suc* cédant à la vie la plus remplie, la plus occupée que ministre ait peut-être jamais menée, qu'il composa, outre quelques ouvrages d'imagination qui n'ont jamais été publiés, les curieux et intéressants Mémoires qu'il a laissés sous le titre étrange de Mémoires des sages et royales OEconomies d' Estât de Henry le Grand ! . En 1634,

f J'ai parlé de la forme singulière de ces Mémoires, censés écrits par les secrétaires de Sully qui lui racontent les actions auxquelles il a pris part, les conversations qu'il a eues avec Henri IV, les réflexions qu'il a faites, enfin, sa vie entière. Un extrait seul peut donner une idée de cette bizarrerie. En 1603, Sully avait été chargé auprès de Jacques Ier, roi d'Angleterre, d'une mission extraordinaire qu'il remplit heureusement. De retour en France, il est mandé à Fontainebleau, et rend d'abord au roi un compte sommaire de son ambassade. « L'après disnée, lit-on à la suite de ce récit, le roy s'alla promener à cheval dans la forest. A souper, il vous envoya deux bons melons et quatre

Louis XIII l'avait nommé maréchal de France. H avait alors soixante-quinze ans. Retiré tour à tour dans ses terres de Sully» de la Chapelle-d'Angillon, de Rosny, et principale* ment de Villebon, où il mourut, il donnait du travail à tous ceux qui en demandaient, fondait des hôpitaux, relevait des églises. Son état de maison était majestueux, imposant, presque royal : c'étaient des écuyers, des gentilshommes, des pages, des compagnies de gardes françaises et suisses avec leurs officiers. De son côté, la duchesse de Sully avait ses dames et ses demoiselles d'honneur. Au moment où Sully sortait pour la promenade, une grosse cloche se faisait entendre, et toute sa maison se plaçait en haie, depuis le bas de l'escalier jusqu'à ses appartements. De temps en temps, on le voyait prendre un médaillon qu'il portait toujours à son cou, le contempler et l'approcher de ses lèvres: c'était un portrait de Henri IV. Ainsi, avant de s'éteindre en France, la puissance féodale jetait, sous les yeux du cardinal de Richelieu, et au moment où il lui portait les plus terribles coups, un dernier éclat dans la personne de Sully, qui l'avait d'ailleurs lui-même si peu ménagée.

L'illustre ministre de Henri IV n'avait pas signalé toute sa vie, avec l'énergie qu'on a vue, les funestes effets du

perdreaux, et vous manda que vous le vinssiez trouver le lendemain fort matin, afin qu'il vous pust entretenir avant que les autres de son Conseil fussent venus, comme vous listes ; et neantmoins vous trouvastes qu'il cstoit déjà tout habillé, avoit pris son bouillon, et regardoit jouer une partie à la paulme dans la petite cour du chasteau qui sert de tripot. Lequel ne vous eut pas plus tôt apperçu, qu'il vous appella et vous dit : « Allons nous promener pendant qu'il fait encore frais, car J'ay des questions à vous faire et des particularités à vous demander, sur lesquelles Je n'ay fait que rêvasser toute cette nuit, m'estant levé devant quatre heures, pour ce que toutes les fantaisies qui me sont venues en l'esprit là dessus m'empeschoient de dormir. » Et vous ayant pris par la main, etc. » {Économies royales, t. Y, p. 30.)

luxe des habillements et de la mode pour en accepter loimême le joug. Louis XIII l'ayant mandé à la cour, il y Tint habillé comme il s'habillait do temps de sa puissance, sang faste, simplement, à l'ancienne mode. Au bout de quelques instants, il remarqua autour de lui de jeunes courtisans qui paraissaient rire de son habillement. « Sire, aurait-il dit alors à haute voix, je suis trop vieux pour changer d'habitude sur rien. Quand le roi votre père, de glorieuse mémoire, me faisait l'honneur de m'appeler auprès de sa personne pour s'entretenir avec moi de ses grandes et importantes affaires, au préalable, il faisait sortir les bouffons. » Cependant, quelques-uns des contemporains de Sully te représentent comme ayant eu le goût de la danse et des ballets. D'Àubigné et Tallemant des Réaux racontent, à ce sujet, plusieurs anecdotes. A la vérité, ce dernier en ajoute une qui le met en contradiction avec lui-même. < Jamais, dit-il, il n'y eut un surintendant plus rébarbatif. Cinq ou six seigneurs des plus qualifiez de la cour, et de ceux que le roy voyait de meilleur œil, allèrent, une après-disnée, visiter Sully à l'Arsenal. Ils luy déclarèrent en entrant qu'ils ne venoient que pour le voir. Sully leur responditque cela estoit bien aisé; et, s'estant tourné devant et derrière pour se faire voir, il entra dans son cabinet et ferma la porte sur luy '. » Est-ce là le trait d'un homme qui aurait eu la manie de danser des ballets à l'Arsenal, comme dit d'Aubigné, « avec la calotte, qui est bien pis que la perruque, un vrassard de pierreries à la men gauche , et un gros vaton à la men drette '. » Le passage suivant des Économies royales donne en outre un démenti formel à d'Aubigné : « Vous ne vous êtes jamais délecté, se fait dire Sully par un de ses

1 Historiettes, etc., 1. 1, p. 114.

* Le baron de Fcmeste, cité ptr M. Paulin Parte; commentaire (tes Historiettes, p. 123.

8CLLY. 407

secrétaires, à foire festias, banquets, collations, ballets, momeries »y mascarades ; ny n'avez jamais approuvé (es ftiaodises, sopiqMete, pasttsseries, confitures, desgukemeiif s de viande, yroogneries, goumandises, njr crapule» de labiés longues et superflues J. » De bonne foi, Sully aura&44 osé dire de la sorte, en EmdesesoMtempoFaias, qu'il ne s'étaû jamais {du aux ballet $, momeries et wiMtarades, s'il eût été avaué qu'il les avait au contraire recherchés, et qu'il s'y rendait dans un eosbne ridicule ?

Depuis la mort de Henri IV, les conseils de SuHy furent toujours sans influence, notamment pour ce qui concernait l'administration des finances. En 1614, le duc de la Force, son ami, lui avait exprimé le désir de le voir revenir au pouvoir. « Le bruit de la cour ni le souhait des gens de bien que vous me mandçz, lui répondit Sully, ne sont pas près d'être exécutés ; ceux qui manient l'État et qui ne veulent point de compagnon en ce métier sont trop en crédit et trop autorisés pour souffrir ce que vous dites être nécessaire, et que je ne désirerais nullement sans voir plus clair aux affaires. Je n'ai que faire de me hâter ; la maladie n'est

1 Économies royales, collection Michaud, t. XVII, p. 97. — Il est juste d'ailleurs de reproduire ici les Remarques de Marbault sot ce passage des Économies. « Noos avons déjà veû et dit qu'il n'y eut jamais un homme plus dissolu en paroles et en actions, plus adonné aux femmes... Pour les ballets, momeries et mascarades, il estoit d'ordinaire à ceux qui se faisoyent à l'Arsenal, où il avolt basty deux galleries l'une au dessus de l'autre pour servir à cet usage seulement, en gardant luy même la porte pour en empescher Ventrée, s'y montrant ridicule. Et quant à ce qu'il dit qu'il ne s'est point laissé transporter aux mondanitez et vanitez des grandes et magnifiques structures à la mode, bastimens, parcs, vergers, jardinages, ce qu'il a fait à Rosny, Sully, Montrond, Baugi, Yillebon, Bois-Belle et ailleurs, Targue du contraire. — Collection Michaud, t. XVII, p. 98, à la fin du volume, les Remarques de Marbault ayant une pagination spéciale.

pas encore assez grande : le patient souffrira bien d'antres accidents avant que les médecins qui le traitent m'y veuillent pour adjoint '. » Naturellement, la régente et ses favoris se gardèrent bien de rappeler un censeur aussi sévère. En 1610, vingt et un millions étaient déposés à la Bastille. Six ans après, le trésor était épuisé, et Marie de Médicis se voyait obligée, dans l'impossibilité de faire face aux dépenses qui augmentaient chaque jour, de convoquer les États généraux, dont l'approbation lui était indispensable pour établir de nouveaux impôts.

1 Mémoires du duc de La Force, t. H, p. 386.

Parmi les beaux portraits d'une époque restée célèbre dans ce genre et qui, sur ce point, n'a pas encore été égalée, l'un des plus beaux, peut-être, est celui que peignit, ad vivum, en 1657, un grand artiste, qui fut tout à la fois l'un des premiers peintres et des premiers graveurs de son temps, Robert Nanteuil. Dire la majesté, le calme, et, en même temps, l'affabilité de ce portrait, est impossible. Le front est large et découvert; les yeux, pleins de douceur, ont cependant une vivacité voilée, et, en quelque sorte, intérieure. Doué d'une grande noblesse, le visage, d'un ton clair et pâle, se détache admirablement sur un fond d'un pointillé noir, légèrement nuancé. Un nez bourbonien, des moustaches à peine marquées au centre et touffues aux coins de la bouche, une royale dépassant le menton, à la manière du cardinal' de Richelieu; enfin, une chevelure abondante et vigoureuse, comprimée au sommet de la tête par une calotte noire, complètent cet ensemble que relèvent encore le manteau d'hermine du président à mortier et une croix du Saint-Esprit descendant sur la poitrine.

Le personnage dont ce portrait reproduit les traits, Nicolas Potier de Novion, était né en 1618, d'une famille de robe qui comptait des ancêtres célèbres. Sous la Ligue, au moment où les passions étaient le plus vivement excitées, le président de Blancmesnil, aïeul de Novion, avait failli être

immolé avec le président Brisson. Reçu conseiller au parlement en 1637, c'esi-à-dire à l'âge de vingt et un ans; nommé président à mortier huit ans après, Novion se prononça avec énergie, quand la Fronde eut éclaté, en faveur du parlement contre les princes et la cour. Une biographie raconte qu'il fut arrêté avec le conseiller Broussel ' ; mais ce fait est inexact. C'est le président de Blancmesnil, parent de Novion, qui fut emprisonné le même jour que Broussel. Lorsque, ne se croyant plus en sûreté à Paris, Anne d'Autriche partit avec le jeune roi pour Saint-Germain, les têtes s'échauffèrent et la haine contre le cardinal Mazarin se fit jour sous toutes les formes. A cette occasion, .le président de Novion proposa au parlement d'appliquer au cardinal un arrêt qui avait été rendu en 1617 contre le maréchal d'Ancre, et qui interdisait le ministère à tout étranger, sous peine de mort *. Quelque temps après, le président de Novion soutenait, dans des conférences qui eurent lieu entre les priiices et les délégués du parlement, que quiconque, dans les questions de liberté individuelle, aurait conseillé à la reine de violer lès règles de la justice déviait être poursuivi8. « Le président de Novion, dit en outre madame de Motteville, représenta les droits du parlement, le pouvoir qa'ils avaient (sic) de se mêler des affaires de l'État, puisque c'était entre leurs mains que les rois venaient faire leurs serments, que c'était à eux de donner des régents au royaume, et parla de plusieurs choses de cette nature. Ce fut pourtant sans emportement et avec des termes plus respectueux qu'à ¥ ordinaire... 4 »

1 Biographie universelle de Michaud, article Potier de Novion» a Histoire de la Fronde, par M. de Saint-Aulaire. 2e édition, t. I, p. 183.

* lbid.}$> 193.

* Mémoires de madame de Motteville > collection Petitot, t. 11F, p. 12 1 et suiv.

lc wÊamm bk notion. 441

Cependant, à quelques années de là, c'est le cardinal de Retz lui-même qui le constate, le présides! de Novion « était intimement raccommodé avec la cour. » Un jour, en 1652, le maréchal d'Étampes avait dit au parlement qu'il devait s'unir avec Monsieur pour chasser Mazarin. Saisi d'indignation, le président de Novion s'éleva avec éloquence contre un projet qui, suivant lui, produirait infailliblement la guerre civile. « La tendresse de coeur pour l'autorité royale, dit à ce sujet le cardinal de Retz, saisit toutes les imaginations. L'on poussa les voix jusqu'à la clameur contre la proposition du pauvre maréchal d'Étampes, et on la rejeta avec fureur, comme si le parlement n'eût pas remercié Monsieur, daim toutes les séances, des obstacles qu'il apportait an retour du eardinal ' . »

Un antre contemporain, l'académicien Gonrart, signale, dans ses Mémoires, le rôle pacifique du président de Novion, à partir de 1652. Tantôt, il va exposer au duc d'Orléans que des mutins ont insulté des membres du parlement ; une antre fois, il se rend à l'Hôtekle-Yille et prévient le prévôt des marchands que, s'il ne fait pas mieux respecter le parlement par les compagnies de bourgeois, celui-ei ne s'assemblera phis '. C'est ainsi que le président de Novion cherchait à faire oublier la vivacité de son opposition au parti de la cour pendant les premiers temps de la Fronde. La charge de secrétaire des ordres fut alors sa récompense. Vers la même époque, il fut désigné avec le procureur général Fooquet, par la femme du président Le Coigneux, pour arranger à P amiable un différend domestique. Le président Le Coigneux et sa femme se racommodèrent, mai» sans le secours de Fouquet et de Novion ; et l'on sut plus tard 91e

1 Mémoires du cardinal de Retz, collection Petitot, t, 111, p. 12 et suiv.

* Mémoires de Conrart, collection Petitot, p. G0.

celui-ci, dont la première présideifce du parlement tentait déjà l'ambition, avait, à cette occasion, donné un conseil qui devait empêcher le président Le Coigneux de là lui disputer jamais. Enfin, l'académicien Conrart nous fait voir le président de Novion s'unissant avec le président de Maisons, parce que, dit-il, « étant unis et tous deux opposés au premier président de Lamoignon, ils pourraient lui tenir tête plus souvent et plus fortement '. »

On peut déjà, sur ces premiers aperçus, se faire une idée du caractère du président de Novion. D'une noble figure, éloquent, vif, plein de feu, se laissant quelquefois emporter trop loin, mais sachant reculer à propos, arrivé de bonne heure sur la limite qui sépare un poste important mais secondaire de la position la plus élevée, il n'avait qu'un but, qu'un désir, celui de parvenir le plus tôt possible au faîte et de remplir le premier rôle. Ses liaisons probables avec Fouquet, l'ambitieux le plus effréné et le plus hardi qui fut jamais, devaient encourager ses prétentions. La chute du surintendant lui fut* sans doute funeste. On voit, par un écrit trouvé chez Fouquet et sur lequel l'accusation dirigée contre lui fut principalement fondée, qu'il comptait, dans le cas où on lui ferait son procès, sur les bons offices et les intrigues de quelques personnes avec lesquelles le président de Novion avait des relations particulières. Vers la fin de l'année 1663, Colbert, alors tout-puissant, se fit remettre des notes secrètes sur le personnel de tous les parlements et cours des comptes du royaume. Voici dans quels termes le président de Novion fut apprécié par la personne qui fournit les notés sur le parlement de Paris :

1 Mémoires dé Conrart, p. 203, 211 et 274.

« Pottieb de Novion est homme de grande présomption et de peu de seureté, intéressé et timide lorsqu'il est poussé ; assez habile dans le palais, y ayant sa caballe composée de sçs parents et amis, MM. le Féron, Mandat, Tubeuf son gendre, son fils, etc. S'aplicquant tous les jours à y faire de nouvelles habitudes; son principal crédit est dans la seconde chambre. Est souvent brouillé dans son domestique. Madame Des b rosses- Choar s a grand crédit sur luy; a de grands biens et particulièrement sur le roy; s'est allié à M. le président de Bercy par le moyen de son fils, qui en a espousé la fille. Possède les aydes d'Arqués, de Fécamp,MontiviU liers, anciens et nouveaux droits, 47,000 livres, et de Saint-Denis, 40,000 livres1.»

Le même document s'exprime comme il suit sur le compte du président Pottier de Blancmesnil, qui avait été arrêté, en 1648, avec le conseiller Broussel :

a Pottier de Blanchénil, mélancolique, extravagant, bizarre, de très-mauvaise humeur, foible, de difficile accès, ne manque pas de sens, mais prend toujours les affaires à contre-pied ; peu seur et de qui on ne se peut rien promettre; obstiné quelquefois par boutade au parti qu'il prend ; n'a point de crédit dans sa chambre, n'est gouverné par aucune personne de qualité, bien qu'il soit le beau-frère de M. le premier président. Un nommé Tardif, marchand, a pouvoir sur luy. MM. Canaye, de Creil, Fraguier, Mallebranche, Le Cocq, Bossu, sont plus attachez à luy que les autres. Deffère à M. Salle, parce qu'il le gourmande. Possède les aydes de Blancmesnil de 3,000 liv. — M. le président de Novion a assez de pouvoir sur luy *. »

Une circonstance fortuite vint donner au président de Novion une importance considérable, le mit, pendant quel-

* Correspondance administrative de Louis XIV, t. II, p. 84*

* Jbid, p. 40.

que temps, sur le premier rang, et laissa des souvenirs de nature à seconder ses vues ambitieuses. Une des plus riches provinces de la France centrale, l'Auvergne, supportait avec peine, depuis de longues années, l'impuissance de la justice locale, et réclamait les assises extraordinaires connues sous le nom de Grands-Jours. Sans remonter plus loin qu'à Tannée 1454, cinq fois dans un siècle l'Auvergne avait eu ses Grands-Jours; mais, depuis 1546, la justice royale ne s'était pas montrée dans la province ' , et le peuple, pour qui elle avait toujours été bonne et tutélaire, soupirait ardemment après son apparition. On se figure, en effet, les désordres qui avaient dû se produire et rester impunis, d'abord à la faveur des guerres de religion, en dernier lieu, pendant les troubles de la Fronde. Enhardis par l'impunité, les puissants du pays s'abandonnaient sans frein à toutes leurs passions, bravaient effrontément la justice, et, si parfois celle-ci les traduisait à sa barre, en étaient quittes, comme les bandits corses, pour chercher momentanément un asile dans les montagnes. Plusieurs fois, depuis que l'ordre avait repris le dessus et que l'autorité royale s'était raffermie, des habitants de l'Auvergne, auxquels les tribunaux du pays n'avaient pu faire obtenir justice, étaient allés la réclamer au roi lui-même, qui leur avait promis réparation. Enfin, grâce à la persistance du cri public et aux instances de l'intendant d'Auvergne, Louis XIV donna, Je dernier jour d'août 1665, une déclaration décrétant l'établissement des Grands-Jours à Clermont. La cour des Grands-Jours devait se composer de seize conseillers et d'un président du parlement de Paris, d'un avocat général, d'un substitut, et d'un maître des requêtes chargé de tenir les sceaux. Quant à sa juridiction, elle embrassait non-seulement la haute et basse Auvergne,

1 Encyclopédie méthodique; jurisprudence, t. V, «et. Grands- Jours.

LE PRÉSIDENT DE NO Y ION. il 5

mais encore le Bourbonnais, le Forez, le Beaujolais, le Lyonnais, le pays de Combrailles, la haute et basse Marche et le Berry l .

On apprit, quelques jours après, que M. de Novion présiderait les Grands-Jours. Denis Talon, qui avait fait preuve de talent, d'énergie et d'un dévouement absolu dans le procès de Fouquet, à peine terminé, était nommé avocat général. Le dispensateur des grâces, chargé en cette qualité de garder les sceaux pendant la session des Grands-Jours, était Lefebvre de Caumartin, maître des requêtes ordinaires de l'hôtel du roi.

Le 5 septembre 1665, Louis XIV adressa la déclaration suivante aux habitants de Clermont :

a A nos chers et bien ornez les eschevins et habitants de nostre ville de Clermont en Auvergne.

a De par le Roy,

a Chers et bien amez, la licence qu'une longue guerre a introduite dans nos provinces, et l'oppression que les pauvres en souffrent, nous ayant fait résoudre d'establir en nostre ville de Clermont en Auvergne une cour vulgairement appelée des Grands-Jours, composée de gens de haute probité et d'une expérience consommée, pour, en l'étendue du ressort que nous luy avons prescrit, connoistre et juger de tous les crimes, punir ceux qui en seront coupables, et faire puissamment régner ta justice; A présent qu'ils s'en vont pour vaquer à la fonction de leurs charges et satisfaire à nos ordres, nous voulons et vous mandons que vous ayez à leur préparer les logements qui leur seront nécessaires, et qui vous seront demandez de leur part, pour leur séjour en nostre dite ville, et à les recevoir avec la bienséance qui est due au mérite de leurs personnes et à leurs qualités, car tel est nostre plaisir. LOUIS. »

* Mémoires de Fléchier sur les Grands-Jours tenus à Clermont en 1666-1666, publiés par M. Gonod. Introduction, p. 14 etsuhr. — J'emprunterai à cette curieuse publication la plupart des détails qui vont «livre sur les Grands-Jours de Clermont.

JIO PORTRAITS HISTORIQUES.

A peine l'arrêt instituant les Grands-Jours fut-il connu dans l'Auvergne, que les populations, trop longtemps spectatrices de l'impunité des plus grands crimes, s'ils étaient commis par des hommes violents et en position de se défendre dans leurs châteaux, se livrèrent à l'espérance. En même temps, l'intendant de la province et les prévôts redoublèrent de zèle. « En attendant l'arrivée de messieurs les commissaires des Grands-Jours, écrivait l'intendant d' Auvergne à Colbert, le 8 septembre 1665, le prévostdes mareschaux continue sa course dans la province, suivant Tordre que j'en avois donné. 11 a pris un gentilhomme du sieur d'Espinchal, sur lequel il a trouvé une lettre qui marque qu'il doit faire douze jours de séjour chez M. Dauberoque, sur les confins du Rouergue et de l'Auvergne. Comme cette lettre cstoitescritte deux jours auparavant la prise de ce gentilhomme, j'ai envoyé l'exempt qui est chargé des ordres du Roy pour les exécuter avec le prévost et des cavaliers de Nogent. Ce seroit une assez belle matière des Grands-Jours '. »

Le juges royaux arrivèrent le 24 septembre sur les limites de l'Auvergne. Ils y trouvèrent une députation composée des échevins de Clermont et des syndics du bas pays. A Riom, où l'on aurait bien voulu les garder, on leur offrit le vin d'honneur et on leur adressa des harangues dans lesquelles le président de Novion, l'avocat général Talon et le maître des requêtes Caumartin furent qualifiés de monseigneur. Les commissaires des Grands- Jours arrivèrent à Clermont le 25 septembre. A leur approche, les boutiques s'étaient fermées, et la ville entière, revêtant son air de fête, s'était portée sur la route de Riom. A trois heures de l'aprèsmidi, un bourdonnement courut dans la foule qui stationnait sur la chaussée. C'était Je grand prévôt d'Auvergne, suivi de sa compagnie, et le chevalier du guet de Clermont,

1 Correspondance administrative de Louis XIV, t. II, p. 160,

qu'accompagnaient soixante archers en casaques rouges; ils précédaient une longue suite de carrosses renfermant, outre un grand nombre de bourgeois de Riom et de Clermont, Messieurs des Grands-Jours, quelques dames, et un jeune abbé qui devait être un jour le personnage le plus célèbre de tout le cortège, Esprit Fléchier, alors précepteur du fils de M. de Caumartin. Après avoir essuyé le feu des harangues du corps des échevins et du corps des marchands, des juges et des consuls, des élus de la ville et des officiers du présidial, le président de Novion eut à répondre à celle du sieur de Ganillac, seigneur du Pont-du-Château, sénéchal de Clermont, accompagné de quinze ou vingt gentilshommes à cheval, parmi lesquels on remarquait le vicomte de Lamothe- Canillac, MM. du Palais et M. de Beaufort-Canillac. Mettant pied à terre, le sénéchal de Clermont <* se réjouit, dit une relation contemporaine, de l'arrivée de Messieurs, et fit protestation à la Cour de tout respect et obéissance. » Or, l'audace de ce sénéchal et de la plupart de ceux qui lui servaient d'escorte était inotiïe, car lui-même, et dans le nombre, plusieurs autres, avaient déjà subi, sans les avoir purgées, des condamnations sévères. Traduits plus tard devant le tribunal des GçandsrJours, quelques-uns payèrent de leur vie les crimes qui leur étaient imputés. L'un d'eux, le vicomte de Lamothe-Canillac, fut arrêté le jour même. « Comme on a envie défaire exemple d'un homme de qualité, écrivit l'intendant de la province à Colbert, le 25 septembre, on trouva M. le vicomte de Lamothe-Canillac chargé d'avoir tué un homme il y a quelques années. Je n'avois pu le faire arrester, parce qu'il y avoit un arrest de delfen se .Ces Messieurs ont levé cet empeschement, et on l'a fait emprisonner. . . Je suis obligé de vous dire, monsieur, que, dans l'ordre que nous avons donné au prévost général d'arrester M. de Lamothe-Canillac, il a fait son devoir ; c'est son meilleur amy, qui avoit disnéchez luy... Je crois que la prison deM.deCanillac achèvera défaire

448 PORTRAITS HlSfGlklQ(?ES.

sortir de la province ceux qui auront la conscience chargée1.» On se figure l'effet que produisit dans la province cette arrestation opérée le jour même ou le tribunal extraordinaire arrivait à Clermont. L'impression fut d'autant plus grande que le président de Novion avait, peu de temps auparavant, donné une de ses filles à un conseiller au parlement de Paris, dont la sœur avait épousé le comte de Canillac, sénéchal deClermont, parent du vicomte de Lamothe- Canillac, qui venait d'être arrêté. Cet acte vigoureux, dans lequel le public crut voir un sur garant de l'impartialité du tribunal, parut donc d'un excellent augure. Dans la soirée, le président de Novion reçut les consuls et éehevins, accompagnés de valets de ville portant des torches allumées. « Devant eux, dit un consciencieux chïoniqueur, quatre jeunes hommes, ayant des nœuds de rubans roses sur les épaules, aux jarretières et sur tes souliers, portaient le vin d'honneur que la ville était dans l'usage d'offrir à tous les étrangers de distinction. Des guirlandes de fleurs, des rubans éclatants ornaient le brancard et la corbeille contenant douze douzaines et neuf bouteilles du meilleur vin du pays, destinées au président3' » Les élus, les officiers du présidial, le chapitre de l'église cathédrale, l'évêque de Germont, suivi de son officiai et de ses aumôniers, vinrent ensuite présenter leurs hommages au président des Grands- Jours. Le lendemain, après la messe du Saint-Esprit qui eut lieu à la cathédrale , la Cour se rendit à la salle de ses séances, décorée dans un style simple et sévère. Les murs étaient tendus d'une tapisserie à fond bleu, parsemée de fleurs de lis jaune d'or et de L couronnés. Au milieu du mur du fond était placé un beau tableau du Christ, aux deux côtés duquel on voyait les portraits de Louis XIV

1 Correspondance administrative, t. II, p. 101. * Mémoires de Fléchier, etc., Introduction, p. 27.

et de Marie-Thérèse, soutenus par des g/énies : heureuse allégorie de la Justice qui allait être rendue aux faibles cl aux opprimés sous l'œil de Dieu et au nom du roi.

Pendant que ces pompes officielles avaient lieu, le peuple exprimait par des chansons la joie que lui causait l'ouverture des Grands-Jours. Un noël, composé pour la circonstance par un poète de la province, courut bientôt partout, et aurait encore popularisé l'institution du tribunal extraordinaire, si elle n'eût été particulièrement bien accueillie par les masses. Les fragments suivants du noël des Grands-Jours donneront une idée des griefs du peuple, de sa joie en voyant s'ouvrir ces assises redoutées» et des espérances qu'il avait mises en elles.

Aogbà, gens, aughâ :

Le ceo tous reprocha

Qu'aquou ei trop plegfaâ ;

Et, sens gro boughâ,

Vous leissâ rangha.

Laus Grands- Jours

Ne sont pas toujours.

Embey Noë le temps s'aprocha

Par fondre la cliocha :

Laus fourneaux sont tout chauds,

Nous z'avens ce que chaut.

Courraz, curaz de la parrocha,

Courrai, parrouchaus.

Vex C.liarmon ou Py o

Quanqua» gens de roba.

Que font, dius que lio,

Moue qu'on ne sonlio :

Qooo ei ce que fallio.

Aux pleintis,

Tant sionUls ebeitif,

Pas un d'y s se liau foué la boba.

Qu'a be foué, z'an troba :

Segur diufl mb lugif ,

L'eynoucen ne craint gis ;

Mas lou méchant que tua, que roba,

Foué ben de fugir. -

Ecoutez, peuple, écoutez :

Le ciel vous reproche

Que c'est trop plier ;

Et, sans vous bouger,

Vous vous laissez ronger :

Les Grands-Jours

Ne sont pas toujours.

Avec Noël le temps s'approche

Pour fondre les cloches ' :

Les fourneaux sont tout chauds,

Nous avons ce qu'il faut.

Accourez, curés des paroisses 3,

Accourez, paroissiens.

A Clermont il y a

Quelques gens de robe

Qui font, dans ce lieu,

Mieux que de coutume :

C'est ce qu'il fallait.

A ceux qui se plaignent,

Tant soîeat-tU ebétifs,

Pas un d'eux ne leur fait la moue .

Qui a bien fait, le trouve :

£âr dans son logis,

L'innocent ne craint rien ;

Mais le méchant, qui tue, qui vole,

fait bien 4e fuir.

* Pour prendre un parti décisif.

* Allusion aux curés dont les seigneurs s'appropriaieui Us dîmes.

\t% POftTRÀlTS HISTORIQUES.

communiées et excommunions par ces présentes, et vous enjoignons de les dénoncer ès-prônes de vos messes paroissiales pour excommuniées. En laquelle sentence d'excom,municaiion si elles croupissent l'espace de six autres jours, par les mêmes présentes, nous les aggravons 1 ; et au cas " que, par six autres jours immédiatement suivants, elles demeurent d'un cœur endurci et obstiné (ce qu'à Dieu ne plaise) en cette sentence d'excommunication et aggravation, nous les réaggravons, et vous mandons que vous les dénonciez ès-prônes de vos grandes messes paroissiales, pour excommuniées, aggravées et réaggravéae, privées de la communion , des saintes prières et suffrages de l'Église, comme membres séparés d'icelle. »

Lue dans toutes les églises des provinces soumises à la juridiction des Grands-Jours, cette fulmkiation frappa sans doute plus vivement les esprits que le premier Monitoire. Pendant cette lecture, qui avaU lieu au son le plus lugubre des cloches, comme au jour des Morts, le prêtre et ses assistants tenaient des cierges allumés. Puis, la lecture terminée, ils éteignaient leurs cierges et les jetaient par terre, donnant ainsi aux fidèles une image parlante des ténèbres réservées à ceux qui, en désobéissance des lois religieuses et civiles, persisteraient à dérober aux poursuites de la justice les coupables qu'elle avait pour mission de piwr.

Pendant quatre mois et trois jours, du 28 septembre au 31 janvier, le tribunal extraordinaire remplit sans relâcha, grâce à l'activité infatigable de l'avocatgénéral Talon, son rôle

1 L'aggrave, outre la privation des biens spirituels, interdisait l'usage ta choses publiques; la réaggrave ajoutait la privation de la société, mêue flans le txoice et le manger. (Mt 4e M. Gonod.)

LE HtéStOTKT M KOVftOff. 425

réparateur. flyavait bien, le soir, dans la ville, des dîners, des comédies, des fêtes charmantes où Ton dansait, à la grande satisfaction de Messieurs de la Cour et de leurs femmes, la bourrée et les autres danses du pays; mais, dit Fléchier : c Quelqœ divertissement qu'on eût pris le soir, il fallait venir au palais le matin ; et, quoiqu'on eût été gai jusqu'à deux heures après minuit, il fallait reprendre son sérieux cinq heures après, et faire le juge après avoir fait le galant. » La première affaire importante, à cause du rang de Tac* cusé, Ait celle de ce vicomte de Lamothe-Canillac qui était venu à la rencontre de la Cour et qui avait été arrêté, le soir même, par le prévôt général, son ami particulier, chez qui il avait dîné. 11 était accusé d'avoir, de propos délibéré, tiré un coup de pistolet sur un de ses ennemis. Outre que le crime remontait à plusieurs années, il existait plusieurs motifs, sinon de grâce entière, tout au moins de douceur dans la punition. Malheureusement, le vicomte de Canillac portait un nom fort mal noté, et, dans les guerres de la Fronde, il a\ait, à ce qu'il paraît, combattu avec les ennemis du roi. Interrogé, jugé, condamné à mort dans une seule séance, il fut exécuté trois heures après, sur la place de la Cathédrale.

Un procès fait à un gentilhomme nommé de Veyrac causa quelque sensation. Ce gentilhomme était la terreur du voisinage, et, comme sa violence était bien établie, il avait beau faire, nul n'osait se plaindre. Poussé à bout, un notaire eut pourtant le courage de le traduire en justice. Assailli chez kii par le gentilhomme en fureur, ce notaire s'y fortifia du mieux qu'il put, résolu à vendre chèrement sa vie. « On s'étonnera, dit à ce sujet Fléchier, avec un tour d'esprit très-fin, de savoir qu'un homme de cette profession ait eu la hardiesse de soutenir les premières violences d'un gentilhomme, et que, n'ayant aucune défense que celle qu'il tirait ordinairement de sa plume et de ses procédures, U ait

pris les armes, pour repousser ses ennemis. Mais lorsqu'il s'agit d'éviter la mort, tout homme, soit-il notaire, devient soldat, et ces âmes ordinairement paisibles, et qui ne savent que la guerre des procès , deviennent terribles lorsque le "désespoir les enflamme. » Poursuivi de chambre en chambre, le notaire s'était barricadé dans une pièce mieux fermée, et, de là, il menaçait de tuer le premier qui se présenterait. Il se rendit enfin à composition, et en fut mal récompensé, car de Veyrac le tua d'un coup de pistolet et mit sa maison au pillage. « Cette action, dit l'historien des Grands-Jours, parut à la Cour tout à fait punissable, et l'auteur fut condamné à des amendes considérables, à la démolition de sa maison et à la perte de sa tête. » On croira sans peine que le peuple des environs applaudit à cette sentence, et avec raison.

Au nombre des gentilshommes que le cri populaire désignait à la justice des Grands-Jours figurait le sénéchal de Clermont, comte de Canillac Pontrdu-Château, parent du président de Novion. C'était lui qui, le jour de l'arrivée des commissaires extraordinaires à Clermont, leur avait présenté une députation de la noblesse de là province, et dans une harangue ridicule avait, dit Fléchier, mêlé le soleil, la lune et tous les astres du monde. La rumeur publique le dénonçait particulièrement. Désireux de faire croire à son impartialité, le président de Novion donna ordre qu'on l'arrêtât. Les lettres suivantes, qu'il écrivit à Colbert, renferment de curieuses explications sur ce fait, ainsi que sur plusieurs autres circonstances qui marquèrent la session des Grands-Jours.

Ce 20 octobre 1665.

« J'ay fait arrester. hier au soir le comte de Canillac Pont-du- Chasteau, beau-frère de mon gendre. Jugés si je recule pour personne quand il s'agit du service du roy. Je ne sçais pas encor quelle sera la charge que produira contre lui sa partie; mais enfin, voilà

un assés grand témoignage que la justice se fait icy sans discernement.

< Je vous prie de faire en sorte, vous qui aimés le service du roy, que Ton ne nous envoie aucun ordre qui nous déconcerte, ou qui puisse fâcher ces messieurs, que je ménage autant que je puis.

a Nous avons quantité de prisonniers; tous les prévosts en campagne jettent dans les esprits la dernière épouvante. Les Auvergnats n'ont jamais si bien cognu qu'ils ont un roy, comme ils le font à présent. Un gentilhomme me vient de faire plainte qu'un païsan lui aïant dit des insolences, il lui a jeté son chapeau par terre sans le fraper, et que le païsan lui a répondu hardiment qu'il eût à lui relever son chapeau, ou qu'il le mèneroit incontinent devant des gens qui lui en feroient nétoyer l'ordure. Jamais il n'y eut tant de joie entre les foibles. Aimés-moi, s'il vous plaît. »

. Le 24 novembre.

« Nous avons ce matin jugé les contumaces des sieurs Marquis du Palais père et fils, gentilshommes de considération dans ces provinces, et les avons condamnés à mort, et plusieurs de leurs complices. En l'année 1656, ces gentilshommes, advertys que le prévost de Montbrison-en-Forest s' es loi t chargé de faire une exécution sur leurs bestiaux, à la requestè du sieur de Garmasel, gentilhomme de leurs voisins, assemblèrent beaucoup de leurs voisins et domestiques pour attendre les recors et empescher l'exécution. Ils les chargèrent à coups de fusils, et les suivirent fuiants jusques à six lieues de leur maison, les attaquèrent sur le minuit dans l'hostellerie où ils s'estoient retirés pour les éviter, en tuèrent trois couchés dans leur lit, et conduisirent le reste prisonniers quelque temps, et les relaschèrent enfin après leur avoir fait souffrir toute sorte de mauvais traitements. Les assassins, retournés dans le chasteau du Palais, furent remerciés et paies par l'ordre du sieur Marquis du Palais père. Le procès leur fut fait par contumace incontinent que la chose fut commise, jusques à sentence exclusivement, ce qui fut empesché par un accommodement convenu avec les parties civiles, ce qui nous a donné beaucoup de peine à recouvrer les preuves, par la considération du temps et de Testât de

l'affaire. Nous avons trouvé le fait si énorme que tous nos messieurs, d'un suffrage, ont ordonné le rasement du chasteau du Palais dès à présent, nonobstant le temps de cinq ans que l'ordonnance donne aux contumaces, et la confiscation à qui elle appartiendra, la somme de 30,000 liv. préalablement prise au profit du roy, ce qui sera assurément difficile dans l'exécution pour l'amende.

« Je surseoiré l'exécution de la mort jusques à ce que j'aie receu les ordres et la volonté du roy, que j'espère que vous me ferés l'honneur de m'escrire pour response à celle qui vous aura sans doute esté rendue sur ce mesme sujet par les précédents ordinaires.

a Vous me faites, monsieur, l'honneur de me marquer par vostre dernière, que trois choses font principalement la fonction des Grands Jours : le châtiment des coulpables en général, la punition des mauvais juges dans leur administration, et la dernière de rendre la vigueur aux bons officiers et rétablir la justice en autorité.

a Au premier, nous y sommes tous les jours occupés, et si nous n'y réussissons pas, c'est sans doute cette admirable application que le roy donne continuellement à la conduite de son Estât et cette prudence singulière dont Sa Majesté gouverne toutes choses, qui, la faisant craindre et honorer, fait fuir les criminels des païs de son obéissance et les oblige d'éviter sa justice et chercher ailleurs leurs seuretés.

« Pour satisfaire à la seconde des choses qu'il vous a plu me marquer, nous tenons prisonniers plusieurs officiers de justice dans diverses prisons; leurs procès s'instruisent, et je n'obmettré rien pour satisfaire à ce que je cognois estre de la dernière nécessité.

Je m'appliqueré soigneusement à tirer avantage de toutes les conjonctures que je jugeré propres pour rendre autorité à la justice, que je vous puis assurer estre dès à présent très- fortifiée par ce qui s'est passé depuis nostre séjour en ces provinces, de manière que tous les officiers conviennent qu'un seul huissier suffira désormais pour réussir aus plus importantes exécutions de justice qu'ils n'auroient pas osé entreprendre auparavant avec des forces très-considérables.

« Si le roy a agréable l'exécution que nous avons ordonnée, (ou*

chant le chasteau du Palais, et que j'ose vous dire estre très-nécessaire et attendue de tous les honnestes gens, je me prépare, pour faire voir que son autorité ne doit plus estre contredite, d'y envoier le président du présidial de cette ville avec quatre des principaux officiers, accompagnés seulement du receveur des amen* des, peur payer les ouvriers, et dix cavaliers de la compagnie de Tailuère, et suis certain que la chose sera exécutée sans résistances1 »

Cependant, malgré la sévérité apparente dont on avait fait preuve à son égard, le comte de Canillac Pont-du- Château en fut quitte pour une mercuriale du président et pour une amende de 500 livres. « Ceux qui croient savoir le secret, observe Fléchier ace sujet, disent qu'il en a coûté beaucoup pour, détourner les témoins. Cette douceur n'a pas laissé de décrier un peu les Grands-Jours. » Un autre membre de la même famille, le marquis de Canillac, fut traité plus sévèrement ; mais il avait eu le bon esprit de prendre la fuite dès l'ouverture des Grands-Jours. Celui-là avait écrasé ses vassaux d'impositions arbitraires, et, se fondant sur de vains droits, avait, indépendamment de la taille du roi, levé dans ses* terres la taille de Monsieur, celle de Madame, et celle de tous ses enfants. Il entretenait dans les tours de ses châteaux douze estafiers, qu'il appelait ses douze apôtres, et qui étaient les exécuteurs de ses violences et de ses concussions. Condamné à mort une première lois par le parlement de Toulouse, il avait assisté, d'une fenêtre voisine, à son exécution en effigie, « trouvant fort plaisant, dit Fléchier, d'être fort en repos dans une maison, pendant qu'on le décapitait dans une place, et de se voir mourir dans la rue pendant qu'il se portait bien chez soi. » La Cour des Grands-Jours le condamna à une grosse amende, à la confiscation de ses biens, et fit raser deux ou trois tours qui avaient longtemps servi de repaire à ses suppôts.

1 Correspondance administrative, t. H, p. 165 et suiv.

11 ne faut pas croire d'ailleurs que l'action de la Cour des Grands-Jours fût circonscrite aux crimes et délits relevant des tribunaux. Divers arrêts, rendus par elle, se rattachaient à un ordre de faits complètement différent. À peine arrivée à Clermont, la Cour, craignant que l'affluence des étrangers n'occasionnât une hausse excessive sur le prix des denrées, rendit un arrêt, véritable loi de maximum, qui fixait le prix de tous les objets nécessaires à la vie. D'après cet arrêt, portant la date du 30 septembre 1665, la livre de bœuf de seize onces devait être vendue deux sous f, celle de mouton et de veau trois sous, la paire de poulardes seize sous, la paire de perdreaux quarante sous, la paire de bécasses vingt-cinq sous, la livre de chandelles six sous, la livre de cire blanche vingt-deux sous, etc. Cette fixation, malheureuse entrave apportée au commerce et, au fond, plus dommageable qu'avantageuse aux consommateurs eux-mêmes, était encore alors dans les idées du temps. Un arrêt du 9 janvier 1666 se proposa un but plus utile en ordonnant l'uniformité des poids et mesures dans toute la province. Malheureusement, il ne survécut pas aux Grands- Jours, et l'aveugle routine reprit bientôt le dessus.

Un autre arrêt du tribunal des Grands-Jours produisit dans la province une sensation profonde, occasionna les réclamations les plus vives, les plus obstinées, et fut déféré au roi lui-même et à son Conseil : c'est celui qui fut rendu pour la réformation du clergé. Il faut laisser à ce sujet la parole à un appréciateur des plus compétents. « M. Talon, dit Fléchier, fit un coup des plus hardis et des plus heureux en

1 II convient de tripler cette somme et les suivantes pour avoir, par comparaison, la valeur actuelle.

faisant casser d'un seul coup tous les privilèges des ecclésiastiques et des maisons religieuses. Cet homme, redoutable à tous les états, représenta, avec son éloquence sévère, les abus de l'état ecclésiastique, par le peu d'assiduité des chanoines, le libertinage des monastères déréglés et des religieux qui se prétendent exempts de la juridiction épiscopale, le désordre et scandale des religieuses de la campagne, et mille autres choses qu'il nommoit par des noms assez désobligeants et capables d'émouvoir les juges. » L'arrêt de réformation du clergé portait que des commissaires spéciaux visiteraient tous les bénéfices pour y faire exécuter, avec les revenus qu'ils produisaient, les réparations nécessaires; que les chanoines seraient tenus, suivant les décrets, d'assister tous les jours aux matines, à la grand'messe et aux vêpres, avec défense d'en sortir avant la fin du service ; que les monastères de religieuses qui n'étaient pas clos le seraient avant un an; etc., etc.

Quelques commissaires des Grands-Jours s'élevèrent contre cet arrêt. Ils prétendaient y voir un excès de pouvoir, une tache de jansénisme, ajoutant que les conciles provinciaux, lorsqu'on leur accordait la faculté de s'assembler, n'allaient pas si loin, et que la Cour devait se borner à punir les crimes et méfaits de la noblesse, sans s'ingérer de tracer des règles à des chanoines et à des religieuses. Mais, ni le président de Novion, ni l'avocat général Talon, qui avaient, dit-on, des ordres secrets du roi, ne se laissèrent arrêter par ces raisons. Au lieu de cela, ils auraient même voulu un arrêt plus rigoureux encore que celui qui fut rendu.

De son côté, l'cvêque de Clermont se plaignit à l'assemblée du clergé, alors réunie à Paris, des empiétements de la Cour des Grands-Jours sur la discipline ecclésiastique. Le 10 décembre 1665, une députation de l'assemblée du clergé se rendit auprès du roi pour lui exprimer ses doléances.

Dans un discours qu'il prononça à cette occasion, l'archevêque de Sens, président de l'assemblée, « demanda justice au roi de l'entreprise inouïe et insoutenable de la Cour des Grantis-Jours, laquelle avoit commis les lieutenants généraux des bailliages, pour visiter toutes les églises de leur ressort et pour s'informer, entre autres choses, si la discipline régulière étoit observée dans les monastères, et si les sacrements étoient administrés dans les paroisses, comme ils doivent l'être. » Louis XIV ayant répondu d'une manière évasive eC promis de faire justice après plus ample informé, l'affaire traîna en longueur. Quatre mois après, le 10 avril 1666, un arrêt du Conseil, annulant ceux de la Cour des Grands-Jours relatifs aux affaires de l'Église, défendit à tous juges de prendre connaissance de l'administration des sacrements et autres matières spirituelles, et, en ce qui concernait les bénéfices non desservis et la visite des monastères de religieuses, remit en vigueur les ordonnances d'Orléans et de Mois.

L'assemblée du clergé avait espéré obtenir un arrêt plus conforme à ses prétentions que celui du 18 avril; mais elle l'accepta. Sans se laisser décourager par ce demi-échec, l'avocat général Talon se plaignit que des seigneurs hautjusticiers, tant ecclésiastiques que séculiers, tolérassent, moyennant un tribut qu'il appela honteux, des danses publiques ou fêtes dites baladoires, cause permanente de lascivetés, moqueries, blasphèmes, batteries, meurtres et profanations. Sur les conclusions de l'avocat général, la Cour supprima ces danses indécentes, et cet arrêt, du moins, ne fut pas attaqué.

La session des Grands- Jours ne préoccupait pas seulemont l'Auvergne et les provinces voisines, elle était encore

LE PRÉSIDENT tfÈ KOTION. 454

mt objet fréquent d'entretien à Paris, où les familles et les

amis des commissaires ne manquaient pas sans doute d'exalter les bons résultats de leurs jugements et de leur sévérité, qu'ils disaient extrême, mais des plus salutaires. On avait cru d'abord qu'une session de deux mois serait suffisante : une déclaration royale du 28 novembre 1665 la prorogea de deux autres mois en se fondant « sur ce qu'il n'étoit pas possible autrement d'expédier toutes les affaires civiles et criminelles qui se présentoient journellement devant la Cour. * Deux jours après, Louis XIV adressa au président de Novion la lettre suivante, expression flatteuse de la satisfaction que causait la direction qu'il avait imprimée aux travaux de la Cour.

t Monsieur de Novion, il ne se peut rien ajouter au contentement que j'ai de l'émulation avec laquelle chacun s'applique dans les Grands-Jours à bien faire son devoir. Vous témoignerez de ma part à tous ceux qui les composent, la recommandation que leur donne auprès de moi une si louable conduite, et vous ne douterez pas, en votre particulier, que, sachant avec quel succès vous agissez dans votre place, je n'en conserve le souvenir.

« Il faut achever de bannir l'oppression et la violence des provinces de votre ressort ; et vous et ceux que vous présidez, avez trop bien commencé pour n'en venir à bout1. »

Une lettre de Gui-Patin fournit la preuve de l'attention que la société parisienne donnait, de son côté, aux Grands- Jours d'Auvergne. Le 8 décembre 1665, le spirituel docteur écrivait à son ami Falconnet :

a Les Grands-Jours d'Auvergne ont fait couper la tète à une certaine madame de la Calprenède, qui avait eu en sa vie deux maris, mais accusée d'avoir empoisonné le dernier, qui étoit un geritil-

1 Œuvres de Louis XIV, U V, p. 336,

homme gascon, qui partait bien et qui avoit fait des romans, et entre autres Pharamond, — M. le président de Novion est fort malade à Clermont; on a envoyé vers le roi savoir qui présidera en sa place, ou le plus ancien conseiller de la Chambre ou un maître des requêtes. Dieu veuille renvoyer Isr santé à M. de Novion; c'est un fort honnête homme ; il n'est pas encore temps de mourir pour lui, car j'ai bonne opinion de sa fortune. M. Blondel est ici son médecin, peut-être qu'on l'y mènera *. »

La question de savoir qui remplacerait au besoin le président de Novion avait, en effet, on le voit par les Mémoires de Fléchier, préoccupé un instant MM. des GrandsnJours et le gouvernement. Celui-ci était d'avis que la présidence fût, en ce cas, confiée au maître des requêtes Caumartin. Toujours en éveil sur leurs prérogatives, les membres de la Cour revendiquaient la vice-présidence pour un conseiller. Le rétablissement de la santé du président de Novion coupa court au débat, et la question de principe ne fut pas tranchée.

On a vu plus "haut quelques-uns des vers que l'approche des Grands-Jours avait inspirés à la muse populaire de l'Auvergne. Cet enthousiasme, loin de se ralentir, était allé pendant plusieurs mois en grandissant, et Dieu sait combien de

1 Lettres de Guy-Patin, édiUon Réveillé -Parise, t. III, à sa date. — Au sujet de cette lettre de Gui-Patin, il y a lieu d'observer que l'assertion d'après laquelle la femme du romancier La Calprenède aurait été condamnée à mort par les Grands-Jours, pour avoir empoisonné son mari , est traitée ù' horrible calomnie par Beuchot, dans l'article sur Gui- Patin, de la Biographie universelle de Michaud.

Je dois ajouter que, d'après l'article de Beuchot sur La Calprenède dans la même Biographie, ce dernier serait mort en Normandie, d'une blessure fortuite. Il résulterait de là que l'assertion de Gui-Patin ne serait pas fondée. Je regrette de ne pouvoir donner là -dessus une indication positive. L'éclaircissement de la question serait, au surplus, sans intérêt, au point de vue de cette étude.

sonnets, de dithyrambes et de poèmes en résultèrent, ta collège de la ville avait entrepris de célébrer, à cette occasion, le retour d'Astrée, par une tragédie mêlée de ballets. Le temps ayant manqué, on se dédommagea par un poème latin de cinq à six cents vers, intitulé le temple de Thémis, ou la Justice rétablie, dans lequel Novion, Caumartin et Talon étaient appelés Noviades, Caumarlinades et Talonides. Au jour de l'an, on leur offrit des étrennes rimées où on leur disait qu'ils étaient Yappui du monarque, des gens de remarque, et que chacun (Peux était un Plularque. « Un religieux augustin, dit Fléchier, à qui ce sujet fournit plusieurs pages des plus spirituelles, fît imprimer quelques vers à l'honneur de M. Talon. Je ne saurois dire si c'étaient de grands vers

ou des stances, s'ils étoient françois ou auvergnats, s'ils étoient même vers ou prose ; ils tenoient de l'un et de l'autre, et l'on n'y comprenoit autre chose, sinon que c'étoit un moine qui avoit cru faire des vers, et qui avoit eu dessein de s'attirer la protection du procureur du roi pour quelque affaire. De sorte qu'après avoir bien considéré tout ce que les muses de ce pays avoient produit, voici ce que j'ai trouvé de plus raisonnable : c'est un sonnet à M. de Novion :

« Pour couronner ton front de ce pouvoir sublime, Dont le sacré dépôt t'élève au rang des dieux, L'invincible Louis, tournant vers toi les yeux, Potier, te rend l'objet d'une éclatante estime.

« 11 te fait le secours d'un peuple qu'on opprime; Il oppose ta force aux esprits factieux, Et de ta vertu seule il forme dans ces lieux, L'appui de l'innocence et la terreur du crime.

« Mais, quoi qu'ait fait pour toi le plus juste des rois, Tu n'as point d'autre éclat de cet illustre choix, Que celui dont ta gloire était déjà suivie.

iM PORTRAITS HISTORIQUES.

« Tu fais encore ici ce que tu fis toujours,

Et de tous les jours de ta vie Tes grandes actions en ont fait des grands jours 1 . »

Le dernier jour du mois de janvier 1 666 était venu et les pouvoirs de la cour des Grands-Jours avaient cessé. Faut-il le dire? ceux-là mêmes qui l'avaient appelée de tous leurs vœux, la virent partir avec plaisir, tant la terreur, gagnant de proche en proche, était devenue générale. Vers la fin surtout, pressés par le temps, « les juges, dit Fléehier, n'étoient pas assemblés un moment qu'il n'en coûtât la vie à quelque criminel, pour le moins en effigie, et ne disoient pas un mot qui ne fût un arrêt contre quelque fugitif. » Dans la séance du 22 janvier, on condamna vingt et un contumax, et dans celle du 30, cinquante-trois ! Plus de douze mille affaires avaient été déférées à la justice ferme, expéditive et économique des Grands-Jours. La Cour n'en put juger que quatre mille, et renvoya devant les juges présidiaùx du ressort de chacune des parties les causes où la somme, objet du litige, n'excédait pas 200 livres tournois. La liste des jugements par contumace, qui s'élevaient à 472, et dans lesquels figurèrent seulement 12 femmes, donnera une idée des troubles qui avaient dû désoler les provinces soumises à la juridiction des Grands-Jours :

273 contumax furent condamnés à être pendus;

32, à être rompus vifs;

1 On sait que Fléehier lui-même faisait des vers. Je suis porté à croire que ce sonnet est de lui, et qu'il fut remis par lui au président de Novien. Seulement, Fléehier ne l'avoue pas : on verra, un peu plus loin, pour quel motif. — M. Gonod publie, en outre, dans un appendice, un poème latin de Fléehier, sur les Grande-Jours d'Auvergne.

44, à avoir la tête tranchée;

28, aux galères; 3, au fouet et au bannissement ;

96, au seul bannissement.

Les condamnés par contumace furent, d'après la coutume du temps, soumis à une sorte d'exécution, pour la forme. Fléehier nous apprend que, vers la fin des Grands- Jours, le nombre des condamnés pour assassinats, meurtres , enlèvements et oppressions , était si considérable qu'on en fit effigièr un jour près de trente à la fois. « 11 faisoit beau voir dans la place des exécutions, ajoute le spirituel écrivain, tant de tableaux exposés, dans chacun desquels un bourreau coupait une tête. Ces exécutions non sanglantes, et ces honnêtes représentations qui n'ont qu'un peu d'infamie, étoient un spectacle d'autant plus agréable, qu'il y avoit de la justice sans qu'il y eût du sang répandu. Ces tableaux restèrent un jour, et tout le peuple, par curiosité, vint voir cette foule de criminels en peinture, qui mauroient sans cesse, et ne mouroient point : qui étoient prêts à recevoir le coup, sans le craindre, et qui ne cesseront point d'être méchants, en effet, tant qu'ils ne seront malheureux qu'en figure. C'est une invention que la justice a trouvée pour diffamer ceux qu'elle ne peut pas punir, et pour châtier le crime quand elle ne tient pas le criminel. C'eût été une tapisserie fort propre dans la maison d'un lieutenant criminel, et quelques-uns disoient que ces effigies eussent fort bien orné la salle de M. Talon. »

Ajoutons , comme trait de mœurs, qu'un des contumax dont il s'agit, le lieutenant général marquis d'Espinchal , dont il a été question dans la lettre que l'intendant d'Auvergne écrivit à Colbert au commencement des Grands-Jours, avait été condamné à mort, pour diverses tentatives d'empoisonnement et de meurtre sur sa femme. Étant parvenu à passer en Bavière , il eut le commandement d'un corps

d'armée qui battit les Français sur les bord du Lech. Puis, la paix faite , il contribua au mariage du grand Dauphin avec la princesse Marie de Bavière, fut réintégré dans son grade, obtint la restitution de ses biens et de ses terres, dont l'une, située à Massiac, fut érigée en comté, et reçut enfin, de Louis XIV, lui-même son portrait enrichi de diamants.

Il est à croire, d'ailleurs, si l'on en juge par ce que coûtèrent les portraits des contumax qui ftfrent exécutés en effigie sur la place de Clermont, que ces tableaux auraient assez mal orné le salon du terrible avocat général. Voici , en effet, ce qu'on lit dans un état authentique des dépenses faites pour la tenue des Grands-Jours d'Auvergne :

Au peintre, pour les tableaux et effigies dos condamnés contumaces. . . . . , 30Iiv.

Le même état contient les articles suivants :

Frais de voyage de la Cour 8,845

Pour démolition de divers châteaux 44,472

Sommes payées aux témoins 5,784

Dépenses de la buvette, du 26 septembre 4665 au

30 janvier 4666 4,403

Pour prix du vin d'honneur envoyé à Messieurs de

la Cour 335

Dépenses diverses (conseillers députés dans les provinces, repas, menus frais) 37,648

Total des frais extraordinaires occasionnés par les Grands-Jours, en monnaie du temps, représentant environ 200,000 francs de nos jours. . . 65,424 liv.

Tels furent ces Grands-Jours d'Auvergne qui répandirent une sorte de terreur dans toute la France, et dont les arrêts laissèrent dans les provinces, notamment parmi les habitants des campagnes, riches ou pauvres, châtelains ou vassaux, une impression profonde et salutaire, Longtemps, lç

souvenir de cette commission extraordinaire , allaut chercher, sur le théâtre même de leurs crimes, les coupables puissants que la justice locale était impuissante à punir, resta populaire. Quelques années plus tard , le gouvernement institua un tribunal des Grands-Jours dans le Languedoc et un autre en Poitou ; mais ni l'un ni l'autre n'a eu le retentissement des Grands -Jours d'Auvergne. Peut-être n'a-t-il manqué pour cela, à ceux de Languedoc et du Poitou, qu'un historiographe portant un nom aussi célèbre que Fléchier.

Une notice biographique sur le célèbre juriseçnaulte Domat, contient, au sujet des résultats et de la suite des Grands-Jours de Clermont , quelques détails qui ne paraîtront pas dénués d'intérêt.

a En 4 665, dit l'auteur de celte notice, les Grands-Jours furent tenus à Clermont; les- présidents de Novion, Pelletier et Talon s'y rendirent, et apprécièrent bientôt les qualités éminentes de Domat. Une étroite liaison d'affection et d'estime s'établit entre eux, et se continua jusqu'à leur mort. Lorsque ces magistrats quittèrent Clermont, ils remirent à Domat des affaires importantes, et lui confièrent particulièrement le soin de rechercher et de poursuivre la noblesse, qui abusait de son autorité. Les gentilshommes du pays, les plus dangereux, à cause des entraves que Domat opposait à un exercice tyran ni que de leur autorité, conçurent contre lui une animosité des plus violentes ; ils se livrèrent même à des menaces de mort. Domat fut inflexible, et accomplit sa tâche avec la fermeté la plus courageuse. Ses ennemis se livrèrent contre lui à une fureur sans mesure; des coups de fusil lui furent tirés, plutôt sans doute pour l'effrayer que dans la pensée de meurtre. Domat ne se laissa effrayer par aucun acte d'intimidation, et parvint à remplir sa mission selon les lois de la Justice la plus rigoureuse 1 . »

1 Biographie de Domat, par Little. — Je dois la communication de cet extrait à la bienveillance de M. A. Thomas-Latour, ancien magistrat à Toulouse.

Sa narration terminée, et au moment de quitter Clerînont pour revenir à Paris , le futur évêque de Nimes jette un regard en arrière et juge lui-même, avec l'indépendance d'un chroniqueur qui n'écrit pas pour son temps, ceux qui viennent d'absoudre et de punir, de faire grâce et de frapper du glaive de la loi. Parmi les portraits qu'il crayonne ainsi, ceux du maître des requêtes Caumartin et de l'avocat général Denis Talon trahissent une prédilection marquée et juste d'ailleurs, en ne s'en tenant qu'aux faits. Au contraire, d'appréciation qu'il fait du président de Novion laisse une impression fâcheuse. On concilie difficilement, en effet, la légèreté de conduite et la vie privée de ce magistrat avec la mission redoutable que le roi lui avait confiée. À l'époque où Novion avait été nommé président des Grands-Jours, le bruit courut à Paris et dans le pays qu'il ne pourrait y faire rendre bonne justice, à cause des alliances et des in* térêts qu'il y avait. Le même bruit circula encore et prit une nouvelle consistance à l'occasion de la condamnation, relativement sans gravité, du comte de Canillac Pont-du- Château, parent d'un de ses gendres. D'ailleurs, jeuneet futile dans ses goûts, Novion recherchait toutes les occasions de se distraire, assistait à toutes les fêtes , et prenait plaisir, dit Fiéchier, à voir danser « non-seulement la bourrée, où les départs, les rencontres et les mouvements font un très-bel effet et divertissent fort Jes spectateurs, mais encore la goignade, qui, sur le fond de gaieté de la bourrée, ajoute une broderie (l'impudence, et de laquelle Ton peut dire que c'est la danse du monde la plus dissolue. » Fléchier ajoute qu'il était peu séant à un homme comme le président de Novion d'être presque toujours habillé de court hors du palais , à moins que ce ne fût pour mieux faire paraître son Saint-Esprit ; de courir les bals avec ses filles, dont il paraissait être l'amant plutôt que le père, de leur débiter devant tout le monde des fleurettes qui eussent été mieux placées dans la

bouche d'un mari que dans la sienne, etc. On racontait enfin dans Clermont, qu'un soir, à la fin d'un repas où l'on avait chanté force chansons bachiques, lui, qui, depuis l'ouverture des Grands-îours, exigeait que tout le monde l'appelât Monseigneur, et qui, dans maintes circonstances, s'était montré d'une hauteur excessive, avait été interpellé à haute voix, par une dame de la ville, du cri passablement dégagé et peu cérémonieux de Novion !

Quelques années s'écoulent et nous retrouvons le président de Novion faisant partie d'une conférence chargée de l'examen de& articles qui formèrent l'ordonnance criminelle de 1670, et y soutenant, à propos de l'institution des prévôts des maréchaux, l'opinion que la plupart d'entre eux étaient plus à craindre que les voleurs mêmes, et qu'on avak reconnu, aux Grands-Jours de Clermont, que les affaires criminelles les plus graves avaient été éludées et couvertes par les mauvaises procédures de ces officiers !. A la mort du premier président de Lamoignon, qui eut lieu en 1678, le président de Novion , alors âgé de soixante ans, fut appelé i le remplacer. Vers le même temps, Louis X1Y adressait à Colbert une lettre de laquelle on doit conclure que le nouveau premier président prêtait au gouvernement , dans les questions même les plus intimes, un concours absolu, sans réserve. «M. Colbert, écrivait le roi àce ministre, le 1 5 juin 1678, il me revient que Montespan se permet des propos indiscrets. C'est un fou que vous me ferez le plaisir de suivre de près, et, pour qu'il n'ait plus de prétexte de rester à Paris, voyez Novion, afin qu'il se hâte au parlement a... » Quelle était la

1 Mémoires de Fléchier, etc., p. 251; Note de M* Gonod. * Œuvres de Louis XIV, t. Y, p. 676.

nature du service que le président de Novion pouvait rendre au roi dans cette circonstance? C'est ce que la lettre de Louis XIV ne fait pas connaître. Le 27 mars 1681, le président de Novion fut reçu, en remplacement de l'avocat Patru, membre de l'Académie française, où il aurait pris, dit-on, le parti de Furetière, lorsque celui-ci en fut exclu à l'occasion de la publication de son Dictionnaire. On cherche en vain, dans le recueil des harangues de l'Académie, le discours que le premier président de Novion dut prononcer pour sa réception. Une lettre qu'il écrivit, l'année d'après, le 6 juin 1682, au procureur général de Harlay, montre l'ancien président des Grands-Jours conséquent avec lui-même, c'est-à-dire toujours porté à faire valoir, àexagérer ses services:

« La Chambre des comptes n'est guère sage ; la. teste fait aller bien viste le reste du corps. Elle a fait emprisonner aujourd'huy, à six heures du soir, le greffier du bailly du pallais, sur le refus qu'il a fait de faire porter à leur greffe les informations faites au sujet du vol des registres, sans luy avoir fait signifier ni ordre du roy, ni arrest du Conseil. Sur la plainte que m'en a faite le bailly, j'ai envoyé l'huissier Masson pour le mettre en liberté de mon ordonnance. Le geollier a mieux aimé aller luy mesme prisonnier que d'obéir. Je n'ay pas jugé à propos de passer outre. Prenez la peine, s'il vous plaist, de faire demain matin un voyage à Versailles, et marquez à M. le chancelier que l'impatience de ces Messieurs est grande, puisqu'ils n'ont pas eu la modération d'attendre que vous et moy ayons reçu un ordre du roy, et que sans authorité, ils ont fait emprisonner un homme qui ne dépend point d'eux, dans le dessein de le faire passer deux jours au moins dans la prison. Vous ne manquerez point, s'il vous plaist, d'exagérer leur malhonnesteté et ma retenue. Je vous prie de prendre ce voyage en pénitence, comme si vous alliez au Mont-Valérien pour le paradis !. g

On connaît la munificence de Louis XIV à l'égard de ceux qui lui étaient dévoués. Le président de Novion en

1 Correspondance administrative sous Louis XIV, t. II, p. 339.

LE PRÉSIDENT DE NO Y ION. 44i

reçut des preuves marquantes. En 1679, le roi l'avait tout à la fois gratifié d'une somme de cent mille écus et autorisé à retenir pareille somme sur sa charge de premier président, lorsqu'elle passerait en d'autres mains. D'un autre côté, les états du comptant des dépenses de Louis XIV pendant les six derniers mois de 1685 ', états qui échappaient, comme on sait, aux vérifications de la Chambre des comptes, mentionnent trois fois le président de Novion dans les termes suivants :

Au sieur de Novion, premier président au parlement de Paris, pour remboursement (?) 27,500 Uv.

— Au même, pour quartier retranché de ses appointements 2 9,000

— Au même, pour sa pension extraordinaire, pendant l'année 4685. 6,000

Cependant, le président de Novipri s'était fait des ennemis puissants en prenant, avec sa vivacité ordinaire, dans les questions de préséance constamment pendantes entre les ducs et pairs et le parlement, le parti de ce dernier. Le duc de SaintrSimon, qui nous révèle ce fait, parle à ce sujet du premier président de Novion avec une hauteur ridicule et le traite avec une morgue insupportable qui s'étendit sur son petit-fils, de même que, d'ailleurs, sur les hommes les plus considérables du parlement, les Lamoignon, les de Harlay et tant d'autres. S'il faut en croire Saint-Simon, le président de Novion aurait un jour, dans une thèse publique en Sorbonne, usurpé un fauteuil attribué à un duc et pair.

1 Voir notre ouvrage intitulé : Le Gouvernement de Louis XIV de 1683 à 1C89, pièces justificatives.

9 H arrivait quelquefois que le gouvernement supprimait un quartier du traitement des fonctionnaires. Mais, en pareil cas, il restituait aux plus favorisés, par le moyen des états de comptant, ce qui leur était retiré ostensiblement d'un autre côté.

Là-dessus, le duc de Coislin serait venu planter son fauteuil devant le président de Novion, et, le pressant de plus en plus contre le mur, l'aurait empêché de remuer. Ce fut toute une scène, et le récit en est plaisant par le sérieux qu'y met Saint-Simon, «Enfin, dit-il, le duc de Coislin, vaincu par les prières de M. le Prince et des.Bouillon, consentit à se lever, à condition que M. le Prince se rendrait garant que le premier président sortirait à l'instant, et qu'en se levant il n'aurait point quelque autre tour de passe-passe à en craindre ; ce fut le terme dont il se servit. Novion balbutiant en donna sa parole ; le duc lui dit qu'il la méprisait trop et lui aussi pour la recevoir et qu'il voulait celle de M. le Prince; ce dernier la donna. Aussitôt, M. de Coislin se lève et range son fauteuil, en disant au premier président : « Allez-vous-en , monsieur , allez-vous-en. » Saint-Simon ajoute que, sur l'ordre du roi, le président de Novion dut aller faire ses excuses au duc de Coislin, qui eut la générosité de le prévenir que sa porte serait fermée au moment de la visite convenue et qu'il ne le recevrait pas. Ainsi s'essayaient et se mesuraient, dans de misérables questions de préséance, les forces dont le fatal antagonisme devait, à un siècle de distance, renverser la monarchie et plonger la France dans les plus affreuses convulsions.

Par malheur pour le président de Novion, d'autres griefs beaucoup plus graves s'élevèrent, à ce qu'il paraît, contre lui. « C'était, dit encore Saint-Simon, un homme vendu à l'iniquité, à qui l'argent et les maîtresses obscures faisaient tout faire. On gémit longtemps au palais de ses caprices, et les plaideurs de ses injustices. Devenu plus hardi, il se mit à changer les arrêts en les signant , et à prononcer autrement qu'il n'avait fait à l'audience. A la fin, on s'en aperçut: on le surveilla ; et il se trouva plusieurs arrêts extrêmement altérés. Les plaintes en furent portées au roi , et si bien prouvées, qu'il commanda à Novion de se retirer; et tout à

la fin de 1689, Harlay fut mis en sa place. » Le duc de Saint-Simon dit , dans un autre passage de ses Mémoires, que Novion tint ferme, se retrancha sur la forme et rendit son expulsion difficile ; mais qu'on lui montra une charge de président à mortier pour son petit-fils , car son fils était mort de bonne heure, et qu'il prit enfin le parti de se retirer ,.

Quelle que soit la passion du duc de Saint-Simon contre le président de Novion, il paraît, on en verra la preuve un peu plus loin, que celui-ci fut forcé de donner sa démission. Au surplus, soigneux jusqu'au bout de ses intérêts, il fit une capitulation lucrative. Le marquis de Dangeau nous fait connaître, avec son impassibilité et sa discrétion ordinaires, les conditions de cette retraite obligée et les dédommagements pécuniaires que Ton accorda à la victime.

« 22 septembre 4689. — M. de Novion, en quittant sa chargo de premier président, touche 406,000 éfcus de M. Harlay. Ces 400,000 écus-là, il les donne à M. de Groissy (son petit-fils), pour payer la charge de président à mortier ; et comme cette charge avait coûté à M. de Croissy 474,000 livres, le roi paye les 74,000 livres restant. M. de Seignelay avait promis à M. de Novion, de la part du roi, 400,000 écus en rentes sur la ville, et M. de Novion, quand il est venu trouver le roi, a obtenu encore 400,000 livres. I! conserve, outre tout cela, la pension de 48,000 livres qu'il avait*. »

Le président de Novion mourut environ quatre années après, le 1er septembre 1693, à l'âge de soixante-quinze ans, à sa campagne de Grignon, près Villepreux, où il s'était retiré. L'académicien qui le remplaça, M. Du Bois , dit , dans le discours qu'il prononça le 12 novembre suivant,

1 Mémoires, lte édition, 1. 1, p. 157; t. III, p. 356 et suiv»

* Extraits inédits des Mémoires de Dangeau, par Lemontey, p. 63.

Hi PORTRAITS HISTORIQUES.

que « M. de Novion était un illustre magistrat, d'un mérite qui l'avait élevé au faite du plus auguste tribunal de justice, d'un nom en possession des plus hautes dignités de l'épée aussi bien que de la robe, d'une fidélité héréditaire et inviolable pour son roi dans les temps les plus difficiles (sauf une forte éclipse dans les premiers temps de la Fronde, mais on l'avait sans doute oubliée depuis quarante-cinq ans) ; d'un esprit aisé ; d'une élégance vive et concise ; d'une capacité proportionnée à la grandeur de ses emplois, et dont les changements de fortune n'avaient servi qu'à faire voir qu'il possédait également et les vertus de la vie privée et celles de la magistrature. »

Ces changements de fortune s'appliquaient , sans aucun doute, à une disgrâce récente, et l'orateur n'était, en parlant ainsi, que l'écho de l'opinion des contemporains. Mais l'abbé Testu, qui répondit au récipiendaire, ne voulut pas, soit pour la dignité de la justice , soit par amitié pour le président de Novion, qu'un soupçon planât sur lui dans une harangue en quelque sorte officielle, « Si les rares qualitez de M. de Novion ont été, dit-il, les degrez par où il est monté à la teste du plus auguste sénat du monde, quel prix donnerons-nous à la sagesse qui l'en a fait descendre ? Il n'est pas ordinaire de trouver des personnes capables de grands emplois ; il l'est moins encore de leur voir garder une juste modération, lorsqu'ils y sont une fois établis ; mais il est surprenant qu'ils renoncent à l'autorité après en avoir goûté les charmes... Il a fallu que M. de Novion ait mérité du ciel pour avoir renoncé à propos à une dignité qui luy mettait entre les mains la fortune des hommes. Il a sceu, par une prudente abdication, rentrer dans la possession de son cœur, etc.. '. »

Se figure-t-on, en admettant que le duc de Saint-Simon

1 Recueil des harangues prononcées par Messieurs de l'Académie française, t. Il, p. 456 et 467.

ait daigné assister à la réception de M. Du Bois et au discours de l'abbé Testu, le rire intérieur du vindicatif chroniqueur, ses clignements d'yeux à quelque duc et pair égaré par-là comme lui, et, à l'issue de la séance, ses sarcasmes mordants et variés à l'infini sur les rares qualités, les vertus et le renoncement du président de Novion? J'aurais voulu, en terminant, résumer un jugement sur le personnage qui a servi de cadre à ce portrait; mais le lecteur, qui a pu voir la variété des aspects de cette existence et le doute qui en obscurcit certaines parties, comprendra que je lui laisse le soin de conclure. Quant aux derniers Grands-Jours d'Auvergne, à l'occasion desquels j'ai composé cette étude, ils furent, sans contredit, une mesure éminemment utile, populaire, une suprême inspiration de la politique de Richelieu. Je serais heureux si, grâce au charmant récit de Fléchier, celui qui, malgré ses défauts et la légèreté de son caractère, les présida avec l'activité que l'on a vue, paraissait au lecteur digne d'entrer, au moins comme figure de second ordre, dans la vaste et brillante galerie d'individualités de tous états, de tous rangs et de tous sexes qui animent le siècle à jamais curieux et célèbre auquel Louis XIV a donné son nom.

Le W janvier IM0, te plut feUéjMé ifc Fmtcê, MkM dé Sévigné, épousa, d'apfè» «9 qu'écrivit *& mère ft Bttssy4te* butinr « non pas te plus joH garçon* mais un des plus honnêted hommes du royaume, M. de Grignan* * D'origine méridionale, la familier de Grignan occupait depuis long* temps en Province le» postes les plus élevés. Des chevaliers de ce nom avaient figuré à la première Croisade. Vers lé onzième siècle, le seigneur de Monleil Aimai*, ou Adhémar, un des ancêtres des Grignan, qui a dofrhé son nom à là Ville de Montélimart , possédait ptas de vingt Hëues de terres sur la rive gauche du Rhône. Un de ses descendants,- Gui** hem Adhémar, a marqué sa place au premier rang des troubadours provençaux. Soiîs François Ier, un comte Adhémar de Grignan fut pendant quelques années gouverneur de Provence. Vers le même temps, la maison de Castellane, l'une des plus anciennes et de^plus illustres de la Provence, vint se fondre dans celle de Grignan-Adhémar. Bien qu'elle eût déjà beaucoup perdu de son importance, de sa splendeur et de ses richesses, la famille de Grignan jouissait pourtant encore, au dk-septième siècle, d'un grand crédit. En 1669, un Grignan était archevêque d'Arles, un autre évêque d'Uzès. C'étaient les frères cadets de François de Castellane- Adhémar d'Ornano, comte de Grignan, le gendre de Mme de

Lé fttatfl hÉ énictoA». 447

Sétignê. Fait * tiflgfcdéfdi *tii, eft 1Ô54, éôlotiel dd rëgîinènt de CHampàgtië et, dfcu* ans après, fcapitaitie-lieti tenant des çhevau-légers de la reine-mère, le comte de Grignan avait été homme de bdnné heure à !â lieuténattee-générale dû Languedoc, qtti était d'aflleiirs pouf vtie de trois titulaires, ce qui permettait à chacuh d'eu* de passer huit mois de l'année à Paris ! . tlri autr e frère eàdet du ctffnte de Grignari, le chevalier de Grigtiàn, avait aussi embrassé la carrière des armes. Enfin, de ses trois &èurs, Ptmè s'était faite Religieuse, les deux autres s'étalent mariées honorablement dans la proVÎricé.

À l'épdqùe bit il avait dëttmtidé et Obtenu U iflain de M"* de Sévigné, le comte dé Grigflârt était arrivé ft l'âge dé tretite-sept arts. Déjà marié defu* fois, il avait, c'est sa spirituelle belle-mèrè qtti H dit, ft perdit toutes ses femmes qui étaient ihottés exprès, aitisi que son père et son fils, pour faire place à M11* de Sévigné. » Malgré ces àifnables prévenâhceS, ceflë-éi, & peine âgée de vingt et un ans et d'une beauté incontestée, aurait préféré un mari âyahtété veuf un peii moins sôùVefit et qui ne lui eût pas apporté, en entrant en ménagé, deux filles qu'il avait eues de MI!é de Rambouillet, sa prëîftièfe femme. Mais, indépendamment de son titre de lièuténant-géhéral en Languedoc, le comte de Grignan avait potfr parents, suivant son acte de màfiâgé même, lé duc de Mofitausier, la marquise de Mirepoix, le chevalier Pomponne de Bellièvré, lé courte de Crussol, Henri de Lorraine, prince d'Harcourt, la duchesse d'Uzès, le vicoihte de tolignac, etc. ; il passait, en tfutre, pour posséder eh Provence des biens considérables; enfin, tout portait à croire qu'il arriverait aux premiers postes de la cour. L'amour que Mm,e de Sévigné avait pour sa fille ne titit pas devant ces considérations. Elle ne prit pas flième, sa correspond

1 Histoire de madame de Sévigné, f>& tt. Aùbenatë, p. îéà.

dance en fait foi, les éclaircissements ordinaires sur la fortune de celui qui allait devenir son gendre, et le mariage fut célébré.

Rien ne troubla la lune de miel, je ne dis pas de la jeune et belle comtesse de Grignan, mais de Mme de Sévigné. « Entre nous, écrivait-elle le 4 juin 1669, à Bussy, qui détestait M. de Grignan et qu'elle prenait plaisir à tourmenter, c'est le plus souhaitable mari et le plus divin pour ta société qui soit au monde. Je ne sais pas ce que j'aurais fait d'un Jobelin qui eût sorti de l'Académie S qui ne saurait ni la langue, ni le pays, qu'il faudrait produire partout, et qui ne ferait pas une sottise qui ne nous fît rougir. » Environ un an après, on offrit au comte de Grignan la charge de lieutenant général du roi en Provence. C'était une position considérable et d'autant plus importante qu'en l'absence du duc de Vendôme, gouverneur de Provence en titre et qui n'y parut jamais, le lieutenant général devait exercer seul et sans partage, pendant toute l'année, la principale autorité. M. de Grignan accepta, et partit au mois d'avril 1670, sans sa femme, qu'on ne voulut pas exposer en ce moment aux chances d'un voyage de douze à quinze jours, temps alors nécessaire pour aller de Paris à Aix, Le comte de Grignan laissait aussi à Paris son frère cadet, le chevalier de Grignan, jeune, sémillant, aimable et d'une belle figure. Un jour de l'année précédente, le 4 novembre 1669, le chevalier était violemment tombé de cheval en présence de sa jeune bellesœur, alors enceinte, et dont l'émotion eut des suites fâcheuses. L'événement ayant transpiré, les rimeurs du temps (on sait par Bussy qu'ils ne respectaient rien) en

1 On appelait ainsi , an dix-septième et au dix-huitième siècle , des établissements où les jeunes gens allaient, leurs études classiques terminées, se former aux exercices du corps. Voyez à ce sujet les Lettre» de lard Chesterfield à son fils; passim.

firent le texte de chansons injurieuses pour la comtesse de Grignan. Un grave et savant académicien a publié, en faisant toutes ses réserves , dans un ouvrage consacré à la louange de Mme de Sévigné, le couplet suivant, où le comte de Grignan est désigné par le surnom de Matou, à cause, dit M. Walckenaër, dé sa mine ébouriffée. » On me pardonnera de reproduire ici ce méchant couplet :

« Belle Grignan, vous avez de l'esprit D'avoir choisi votre beau-frère; Il vous fera l'amour sans bruit Et saura cacher le mystère.

— Matou, n'en soyez pas jaloux :

Il est Grignan tout comme vous1. »

Ces calomnies circulèrent sans doute de nouveau quand le comte de Grignan quittaParis pour sa nouvelle résidence. Faisant de ces satires le cas qu'elles méritaient, confiant dans l'affection que Mme de Sévigné portait à sa fille , le comte de Grignan se rendit donc au poste que le roi lui avait assigné, poste honorable, mais plein de difficultés à raison de la réunion annuelle des députés des communes de Provence et des conflits d'autorité qui en résultaient souvent. Nous allons le suivre, afin de voir, à l'aide de documents administratifs récemment mis au jour, comment fonctionnaient les assemblées publiques dont quelques provinces, la Provence entre autres, avaient, comme on sait, le privilège, avant la révolution de 1789.

L'organisation administrative de la Provence présentait, à l'époque dont nous parlons, une singularité dont les his-

1 Mémoires sur madame de Sévigné, par le baron Walckenaër, t. IU, p. 285.

4$Q PQftT&MT* HISTORIQUE*.

toiree locales elles-mêmes ne fournissent pas l'explication, A partir de 1639, et sans qu'oi} sache pour quais motifs, les États de Provence avaient été remplacés par une assern* blés fies communautés ou communes, qui remplissait d'ailleurs à peu près le môme rôle. « L'on n'a te^n aucuns Estais en Provence depuis 1639, dit m* i#teft(lant de la province en 1698. Sa Majesté permet seulement aux gens des trois Estats d'envoyer tous les ans à Lambesc des députés qui composent l'assemblée dans laquelle, après avoir satisfait au don gratuit qu'ils doivent faire tous les ans, ils règlent leurs impositions et les autres affaires de la Provence1 . » L'assemblée était convoquée tous les ans par l'intendant et par le gouverneur, et, si celui-ci était absent, par le lieutenant général du roi, qui n'assistait toutefois qu'à la séance d'ouverture. L'archevêque d'Aix en était le président; deux évêques lui étaient adjoints, et représentaient , avec deux députés de la noblesse, la ville de Forcalquier et les pays désignés sous le nom de terres adjacentes. La commune d'Aix députait ses deux consuls et son assesseur; trente-six maires, ou premiers consuls des communes les plus considérables de la Provence, complétaient l'assemblée*.

La commune de Lambesc, où elle se réunissait, est située sur la route d'Avignon à Aix, et séparée par quelques lieues seulement de cette dernière ville. Quverte à tous les vents, elle n'offrait aux députés aucune distraction, aucun moyen de perdre leur temps et de prolonger la durée de leur mis-

1 Correspondance administrative* sons Louis XIV, par Depping, t. Ier, p. 321. Mémoire de l'intendant Lebret.

1 Je donne, ici succinctement l'organisation, qui était en vigueur vers la fin du dix-huitième siècle. D'après la Sfatistique des Bouches-du- Rhéne de M. de Villeneuve, t. II, p. 564 et suiv., cette organisation aurait éprouvé, gang Je courant du (UHmitièjfK siècle, quelques, modifications d'ailleurs peu importantes.

sion* C'est d'ailleurs ce que Je gouvernement voulait, et il avait, sous ce rapport, un système arrêté qu'il appliquait, autant qu'il le pouvait, à tous les pays d'États. En 16S6, l'archevêque de Toulouse, président-né des États de Lan* guedoc, écrivait à Colbert que si .les États se tenaient à Pé~ zénas « qui étoit un petit coin où il n'y avoit que pour les loger, personne ne pourrait venir qu'on ne sût aussitôt à quel dessein, et qu'on auroit plus de commodités à manier les esprits de ceux à qui on auroit affaire; que Montpellier, au contraire, étoit une ville de débauche et de divertissements, ce qui amuseroit les députés ; en sorte que les Estats emploieraient plus de temps aux bals et aux comédies qu'à l'expédition des affaires. — Si M. de la Vrillière, ajoutait l'archevêque de Toulouse , regarde bien à ses registres, il verra que toutes les fois que les Estats ont esté à Montpellier, ils ont esté très-longs, très-difficiles, et que le roy n'y a pas eu son compte. » Cependant, les États de Bourgogne siégèrent ordinairement à Dijon, bien que cette ville dût, au? yeux des ministres, présenter les mêmes inconvénients que Montpellier. En Bretagne, au contraire, à la moindre difficulté on éloignait les États de Nantes ou de Rennes, et )e gouvernement proposait de préférence Saint-Brieuc, Dinan ou Vitré, a Jamais, écrivait le duc de Chaulnes à Colbert le 30 juin 1675, les esprits n'ont esté plus difficiles ou plus remplis d'incidents qu'en la ville de Nantes, par la chaleur et la rudesse des esprits de ses habitants, grands raisonneurs et prêts h prendre feu sur les moindres choses. . • Les grandes villes sont, à mon sens, à esviter pour les prxn phains Estats.»

Pour ce qui concerne la Provence, l'on avait pourvu aux inconvénients que le due dé Chaulnes trouvait aux grandes villes en décidant que l'assemblée des communes se tiendrait toujours à Lambesç, Quoi qu'il en soit, les difficultés que soulevait tous les ans le vote du don gratuit étaient encore

fort grandes, et exigeaient de la part des agents du gouver- *

nement beaucoup d'adresse et de dextérité. -\

On sait en quoi consistait, sous l'ancienne monarchie, ce S

que l'on pourrait appeler la comédie du don gratuit. Tous 4

les ans, le roi réclamait aux pays d'États, tels que la Breta- ^1

gne, la Bourgogne, l'Artois, le Languedoc et la Provence, la n

somme pour laquelle il lui paraissait que chacune de ces pro- -\

vinces devait contribuer aux dépenses générales du royaume. i

Afin d'obtenir à peu près ce qu'il estimait nécessaire, et sa- a

chant bien que la somme réclamée était toujours réduite, il *

demandait davantage. Les provinces, qu'un long usage avait 4

habituées à cette tactique, se récriaient sur le poids de leurs *

charges, sur la misère et les besoins des communes, qui n'é- «

taient d'ailleurs que trop réels, et faisaient leur offre habi- ?

tuelle, que les gens du roi trouvaient toujours insuffisante. *

Un débat s'établissait alors sur le chiffre : les États accor- %

daient 2 ou 300,000 livres de plus qu'ils n'avaient d'abord offert ; les gens du roi diminuaient leurs prétentions de 2 ou 300,000 livres, et, après avoir réglé quelques affaires de minime importance, l'assemblée se retirait. Le talent des intendants et des gouverneurs consistait à amener les États à voter, dans le moins de temps possible et avec les apparences de la bonne volonté et de l'empressement, le don gratuit que la cour leur demandait et qu'ils ne pouvaient refuser.

Le comte deGrignan n'échappa pas plus que ses prédécesseurs à ces difficultés. En 1664, le roi avait cru faire beaucoup en réduisant sa demande pour le don gratuit à 400,000 livres. L'assemblée des communautés ayant offert la moitié, l'intendant de Besons témoigna aux députés « qu'ils feroient bien mieux de donner contentement tout d'un coup au roy, que, par une conduite de cette qualité, oster la bonne grâce de ce qu'ils pourroient faire. » Enfin, ceux-ci allèrent à 400,000 livres , quoique à grand'peine. L'année suivante, on leur demanda 600,000 livres; mais ils n'en votèrent

également que les deux tiers. En même temps, ils accordèrent une gratification de 15,000 livres au premier président d'Oppède pour ses bons services. En 1667, le cardinal de Vendôme écrivit à Colbert : « Nous ferons aveuglément, M. d'Oppède et moi, ce que le roy désire : mais, Monsieur, comme ce seroit trahir son service de vous taire l'épuisement de cette province, et l'impossibilité où nous la voyons de faire un effort de gré à gré , je prends la liberté de vous dire encore ce mot, et d'y ajouster que nous ne voyons que les seules voyes de rigueur pour y disposer les espritz. » Le don de l'année 1667 et des trois qui suivirent fut encore de 400,000 livres, dont, faute de mieux, le gouvernement fut bien obligé de se contenter. Les difficultés avaient même été si fortes en 1668, que le premier président d'Oppède, agent dévoué au gouvernement,1it ses doléances à Colbert dans la lettre significative et caractéristique qu'on va lire :

« Je vous advoue que je n'ay jamais veu une assemblée de la nature de celle-cy. Nous y avons absolument toute la teste, c'està-dire l'Église, la noblesse, les procureurs du pays et la première communauté (celle d'Aix) et ceux d'entre les députés qui dépendent de nous, et nonobstant ce, nous n'en pouvons estre les maistres, parce que le nombre des brutaux et geans sans raison y est si grand et si uny par la conformité de leurs humeurs que nous ne les avons portés où ils sont à présent qu'avec des peines incroyables, et qu'assurément nous trouverons les dernières difficultez à les disposer pour ce qui reste à faire. Nous n'oublions ny intrigue, ny authorité, ny force, ny conduite pour les mener où il faut, et nous continuerons jusques au bout cette mesme application1. »

Les choses en étaient là quand le comte de Grignan fut

1 Statistique des Bouches-dwRhéne, t. H, p. 250. — Correspondance administrative sous Louis XIV, t. Ifr, p. 332 et suiv.

134 PORTRAITS BlSfQfUâUI»,

Homme lieutenant-général de Provence. En 1670, le dq|i graiu;t resta fixé à 400,000 livres. L'année d'après, suivant l'ordre qu'il en avait reçu, le comte de Grignan demanda 600,000 livres. De leur côté, les députés offrirent , comme ils faisaient d'ordinaire, le tiers de la somme. La session ayant été suspendue, l'affaire traîna en longueur ; mais, da part et d'autre, les esprits n'étaient pas disposés h céder. Le 16 pctobre 1671, Colbert écrivit au comte de Grignan la lettre suivante :

a Je vous puis asseurer que Sa Majesté vouleit avoir de la province 500,000 livres l'année passée comme celle-cy, et qu'il n'y eust qu'à la dernière extrémité, sur vos lettres et sur celles de M. d'Oppède, que Sa Majesté se relascha aux 400,000 livres pour des raisons particulières dont je ne me souviens pas à présent* mais cette année Sa Majesté veut avoir 500,000 livres. Vous voyeç aqpez, par les dépenses immenses qu'elle fait en levées de troupes, combien il luy est nécessaire que ses sujets l'assissent pour l'exécution de tous les desseins qu'elle peut avoir, tant pour la gloire de son règne que pour le repos et le bien de ses sujets. Âinsy, je ne doute pas que vous ne disposiez les esprits de l'assemblée à luy donner une prompte et entière satisfaction. »

Hais ces espérances ne se réalisèrent pas, Les députés résistaient à toutes les avances et ne se laissaient pas davantage intimider. Déjà, la session durait depuis trois mois, et ils n'étaient encore arrivés, pied à pied, suivant ce qu'écrivait l'évêque de Marseille à Colbert, qu'à 350,000 livres. Le 4 décembre, celui-ci manda au comte de Grignan que le roi n'était pas disposé à souffrir plus longtemps des assemblées qui étaient plus de trois mois à la charge de la province pour voter la somme modique qu'il demandait, que la conduite des députés commençait à le lasser, et que, s'ils ' ne se hâtaient d'en changer, « ils l'obligeroient à prendre quelque résolution qui ne mettroit pas leurs noms en bonne odeur dans le pçys. -«■ Sa Majesté veut, ajoutait Çolbçrt,

LE qOMTS DIS GRIG1UN, 4 $8

que vous leur déclariez qu'en même temps qu'elle aura reçu réponse à cette lettre, elle enverra les ordres pour les licencier, et vous pouve* les assurer que de longtemps ils ne se verront ensemble. Sa Majesté m'ordonne de plus de vous dire que vous ayez à m'envoyer les noms de tous les dicts députés divisés par vigueries et sénéchaussées. »

La situation devenait de plus en plus délicate. Persuadé que )& cour ne voudrait pas céder» et prévoyant que ses instances seraient désormais inutiles, le comte de Grignan écrivit Je J3 décembre à Colbert : « Je croy qu'il est très important au service de Sa Majesté que vous m'envoyiés un ordre pour rompre l'assemblée, avec quelques lettres de cachet pour punir les plus séditieux qui font courir le bruit que je veux faire ma cour à leurs dépens, et que je mendie, pour leur faire peur, les lettres que vous avés la bonté de m'escrire. Je ne mettray ces remèdes en usage que dans la dernière nécessité et lorsque vous me l'ordonnerés. » M. de Grignan constatait d'ailleurs, dans l'intention bien évidente de modérer, les exigences du gouvernement, que beaucoup de députés n'avaient résisté d'abord qu'à raison de 1$ misère de la province qui était effectivement très-grande ; mais il reconnaissait en terminant que, du moment où les affaires du roi ne permettaient pas d'y avoir égard, il devait être obéi.

La lettre suivante que lui écrivit alor* Colbert donnera une idée de l'irritation que cette affaire avait causée à la cour:

« J'ay rendu compte au roy de tout ce qui s'est passé dans l'assemblée des communautez de Provence jusques au vingtième de ce mois. Vous verres par les ordres que Sa Majesté envoyé le peu de satisfaction qu'elle a de la conduite de eeux qui ont esté députez cette année, et encore que Sa Majesté ayt accepté l'offre de 460,000 livres, son intention est que vous envoyiez dans les provinces de Normandie et de Bretagne, suivant les ordres que vous

recevrez, dix de ces députez qui ont tesmoigné le plus de mauvaise volonté pour le bien de son service. Toute la Provence verra bien en quelle extrémité fascheuse l'opiniastreté de ces députez l'aura mise. Je ne sçais mesmë si Sa Majesté prendra la résolution de les assembler de longtemps, et, en ce cas, elle aura tout le loisir de se repentir de la mauvaise conduite qu'ils ont tenue. Au surplus, Sa Majesté est très-satisfaite de votre conduite. »

Voilà donc à quoi avait abouti, par suite d'une organisation vicieuse et d'attributions mal réglées, la lutte du pouvoir exécutif et du pouvoir électif. Évidemment, les députés des communes étaient dans leur droit en restreignant le don gratuit aux facultés de la province. D'un autre côté, admettons que la royauté eût effectivement besoin, pour soutenir une guerre nationale ou pour défendre contre une agression injuste le territoire menacé, de la somme qu'elle avait demandée, devait-elle se laisser arrêter par la résistance des communes, quelque fondée qu'elle fût à leur point de vue? Fallait-il écraser les pays d'élection, déjà si surchargés, en leur demandant ce que les pays d'États refusaient d'accorder? On vient de voir comment Louis XIV trancha la question. Naturellement, les communes plièrent; pouvaientelles faire autrement? A partir de cette année, et pendant toute la durée du règne, le vote du don gratuit annuel s'opéra en Provence sans difficulté sérieuse, et s'éleva généralement à 700,000 livres. Il est juste d'ajouter que le comte de Grignan ne négligea rien pour que les lettres de cachet que Colbert lui avait adressées ne fussent pas mises à exécution. D'après ces lettres, les dix députés les plus mal intentionnés (la correspondance officielle ne fait pas connaître leurs noms) devaient être exilés à Granville, Cherbourg, Saint-Malo, Morlaix et Goncameau. Les instances du comte de Grignan eurent, sous ce rapport, un plein succès. Non-seulement Louis XIV se départit de sa rigueur, mais encore il consentit à recevoir la députation que l'assem-

blée des communautés de Provence chargea de lui offrir le don gratuit de 450,000 livres qu'elle venait de voter.

Il y avait, à la vérité, des motifs de plusieurs sortes pour que l'assemblée des communautés fût heureuse de faire sa paix avec le gouvernement. D'abord , outre le lieutenant général, l'intendant, l'archevêque d'Aix et l'évêque de Marseille, tous ceux qui faisaient partie de l'assemblée, étaient intéressés à ce qu'elle ne fût pas supprimée, car, il faut bien le dire, elle coûtait fort cher à la Provence, et les frais qu'elle occasionnait profitaient plus ou moins à chacun de ses membres. Sous Louis XIII, un édit relatif aux États du Languedoc avait ordonné qu'ils ne dureraient que quinze jours, et n'entraîneraient d'autre dépense qu'une somme de 60,000 livres, indépendamment des frais de voyage et de séjour des députés, lesquels frais, fixés à raison de 6 livres par jour, devaient s'élever à 1 1 , 160 livres. Lorsque la session se prolongeait, les députés obtenaient ce qu'on appelait des montres de grâce, proportionnées à la durée de la prolongation. D'un autre côté, les États se montraient d'ordinaire assez généreux pour les gens du roi. Au mois de juillet 1665, le premier président d'Oppède, en faveur duquel l'assemblée avait, on l'a vu, voté une gratification de 15,000 livres, « pour les soins qu'il avait pris des affaires du pays, » écrivant à Colbert pour lui demander la permission d'accepter ce don, ajoutait : « Je ne dois pas vous déguiser qu'il est encore sans exemple, depuis dix années qu'il y a que je préside par ordre du roy aux assemblées de la province, que j'aye pris un seul denier, et j'ose mesme dire que ceux qui avoient esté avant'moy n'avoient pas eu le mesme scmpulle, tant à l'esgard de Sa Majesté qu'à celluy de la province. »

A peine arrivé, le comte de Grignan obtint, * pçur l'eflr tretien de ses gardes, » une gratification de 5,000 livres qui lui fut maintenue pendant plus de quarante ans. Cette gratification donna même lieu à des observations peu gracieuses de la part de l'évèque de Marseille, M. de Forbin, avec lequel le comte de Grignan s'accordait asse* mal, nonobstant les efforts et la diplomatie de M** de Sévigné pour les mettre en bonnes relations, « Pour la gratification (1q 5,000 livres que M, de Grignan prétend, sous prétexte de ses gardes , écrivait à Colbert M. de Forbin, y ayant là dessus des arrêts du Conseil qui dépendent absolument de délibérer sur de pareilles gratifications, nostre conscience et nostre honneur ne nous permettent pas (l'évèque de Toulon faisait cause commune avec lui) de prendre un autre parti que celui de l'obéissance aux ordres de Sa Majesté. » Mais le comte de Grignan eut, sur ce point, gain de cause contre les deux prélats, C'est ce qui résulte de la lettre qu'il écrivit, le 23 décembre 1673, à Colbert,

« Je me donné l'honneur de vous escrire par le dernier courrier que l'assemblée des communautés de cette province m'a accordé une gratification de 5,000 livres, comme les années précédentes, et que l'opposition de MM. de Marseille et de Toulon, qui se trouvèrent seuls de leur sentiment, ne put empescher le reste des dé* pûtes de me donner cette marque de leur bonne volonté et de leur affection. Je pris aussy la liberté de vous envoyer un mémoire de& raisons que j'ay de demander cette gratification que je n'ay jamais acceptée que sous le bon plaisir du roy. Vous verres, monsieur, par la délibération qui a esté faite sur ce sujet, qu'il n'y a rien qui ayt pu obliger MM. les prélatz à former leur opposition, que l'aigreur et l'animosité qu'ils ont contre moy, puisqu'ils n'allèguent point d'autres raisons que celles des années précédentes, comme il est aisé de remarquer par l'extrait des délibérations que je vous envoyé, avant lesquelles ces arrestz dont ils font tant de brait ont toujours esté leus en pleine assemblée.' Si vous avés la bonté,

comme je l'espère, de faire quelque réflexion sur le procédé de

ces messieurs et sur les grandes dépenses que je suis péoessjté de faire pour soutenir l'éclat 49 ma charge, j'ose me flatter, Monsieur, que vous goysterée mes raison^ , et que vous ne refuserés pas vostre protection à la personne du monde qui vous honore le plus, et qui est avec le plus Rattachement et de respect, etc. »

Cependant, quelques jours après, H. de Grigpan reçut l'ordre du rpi de foire en sorte de n'avoir plus de démêlés avec les évêques de Marseille et de Toulon. Il répondit aussitôt à Çolbert, « avec tout le respect imaginable, » que cela lui serait impossible, si M, de Marseille continuait, comme il l'avait fait jusqu'alors, à le traverser en toute occasion, c J'ay lien de croire, ajouta-t-il, qu'ayant receu le mesme ordre que moy, il se résoudra de changer de manière, et d'estoufter sincèrement, une fois en sa vie, les mauvaises intentions dont il n'a pu donner que de foibles marques. Pour moi, qui n'ay jamais fait que me deftendre contre ceux qui veulent faire ma charge, vous jugés bien que, n'étant plus attaqué, comme je désire plus que toutes choses de plaire à Sa Majesté, j'apporteray toute mon application et ipe? soins à la réunion qu'elle ordonne. » Quoi qu'il en soit, ta gratification annuelle de 5,000 livres fut maintenue au comte de Grignap. 11 parait même que Mme de Sévigné la trouvait insuffisante, car ayant appris, en 1673, qu'il était question d'allouer, on ne sait trop dans quel intérêt, la même somme aux consuls de la ville d'Aix, elle écrivit à sa fille ces quelques mots qui révèlent un mystère administratif du temps : « Je voudrais que vous eussiez les 5,000 livres qu'on veut jeter pour corrompre les consuls. »

Outre l'hostilité des évêques de Marseille et de Toulon, le comte de Grignan eut, quelques années après, à craindre celle de l'archevêque d'Aix. Cet archevêque était, par son titre, président-né de l'assemblée des communautés. Pendant de longues années,, le cardinal de Grimaldi, archevêque

d'Aix, s'était dispensé de paraître à l'assemblée et en avait abandonné la présidence à l'archevêque d'Arles, François- Adhémar de Monteil de Grignan, frère cadet du comte de Grignan. En 1687, l'évêque de Die, Daniel de Cosnac, fut nommé archevêque d'Aix, et revendiqua immédiatement son droit de présider l'assemblée. Le comte de Grignan ayant protesté en faveur de son frère, l'affaire fut portée au Conseil du roi et décidée en faveur de M. de Cosnac. Froissé de cette décision , par suite de laquelle il devait siéger sur un simple banc , tandis que l'arehevêque d*Aix occuperait le fauteuil, l'archevêque d'Arles cessa de venir à l'assemblée, au grand déplaisir de son frère et de Mme de Sévigné, qui écrivit à sa fille : « Je trouve comme vous qu'il faut être pointilleux pour être blessé d'un petit morceau de bois sur un banc, qui fait la différence des places, qui ne tombe ni sur la personne ni sur le nom, et qui n'est fondée dans cette assemblée seulement et pendant quelques jours, que sur les rangs de l'archevêque d'Aix et de l'archevêque d'Arles... M. d'Arles me mande que cela n'était bon que pour M. de Grignan; je ne veux que cela pour le confondre. N'est-ce donc rien que d'être bon à son aîné dans une place comme celle-là? Il n'aura qu'à voir combien cela fera plaisir à M. d'Aix, pour juger combien cela est mauvais à M. de Grignan. Et depuis quand un Grignan compte-t-il pour rien d'être utile à sa maison? » En même temps, le nouvel archevêque d'Aix obtint d'être chargé de faire exécuter toutes les délibérations prises par l'assemblée, et un arrêt du Conseil lui donna la signature de tous les mandats payables par le trésorier de la province. Le laconique Dangeau a constaté ces luttes dans un article de son Journal, à la date du 17 août 1688 : « M. l'archevêque d'Aix a gagné un grand procès contre toute la Provence. On ne délivrera aucun mandat qui ne soit «igné de lui, et, dans les assemblées de la province, il aura un fauteuil, et les autres arche-

vêques et évoques seront sur un banc. Il vouloit être traité de monseigneur par les députés de l'assemblée, mais il n'a pas gagné cet article. » Au surplus, le démêlé du comte de Grignan avec l'archevêque d'Aix n'eut qu'une courte durée. L'affaire une fois réglée, le nuage se dissipa. Quant à l'archevêque,'il refusa généreusement une gratification de 3,000 livres à laquelle il aurait pu prétendre comme président de l'assemblée. A la vérité, une bonne abbaye le dédommagea amplement bientôt après1.

Ainsi, le lieutenant général, le président et jusqu'aux délégués des communes, les messieurs du parterre, comme on les appelait à cause de la place qu'ils occupaient dans la salle des séances, touchaient des gratifications votées par l'assemblée. Des frais de représentation étaient en outre accordés par les communes à leurs députés, qu'accompagnaient aux États des valets revêtus de la livrée de chaque ville. Puis, la session terminée, une députation, largement rétribuée, était chargée d'aller offrir au roi le don gratuit et de suivre à Paris les affaires de la province. Enfin, les ministres eux-mêmes recevaient, le fait est constant, des gratifications des pays d'États. En 1700, Louis XIV autorisa le marquis de La Vrillière à accepter des gratifications que lui avaient votées les États de Languedoc, de Bourgogne, Bugey et Bresse. Sept ans plus tard, le comte de Pontchartrain toucha tout à la fois des gratifications des États de Bretagne, des assemblées du clergé et des compagnies du commerce. Ajoutons que le même ministre figurait dans les termes suivants sur un compte de dépense des États de Bourgogne, en 1691 : <r II sera donné 6,000 livres à M. de Pontchartrain (alors contrôleur général des finances), ainsi

1 Mémoires de Daniel de Cornac, t. Ier, p. 83 et suiv.j t. H, p. 132 et suiv.

463 P0HVR4IT& HISTORIQUES.

qu'elles ont esté payéeg à MM. Colbert et Le Pelletier ', 9 Or, le comte de Pontchartrain dont il s'agit ici écrivait, en parlant de h clôture des États, que c'était « la fin fie toute» agitations et de tout genre de chagrin pour un honnête homme '. » Il fallait que les sessions des États fussent, pour les ministres de Louis XIV, la source de bien des ennuis, pour que ces gratifications de 6,000 livres qu'ils recevaient de toug côtés n'en adoucissent pas un peu l'amertume. Malgré l'ana» thème jeté sur eux avec tant d'ingratitude par le comte de Pontchartrain, malgré leurs inconvénients, leurs faiblesses et l'abus qu'ils faisaient des gratifications, les États offraient encore aux provinces qui un étaient dotées, notamment en ce qui touchait l'assiette et la répartition de l'impôt foncier, une garantie d'ordre, d'équité, de justice distrit butive que les pays d'élection leur enviaient avec raison. Sans doute, je l'ai déjà dit, l'institution était vicieuse; mais elle était incontestablement moins fâcheuse que l'absence de contre-poids et de contrôle dont les Généralités avaient tant à souffrir. En un mot, si l'on considère avec impartialité la situation de la France avant la révolution de 1789, on demeure persuadé que les pays d'États étaient, relative-? ment, assez bien administrés, et que les plaintes y étaient moins générales, mpins fondées que dans les pays d'éleo tion. Cela répond aux griefs du comte de Pontchartrain, et rend moins sévère h l'égard des abus dont son honnêteté savait si bien s'accommoder.

a Ce qu'il faut faire, en général, écrivait M*e de Sévigné

1 Correspondance administrative sous Louis XIV, t. Ier j Introduction, p. 25.

* Ibid., Introd.y p. 13.

1M fXMiTti W a&IGSilf. 465

au comte de Grignan, la 1er janvier 1679, c'est d'être toujours très-passionné pour le service de Sa Majesté; mais il faut tâcher aussi de ménager les cœurs des Provençaux, afin d'être plus en état de faire obéir au roi dans ce pays-là. » Le comte de Grignan suivit fidèlement ce conseil pendant toute la durée de sa longue administration, et s'en trouva bien. Poçile aux avis de Mme de Sévigné, il s'étudia toujours à Se faire aimer des Provençaux, qui, du reste, on l'a déjà yu, ne sa montraient pas ingrats à son égard, Au mois de novembre 1671» l'assemblée des communes était réunie à Lanibesc. M1** de Grignan étant accouchée d'un fils le 17, le comte de Grignan se rendit le lendemain à l'assemblée pour lui faire, comme on dirait aujourd'hui, une communication. Écoutons à ce sujet le procès-verbal officiel de la séance. Les détails qu'il donne sur ce point sont curieux sous plus d'un rapport : c'est comme une peinture du temps que Ton gâterait en la retouchant.

« JVier le comte de Grignan vint offrir à l'assemblée le fils qu'il a phi à Dieu de lui donner dès le jour d'hier, et de vouloir bien lui faire la faveur de le tenir au nom de toute la province sur les fonts du baptême, et de lui donner tel nom qu'il lui plaira... Sur quoi l'assemblée a délibéré que messieurs les procureurs généraux du pays témoigneront à MF la comte de Grignan et à madame sa femme, la joie de toute la province, et particulièrement de l'assemblée, 6ur la naissance de ce premier mâle dans sa famille, et lui feront de très-humbles remerciements de l'honneur qu'il avait fait à la province de le faire tenir de sa part pour recevoir les saintes eaux du baptême, avec tous les sentiments d'amour et de reconnaissance possibles. Et l'assemblée a délibéré que les frais en seront supportés par le pays, suivant le rôle qui en sera tenu par le sieur Pontevès, trésorier des États* » Les procureurs du pays tinrent en effet sur les fonts de baptême le fils du comte de Grignan ,

qu'ils appelèrent d'un nom princier , Louis de Provence, attention délicate dont on leur fut sans doute fort reconnaissant'.

Aussitôt après la clôture de l'assemblée, Mme de Grignan avait quitté Aix pour aller habiter avec son mari le château de famille qu'il possédait à quelques lieues de Montélimart. Le comte et la comtesse de Grignan affectionnaient ce séjour pour plusieurs motifs. D'abord, la résidence dans le chef-lieu de son gouvernement, le jeu, les galanteries, la mauvaise conduite de sa maison, ruinaient le comte de Grignan ; en second lieu, l'indolence et le caractère peu sociable de sa femme, sa hauteur et la nature spéculative de son esprit, faisaient qu'elle préférait la solitude, ou, si l'on veut, le calme de la vie de famille aux salons et à l'étiquette cérémonieuse de la vieille cité parlementaire. Situé dans un pays d'un aspect grandiose, mais sauvage, bâti sur le versant d'un coteau escarpé, le château de Grignan dominait un bassin où deux petites rivières traçaient leur sillon d'argent. Par son emplacement, il avait conservé le caractère de forteresse que ses fondateurs s'étaient particulièrement préoccupés de lui donner; mais, reconstruit au seizième siècle, en pleine renaissance, le château moderne offrait toutes les grâces, tout le fini et la délicatesse de l'architecture à cette époque. Le château se composait d'un grand corps de bâtiment à trois étages , embelli de balcons circulaires et de deux ailes latérales. Une cour intérieure, fermée de trois côtés seulement, et dont les façades étaient ornées avec une extrême richesse, était ouverte à l'occident. A l'un des angles, se trouvait la tour du beffroi, que surmontait un dôme élégant, et au pied de laquelle une entrée menait au vestibule du château, dont la porte ornée

* Statistique des Bouches -du-Rhône, etc., t. II, p. 620. — Mémoires sur madame de Sévigné, etc., t. IV, p. 47.

de rinceaux à moitié gothiques laissait voir, dans un large écusson, les armes de la famille de Grignan et sa fière devise : Mai d'hounour que d'hounours ( Plus d'honneur que d'honneurs.) Les vastes salons et les pièces d'apparat ouvraient sur la façade méridionale. De là, l'œil plongeait dans la plaine, et voyait se dérouler au loin les montagnes aux tons rougeâtres, aux flancs dénudés, aux formes aiguës, tourmentées, qui dessinaient leurs dentelures à l'horizon. « Nos montagnes sont charmantes dans leur excès d'horreur, écrivait M"6 de Sévigné au milieu du rigoureux hiver de 1695 ; je souhaite tous les jours un peintre pour bien représenter l'étendue de toutes ces épouvantables beautés. Contez un peu cela à notre duchesse de Chaulnes, qui nous croit dans des prairies avec des parasols, nous promenant à l'ombre des orangers. ». Juxtaposée au rocher immense, sorte de promontoire sur lequel le château s'élevait, l'église, formée d'une seule nef, atteignait le plateau où il était bâti, et servait de prolongement à la terrasse qui l'entourait. Quelques marches conduisaient de cette terrasse à la tribune de l'église. Cependant, le temps avait marqué de son empreinte le château du seizième siècle, que le comte de Grignan entreprit d'ailleurs d'agrandir et de réparer. Deux de ses frères, l'archevêque d'Arles et l'évêque de Carcassonne, s'engagèrent à faire bâtir, à leurs frais, une aile orientale. On chercha en même temps à faire disparaître toutes les traces d'architecture gothique que le château conservait, et à lui donner l'aspect monumental d'un palais. Le comte de Grignan voulut enfin refaire la grande façade méridionale à trois étages, à chacun desquels s'ouvraient douze fenêtres, ornées de statues. Mais ces projets grandioses rencontrèrent les obstacles qui s'opposent d'ordinaire, chez beaucoup d'anciennes familles, à la reconstruction des vieilles demeures seigneuriales. L'argent manqua. Quoi qu'il en soit, le château de Grignan n'en était pas moins le plus beau de toute

160 PORTRAITS RI8TOHIQUES-

la contrée* Au rez-de-chaussée, une pièce à huit croisées contenait une galerie de tableaux. Au premier étage, toi admirait, outre la Salle du Roi, dans laquelle un grand portrait de Louis XIV était scellé dans la boiserie, la Chambre des É vécues, ornée de huit portraits de famille et quatre grands tableaux représentant le Veau d'or, le Passage de la mer Rouge, Moïse sauvé des eaux et V Envoyé d'Abraham* D'autres pièces, la Chambre dé Carcassonne, la Chambre d'Arles, la Chambre d'Otnanp, la Chambre de la Reine j contenaient aussi un grand nombre de portraits et de tableaux « Un inventaire dressé au dit-huitième siècle fait la description suivante d'une chambre du second étage, dans laquelle, d'après la tradition locale, serait rhortè M1»» de Sévigné : « De l'antichambre du Second on passé à la Chambre de la Bohémienne, oit l'on voit un lit de dama* cramoisi à l'impériale, garni de franges, sept chaises, trois tableaux, dont deux en dessus de porte, représentant YBf- Ver et le Printemps, et le troisième, sur la cheminée, Ma± daine dé Grighan. La chambre est décorée d'une tapisserie de haute-lice à personnages... On passe de là dans la Chambre de la Tour, à deux croisées, au-dessus du grand Cabinet de la Reine. On y trouve deuxfautetiilsàl'antiqueet neuf chaises de moquette à foiïd blànC et fleurs rouges et vertes, un tableau en dessus de porté représentant YArchi* teclvre et la Peinture, une table a écrire...»

C'est là, sur cette table, s'il faut en croire uft dés firfô* dernes biographes de Mme de Sévigné, qu'elle écrivit quel* ques-unes de ces lettres sans cesse imitées, non encore égalées, qui feront à jamais les délices des esprits cultivés ' .

* Histoire dé madame de Sévigné, par itf. Àubenâs, j>. 5ïf et fctiiv. — Le cMteatt de Grigtian n'est plus aujourd'hui (Jif un monceau <W ruines. Ces ruine» , doublement historiques, ont été achetées 0,000 frttntt en 1839 peur M. Léopold Faute, qni fartt les plus Jouables

LE COMTÉ t)E 6RIGNAK. J8Î

Deux expéditions militaires, la prise de la citadelle! d'Orange en 1673 et une brillante attaque des Impériaux devant Toulon, à trente-trois ans de distance, firent une agréable, mais trop courte diversion aux soins que la direction de l'assemblée des communautés occasionnait périodiquement au lieutenant général du roi en Provence.

La principauté d'Orange, située sur la limite du comtat Venaissin, appartenait, depuis des siècles, à des princes de la maison de Nassau. Guillaume d'Orange ayant, en 1673, confisqué le marquisat de Berg-op-2oom et plusieurs autres terres du comte d'Auvergne, Louis XIV fit .don à celui-ci de la principauté d'Orange, et donna l'ordre au comte de Grignan de s'en emparer de vive force, si le commandant hollandais Berkoffer faisait mine de résister.

Sans troupe ni artillerie pour attaquer ce commandant qui, abandonnant la ville à ses inquiétudes, s'était retiré dan» la citadelle, le comte de Grignan fit appel à la noblesse de Provence et du Comtat. Cinq cents gentilshommes accoururent \ il les renforça de deux mille soldats des galères, et marcha sur Orange. Le bruit s'était accrédité à la cour que la citadelle était imprenable. Suivant Mme de Sévigné, les ducs d'Enghien et de La Rochefoucauld assuraient même que le comte de Grignan échouerait, l'attaque d'une place de guerre exigeant des connaissances spéciales qu'il n'avait pas. Le 12 novembre 1673, la tranchée fut ouverte. Le marquis de Barbantane et M. de Ramatuelle, des plus anciennes familles de Provence, commandaient la noblesse du pays, impatiente de monter à l'assaut. Au troisième coup de canon, la citadelle se rendit sans avoir essayé de se déefforts pour les soustraire à l'action dévorante du temps, si bien secondé en France par le marteau des révolutions.

fendre, et, conformément aux ordres du roi , fut immédiatement démolie. Ce facile succès donna* lieu sans doute à quelque relation triomphante qui enivra Mme de Sévigné. « J'embrasse le vainqueur d'Orange, écrivit-elle à sa fille... — L'affaire d'Orange fait ici un bruit très-agréable pour M. de Grighan. Cette grande quantité de noblesse qui l'a suivi par le seul attachement pourjui, cette grande dépense, cet heureux succès, car voilà tout, tout cela fait honneur et donne de la joie à ses amis, qui ne sont pas ici en petit nombre. Le roi dit à souper : — Orange est pris; Grignan avait sept cents gentilshommes avec lui. On a tiraillé du dedans, et enfin on s'est rendu le troisième jour. Je suis fort content de Grignan 1 . » En réalité, les Hollandais n'avaient pas tiré un seul coup de canon , bien qu'ils eussent pu se défendre quatre mois, et, de part et d'autre, il n'y avait pas eu une égratignure. Le comte de Grignan avait paru, et la citadelle s'était rendue.

L'affaire du camp de Toulon fut autrement glorieuse pour lui. En 1707 (il comptait alors soixante-quinze, ans), le duc de Savoie et le prince Eugène avaient envahi la Provence et menaçaient Toulon. Croyant que l'ennemi entrerait par le Dauphiné, le maréchal de Tessé occupait cette province ; cependant, il avait écrit au comte de Grignan de couvrir Toulon. En vingt-quatre heures, celui-ci réunit quatre mille ouvriers et, après leur avoir fait rétablir les remparts, les fossés, les chemins couverts, fortifia, à quelque distance de la ville, un camp que le maréchal de Tessé vint occuper peu de jours avant l'arrivée des Impériaux. « Ce vieux Grignan, dit à ce sujet le duc de Savoie, nous a gagnés de vitesse. » L'historien le plus populaire de la Provence, Papon, fait remarquer que ce camp tint en respect les assiégeants et sauva la ville. Déjà, les Impériaux s'étaient em-

1 Mémoires par M. de Walckenaër, t. IV, p. 36 et suiv.

parés du fort Sainte-Marguerite. 11 fallait les en débusquer à tout prix; on l'essaya, et on y parvint. Le vieux Papon raconte que ce jour-là le comte de Grignan, toujours à cheval malgré son âge, se battit pendant six heures comme un jeune officier. Le'maréchal de Tessé le félicita sur place. Enfin, pour comble d'honneur, quelque temps après, le roi lui écrivit de sa main la lettre qui suit :

« Monsieur le comte de Grignan, on ne peut être plus content que je le suis des preuves que mes sujets de Provence m'ont données de leur valeur et de leur fidélité durant la dernière campagne, et de celles que les communautés de la même province viennent de me donner de leur zèle .pour le bien de mon service, par le concours prompt et unanime à m'accorder le secours qui leur a été demandé de ma part. Je désire que vous leur fassiez bien connoître le gré particulier que je leur en sais et mon attention à leur en donner des marques. Il ne se peut rien ajouter aussi à la satisfaction que j'ai de vos services, et je prie Dieu qu'il vous ait, monsieur le comte de Grignan, en sa sainte garde. A Versailles, le 30 novembre 4707. Signé Louis *. »

Jamais peut-être, en France, administrateur ne dirigea aussi longtemps les affaires de la même province que M. de Grignan. Nommé lieutenant général de la Provence en 1670, il remplissait encore les mêmes fonctions en 1715. Au mois de janvier 1672, il avait eu le projet d'acheter la charge du maréchal de Bellefonds, premier maître d'hôtel du roi, et il y avait été fort encouragé par Mmc de Se vigne, qui voyait dans la réalisation de ce projet le moyen de ne plus se séparer de sa fille. Celle-ci ne voulut pas y consentir. Flattée de tenir le premier rang dans un pays que, cependant, elle

1 Histoire de madame de Sévigné, par M. Aubenas, p. 500 et suiv.

410 Pohrkkh^ HfSfffitîQtîÈfc.

ii'diffi&it pft§, bien àisè Sans dtfuté de coii&rté*1 stfft Iridépendaricë «Jt sa personnalité, qui sait enctire? préféteiit pétit-êtrë (le ëtèiïr hutiiain a de ces misères) vitre iiti pêii à distance de tettè extrême affection de sa mère, et de ces teuangës infinies dont l'éternelle répétition était, Suivant le due de Saint-Simon, le seul définit de Ma* de Sévigfté, ta comtesse de Grignan combattit les idées de son hiâti et sacrifia la capitale à la province. À peine quelques voyages à Paris vinrent-ils interrompre l'uniformité de leur existence. De graves embarras d'argent la troublèrent d'ailleurs plus d'une fois. Mme de Grignan avait eu en dot 100,000 écus. Cinq ans après son mariage, malgré les conseils de sa mère et du cardinal de Retz, elle crut devoir Rengager pour soti mari; « Vous me pariez dé cette héroïque Signature e(tie vous avez faite trcrùr M. dé Grignan, lui écHvit à ôe sujet M*e de Sévignê... 11 y a de certaines choses, ma fîlîe, que l'on ne conseille point ; on expose les faits ; les" amis font leur de- ' voir de ne point commettre les intérêts de ceux qu'ils aiment ; mais, quand on a l'âme parfaitement belle comme vous l'avez, on ne consulte que soi, et l'on fait précisément comme vous avez fait. » Les goûts somptueux du comte de Grignan, les constructions nouvelles qu'il avait entreprises, rendirent successivement d'autres sacrifices nécessaires, indispensables. Son traitement était de 18,000 livres, et il toufchâit de plus annuellement 5,000 livres de gratification qui lui furent conservées jusqu'à là fin par l'assemblée de Provence. Ce revenu, qui représentait 70,000 francs en monhaie actuelle, fut. insuffisant; il fallût d'abord vendre le ffiarquisat de Yénejean. Plus tard, les créanciers étant redevenus plus pressants, M. de Grignan dut leur abandonner jusqu'à soii traitement des années 1690 et 169i, et passer deux hivers à Êrignan. On comprend quelle dut être, à cette nouvelle , la désolation de Mrae de Sévigné. « Jamais, écritéllè k s£ fiHê* H ne fut telle dtesipatiôri. Ofi est quelquefois

LJB ($»T£ ois gmckam. iH

dérangé, mais de s'abîmer et de s'çnfoncer à perte de vue, c'est ce qui ne devrait point arriver. »

Cependant, le comte de Grignan avait eu de Mlu de Se* vigne plusieurs enfants. Une de ses filles, Marie-Blanche de Grignan, se fit religieuse et entra aux Filles de Sainte-Marie. Le mariage d'une autre fille, Pauline de Grignan, et du iparr quis Louis-Provence de Grignan, occasionna à leur mère, par suite des embarras qui désespéraient Mme de Sévigné, le§ plus vives préoccupations. Le marquis de Grignan se maria le premier. * C'était un très-galant homme et qui promettait fort, dit le duc de Saint-Simon avec qui il avait été élevé. » Après bien des hésitations, un mariage d'argent fut jugé nécessaire pour relever le comte de Grignan, de plus en plus obéré. La fille d'un fermier général, Arnaud de Saint-Amand, fut proposée, Avant de s'arrêter p ce pajrti extrême, la fajnille consulta tous les ajpis. Un des meilleurs et des plus anciens, M. (Je Coulanges, répondit à tymode Qrignarç : « Faites, faites votre mariage : l'argent justifie tout. Vous avez raison et le public a très-grand tort. Chacun sait ses affaires ; l'un 3 dételé le matin, l'autre l'aprèsrfiinée, et quiconque dételle mérite lpuange ; c'est une marque d'esprit et d'un grandi savoir-faire.., Confiez-vous d'une mésalliance par le doux repos 4e n'avoir plus de créanciers, dans Le séjour de beaux, grands et magnifiques châteaux qui pe doivent rien p, personne... Mme de Villeroi approuve toutes yos raisons. » Le mariage eut lieu à Grignan, le 2 janvier 1695, avec np grand éclat. Le fermier général constitua en dot 3 sa fille 400,000 livres en argept çopipl^pt, dont la moitié devait être distribuée aux créanciers de lapiaispn de Gpgpaji. Écoutons le duc de §aipt-$imon sur te§ suites, de cç mfWe \

« Mme de Grignan, en présentant au monde sa balle-fille, en faisait ses excuses, et, avafi sa minauderie, en radoucissant ses pe-

tits yeux, disait qu'il fallait bien de temps en temps du fumier sur les meilleures terres. Elle se savait un gré infini de ce bon mot, qu'avec raison chacun trouva impertinent, quand on a fait un mariage, et le dire entre bas et haut devant sa belle-fille. Saint- Amand, son père, qui se prêtait à tout pour les dettes, l'apprit enfin et s'en trouva si offensé qu'il ferma le robinet. Sa pauvre fille n'en fut pas mieux traitée ; mais cela ne dura pas longtemps. Son mari, qui s'était fort distingué à la bataille d'Hochstet, mourut, au commencement d'octobre (4704), à Thionville; on dit que ce fut de la petite-vérole. Il avait un régiment, était brigadier et sur le point d'avancer. Sa veuve, qui n'eut point d'enfants, était une sainte, mais la plus triste et la plus silencieuse que je vis jamais. Elle s'enferma dans sa maison, où elle passa le reste de sa vie, peutêtre une vingtaine d'années, sans en sortir que pour aller à l'église et sans voir qui que ce fût *. »

Quant à MUe Pauline de Grignan, la charmante , l'adorable Pauline, comme disaient sa grand'mère et tous les amis de la famille, elle épousa, dans l'année même où son frère s'était marié, un gentilhomme de Provence attaché à la maison du duc d'Orléans. « On mande de Provence, dit à ce sujet Dangeau, à la date du 2 décembre 1696, que le marquis de Simiane a épousé Mlle de Grignan. Il a 25,000 livres de rente en fonds de terre. La demoiselle n'a que 20,000 écus, mais elle est fort jolie 2. »

Mme de Sévigné ne vit pas s'accomplir ce dernier mariage ; elle était morte à Grignan, le 18 avril 1696. Un mois après, le comte de Grignan exprima, dans une lettre simple et touchante, les regrets que lui causait cette mort. « Vous comprenez mieux que personne, écrivit-il à M. de Coulanges, la grandeur de la perte que nous venons de faire et ma juste douleur. Le mérite distingué de Mm« de Sévigné vous était parfaitement connu. Ce n'est pas seulement une

1 Mémoires du duc de Saint-Simon, édit. Delloye, t. VIII, p. 44. * Mémoires de Dangeau {Œuvres de Lemontey).

belle-mère que je regrette ; ce nom n'a p4fe accoutumé d'imposer toujours; c'est une amie aimable et solide, une société délicieuse. Mais ce qui est encore bien plus digne de notre admiration que de nos regrets, c'est une femme forte qui a envisagé la mort, dont elle n'a point douté dès les premiers jours de sa maladie , avec une fermeté et une soumission étonnantes. » Environ dix ans après, le 13 août 1705, Mme de Grignan, « beauté vieille et précieuse, dit le duc de Saint-Simon, mourut à Marseille, fort peu regrettée, quoi qu'en ait dit Mme de Sévigné dans ses lettres, de son mari, de sa famille et des Provençaux. *

Ainsi, malgré son âge, le comte de Grignan survivait à la plupart de ceux avec lesquels sa vie s'était écoulée. On a vu qu'il s'était signalé devant Toulon, à soixantequinze ans. A partir de ce moment , aucune particularité ne marque plus sa vie. Tous les ans, il ouvrait l'assemblée des communautés , disposait de son mieux les esprits des députés à se montrer libéraux, et obtenait, sans difficulté réelle (il n'y avait plus eu de résistance sérieuse depuis les lettres de cachet de 1673), le don gratuit réclamé par le roi. Gela dura encore ainsi huit ans. En 17 1 5 il était allé, comme à l'ordinaire depuis quarante-cinq ans , ouvrir l'assemblée des communautés à Lambesc. Tout à coup, la nouvelle parvint à la cour qu'il était mort. Un article du Journal de Dangeau mentionne le fait en ces termes, à la date du 6 janvier 1715 : « On apprit la mort de M. de Grignan, qui était parti de Lambesc pour aller à Marseille. Il est mort dans une hôtellerie sur le chemin. Il n'a que deux filles de deux mariages différents. L'aînée est la marquise de Vibraye, et la cadette, la marquise de Simiane, qui était toujours auprès de lui et qu'il a avantagée autant qu'il a pu. 11 avait quatre-vingt-trois ans. » Le comte de Grignan eut pour successeur, comme lieutenant général de Provence, le marquis de Simiane, son gendre, qui mourut au bout de

deux ans et fut remplacé par son frère. Achevons ce por« trait par un dernier coup de pinceau du duc de Saint-Simon, qui avait connu le comte de Grignan et tous les siens. t C'était, dit l'illustre conteur, un grand homme fort bien fait, laid, qui sentait fort ce qu'il était, fort honnête homme, fort poli , fort noble en tout , fort obligeant et universelle? ment estimé, aimé et respecté en Provence où» à force de manger et de n'être point aidé, il se ruina. »

tfttfs-ir?!.

La famille d'Argenson a rempli, pendant plusieurs siècles, soit aux années, £oit dans les carrières civiles, des postes considérables. Ses titres nobiliaires sont, eh outre, des plus anciens, et tellement illustres, que très-peu d'autres familles aéraient en droit d'en revendiquer de semblables. S'il faut m croire la tradition, les Paulmy d'Argenson descendaient d'un chevalier grec, d'origine française, qui, sous le règne 4e Charles la Chauve, aurait sauvé la Touraine de l'invasion Uorpaande, ce qui ^ fait dire à Fontenelle, avec une pointe de malice peut-être, que, « s'il y a du fabuleux dans l'oririgine des grandes noblesses, du moins c'est un$ sorte d$ fetojjeux qui n'appartient qu'à elles, et qui devient lui-même W titre %. » Sous Louis XJII, un d'Àrgensoji fut tour à tour soldat, conseiller au parlement de Paris, intendant d'armée et administrateur de 1$. Catalogne, un moment française. Pevenu veuf, il avait, en 165J, embrassé l'état ecclésiastique, lorsque le cardinal Ma?arin réclama de nouveau ses SÊfvices q\ le nomma ambassadeur 'extraordinaire à Ye- BÎe. Ç'iVrgppsou apçept^ moyennant deux conditions : il

1 Éloge de Mare-René de Foyer de Paulmy d'Argenson, par Fontuelle.

ne serait ambassadeur que pendant un an, et, à l'expiration de ce temps, son fils le remplacerait. Frappé par la mort avant cette époque, il eut, en effet, comme on le lui avait promis, son fils pour successeur. Celui-ci avait alors vingtsept ans. Peu fait, à ce qu'il paraît, au ton solennel des ambassades, frondeur par nature, déclamant sans cesse contre les vices des grands, il indisposa successivement contre lui Mazarin, Colbert, Louis XIV, et, après cinq ans de services, il fut remercié. Retiré dans ses terres, au fond du Poitou, il y rétablit sa fortune, fort compromise, et composa un nombre prodigieux d'ouvrages de dévotion, tant en prose qu'en vers. Il avait eu, le 4 novembre 1652, pendant son ambassade à Venise, un fils qui eut pour parrain le prince de Soubise, alors de passage dans cette ville, et dont la Sérénissïme République avait voulu être la marraine. Créé gracieusement par elle chevalier de Saint-Marc, le jour même de son baptême, Marc-René d'Argenson était destiné à faire souche de ministres et à donner au nom de sa famille un relief particulier, dont son père, qui put jouir des commencements de cette fortune alors bien inespérée, fut peut-être le plus étonné. Ajoutons que le célèbre Balzac, compatriote et ami des d'Argenson, avait prophétisé m petit Venise une grande illustration.

Quoi qu'il en soit, il n'y avait guère d'apparence, après la disgrâce de son père, que d'Argenson occuperait un jour les premiers postes de l'État. Sa vie devait, au contraire, suivant toutes les probabilités, s'achever dans la province où l'ancien ambassadeur de Venise s'était retiré. Élevé à Paris, mais forcé psy* des convenances de famille d'entrer dans la magistrature, au lieu de suivre la carrière de* armes, comme il en aurait eu le désir, d'Argenson avait acheté, en 1679, la charge de lieutenant général au bailliage d'Angoulême. C'est tout ce que sa famille avait pu faire pour lui, grâce même aux ressources réunies de plusieurs parents ;

et comme la position était d'ailleurs honorable, l'ambition du nouveau magistrat s'était sans doute bornée là.

On sait comment se composaient, sous l'ancienne monarchie, les tribunaux chargés de tenir ce que l'on avait, par une métaphore significative, appelé les Grands-Jours. Des conseillers d'État, des magistrats d'un ordre supérieur, parcouraient les provinces, et, dans des assises impatiemment attendues des uns et redoutées des autres, présidaient, au-dessus des haines, des rancunes et surtout des faiblesses locales, au jugement des affaires qui leur étaient déférées ou qu'ils croyaient devoir évoquer. En 1692, pendant que d'Àrgenson était lieutenant général au présidial d'Angoulême, on tint les Grands-Jours dans sa province. Un conseiller d'État des plus estimés, M. de Caumartin, faisait partie du tribunal extraordinaire. Il fut frappé du talent de d'Argenson et le pressa d'aller tenter fortune à Paris. Celuici, qui se sentait trop à l'étroit au présidial d'Angoulême, et qui avait eu déjà, parce qu'il accommodait volontiers les procès pour épargner les épices aux plaideurs, quelques difficultés avec les membres de sa compagnie, se défit de sa charge, vint à Paris, où il retrouva, dans les mêmes dispositions, Caumartin dont, bientôt après, il épousa la sœur. Caumartin était allié de Pontchartrain, alors contrôleur général des finances. L'un et l'autre vinrent en aide à d'Argenson. A cette époque, les charges de maîtres des requêtes étaient le marchepied indispensable de tous les grands emplois. D'Argenson obtint d'abord la permission très-recherchée d'en acheter une. Puis, trois ans après, en 1697, le lieutenant général de police La Reynie, alors âgé de quatrevingts ans, ayant demandé à se retirer, l'ancien lieutenant général au bailliage d'Angoulême fut, grâce à son mérite et sans doute aussi au crédit de ses protecteurs, jugé digne de succéder à l'administrateur habile, qu'on peut véritablement considérer comme le fondateur de la police à Paris,

C'est une figure d'une empreinte étrange p( singulière que celle du lieutenant général de police qi|i le remplaça* On verra plus loin comment ont parlé de d'Argenson un de ses fils même et plusieurs contemporains. Le duc de Saint* Simon, qui Ta beaucoup connu, et qui, sous la régence, a été aux affaires avec lui, Ta peint en pied de sa main la plus habile et avec ses plus vives couleurs. On dirait un de ces por* traits qui, vqs dans le demi-jour des longues galeries, fasct nent celui qui les regarde, et semblent, en quelque sorte, vouloir sortir de leur cadre. « Avec une figure effrayante, dit Saint-Simon, qui retraçait celle des trois juges des enfers, il s'égayait de tout avec supériorité d'esprit, et avait mis un tel ordre dans cette innombrable multitude de Paris, qu'il n'y avait nul habitant dont, jour par jour, il ne sût la conduite et les habitudes, avec un discernement exquis pour appesantir ou alléger sa main à chaque affaire qui se présentait, penchant toujours aux partis les plus doux, avec l'art de faire trembler les plus innocents devant lui. Courageux, hardi, audacieux dans les émeutes, et par là maître du peuple »

On croit communément que l'importance politique de Paris ne remonte qu'aux dernières années de l'ancienne monarchie , et l'on se figure que, grâce à l'organisation de la France à cette époque, les mouvements qui pouvaient se produire dans la capitale ne présentaient aucun danger sérieux. L'étude attentive des documents officiels prouve, au contraire, que le gouvernement a, de tout temps, attaché le plus grand prix à là tranquillité dedans. 11 y a, sous ce rapport, un témoignage irrécusable, celui de Colbert, disant à son fils que, « dès lors que les volontés du roy étoient exécutées à Paris, elles l'étoient partout, »et lui recommandant « de bien savoir l'ordre général de cette grande ville, n'y ayant presque aucun jour de Conseil où il ne fût nécessaire d'en parler* » Indépendamment des difficultés

LE GAMtâ tm SCEAUX ft'itfiGENSON. 179

générales que le gouvernement pouvait rencontrer dans ses rapports avec le parlement et le clergé, il avait aussi à surmonter des difficultés particulières provenant du chiffre de la population parisienne et de la composition même de cette population. Dans un Ëloge de d'Argenson, dont il avait été le collègue à l'Académie des sciences, Fontenelle à tracé, des obligations du magistrat chargé de la police de Paris, le tableau suivant qui fît sensation et qui est encore frappant dé vérité : « Entretenir perpétuellement dans une ville telle que Paris une consommation immense, dont ùile infinité d'accidents peuvent toujours tarir quelques sources; réprimer la tyrannie des marchands à l'égard du public, et en même temps animer leur commerce; reconnaître dans une foule infinie tous ceux qui peuvent si aisément y cacher une industrie pernicieuse ; en purger la société, bu ne les tolérer qu'autant qu'ils lui peuvent être utiles par des emplois dont d'autres qu'eux ne se chargeraient pas, ou ne s'acquitteraient pas si bien; tenir les abus nécessaires clans les bornes précises de la nécessité qu'ils sont toujours prêts à franchir; les renfermer dans l'obscurité à laquelle ils doivent être condamnés, et ne les en tirer pas même par des châtiments trop éclatants ; ignorer ce qu'il vaut mieux ignorer que punir, et ne punir que rarement et utilement; pénétrer par des conduits souterrains dans l'intérieur des familles et leur garder les secrets qu'elles n'ont pas confiés, tstnt qu'il n'est pas nécessaire d'en faire usage; être présent partout sans être vu ; enfin, mouvoir ou arrêter à son gré une multitude immense et tumultueuse, et être l'âme toujours agissante et presque inconnue de ce grand corps : voilà, disait Fontenelle, quelles sont en général les fonctions du magistrat de la police La voix publique, ajoutait le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, répondra si M. d'Argenson a suffi à tout. »

Nous pouvons aujourd'hui, ce qui n'a pas été donné à Fontenelle, voir en quelque sorte le lieutenant général de police d'Argenson à l'œuvre, ûu moyen de sa correspondance même et par les lettres que lui adressa le chancelier de Pontchartrain. Cette correspondance , récemment publiée (1), embrasse près de dix-huit années et contient, sur la dernière partie du règne de Louis XIV, de véritables révélations. Toutes les affaires auxquelles donnèrent lieu, de 1697 à 1715, les contraventions aux lois sur les jeux, les théâtres, la presse, la mendicité, les mœurs, passent successivement sous les yeux du lecteur, qui se fait ainsi, par analogie, une idée approximative des difficultés et des misères de chaque temps. Dans les commencements, d'Argenson manque souvent de décision, de vigueur, surtout quand une affaire délicate se présente. « Consultez sur cela M. de La Reynie, lui écrit alors le comte de Pontchartrain; vous ne pourriez mieux faire. » Parmi les recommandations qu'adressait le chancelier à d'Argenson, un grand nombre concernent des ouvrages dont le gouvernement avait à cœur d'empêcher l'impression. Sous ce rapport, les ordres donnés au lieutenant général de police étaient formels, absolus, et n'admettaient pas de réplique. Celui-ci n'avait donc, pour obéir, qu'à découvrir le nom des auteurs ou des imprimeurs des livres et des pamphlets qu'on lui désignait, et à les faire punir suivant les ordonnances.

Un des auteurs dont les ouvrages préoccupèrent le plus le gouvernement de Louis XIV fut, on a de la peine à le croire, mais on en verra les preuves tout à l'heure, l'arche-

1 Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, faisant partie de la Collection des documents inédits sur l'histoire de France..

LE GARDE t>ES SCEAtiX D'ARGENSON. 181

vêque de Cambrai, Fénelon. Au commencement de 1698, d'Argenson ayant été averti que Ton imprimait à Lyon un nouvel ouvrage de l'illustre prélat (c'étaient sans doute les Maximes des Saints, cependant la Correspondance administrative n'en donne pas le titre), il en informa le chancelier, qui lui répondit, sous la date du 17 février : « Quand l'avis qui vous a été donné de l'impression d'un ouvrage de M. l'archevêque de Cambray à Lyon seroit véritable, la recherche que vous proposez d'en faire par l'intendant feroit trop de bruit et d'esclat. » Le 9 juin suivant, Pontchartrain, qui avait sans doute reçu d'autres ordres, revient sur le même objet et recommande de faire saisir l'ouvrage de Fénelon, même dans les maisons particulières : « En me les nommant, ajoutait le chancelier, je vous expédierai les ordres dont vous avez besoin pour les y envoyer prendre. Vous n'avez pas fait encore une grande découverte d'en avoir saisy douze exemplaires pendant qu'on les distribue par milliers. » Puis, le 18 juin : «Vous avez bien fait, écrivait le chancelier, d'empêcher le débit du premier livre de M. de Cambray, qùoyque imprimé avec privilège. A l'égard des mil exemplaires que vous avez saisy, j'attendray les nouveaux avis que vous espériez me donner à ce sujet. J'escris à l'intendant de Rouen de faire visiter la maison du libraire d'Évreux, et à M. d'Herbigny d'empescher à Lyon l'impression des dernières lettres de M. de Cambray. » Cependant, peu de jours après, le gouvernement se ravisa. 11 avait sans doute compris que ses agents étaient allés trop loin et que l'ouvrage saisi ne justifiait pas tant de rigueurs. La lettre que le chancelier adressa le 8 juillet à d'Argenson est, à ce sujet, très-explicite et marque bien le regret que l'on éprouvait d'avoir fait fausse route*

« J'ay rendu compte au roy de ce que vous m'avez escrit concernant la distribution des écrits de M. de Cambray, et Sa Majesté

m'ordonne de vous mander que, sans qu'il paroisse rien de sa part, vous cessiez toutes poursuites et toutes recherches à cet égard, n'estimant pas qu'on puisse empescher M. l'archevesque de Cambray d'escrire, pendant que les autres prélats le font. Cependant, s'il y a lieu de punir par voye de police les marchands qui faisoient venir en France une balle de livres, sous prétexte d'une balle de soye, il n'y faut pas manquer. »

Malheureusement, deux ans après, les mauvaises dispositions contre Fénelon avaient repris le dessus, et le chancelier de Pontchartrain informait d' Argenson qu'il ordonnait à l'intendant de Rouen de faire une nouvelle visite chez un libraire de cette ville, pour y saisir les exemplaires de Télémaque qu'il devait avoir encore. Enfin, au mois d'avril 1704, le gouvernement faisait saisir une lettre pastorale de l'archevêque de Cambrai, par le seul motif que eette lettre avait été vendue hors de son diocèse. Tristes rancune», quand on songe au noble caractère et à l'admirable talent du vertueux prélat qui en était l'objet ! C'était aussi, par malheur, le temps où l'illustre Vauban tombait en disgrâce pour son Projet de dixme royale, également proscrit et saisi. Vers la même époque, d' Argenson recevait l'ordre de saisir un grand nombre d'ouvrages et de libelles, dont la plupart étaient relatifs au jansénisme et aux affaires de religion. Parmi ces ouvrages, dont Pontchartrain et d' Argenson évitent autant que possible de reproduire les titres dans leur correspondance, figuraient un Dialogue sur les ^plaisirs entre MM. Patru et d'Ablancourt, les Annales de la cour de France, V Esprit des cours, les Cantiques du frère Jean, la Correction fraternelle, le Chapeau pointu de Mérinde. Ce dernier livre avait pourtant été imprimé en 1705, avec la permission de d' Argenson, ce qui lui valut une réprimande sévère de la part du chancelier. « Le roy, lui écrivit ce dernier, a esté étonné que vous ayez permis l'impression d'un tel livre. Sa Majesté veut que vous le fassiez supprimer,

LE GAftftl U§ 9G24W » À*3ENS0N. \ 85

à cause des ùmmmmmmmm qui y sont tolérées; que vous ej&mwm o$mmm\ vous aves donné ee«e permission, et qui a esté l'approbateur, dont je vous pria de nie mander le nom,., * Enfin, en 1710, la pavant et vénérable Baluze, ancien bibliothécaire de Colbert, avait publié, avec privilège et autorisation, une Histoire généaltgiqnt d§ la maison d'Auvergne, alors an défaveur h la eour. On s'aperçut, après l'imprQ&iion , que les services de la maison d'Auvergne étaient trop e*altée dans eette histoire; elle fut prohibée et fnippriigée par arrêt. Quant à l'auteur, brutalement destitué des plage* qu'il oeoupait, il fut en mitre exilé pour trois ans. C'était payer un peu eher l'erreur bienveillante du censeur qui avait examiné mm livre !

Parmi tes écrivains et pamphlétaires du temps qui firent un séjour plus ou moins long h la Bastille, il faut eiter le fameu? Gratien Sandres du Courtils, auteur d'une centaine <fô volumes, testaments politiques, romans et mémoires supposés, au nombre desquels figurent eeu* du famenx d'Artagnan,

«Dfi depuis longtemps à la Bastille /écrivait, le 48 janvier 4909, le ehanceiiw Pontehartraht à d'Argensoa, ua prisoaaier pommé Çeurtils, aaeusé 4e GGmpmùon de meaBserits, M'ayaet adressé, m damier lieu, le mémoire jpiat à ceUe lettre, jeo eserivis à M. (je La Reynie, par les mains de qiû U *vo*t passé, ppur sçavoir si Ton pourroit proposer au roy quelque chose <Je pouveau à regard de cet homme, et il m'a fait la réponse que je joins aussy à cette lettre. Sur quoy le roy m'ordonne de vous escrire de voir ee prisonnier, de l'entendre sur le genre de vie qu'il mènerojt si ea le mettoit en liberté; en quel lieu il proposeroit de faire son •établissement ; de quey if y subsisteroit, et enfin, quelle sûreté il pourroit donner de sa cenduitte 4 l'avenir, et de la. fidélité qu'il doit à sea prisée. Prenez donc te peine de le questionner sur tees çss tait*, et [de me »M»der quel sera le résultat de eette eerdérence... s

Ce résultat fut l'élargissement du prisonnier. Malheureusement, les promesses qu'il dut faire à cette occasion, et même signer de sa main, ne furent pas exactement tenues. D'un autre côté, le gouvernement, tout à la fois en guerre avec l'Europe entière et en butte aux justes rancunes des protestants toujours odieusement persécutés, était sans cesse harcelé par les pamphlets que ses ennemis du dehors et du dedans faisaient circuler contre lui. Le billet suivant, que le chancelier de Pontchartrain écrivit, le 7 juillet 1703, à d'Argenson, caractérise bien la situation; « Le P. de la Chaise doit vous aller voir et vous remettre des mesmdires qui vous indiqueront ceux qui se meslent de l'impression de tous ces mauvais escrits qui courent depuis quelque temps, et les lieux où elle se fait. Vous jugez bien de quelle importance il est de suivre, avec toute la vivacité possible, de telles indications. Ainsy, je crois qu'il est inutile de vous répéter d'y donner tous vos soins. Je vous prie de me faire sçavoir les découvertes que vous pouvez faire sur ce sujet. » Quoi qu'il en soit, en 1701, le chancelier fut averti que Sandras de Courtils, qui, lors de sa délivrance, s'était engagé à se retirer près de Montargis, était revenu à Paris, où il distribuait des pamphlets avec sa femme. La vigilance de d'Argenson une fois mise en éveil, de Courtils ne pouvait se soustraire longtemps aux poursuites dirigées contre lui. En effet, jeté une seconde fois à la Bastille, il n'en sortit qu'en 1711, après une nouvelle détention de dix ans.

Après la surveillance de la presse, celle des maisons où Ton jouait un jeu excessif occupait particulièrement la police. De nombreuses lettres du chancelier de Pontchartrain à d'Argenson attestent l'importance que l'on attachait à maintenir la passion du jeu dans de justes bornes. « Sa Majesté, écrivait le chancelier, veut que vous poursuiviez • avec rigueur ceux et celles qui donnent à jouer. » Au nombre des personnes qu'avait signalées d'Argenson, figuraient

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le duc de Châtillon, M110 de Beaufremont, Mm* La Jonchère. D'Ârgenson n'avait pas dit que l'on jouait aussi fort gros jeu chez sa femme même et ses belles-sœurs; mais le chancelier le sut et l'invita à faire exécuter les ordonnances, sans acception de personnes. Les jeux défendus le plus en vogue étaient le, hocca, la bassette et le pharaon t beaucoup plus redoutables que le lansquenet lui-même, si l'on doit s'en rapporter à l'extrait de lettre suivant à d'Argenson : « 11 faut observer si Mme de Fimarcon tiendra la parolle qu'elle a donnée de ne laisser jouer chez elle qu'au lansquenet. »

Cependant, quelle que fût la surveillance du lieutenant général de police, il ne pouvait prévenir toutes les contraventions, tous les écarts qu'il était du devoir de sa charge de punir, lorsqu'ils venaient à sa connaissance. Au îpois de février 1706, le chancelier lui adressa une lettre de réprimandes par laquelle il lui reprochait de négliger, depuis quelque temps, plusieurs affaires importantes, notamment les irrévérences dans lés églises, les désordres dans les spectacles, le luxe, les mendiants, les nouvelles qui circulaient soit parmi les étrangers, soit parmi les sujets du roi, les libelles, les placards et les chansons. Le chancelier ajoutait que le roi faisait attention à tout cela et qu'il voulait en entendre parler souvent. 11 demandait, en conséquence, à d'Argenson de rendre compte de tout ce qui pouvait mériter attention, « de même que des choses indifférentes qui pouvoient réjouir le roy. » Était-ce bien le roi qui était désireux de ces détails? La curiosité du chancelier n'était-elle pas jusqu'à un certain point personnelle? C'est ce qu'il est difficile de décider. Dans tous les cas, on le voit revenir, en vingt endroits de sa correspondance, sur deux demoiselles alors fort à la mode , Mlles de la Motte et de Villefranche, dont il reproche sans cesse à d'Argenson ,de np point assez parler. Puis, le 17 février 1706, il lui écrit :

4 S6 pohïiuit* mtfrotUfcuËl.

« Vont tae mattdez que las brillant! des demoltealUs d« la Uettè et 4e Viltefranche Sent bien baisses, et que, leurs charmes sont bien moins dangereux qu'ils n'étofent dans leurs premières années» Vostre lettre est conçue de manière à faire douter si c'est d'une seule ou des deux ensemble que vous entendez parler : je vous prié de me l'expliquer et de me mander quel aage ont ces deux filles» qui paroissent jeunes. Il y a M1,e de Cànîllac, dont la beauté fait aussi du bruit. Pour peu que vous Vouliez vous mettre sur les Vôyes, voue pourrez nous en dire aussy quelques nouvelles. »

De MUes de la Motte, de Villefranche et de Canillao, au respect exigé du public dans les églises, la transition est un peu brusque; mais les fonctions du lieutenant général de police étaient diverses et touchaient à bien des points différents, fcn ce qui concernait les églises, le chancelier recommandait à d'Argenson d'être également sévère envers tous, et il lui reprochait de n'avoir pas écrit que les ducs d'Elbeuf et de Montfort avaient entendu la messe du jour de Pâques avec une grande irrévérence* « Tenes donc la main, ajoutait Pontehartram* à ce quG vos inspecteurs soient plus fidèles dans leurs avis» sans distinction de personnes, si vous voulez qu'on adfoute foy à leurs rapports. » Une autre fois, il lui ordonnait de faire mettre à la Bastille un marchand dé Paris, nommé Bailly, qui avait été signalé comme ayant le projet d'aller établir une manufacture de chapeaux à Turin* En même temps» d'Argenson était obligé de veiller à ce que les particulière ne fissent pas dorer leurs carrosses et leurs galeries, fin 1703, deux financiers, les sieurs Crosat et Thévenin» contrevinrent sur ce point aux ordonnances, Louis XIV l'ayant su* le chancelier eut l'ordre d'écrire à d'Argenson pour l'inviter formellement à ne pas se relâcher à oet égard et à réprimer les excès du luxe chex les particu* tiers par toute sorte de moyens. D'Argenson crut. devoir représenter qu'il serait peut-être dangereux de poursuivre les traitants qui auraient fait dorer quelques salons de leurs

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maisons de ville ou de campagne, parce que cela pourrait porter atteinte à leur crédit; maïs le chancelier insista en faisant observer que cette considération ne lui paraissait pas bonne; qu'on pourrait d'ailleurs poursuivre les ouvriers doreurs eux-mêmes, et qu'en définitive, un traitant qui serait condamné à 300 livres d'amende et à faire effacer sa dorure, ne serait pas discrédité pour cela, c Au surplus, ajoutait le chancelier, si vous ne voulez pas aller contre eux jusques aux procédures, vous pouvez m'envoyer leurs noms et la qualité de leurs contraventions. Un avertissement, qui leur sera donné par M. de Chamillart, suffira pour les contenir et les faire rentrer dans leur devoir. »

Enfin, la lettre suivante, adressée par le chancelier au lieutenant général de police, le 31 mars 1701, résume en quelques lignes les vues du gouvernement de Louis X1Y relativement aux manières des acteurs sur la scène et à la moralité des pièces représentées devant le public. On ne saurait, à coup sûr, tenir sur cette question, digne d'une constante sollicitude, un langage plus sain et plus élevé :

a II est revenu au roy que les comédiens se dérangent beau coup, que les expressions et les postures indécentes commencent à reprendre vigueur dans leurs représentations, et, qu'en un mot, ils s'écartent de la pureté où le théâtre estoit parvenu. Sa Majesté m'ordonne de vous escrire de les faire venir et de leur expliquer, de sa part, que, s'ils ne se corrigent, sur la moindre plainte qui lui parviendra, Sa Majesté prendra contre eux des résolutions qui ne leur seront pas agréables. Sa Majesté veut aussi que vous les avertissiez qu'elle ne veut pas qu'ils représentent aucune pièce nouvelle qu'ils ne vous l'ayent auparavant communiquée, son intention estant qu'ils n'en puissent représenter aucune qui ne soit de la dernière pureté J. »

Quel fut le résultat de ces recommandations si sages, si 1 Correspondance administrative, «te, t. II, passim.

sensées? C'est ce qu'il n'est guère possible de savoir. Il est permis de croire que, fidèlement transmis par d'Argenson à ceux qui les avaient motivés, les avertissements du chancelier de Pontchartrain arrêtèrent, du moins pour un temps et jusqu'à la fin du règne, les abus que le gouvernement, dans le triple intérêt de la morale, du bon sens et de l'art lui-même, toujours étroitement unis, s était fait une loi de réprimer.

On a vu quels étaient les points sur lesquels la surveillance du lieutenant général de police avait particulièrement à s'exercer. Dans ces occasions, les qualités qui lui étaient principalement nécessaires étaient la vigilance, une grande habileté, et ce talent, que d'Argenson possédait à un haut degré, de distinguer, en penchant toujours vers la douceur, les contraventions qui avaient une importance réelle de celles qu'il pouvait, sans inconvénient, être censé ignorer. Mais, en dehors des circonstances ordinaires, il y en avait d'autres où il fallait déployer en même temps de la fermeté, du courage, et braver un danger réel. C'est ce qui eut lieu deux fois pendant les vingt et un ans que d'Argenson exerça les fonctions de lieutenant général de police, en 1699 et 1709, notamment dans cette dernière circonstance, et toujours à cause de la cherté du pain.

Déjà le règne de Louis XIV avait été marqué par deux' disettes mémorables, celles de 1660 à 1662, et de 1693. Bien que les mesures qui furent prises alors soient antérieures à l'administration de d'Argenson, un aperçu succinct des embarras que le gouvernement eut à surmonter à ces deux époques servira en quelque sorte d'introduction au récit de ce qui fut fait par d'Argenson lui-même. La disette de 1660 et des deux années suivantes avait été affreuse, principale-

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ment dans quelques provinces. En Poitou, en Touraine, dans l'Anjou, de malheureux paysans lavaient été réduits à manger l'herbe des champs; d'autres, plus misérables en-* core, s'étaient traînés dans les cimetières et y avaient déterré des morts1. Dès qu'il se douta de l'état de la récolte, le gouvernement avisa aux moyens d'approvisionner Paris. Au mois de juin 1660, le setier de blé (1 hect. 56 c.) y va- ' Lait 13 livres 10 sous, ce qui était d'ailleurs un prix extrêmement bas; quelques mois après il était monté à 34 livres. Suivant l'usage ordinaire, on s'en prit aux marchands, aux accapareurs. Des ordonnances successives empêchèrent les particuliers de faire des achats trop considérables et instituèrent *des commissions chargées de parcourir les campagnes, avec mission de faire apporter à Paris les blés que . des fermiers ou des propriétaires auraient' conservés. En dépit de cet arbitraire, peut-être même par suite de la violence dont on avait usé envers les détenteurs de blé et les marchands, toute l'année 1661 se passa dans les mêmes inquiétudes. Au commencement de 1662, le blé valait à Paris 50 livres le setier, et le pain s'y payait 8 sous la livre.

Heureusement, le gouvernement avait pu prendre enfin des mesures efficaces. « Le roy, dont ta bonté et la sage prévoyance veillent continuellement aux besoins de son peuple, a dit un contemporain qui a traité cette question dans les plus grands détails, avait fait acheter une quantité considérable de blé à Dantzick et ailleurs, dans l'extrémité de l'Europe. Sa Majesté y envoya jusqu'à deux millions de livres. La flotte qui était chargée de ces grains arriva dans nos ports au mois d'avril 1662, et Paris, où le besoin était

1 J'ai donné, dans mon Histoire de Colbertfo. 111 et suiv.), d'après des documents contemporains, des détails circonstanciés sur les conséquences de la disette do 1660 à 62, dans les provinces.

.■^ ifc.lS». *»«<jimM—*»»

4M mntAm ttftroftiutiia*

pluftpw&aftt qu'ailleurs, s'w trouva aussitôt st&ttmt'.» En èflfet, à peidfe le blé futàl Arrivé, qu'on prit dès mesura

pour en àétitéf là distribution. Les marchands te vendaient ' alôréâO titrés ; il fut décidé, dans une assemblée qui fut Ytm chez le chancelier Séguier> et à laquelle Goibert assista, qu'où fixerait d'abord le prix du blé à 26 livres. Par suite dfcfe délibération» de cette assemblée, l'avis suivant fui lu et afttobé te 12 avril dam tous les carrefour* de Parte,

« De PAfe LE ROY,

« Et M. le prévost de Paris, ou M. son lieutenant civil,

« On fait À sçavoir que Sa Majesté, pour le soulagement de «on peuple, a fait arriver en sa bonne ville de paris quantité de bled; la distribution duquel se fera aux bourgeois de Paris samedy prochain et autres jours suivants, depuis les huit heures du matin jusques à onze heures, et depuis les deux heures jusques à six heures de relevée, aux galeries du Louvre, à raison de vingt-six fivreâ te Septier ; et que ceux qui en voudront avoir s'adresseront au o&hmi&âir* ancien de chacun quartier, pour avoir un certificat de sa demeure et de la quantité qui iuy en géra délivré* jusqu'à un stftwr seulement et au*dessoui d'icehty..* »

Sous le coup de cette concurrence, le blé diminua aussitôt de îôlivres. Le gouvernement ayant de nouveau réduit le tarif du bïè quMÏ faisait vendre, les marchands furent obligés d'abaisser encore une fois le prix des grains qui leur restaient. Maïs ces mesures amenèrent des désordres inévitables. D*aî>ord, le commerce des blés s'arrêta absolument; en second lieu, les provisions que le gouvernement avait fait venir svépuisaient avec rapidité, et tout donnait lieu de craindre une nouvelle hausse des grains. Dans cette extrémité, le gouvernement convoqua au palais une assemblée cômfx)sée du parlement, de la cour des aides et des principaux magistrats de Pari*. Parmi le* personnes qui furent entendues,

1 Traité et 4m police^ par de Ignare, t, il, p. 3*4.

LE GARDE MES SCKMJX 1> ABGENSON. 19!

te sieur Daubray, lieutenant civil, se fit remarquer par la sagesse de ses vues et de son expérience. Il fut d'avis que Je meilleur moyen de remédier à la disette était de laisser aux marchands la liberté de taire venir les blés sans en fixer le prix, ce qui aurait, suivant lui, deux avantages. D'une part, les particuliers qui avaient encore du blé préféreraient, maigre les frais, l'envoyer à Paris plutôt que dans touteautre ville où les prix étaient fixés; d'autre part, on verrait se renouveler ce qui arrivait fort souvent lorsque les denrées étaient devenues très-rares sur un point : les marchands en faisaient ?enir de si grandes quantités, qu'ils étaient obligés de les donna* à vil prix. Heureusement, ces excellents conseils du lieutenant civil furent approuvés. Un autre membre de l'assemblée ayant fait remarquer que la vente du blé par selier ne profitait nullement à ceux qui ne pouvaient en acheter une pareille quantité, on décida , en outre, qu'il y tarait une vente de pain au détail, dans le palais même des Tuileries. Quelques jours après, l'avis suivant était affiché dans les mes de Paris :

a De par LE ROY,

« M. le prévost de Paris, ou M. le lieutenant civil,

« On fait à sçavoir à tousqu'il appartiendra, que demain, dixième jour de may, sur les huit heures du matin, commencera aux Thuilleries la distribution de pain que Sa Majesté y a fait faire pour le soulagement de sa bonne ville de Paris. Se donnera la livre dudit pain à deux sols six deniers (environ sept sous cTaujourffhui). Et se continuera ladite distribution tous les jours , avec défenses à toutes personnes de prendre plus de pain que pour sa provision, «* de le vendre et regretter, à peine de punit*» corporelle. Fait a i mai 46£g. »

Crtoe à cette mesure enentielknient juste et bienfaisante, les alarmas de la population parisienne se calmèrent. D'un autre côté, le sage système de liberté conseillé par te lieu-

tenant civil ne tarda pas à porter ses fruits. A partir de cette époque, les prix allèrent toujours en diminuant. Cependant la récolte de l'année 1663 ayant été médiocre, les prix ne revinrent à leur taux ordinaire que Tannée suivante, où le plus beau blé se vendit de nouveau à Paris, comme avant la disette, de 14 à 15 livres le setier.

Vingt et un ans après, en 1684, l'humidité de l'hiver et plusieurs inondations suivies de fortes gelées causèrent une stérilité presque générale. Heureusement, les récoltes des années antérieures avaient été abondantes. Quoi qu'il en soit, le blé s'éleva à 30 livres le setier; mais cette hausse avait été prévue. Des grains achetés à temps sur les côtes de Barbarie et dans d'autres lieux arrivèrent à Paris en temps utile, et furent vendus par les soins du gourveçnement, mais à l'insu du public, toujours un peu au-dessous du cours des marchés. Il n'en fallut pas davantage pour calmer la panique qui s'était manifestée. Deux à trois cents muids (18 hect. 72 c.) de blé provenant des achats faits par le roi avaient été déposés dans les greniers du collège Mazarin : devenus inutiles, ils furent vendus au peuple à bas prix.

La disette de 1693 présenta un caractère de gravité bien autrement inquiétant. Dès le mois de septembre de l'année précédente, le gouvernement avait interdit l'exportation des grains de toute qualité. Vers la fin de la même année, des émeutes, dont la cherté du pain était le prétexte, eurent lieu au marché de la place Maubert. Deux soldats aux gardes, convaincus d'avoir pillé des boulangers, furent pendus; d'autres soldats furent condamnés aux galères, mis au carcan, fustigés, bannis. Le 23 mai suivant, le parlement confirma un arrêt du lieutenant-général de police La Reynie, qui avait condamné à mort un individu pour avoir pillé le pain et les meubles d'un boulanger de la rue de Lourcine. D'autres arrêts du parlement défendirent les amas de grains, ordonnèrent la visite des magasins, et enjoignirent aux pro-

priétaires de présenter leurs blés sur les marchés publics. En même temps, on décréta l'ouverture d'ateliers publics destinés à procurer du travail aux ouvriers.

Comme en 1661, le gouvernement fit vendre du pain pour les ouvriers et en fixa le prix à deux sous la livre (environ six sous actuels), « Le roy, dit le commissaire de Lamare, fit acheter des bleds, bâtir des fours dans son château de Louvre, et le pain qu'on y ^cuisait fut distribué tous les jours au peuple à un prix au-dessous de la moitié de ce qu'il coûtait et de ce qu'il se vendait ailleurs, Sa Majesté voulant bien supporter seule charitablement la perte du surplus. H s'en distribuait chaque jour 100,000 livres pesant. L'on marqua en même temps cinq endroits dans Paris en différents quartiers pour faciliter la distribution, qu'un trop grand concours dans un même lieu aurait pu troubler ; et, en chaque endroit, elle se faisait en la présence de deux commissaires au Châtelet, et, avec eux, un certain nombre d'officiers pour y maintenir un plus grand ordre et veiller à la sûreté publique. »

Mais on s'aperçut bientôt que le mode de distribution de ce qu'on appelait le pain du roy entraînait de grands abus. Ainsi, des gens riches en envoyaient prendre par leurs gens. D'autres, des marchands, en achetaient à deux sous la livre et le revendaient le double. Enfin, les officiers de police rie pou-* vaient reconnaître, au milieu des vingt à trente mille personnes qui se présentaient tous les jours, à chaque bureau de distribution, celles qui auraient dû en être exclues. Pour remédier à ces désordres, on rendit, le 29 octobre 1693, un arrêt portant que la distribution du pain du roy se ferait dorénavant à Paris, dans les paroisses, par les curés et autres personnes charitables. Quinze jours après, le 14 novembre suivant, un arrêt du Conseil ordonna qu'il serait dorénavant distribué, toutes les semaines , aux pauvres de Paris et de ses faubourgs, 120,000 livres d'argent au lieu

194 MtfftAITS HISTORIQUES.

de pain. L'arrêt était motivé sur ce que les 1 00,000 livrea (te pain que le roi faisait distribuer par jour étaient en partie absorbées « par des personnes des plus accommodées, qui en avoient, dans le commencement, enlevé une si grande quantité, pour le revendre et en faire trafic, qu'elles avoient empêché les véritables pauvres et nécessiteux d'en avoir. * D'un autre côté, les curés qui avaient, depuis peu, été chargés de Taire un rôle des pauvres de leurs paroisses, avaient représenté que si le roi voulait bien convertir entièrement en argent la perte qu'il faisait sur le pain, et foire distribuer cet argent aux plus nécessiteux, oela serait bien préférable pour les pauvres malades, les pauvres honteux et les pauvres artisans , attendu qu'ils avaient besoin pour leur subsistance non-seulement de pain, mais encore de potage, de viande et d'autres objets. ,

Les distributions de pain et d'argent que le gouvernement faisait chaque jour à Paris y attiraient , on lé croira sans peine, un nombre considérable de pauvres des villes voisines et des provinces environnantes. Des arrêts du mois de décembre 1693 et du mots de mai 1094 intimèrent aux mendiants valides de la campagne l'ordre de quitter Paria, et de se retirer dans leur pays, avec défense de s'attrouper, sous peine de la vie. En même temps, le lieutenant général de polio© fut investi du droit de juger en dernier ressort et sans appel les mendiants qui auraient été pris en délit de récidive. Ces mesures rigoureuses avaient, il est vrai, été précédées, d'un arrêt du parlement qui obligeait les communes à dresser des rôles de contributions pour subvenir à la nourriture des pauvres. Toutes les personnes comprises dans ces rôles étaient tenues d'acquitter le montant de ïeat cote par quinzaine, sous peine de payer une double taxe. "Ceux qui avaient établi les rôles devaient, en outre, anx termes de l'arrêt, s'assembler tous les dimanches pour adjuger la fourniture du pain et pourvoir atout ce qui regar-

LE GARD* Ditt SGEUK » AMENSON. 4fS

dut la tuteiitancs des pauvres* finfin la crise m calait, lai grain* reparurent en abondance sur les marchés vers la* ttitiau de l'année 1694, et dans l'espace de quelques mois rtutemeot, {grâce au* résultais inattendus de la récolte, le tomba de 54 à 16 livtes le selier»

Les disettes de 1684 et de 1603 avaient eu lieu pendant l'administration du lieutenant général de police* de La Reyaie* D'Argenson eut, à son tour» à traverser des épreuves de ce genre, les plus tristçs auxquelles un gouvernement puisse être soumis, parce que, quelles que soient sa sollicitude et sa bienfaisance, il lut reste toujours le regret de ne pou* voir découvrir tous les besoins, soulager toutes les misères. Quatre ans Vêtaient i peine écoulés depuis la dernière disette, quand, au mois de juillet 1698, à la suite de pluies persistantes et générales, on apprit que les blés avaient été en partie gâtés* Le souvenir des malheurs de 1694 était encore présent à tous les esprits» Les prix s' étant aussitôt élevés, k gouvernement rendit une série d'arrêts semblables à ceux dont il a été parlé ci-dessus* On défendit les approvisionne» mente, et des commissaires furent envoyés dans les provinces avec mission expresse de faire porter aux marchés tous les Mes qu'ils trouveraient dans les fermes. Le 2 janvier 1699*, le lieutenant général de police prononça la confiscation 4e 10 muids de blé vieux qui avaient été trouvés en là possession d'un particulier* Un grand nombre d'arrêts du môme gente suivirent. Cependant, k disette de 1698 n'avait pas été aussi grande qu'on l'avait supposé d'abord. L'approvi* stonnemefttde la capitale éprouva seul quelques difficultés, et, dès le mois d'août 1699, toutes craintes avaient cessé. Quoi qu'il fcn aoit, une certaine inquiétude s'était répandue

dans la population parisienne. L'extrait suivant du Journal tte Dangeau, à la date du 8 avril 1699, en fournit la preuve « On a affidié dans Paris des placards très-insolents et injurieux surtout à M. d'Argenson. Il y a beaucoup de choses ridicules dedans. Ce ne peut être qu'un sot qui a fait cela. Ainsi, on n'y fait point d'attention. C'est M. d'Argenson lui-même qui les a apportés à M. de Pontchartrain ! . »

Dix ans après, les alarmes recommencèrent plus vives , et, par malheur, plus fondées que jamais. Dans l'intervalle, un fait digne de remarque s'était produit. A la suite de plusieurs récoltes très-abondantes, les prix avaient baissé à un point tel, qu'ils n'offraient plus une rémunération suffisante aux propriétaires ou aux fermiers. Parmi ceux-ci, un assez grand nombre abandonnèrent la cultuce du froment. Quelques années après, c'est-à-dire au moment où les provisions commençaient à s'épuiser, les semailles furent retardées par les pluies de l'automne. Le 6 janvier 1709, le vent du nord amena un froid tellement vif, que, de mémoire d'homme, on ne se souvenait pas d'en avoir éprouvé de semblable, et qu'on dut remonter, pour en trouver un pareil, jusqu'à l'année 1608, que l'on nommait alors l'année du grand hiver. « Le 10 janvier, dit un contemporain, la terre fut couverte de neige , ce qui aurait pu conserver les grains. Un faux dégel, qui arriva le 22, fit fondre les neiges dont la terre fut imbibée. La gelée recommença le 25 , plus forte qu'auparavant; elle dura quinze- jours et pénétra jusqu'à deux pieds dans la terre. Cela fît périr tous les blés qui étaient encore en lait; il n'y eut que quelques vallées couvertes par les montagnes du côté du nord, qui furent préservées de Get accident. Les terres qui avaient été ensemencées ne parurent couvertes que de fleurs champêtres, sans

1 Journal, etc. -*- Œuvres de Lemontey, à la date indiquée.

aucun brin de blé, comme si elles n'avaient pas été ensemencées ' . »

En résumé, la récolte était à peu près entièrement perdue.

Les détails qui suivent , extraits d'un placard imprimé à Paris, par les soins d'un Comité de charité, sous le titre de Nouvel advis important sur les misère* du temps 2, donneront une juste idée de la grandeur du mal et de l'impossibilité où l'on se trouva d'y remédier.

a Détail de la famine et des misères publiques de l'Orléanais et

du Blésois.

a Le P. recteur du collège des jésuites d'Orléans, qui a la charité d'aller à deux ou trois lieues aux villages d'alentour pour instruire les pauvres, écrit depuis peu qu'en cette ville-là, quantité de dames, par un rare exemple, sans se Febuter ni de la longueur des chemins, ni du mauvais temps, ni de la puanteur despauvres, vont elles-mêmes à six et huit lieues faire de leurs propres mains les potages, et en distribuent d'ordinaire un fort grand nombre ; mais que si la maiii de Dieu n'y est employée, et s'il ne vient de plus grands secours, il faut que le tiers de ces .peuples-là périsse, et qu'il est impossible de les voir sans pleurer de compassion.

« De Romorantin, du 48 avril, on mande qu'outre mille pauvres qui y sont déjà morts de misère, il s'y en trouve encore près de deux mille autres qui languissent et qui sont aux abois, la plupart n'ayant rien que leurs métiers, dont ils né travaillent plus, personne ne les occupant; que M. de Fortia, intendant de la province, y étant allé lui-même pour voir ce qu'il en était, sait par sa propre expérience à quelle extrémité est réduite cette pauvre ville, où la plupart sont comme désespérés, et dont il y en a même qui se déchirent, qui se donnent des coups de couteau et qui se tuent, et dont on a fait le procès de crainte des suites.

« Un vertueux ecclésiastique, qui a voulu être témoin oculaire

1 Traité de la police, etc., t. II, Supplément* p. 1. * Magasin pittoresque, n° de juin 1 854.

de ce qu'on disait, écrit de Blois, du 5 mai, qu'il a trouvé, passant par Étampes et par Angerville, quatre cents pauvres; que la forêt d'Orléans en est pleine; qu'à Orléans même il se trouva accablé de plus de deux mille ; que les portes de son hôtellerie furent enfoncées, les murailles escaladées, quelques-uns blessés, pour avoir quelque morceau de pain qu'il faisait distribuer; qu'à La Chalerie il fut investi de plus de deux cents, et à Meun de plus de cinq cents, lesquels étaient tous languissants, comme A l'agonie, et à Beaugency de même; qu'à Blois, il en trouva un dans la rue qui tirait la langue d'un demi-pied de long et qui expirait de faim; qu'à Onzain, il prêcha à quatre ou cinq cents squelettes, des gens qui, ne mangeant plus que des chardons crus, des limaces, des charognes et d'autres ordures, sont plus semblables à des morts qu'à des vivants; que la misère passe tout ce que l'on en écrit, et que sans un prompt remède il faut qu'il meure dans cette province seule plus de vingt mille pauvres. »

« Du pays Chartrain et du Vendômùis.

« San6 parler d'Illiers et des environs de Chartres, où il est déjà mort plus de trois cents personnes de faim, du Vendômois, on écrit de Montoire, du mois d'avril, qu'outre les extrémités qu'on souffre là comme ailleurs, le désespoir a rendu le brigandage si commun, que personne ne s'en croit à couvert; que, depuis peu, huit hommes ont massacré une femme pour avoir un pain qu'elle portait» et qu'un homme, pour défendre le sien, en a tué un autre qui venait le lui prendre; et que, sur les grands chemins, il y * des gens masqués qui volent ; qu'il est commun, dans tout ce pays-là, de foire du pain de fougère toute seule, concassée, on avec la septième partie de son, et du potage avec le gui des arbres et des orties.

« Un ecclésiastique d'une paroisse de Paris écrit en ces termes, du 40 mai :

« J'ai parcouru, depuis trois semaines, laBeauœ, le Bléeois, la t Touraine, le Chartrain et le Vendômois. Dans la plupart des « villes et villages, on y meurt à tas; on les enterre trois à trois, « quatre à quatre, et on les trouve morts ou mourants dans les « jardins et sur les chemins, En entrant aujourd'hui è Vendôme,

LE GARDE AIS IOUGX DAMËNSON. 4*fr

« j'ai été assiégé par cinq ou six cents pauvres, qui ont les visages « cousus et livides, les viandes horribles dont ils se nourrissent a produisant sur leurs visages un limon qui les défigure étrangec nient. Dans les faubourgs de cette ville, on voit des gens couchés « par terre, qui expirent ainsi sur le pavé, n'ayant pas même de a la paille pour mettre sous leurs têtes, ni un morceau de pain. »

a Du Gdtinais.

« On écrit de Montargis, du 16 avril, par attestation des premiers magistrats et des ecclésiastiques, que le nombre ordinaire des pauvres, tant de ceux qui y accourent du voisinage que de la ville, est de plus de deux mille depuis plusieurs mois ; qu'on ne peut fournir aux sépultures des morts ; que plus de soixante villages alentour sont réduits à la même extrémité ; et que, sans les charités du dehors, il faut que tout meure.

a Et de Bleneau, dès le mois de mars, on mandait que les habitants étaient si languissants qu'on n'en pouvait raisonnablement attendre que la mort ; que sept malades étaient morts de faim dans une même maison en huit jours ; que les femmes voyaient mourir leurs enfants à la mamelle, sans avoir ni pain, ni lait à leur donner.

« Et du 47 mai, que, dans la paroisse deBouzy, proche Lorris, une femme, désespérée de la faim, tua deux de ses petits enfanta et ensuite s'étrangla elle-même. »

« Du Berry*

« Outre ce que le» relations précédente» en ont dit, et outre toutes les misères qu'ils souffrent lé comme ailleurs, H suffit d'ajouter, du 7 avril, qu'à Barlfeu, de deux mille communiants, il n'y t jour qu'il n'en meure cinq ou «ix de seule nécessité; qu'en plusieurs endroits > lorsque les chiens trouvent quelque chose de Mngeable* les pauvres se jettent dessus pour le leur arracher; que «eux qui aehèient du blé soot obligés de s'armer de peur d'être volés, et que ceux qui ont quelque chose à vivre sont contraints de ee §WNter ootntteen t#m$t fle guerre*»

« Du pays du Maine et du Perche.

« On écrit du Mans que les aumônes qui se font à la Couture et Saint- Vincent attirent si grand nombre de pauvres, qu'il y en a plus de dix-huit mille qui vont mourants de faim. Les uns sont dans leurs^ maisons, sans secours, et y meurent; la plupart se glissent dans les cours et dans les écuries, dont on ne peut avoir le cœur de les faire sortir. On en trouve arrêtés en chemin, à raison de leur grande faiblesse, d'autres dans les rues et aux halles, mais en si grand nombre qu'on ne peut fournir à les assister ; et ceux de dehors ne laissent pas de continuer d'y venir, quoiqu'ils voient périr leurs semblables, leur étant encore plus impossible de subsister en leurs villages. Plusieurs étant arrivés, ne durent que du soir au lendemain ; et néanmoins, plus il en meurt, plus on en voit; et bien qu'à voir ce prodigieux nombre, il semblerait que la campagne en devrait être déserte, cependant toutes les paroisses circonvoisines en sont pleines, et de passants qui crient par les chemins : « Miséricorde, mon Dieu ! miséricorde ! Faut-il que nous « mourions de faim! » Us se mettent à genoux, les larmes aux yeux, les mains jointes.

« Le Perche est en pareille misère, car dans la seule ville de Mortagne et dans la banlieue, on y compte plus de quinze mille pauvres, dont grand nombre meurt tous les jours, et le curé de Saint-Victor, entre autres, va ramasser leurs corps le long des haies. »

« Delà Tour aine.

« Un ecclésiastique, destiné au secours des pauvres de cette province, et d'autres personnes très-dignes de foi assurent qu'à Amboise les misères y sont à tel excès, qu'on y a vu plusieurs hommes et femmes se jeter sur un cheval écorché, en tirer chacun leur morceau et n'y laisser rien de reste; qu'il s'y est trouvé une fille orpheline morte de faim après s'être mangé une main, et un enfant ses doigts; et que c'est quasi l'état général de quarante-six paroisses qui l'environnent.

« Qu'à Loches et à Beaulieu, les pauvres y sont au nombre de

LE GARDE DES SCEAUX d'aRGENSON. 201

seize cents; qu'ils y meurent en si grande quantité qu'on les met six à six dans une fosse, et qu'on n'a jamais vu désolation pareille.

« Qu'à Ligueil, de quatre cents feux, on comptait déjà, dés le 47 avril, deux cents pauvres dans la dernière misère.

« Qu'à Boulay, de cinq cents communiants il y en a quatre cents à la mendicité, malades pour la plupart, et qui jettent des cris Si effroyables qu'il est impossible de voir cette désolation sans douleur extrême, et qu'on ne saurait représenter par de plus vives images l'état qui précédera le jugement dernier. Ce sont les paroles de gens de bien qui le voient, qui en gémissent et qui l'écrivent.

« Qu'à Marmoutiers, dès le mois d'avril, il s'y trouva sept A huit mille pauvres de Tours et de la campagne, dont quarantecinq moururent étouffés à la distribution, ainsi qu'il parait par le rapport des pères bénédictins, et que, dans deux seules paroisses voisines, plus de deux cents y sont morts de faim.

« Qu'à la paroisse de Saint-Christophe, de quinze cents personnes, il y en a près de la moitié mortes ou misérables.

» Qu'à Sepmes, à Lignières, à La Croix, à Dierré, à Saint-Épain, à Francueil, à Luzillé, à Buzançais, et en tous les villages de ce pays-là, que l'on a visités en grand nombre, on compte les pauvres et les morts à centaines et à milliers ; qu'il y a des lieux où, de quatre cents feux, il ne reste que trois personnes; que depuis peu, du 40 mai, un enfant, pressé de la faim, arracha et coupa avec les dents un doigt à sou frère, qu'il avala, n'ayant pu lui arracher une limace qu'il avait avalée ; qu'il s'en trouve de si faibles que les chiens les ont en partie mangés; qu'à Beaumont-la-Rence, le mari et la femme étant couchés sur de la paille et réduits à l'extrémité, la femme ne put empêcher les chiens de manger le visage ' à son mari, qui venait d'expirer à son côté, tant elle était débile.

« Enfin, quoi que disent les lettres et relations, elles ne sauraient exprimer l'excès d'une désolation telle ; que grande partie des curés se contentent de soupirer et de pleurer, sans écrire ; qu'il est difficile d'apprendre des misérables mêmes leurs misères dans l'état où ils sont; et que ce qui est encore plus à craindre est l'avenir, étant impossible que le peu de blé semé, quand il sera près de mûrir, puisse échapper des mains des pauvres, ou qu'il se trouve assez de gens pour le moissonner.

902 FOUTRAIT» W»T<miQUS&.

« Tout oe que dessus il trè*v*ritable, étant écrit par témoins oculaires, gens de bien et de capacité, et trie-digues de foi, qui on ont donné des témoignages authentiques et dont on garde les originaux. »

Tels étaient les faits. Un habitant de Chartres, contemporain de ces tristes événements, en a, de son côté, .constaté la cause dans un journal écrit à l'époque même où il* se passaient, ot resté jusqu'à présent inédit.

t Le 5 janvier 4769, à cinq heures du soir, il tomba de l'eau ; le lendemain, jour des Rois, au matin, il y avait un pied de neige 5 enfin, un froid al furieux et rude que l'on n'en a jamais senti un pareil, qui a continué jusqu'au vingt-cinquième jour de la Conversion de saint Paul, en sorte que la mer, le Tibre, le Danube, le Rhin, et toutes les rivières et fleuves à flux et reflux ont été glacés plqs de douze à quinze pieds de haut, et en les endroits les moins creux tout le poisson était gelé. Les hommes gelaient sur les chemins, en sorte que, depuis Paris jusqu'à Orléans, on dit que plus de trente hommes sont morts de froid. Des vaches, boucs, chèvres, moutons et agneaux d'un an, ont été trouvés morts et gelés en leurs étables; les volailles et pigeons morts, les pieds gelée; les perdrix et oiseaux trouvés morts; que les corbeaux tuaient et mangeaient jusqu'à des lièvres; les lapins morts dans les terriers par la quantité de neiges que le vent a emportées et amoncelées par endroits ; en sorte que tous les blés en étaient découverts et ont été entièrement gelés. Les pêchers, abricotiers et pruniers, pour la plupart, sont morts de gelée, comme les ceri- ' tiers, romarins, rosiers, houx, genièvres, absinthes, et généralement tous les aromates, oseilles, etc. Les vignes sont tellement gelées qu'on sera obligé de les couper au pied. Depuis le 25 janvier, la gelée a recommencé, à deux ou trois reprises pendant le mois de février, et encore ie 40 mars, qui a duré jusqu'au 15 dudit mois avec de la neige, tellement que l'hiver de \ 606 et celui de 4 684 n'étaient rien en comparaison de celui de 4709. On a dit qu'un cavalier, qui venait de Paris par le pont de Sèvres pour aller à Versailles, fut arrêté au bureau dudit pont et trouvé mort sur son cheval, enveloppé de son manteau rouge; et, de quoi l'on n'a

LE GARBB DR» SCEAUX DARGENSON. 205

jamais entendu parler, plus de trente bétes asines ont été trouvées morte» en leur» stables; aussi, depuis le * •' février jusqu'au 44 avril, le blé a doublé de pris, tellement qu'il veut aujourd'hui vingt-trois livre» le setier, et le pain vingt-deux sou» le» neuf livres... Le blé augmente toujours, et aujourd'hui 45 juin, il passe trente-cinq livres le setier, et le pain trente-cinq sous ', parce que les blés ont manqué universellement par toute la France, excepté en Normandie, au Perche et sur le» côtes de Bretagne, où Ton espère avoir de quoi foire la semence, encore ne sera-ce que par endroits; en sorte que du blé de 4709 il n'en sera point du tout mangé*. »

J'ai là, sous le» yeux, une minime partie des arrêts, dé* clarations du roi . lettres patente» , règlement» , qui furent rendu» à l'occasion de la disette de 1 709, pour ce qui concerne l'approvisionnement de Paris seulement. Ces documents remplissent cinquante-trois page» in-folio, et donnent une idée de* embarras du gouvernement, de» misères dont il était entouré et de» difficultés qu'il éprouvait pour le» soulager. Le Conseil du roi, le parlement, le lieutenant général de police, toutes le* juridictions mettaient la main h l'œuvre «ans pouvoir satisfaire aux plaintes le» plu» légitime». Ainsi qu'on l'avait fait dans les disette» précédente», on empêcha le commerce des blé» en voulant punir le» accapareurs ; on institua une Chambre de justice ayant pour mission unique de juger les contraventions aux: lois et règlement» sur le» subsistances; on dispensa les fermiers qui étaient tenus par leurs baux de payer leurs propriétaire» en grain», de cette obligation dont l'exécution aurait empêché la vente immédiate des grains ; enfin, on établit, du moin» en ce qui ton-

1 Le pain valait en temps ordinaire sept ou huit sous les neuflivres.

■ Extrait du Journal de Jean Bouvart, bourgeois de Chartres, manuscrit de famille conservé par un descendant de Bouvart. (Note du Magasin pittoresque.)

chait les provinces, une taxe extraordinaire pour la subsistance des pauvres. « Malgré cela, dit le consciencieux de Lamare, la pauvreté était si grande dans la campagne, que, lorsque les grains furent parvenus à maturité , les pauvres qui souffraient la faim, impatients du délai de la moisson, couraient les champs et coupaient les épis de blé pour s'en nourrir, ce qui obligea les principaux habitants d'establir des Messiers en plus grand nombre qu'à l'ordinaire pour la conservation des grains par des visites continuelles '. » A Troyes, où il avait été appelé par le lieutenant général de la province, le commissaire de Lamare trouva les esprits trèsagités. La veille de son arrivée, l'hôtel des monnaies, les bureaux de recette des droits du roi et les maisons des magistrats avaient été sérieusement menacés. En apprenant que le tumulte était sur le point de recommencer, de Lamare, en digne représentant du lieutenant général d'Argenson qui l'avait proposé au choix du roi, se rendit au milieu de la foule, accompagné seulement de ses officiers et de deux gardes. « Aussitôt que je parus, dit-il, ce pauvre peuple se jeta à genoux en me criant : Monseigneur, nous mourons de faim; c'est la misère qui nous fait assembler. » S'adressant aux principaux d'entre eux, de Lamare leur dit à quoi ils s'exposaient, leur parla de ce que le roi avait fait pour eux, dé ce qu'il allait faire encore, et les laissa calmes et résignés, pour s'occuper des piesures que les circonstances commandaient.

Quoi qu'il en soit, malgré les précautions et les efforts du gouvernement pour atténuer les effets de la disette et la cherté de toutes choses qui, comme à l'ordinaire, s'en était suivie, des séditions avaient également eu lieu dans d'autres parties du royaume et principalement dans la capitale.

« Nous nous sentons, à Paris, de la famine aussi bien que

1 Traité de la police, etc., loc. cit., p. 35.

LE GARDE DES SCEAUX d'aRGENSON. 205

chez vous, écrivait Boileau à l'un de ses amis, le 15 mai 1709; il n'y a point de jour de marché où la cherté du pain n'y excite quelque sédition ; mais on peut dire qu'il n'y a pas moins de philosophie que' chez vous, puisqu'il n'y a point de semaine où l'on ne joue trois fois l'opéra , avec une fort grande abondance de monde, et que jamais il n'y eut tant de plaisirs, de promenades et de divertissements ' . »

Vainement la garnison de Paris avait été doublée pour la sûreté des marchés, cela n'avait pas, dit le duc de Saint- Simon, « empêché force désordres, en plusieurs desquels Argenson courut risque de la vie. » L'anecdote suivante, racontée à ce sujet par Fontenelle, précise un fait qu'on ne saurait trop admirer. « Un jour, dit Fontenelle, M. d'Àrgepson était assiégé dans une maison où une troupe nombreuse voulait mettre le feu; il en fit ouvrir la porte, se présenta, parla et apaisa tout. » Plusieurs fois, à la même époque, le dauphin, allant à l'Opéra ou retournant à Versailles, avait été entouré par des groupes de femmes qui lui demandaient du pain, et auxquelles il avait dû faire jeter de l'argent, accompagné de force promesses que personne au monde ne pouvait réaliser. Louis XIV lui-même, de ses fenêtres de Versailles, avait pu entendre des murmures de mécontement d'autant plus pénibles que toutes les largesses du gouvernement étaient impuissantes à fermer les plaies que faisait la disette. On ouvrit de nouveau des ateliers publics. Il y avait alors, entre les portes Saint-Denis et Saint- Martin, une grosse butte de terre; on la fit raser, en distribuant, pour tout salaire, aux ouvriers, du pain de médiocre qualité. Le 20 août 1709, le pain même ayant manqué, une femme, qui avait crié fort haut, fut appréhendée par les archers* Ce fut le signal d'une émeute formidable qui s'étendit

1 Œuvres de Boilëau, lettre à Brouette.

906 tORTRAIT* ttttTôtUÛUJU.

peu h peu du quartier Sain UMartin au faubourg SainkÀntûino, 3(1 Dangeau rapporte queMmede M aintenen fut insultée. Le maréchal de poufftera et le due de Grammont étaient, par hasard, venu» dans "le quartier. Ils circulent dans les groupes , firent entendre raison aux plus exaltés en leur parlant avec douceur et fermeté tout à la fois, Rengageant d'ailleurs à porter, le jour même, les doléances du peuple au roi, pour qu'il cherchât le moyen de faire distribuer du pain, mais remontrant an même temps que ce n'était pas dan* do* attroupements et avee des paroles séditieuses Qu'il fallait m demander, Des cris 4e Vive /a maréchal de Bouffim l partirent des groupes qui, à dater dé ce moment, m dispensèrent peu à peu. * Cependant , ajoute le duc de Suint-Simon, Argenson y marchait avee des détaehemmts des régiments des gardes-françaises et (misses r et , san* le maréchal » il y aurait eu du sang de répandu , qm aurait peut-être porté les choses fort loin. On faisait même déjà monter h cheval les mousquetaires ' . »

Heureusement, les choses se furent pas poussées aux dernières extrémités, et la population de Paris eut le bon gens de comprendre que les privations dont elle souffrait étaient do celle* qu'aucune force humaine ne pouvait prévenir. Elle savait d'ailleurs les efforts continuels du gouvernement pour diminuer la gravité et la durée de ia crise. Cëlui-ei , h bout de moyens et voyant que le prix du blé continuait à se maintenir à un taux élevé, avait eu un instant la triste idée d'établir un prix maximum pour chaque profîneo. Discutée en Conseil , la question partagea les avis. On résolut alors de consulter les intendants, les lieutenants générât}*, les commissaires en mission dans les provinces, l#s chambres de commerce des principales villes. Six mémoires seulement conclurent en faveur de la fixation des

1 Mémoires, etc., édit* ffcliay*, |. XIV, p. i et wiv.

LE GARBB DBS WïïAVX DÀHOENSON. SOT

pria ; tous les autres se résumèrent en un vœu eorttf aire. Le commissaire de Lamare, qui nous a transmis eeg tlét&Hl, fat de l'avii dfe la majorité, Suivant lui) le maximum aurait été un mal plutôt qu'un remède* L'opinion ayant été) suf ce p&mi» à peu près unanime , le gouvernement renonça gageaient à la déplorable mesure que des conseillers im* prudents lui avaient suggérée.

îolêf àht par nature, n'ayant de la dureté que le masque et éê «jui était indispensable pouf l*e*ercice de sa charge, d'ÀTgènson dut être souvent réduit , en ce qui Concernait tes affaires dé religion , à dé rudes épreuves. Lé duc dé Saint-Simon le représente comme « s*étant livré , sous Louis XIV, au* jésuites, mais en faisant le moins de mal <ju*il put, sous Uh voile de persécution qull sentait nécessaire pou? persécuter1 moins en effet, et même pour épargner les persécutés. » À défaut de preuves plus explicités, lés fragments suivants d'un Mémoire de d'Àrgenson, sur là situation des protestants à Parts, constatent sa répugnance pouf les moyens violents que le gouvernement, entraîné sur Une pente fatale, mettait en œuvre pour obtenir, dans le royaume , l'unité de la foi. « L'inquisition qu'on établirait dans Paris contre les protestants dont la conversion est douteuse, disait d*Àrgenson dans ce Mémoire, aurait de trèa^grands inconvénients. Elle les forcerait d'afcheter des èertiflcats Ou à prix d* argent ou par des sacrilèges. Elle éloignerait de cette ville ceux qui sorti nés sujets des princes neutres , indisposerait de plus en plus les protestants ennemis , brouillerait les familles, eièitefàil tel ptféntft k Sfc fendre dénonciateurs lès un* des autres, et causerait un murmure peut-être général dam ta

capitale du royauiftç , qui doit être considérée comme une patrie commune ' . »

Cependant, une circonstance se présenta où d'Argensori fut sans doute obligé , pour n'être pas brisé , de faire violence, à ses secrets penchants , à ses sympathies peut-être, et de fouler aux pieds d'une manière brutale , presque barbare, la liberté de conscience , cette précieuse conquête du dix-huitième siècle, pour laquelle, on Ta peut-être trop oublié aujourd'hui , tant de sang a été répandu. Le père Le Tellier avait remplacé le père La Chaise dans les fonctions de confesseur du roi. On s'aperçut bientôt de ce changement funeste à la recrudescence de haine qui se déchaîna contre les restes de Port-Royal. Le prétexte de la persécution fut une bulle que les religieuses de Port-Royal des Champs refusèrent de signer si on ne leur laissait la liberté d'ajouter quelques explications qui devaient mettre leur conscience en repos. Le père Le Tellier, qui voulait la ruine de ce couvent, avait fait naître cette occasion d'en venir à ses fins. Elle était excellente ; il ne manqua pas d'en profiter. Il parla d'insubordination obstinée , d'esprit de révolte, de rébellion envers le roi , et obtint un arrêt du Conseil qui ordonnait la destruction de Port-Royal des Champs. Dans la nuit du 28 au 29 octobre 1709, la modeste abbaye, c'est le duc de Saint-Simon qui raconte ce triste épisode du règne de Louis XIV, fut entourée, comme une forteresse redoutable, de détachements de gardes-françaises et suisses. Écou» tons le grand chroniqueur du siècle. « Vers le milieu de la matinée, d'Argenson arriva dans l'abbaye avec des escouades du guet et d'archers. Il se fit ouvrir les portes, fit assembler toute la communauté au chapitre, montra une lettre de cachet; et, sans donner plus d'un quart d'heure, l'enleva

1 Œuvres de Rulhière ; Éclaircissements historiques sur la révacation de l'édil de Nantes, t. V, p. 464.

tout entière. Il avait amené force carrosses attelés , avec une femme d'âge dans chacun; il y distribua les religieuses suivant les lieux de leur destination , qui étaient différents monastères à dix, vingt, trente, quarante, et jusqu'à cinquante lieues du leur , et les fit partir de la sorte , chaque carrosse escorté de quelques archers à cheval... Après leur départ, d'Argenson visita la maison des greniers jusqu'aux caves, se saisit de tout ce qu'il jugea à propos , qu'il emporta, mita part tout ce qu'il crut devoir appartenir à Port- Royal de Paris , et le peu qu'il ne crut pas pouvoir refuser aux religieuses enlevées , et s'en retourna rendre compte au roi et au père Tellier de son heureuse expédition *. »

On voudrait, pour l'honneur de Louis XIV et la considération de d'Argenson, que des expéditions de ce genre n'eussent été ni autorisée», ni exécutées. L'enlèvement militaire des religieuses de Port-Royal et la destruction de l'abbaye avaient produit une impression fâcheuse, dont le contre-coup rejaillit sur d'Argenson. Un courage qui ne se démentait jamais toutes les fois qu'il croyait la dignité de ses fonctions engagée, des améliorations importantes dans la police de Paris, notamment un règlement du 15 août 1714 concernant le service des lanternes et l'enlèvement des boues, ramenèrent peu à peu au lieutenant général de police les esprits impartiaux. On a vu quelle avait été sa fermeté dans cette émeute occasionnée par la cherté des grains, où sa présence d'esprit le sauva d'une mort imminente et imposa à la révolte. Chaque fois qu'un incendie éclatait dans Paris, d'Argenson arrivait des premiers sur le lieu du sinistre , donnait les ordres, dirigeait les secours et prêchait lui-même d'exemple. Pendant son administration, le feu prit aux chantiers de la porte Saint-Bernard; un embrasement général était à craindre, et les gens du port, de même que les

1 Mémoires, t. XIV, p. 84.

2 10 POftTRAIÎS ÉlSTÔÏllQUËS.

soldats du régiment des gardes , hésitaient à traverser \\û espace envahi par les flammes. « M. d'Àrgensoh, dit Fètt* tenellé, le franchit le premier, se fit suivre des plus bïàvèfc, et l'incendie fut arrêté. W eut une partie de ses habits brû» lés, et fut plus de vingt heures sur pied... »

Lies fonctions que remplissait tTÂrgenson, les nombreuses preuves de dévouement absolu qu'il avait données, son faite bon sens et sa fermeté dans les circonstances difficiles, lui avaient peu à peu valu, auprès de Louis XIV, une influence dont les ministres, et particulièrement le chancelier de Pohchàftraih, de qui Ton â vu qu*il relevait, étaient jaloux. Travaillant habituellement avec lé roi liii-mème , possédant sa confiance, chargé souvent de missions délicates et des plus secrètes , le lieutenant général de police avait le crédit êl l'importance du ministre le plus en faveur. En même tempe, il profitait, avec une extrême habileté, des prérogatives de sa position pour être utile à des personnages puissants o\i qui avaient chance de le devenir. « C'était, disait plus tard à ce sujet le cardinal Fleiïry à l'un des fils de d*Àrgensoïi , it'n bon homme et meilleur qu'on ne saurait croire ; aimant à rendre service, et qui a obligé bien des gens sans que cëJa ait été su hi puisse se savoir jamais. »

Au nombre de ceux auxquels d'Argenson put ainsi être utile figura le duc d'Orléans même, qui s'était compromis en Espagne dans une conspiration ayant pour objet, nôft pas de détrôner Philippe V, mais de se faire déclare!1 roi à sa place, dans le cas où le petit-fils de Louis XÏV n'aurait pas su conserver sa couronne \ Un ebrdelier qu'on soupçonnait d'avoir trempé dans cette intrigue, ayant été arrêté par le prince de Chalais, neveu de Mmé des Ursins> et enfe'rtné à la fcastille, le lieutenant général àé pblicfe fe*y fendît plusieurs fois pour l'interroger. Louis XlV toùôhâît alors &

Mémoires du marquis d'Argenson. Édit. in-6,p. 190.

le GAfM &i* «GteAtt* b^UNSON. 2S14

là M dfc eà carrière , et tout faisait croire que le duc d'Or* tëans £tarirrait&fên, avant une époque peu éloignée, tefnplif tin grand rôle dans l'Êtet. Le due de Saint-Simon, «Mit le* sympathies ne Sont pas Suspectes, fet lé marquis d'Argenson, fils du lieutenant général de police, s'accordent à dire que, dans cette circonstance, celui-ci rendit au prince, avec là plufe habile réservé et tous les dehors du désintéressement te plus grand, un service signalé. Cependant, le duc d'Or*léfems voulait, pour convaincre le roi de son innocence, se constituer prisonnier à la Bastille. «Monseigneur, lui dit û'Argenson, Voilà bien le discours d'un jeune prince -r mais, èï«yezHnoi * pour quelque motif que tè soit , un prince du sang né vaut Wên à la Bastille. »

La faveur particulière dont d'Argenson avait Jbui pendant tes dernières années de la vie de Louis XIV, devint, à là mort de ce prince* gomme il arrive souvent eft pareil cas au* ebungeifténts de règne, surtout pour les fonctions in* tfcnés et secrètes de la nature de celles du lieutenant général de police, une cause de disgrâce et même de perse- Culfon, à peine voilée.

On «ait à quel état de mutisme Louis Xf V avait réduit tes portements, investi de nouveau, en 1715, du droit de re* ftonurauvces* f>our la complaisance dont il avait fait preuve en cassant lé testament du mi défont, le parlement de Paris avait usé de ce droit &vee une intempérante telle, se dé- Amutnageant sans messUne de là contrainte et du silence qu'on lui avait imposés pendant pré* d'un demi-siècle^ qtfaptès trois allé *fcUteif*$At, le régent, à bout de patience, tfafajpiraifc cjél èrteér ta èfeàtoes qu'il s^ait données.

ftbtttfnfc du pouv^r par excellence, ayant en quelque sorte pefsftftftSfté %n M te fsarâOtëf* du dernier règat pat

la manière transcendante dont il faisait, comme le remarque le duc de Saint-Simon, « l'inquisition et la police, » d'Argenson devait naturellement se trouver en butte à toutes les rancunes du parlement. Saint-Simon ajoute, sans entrer dans les détails, que le parlement « en voulait cruellement au lieutenant général de police, dont on avait vu des traits bien forts. » Mais un contemporain, l'avocat Barbier, qui avait connu d'Argenson, fournit à ce sujet de précieux renseignements. Par un édit du mois de mars 1716, rendu sur l'inspiration du duc de Noailles, alors président du conseil des finances, le gouvernement avait commis la faute d'instituer une Chambre de Justice chargée, suivant l'expression populaire, de faire rendre gorge aux financiers qui avaient réalisé de trop gros bénéfices en prêtant de l'argent à l'État depuis 1698, comme si l'État avait dû à jamais se passer du secours des capitalistes! Ainsi qu'il fallait s'y attendre, les actes de la Chambre de Justice avaient été entachés d'abus odieux. Les traitants les plus en faveur et les plus riches s'étaient soustraits aux poursuites à force d'intrigues et d'argent, et les larronneaux seuls, comme disait Sully en pareille circonstance, avaient payé pour les plus coupables. Instituée au milieu d'un mouvement d'opinion qui lui était très-favorable, la Chambre de Justice tomba bientôt dans un complet discrédit et fut dissoute à peu de temps de là, aux applaudissements de ceux-là mêmes qui l'avaient le mieux accueillie. Cependant, ses premières poursuites avaient été fort actives, et tout Paris s'en était ému, les plus grandes positions n'ayant pas, dans les commencements, été ménagées. Fort de sa faveur, alors dans tout son éclat, le parlement n'avait même pas hésité à vouloir mettre en cause l'un des plus anciens et des plus intimes, serviteurs de Louis XIV, le lieutenant général de police d'Argenson, lui-même. Écoutons à cet égard l'avocat Barbier, qui, en ceci» complète heureusement Saint-Simon ;

a Dans le temps de la Chambre de Justice, qui était composée de la meilleure partie de messieurs du parlement, puisque les deux présidents étaient MM. de Lamoignon et Portail, présidents à mortier, on avait terriblement donné d'inquiétude à M. d'Argenson , pour lors lieutenant général de police et conseiller d'État. On avait été sur le point de décréter contre lui sous prétexte de malversation : il avait été mandé plusieurs fois, et on avait arrêté tous les gens qu'il avait employés dans le secret, soit commissaires ou exempts, du temps du roi Louis XIV. Le parlement avait cherché toutes les preuves qu'il aurait voulu trouver contre lui; il était piqué du crédit qu'il avait eu sous le règne précédent, et de celui qu'il s'était ménagé par ses intrigues ou son esprit auprès du régent. Ainsi Fomereu, un de ses exempts, ayant été arrêté par ordre de la Chambre de Justice, et une cassette de papiers secrets ayant été saisie, d'Argenson eut le crédit d'obtenir sur-le-champ du duc d'Orléans une lettre de cachet avec laquelle il fit sortir Pomereu de prison et le fit enfuir, tandis que. la cassette était portée chez le régent. Les présidents de la Chambre voulurent avoir raison de ce coup d'autorité, mais ils furent mal reçus du prince, et tous les papiers furent brûlés l. »

Quelque temps après, l'histoire de la cassette de Pomereu circula avec une complication qu'on rangera, avec raison je crois, au rang de ces fables que les contemporains accueillent avec une crédulité d'autant plus grande qu'elles sont plus étranges, mais qu'il faut bien rapporter aussi. On raconta donc qu'un jour le lieutenant de police d'Argenson, informé qu'il serait décrété le lendemain, par suite de la saisie de Pomereu et de sa cassette, était parvenu à se faire introduire auprès du régent, alors très-indisposé contre lui, et qui avait, dans la journée, refusé à quatre reprises de le recevoir. Très-mal accueilli d'abord, d'Argenson avait exposé au régent que leur perte serait commune, attendu que lui, d'Argenson, avait, dans son hôtel, une cassette

1 J&urnal historique et anecdotique sur le dix-huitième siècle, par Barbier; 1. 1, p. 12.

ilâ PORtRAlTS HlSfohlQlËS.

qu'il tenait de Louis XIV et xpii renfermait tous les papiers relatifs à la conspiration du duc d'Orléans cotttte Philippe V. En échange dé cette cassette, d'Ârgenson demandait délié que la Chambre de Justice avait fait saisir chei Poniéreu. « Le régeht, dit l'aVocàt Barbier, sentit la éonséqùënce dé cette affaire, envoya chercher M. de La Vrillière, secrétaire d'État, qui alla, à quatre heures dii matin, à la Conciergerie, enlever d'autorité et faire sortir Pomereu* entreprise qui, pour lors, déplut fort au parlement. M; de La Yrit=lière alla ensuite chez Fourqueuxj procureur géiiéral de la Chambre des Comptes et de la Chambre de Justice, retire^ la cassette de Portiereu; il la rapporta au Palais-Royal, oïl se flt l'échangé des cassettes, et Ton dit que deux heut-eâ entières fttferit employées à brûler lés papiers qu'elles contenaient. — M. lé duc d'Orléans, ajoute Ëarbier, ayant connu dans cette entreprise l'esprit de M. d'Àrgënson, le prit pour son conseil et s'en est bien trouvé, car le prince* de son naturel, était très-bon et très-timide* et c'est M; d'Ar* genson qui lui a appris à gouverner avec hauteur, à être intrépide, et à mener le parlement comme il a fait !. »

Vrâié ou fattssé, il y â même tout lieu dé croire qu'elle était controtiVée, l'aventiifre des deux éàsséttes circulait dahs Paris lorsque, lé 2é jiiïiVieP i?l8, Ôh apprit que le lieutenant général de policé d'Àrgetlsoh vettait d'être nommé tout à là fois, ce qtii né s'était jamais Vu jusqu'alors, ptésident du fconseil dés financés à la plaée du dtic dô Noâillés, et gardé des sceaux, en remplacement du eh'àttcéliértfAguessëàtl, exilé à Fîrésrîéé. On se figuré l*ébàhisSô*

1 Journal, €tc, t, I, p. l

LE GARDE DBS SCEAUX UABGENSON. 215

jneot que ces deux 4i$grç£?s 0* <** nominations durent" causer à Paris, et surtout dans le parlement. Le duc de SamlrSipion y prit, d'ap*ès ce qu'il rapporte, une part active, et il fait connaître, beaucoup plus sûrement que le bruit public, pour quels motifs d'Argepson fut investi d'une autorité $i grande, et, en apparence, si contradictoire. P'uu côté, le régent, de plus m plus ébloui par la prestigieuse facpo4e de Law, voulait Jui.dom^r, sous le v^p {contrôle d'un homme complètement étrang/ar à ces matières, la conduiLe effective des finances, en attendant que le moment fut venu de pomme* Law contrôleur général.. D'autre part, prévoyait, aux allures du parlenwmt, que l'hostilité 4e ce corps serait bientôt poussée aux dernières limites, te duc d'Orteam était bien aise de faire entrer dans le ministère, #yec nm position considérable, un homme tel que d'Argeçson, dffqt la fermeté, l'énergie et la vigueur étaient bien £Oft#ues 4s teus, ietqui, par suite (tes vexations que teparktyeol, « sur gui, dit Saint-Simon, if s'agissait d'avoir le d#s3*s, # ne lui avait pas ménagées, n'userait lui-même, aW£F# çem qai avaient voulu le perdre, d'aucun mena*

Im choix 4*4 ^égent uae fois arrêté, te .dus de Samt-Simon fut ciiargé 4e ségocier l'affaire avec d'Argeason. « Je Couvai, dit-il dans son piquant et inimitable langage, un tomme ftflarwctw # poids d#s £naççes, mais bien flatta 4e te sauce 4*s «ge$#$j ^t *ssçz à lui-même, dans cette extrême surprise, jour tm faire bien des difficultés sur les finances, &a#s oépamotes risquer tes sceaux. Je toi expliquai au long tes volontés du régqnt j>*r rapport à Law, «t je ne m'expliquai pas moins petitement av,c*c lui par rapport au parlement #t ï tout ce qu^ te régent comptait trouver en Lui à cet égard. lam et les ftaaapes étaient les conditions sine qu$ wn, qu'il fallait &en passer. Pour le parlement, il pensait comme Iftoi 44 .comme M. le duc d'Qrléags, et, de ce c^té^à, il^tait

l'homme qu'il fallait. Ses lumières, la cabale en mouvement, son personnel, tout l'y portait. »

Une question importante restait à régler, et le duc de Saint-Simon avait ordre de ne pas la laisser indécise, afin de bien établir les positions. Il s'agissait de savoir si d'Argenson était disposé à soutenir le gouvernement dans ces interminables querelles suscitées par la bulle Unigenitus, qui recommençaient déjà sourdement et auxquelles il s'attendait. Sous ce rapport, d'Argenson était on ne peut plus engagé et lié par vingt et un ans d'administration dans ua sens tout contraire à celui qu'on voulait suivre. « Je me persuadai, dit Saint-Simon à ce sujet, que la palinodie, sa vieille et ancienne peau, ses engagements de plusieurs années le retenaient, et qu'une conversation avec le cardinal de Noailles (alors archevêque de Paris, très en défaveur, comme on sait, à la fin du dernier règne, pour d'injustes soupçons de jansénisme) enlèverait ce que je voyais que je n'emportais pas. » D'Argenson se prêta de bonne grâce à une entrevue avec le. cardinal, chez Saint- Simon; « mais, observe celui-ci, le soir, pour la dérober à la connaissance du monde. » C'était, dans la situation de d'Argenson, dire qu'il ne demandait pas mieux que d'être converti à des doctrines plus tolérantes; le lendemain, il était nommé.

Peindre la surprise et les appréhensions du parlement à cette nouvelle est impossible. Cependant, l'avocat Barbier en donne une idée. « Le parlement, dit-il avec une animation comique, ne douta pas que d'Argenson ne se vengeât de lui; aussi celui-ci n'y manqua pas, parce qu'effectivement la vengeance est la vertu la plus flatteuse et la plus digne d'un grand cœur. » Barbier ajoute que tout Paris alla complimenter d'Argenson, mais avec des sentiments différents. Il y alla avec son père, à qui d'Argenson dit devant tout le monde, avec intention : « Pour vous, je sais que

vous m'aimez; je prie monsieur votre fils de m'aimer aussi '. » Quoi qu'il en soit, d'Argenson prit possession de •ses nouvelles fonctions. Doué d'une activité dévorante et d'une rare facilité de travail, habitué aux grandes affaires, et, bien loin d'avoir jamais laissé moindrir ses attributions, ayant, au contraire, de tout temps empiété sur celles des tninistres, il lui fut difficile de se résigner à n'être, comme le régent et Law l'avaient espéré, qu'un semblant de président du conseil des finances. 11 prit donc son rôle très au sérieux. Travaillant des nuits entières, dictant, lorsque cela était nécessaire, à quatre secrétaires à la fois, il lui arrivait souvent de lire des dépêches et même de travailler dans son carrosse, le soir, à là lumière, ce que le public ne manqua pas de remarquer. Par malheur, d'Argenson ne s'était jamais occupé de questions de finances. Transplanté, en quelque sorte, sur un terrain tout nouveau, il n'eut sans dbute ni assez de confiance en lui-même, ni l'autorité nécessaire pour démasquer les prestidigitations de Law. Il provoqua, en outre, ou pour le moins laissa prendre, vers la fin du mois de mai 1718, un arrêt de refonte des monnaies qui, tout en paraissant favorable au public, était, en réalité, des plus désastreux. Cet arrêt malencontreux, qui excita les plaintes les plus vives et donna lieu à de justes remontrances des divers parlements du royaume, a été attribué tour à tour à Law et à d'Argenson. Quel que soit celui des deux qui l'avait inspiré, il est constaté, par un des fils de d'Argenson lui-même, que celut-ci écrivit à ce propos des lettres circulaires aux intendants, et ne s'en rapporta, pour le secret des préparatifs de la mesure, qu'à ses deux fils, à l'exclusion absolue de ses commis \ Cependant d'Argenson avait fini par s'apercevoir que le

1 Journal, etc., t. 1, p. 13.

* Mémoires du marquis oV Argenson, p. 181.

système financier de Law était gros de chimères, de déceptions et de ruines. Dès qu'il eut cette conviction, le garde des sceaux tourna toutes ses vues vers les moyens propres à prévenir les suites de la folle expérience que cet étranger était venu tenter en France, et à laquelle le régent s'était prêté non moins follement, comme s'il n'eût été question que d'une" séance d'alchimie. Sur ces entrefaites, d'autres préoccupations vinrent, par malheur, absorber le gouverne» ment. Les dangers que le duc de Saint-Simon avait fait pressentir à d'Argenson, à l'époque de son entrée dans le ministère, étaient devenus imminents, Fondées en principe, les remontrances du parlement au sujet de la refonte des mon* naies étaient devenues, grâce à l'animosité des esprits, le germe d'une révolution dans l'État, ou, pour le moins, d'une Fronde nouvelle. Le parlement avait sollicité la Chambre des Comptes et la Cour des Aides de faire cause commune avec lui; celles-ci refusèrent, mais protestèrent isolément* « Le 20 juin 1718, dit un historien moderne, le parlement éclata par un arrêt d'une étrange audace. Après avoir prescrit le renouvellement des remontrances, il suspendit l'exécution de l'édit de refonte, jusqu'à ce qu'il eût plu au roi de faire droit aux remontrances... Le 12 août suivant, le parlement reprit l'offensive par un acte bien plus hardi et plus violent encore que l'arrêt du 20 juin : il rendit un arrêt qui réduisait la banque à sa première institution, défendait aux directeurs et employés de garder aucuns deniers royaux^ ni d'en faire aucun usage pour le compte de la banque ^rendait tous officiers comptables responsables des deniers qu'ils auraient convertis en billets, et défendait à tous étrangers, même naturalisés, de s'immiscer directement pu indirectement dans le maniement des deniers royaux, sous les peines portées par les ordonnances. Le parlement s'emparait ainsi, purement et simplement, de l'administration des finances '. »

1 Histoire de France, par M. Henri Martin, t. XVII, p. 191 et auhr.

Le vertige, on le voit, s'était emparé de tous les esprits. « Après ce coup d'essai, dit, de son côté, Saint-Simon, il n'y avait plus qu'un pas à faire pour que le parlement devînt en effet, comme de prétention folle, le tuteur du roi et le maître du royaume, et le régent plus en sa tutelle que le roi, et peut-être aussi exposé que le roi Charles Ier d'Angleterre. Messieurs du parlement ne s'y prenaient pas plus faiblement que le parlement d'Angleterre fit au commencement ; et quoique simple cour de justice, bornée dans un ressort compie les autres cours du royaume & juger tas procès entre particuliers, à force de vent et de jouer sur le mot de parlement, ils ne se croyaient pas moins que le parlement d'Angleterre, qui est l'assemblée législative et représentante de toute la nation '. »

Il faut, pour bien juger de la portée de ces actes, se reporter en pensée à l'époque où ils se passaient. Qui n'a, d'ailleurs, présents à l'esprit les dangers dont le gouvernement du régent était alors menacé? Un des fils de d'Argen» son lui-même a caractérisé la situation, avec des couleurs un peu sombres peut-être, pour rehausser les services de son père, mais en s'appuyant d'ailleurs sur des faits que tous les historiens ont enregistrés après lui. « Une révolution affreuse était, dit-il, imminente. Jamais on n'en fut plus près; il n'y avait plus qu'à mettre le feu aux poudres, suivant l'expression du cardinal Alberoni : le régent trahi par son propre ministère, l'opiniâtreté des parlements, l'inquiétude des protestants du Poitou, les troubles de Bretagne, la conspiration de Cellamare, dans laquelle étaient implipliquées nombre de personnes de Paris, et dont les fils étaient ourdis à l'hôtel du Maine; les querelles entre les princes du sang et les légitimés, entre la noblesse et les . ducs et pairs, entre les jansénistes et les moliniste6 ; toutes

1 Mémoires, etc., t. XXXI, p. 183.

ces causes de discorde fomentées et soldées par l'argent de l'Espagne. N'est-ce rien que dravoir sauvé le royaume de cet affreux tumulte et des guerres civiles qu'eût certainement entraînées la résistance d'un prince aussi courageux que l'était M. le duc d'Orléans * ? »

Le fameux lit de justice, qui fut tenu aux Tuileries dans la matinée du 26 août 1718, dissipa heureusement, et sans .crise ni violegce, tous ces dangers. Plein de hardiesse et d'énergie dans les situations bien engagées et quand il n'était plus possible de reculer, le régent avait hésité longtemps à prendre ce parti extrême. Le duc de Bourbon, l'abbé Dubois, Làw, d'Argenson et Saint-Simon le décidèrent. 11 faut lire dans les Mémoires de ce dernier les détails de cette matinée célèbre et le rôle qu'y joua d'Argenson, sur qui pesait, en sa qualité de garde des sceaux, la principale responsabilité, et qui avait contre lui des hommes très-considérables, tels que les princes légitimés, les maréchaux de Villars, de Villeroy, de Tallard, de Besons, d'Uxelles; d'Estrées, les ducs de Noailles,d'Antin,deGuiche, Effiat, Torcy et tant d'autres. «Le garde des sceaux, dit Saint-Simon dans la description qu'il fait des préliminaires de la séance, était grave, pensif, paraissant avoir trop de choses dans la tête; aussi en avait-il beaucoup à faire pour un coup d'essai. Néanmoins il se déploya avec son sac en homme bien net, bien ferme, bien décidé. »

Le lit de justice avait deux buts : 1° retirer aux bâtards légitimés le rang de princes du sang que, par un excès de pouvoir inouï et une violation injustifiable de la plus respectable des lois sociales, Louis XlV leur avait assigné ; 2° faire casser, par le roi en personne, les remontrances et arrêts du parlement concernant la refonte des monnaies et les finances, et lui intimer l'ordre d'exécuter tous les édits du royaume huit jours après que les remontrances auraient

1 Mémoires du marquis d'Argenson, p. 176.

été faites, dans le cas où le roi n'aurait pas jugé à propos d'y obtempérer. Sur le premier point, tous les membres du conseil de régence furent successivement appelés à donner leur avis. « Le garde des sceaux, dit le duc de Saint-Simon, parla peu, dignement, en bons termes, mais comme un chien qui court sur de la braise, et conclut à l'enregistrement. » L'autre question fut traitée par d'Argenson dans deux discours dont le parlement, à ce que dit encore Saint- Simon, sentit bien toute la force. Le premier président de Mesmes voulut répondre par une nouvelle remontrance ; « mais, ajoute le plus vaniteux de tous les ducs, monté là-dessus sur un ton d'une extravagance consommée et frisant de très-près la folie, le scélérat tremblait en la prononçant. Sa voix entrecoupée, la contrainte de ses yeux, le saisissement et le trouble visibles de toute sa personne démentaient le reste de venin dont il ne put refuser la libation à lui-même et a sa Compagnie. Ce fut là où je savourai, avec toutes les délices qu'on ne peut exprimer, le spectacle de ces fiers légistes (qui osent nous refuser le salut) prosternés à genoux et rendant à nos pieds un hommage au trône, nous étant assis et couverts sur les hauts sièges et aux côtés mêmes du trône. Ces situations et ces postures, si grandement disproportionnées, plaident seules, avec tout le perçant de l'évidence, la cause de ceux qui, véritablement et d'effet, sont latérales régis contre ce vas electum du tiers-état. Mes yeux, fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouraient tout ce grand banc à genoux ou debout, et les amples replis de ces fourrures ondoyantes, à chaque génuflexion longue et redoublée, qui ne finissait que sur le commandement du roi, par la bouche du garde des sceaux, vil petit gris qui voudrait contrefaire l'hermine en peinture, et ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds1... »

1 Mémoires, t. XXXI, p. 52 et suiv.

Les remontrances du premier président terminées, le garde des sceaux prit les ordres de Louis XV, alors ftgé de sept ans, revint à sa place, et prononça ces paroles : Le roi veut être obéi et obéi sur-le-champ. Là-dessus, on enregistra les édits. «Pendant l'enregistrement, continue le duc de Saint-Simon, je promenais mes yeux doucement de toutes parts, et si je les contraignis avec constance, je ne pus résister à la tentation de m'en dédommager sur le premier président : je l'accablai donc à cent reprises, dans la séance, de mes regards assénés et prolongés avec persévérance. L'insulte, le mépris, le dédain, le triomphe lui furent lancés de mes yeux jusqu'en ses moelles; souvent il baissait la vue quand il attrapait mes regards* Une fois ou deux, il fixa les siens sur moi, et je me plus à l'outrager par des sourires dérobés, mais noirs, qui achevèrent de le confondre. Je me baignais dans sa rage, et je me délectais à le lui faire sentir. »

Enfin, la séance fut levée. Dans l'enivrement de sa joie, le duc de Saint-Simon raconte « qu'il gagna aussitôt son carrosse, qui le sortit heureusement de la cour, en sorte qu'il n'eut point d'embarras, et que, de la séance chez lui, il ne mit pas un quart d'heure. »

Ainsi, la comédie se mêlait par un coin, comme cela arrive souvent dans les choses humaines, aux affaires les plus sérieuses, et celui qui a peint les hommes de son temps dans une galerie de portraits admirables où circulent le sang et la vie, a tracé de lui-môme, sans le savoir, à l'occasion du lit de justice du 26 août 1718 et du juste abaissement des légitimés, une image expressive, parlante, et, il faut bien le dire aussi, d'un ridicule achevé.

Le succès du lit de justice du 26 août 1718, la manière

facile et secrète, expéditive et victorieuse dont l'affaire avait été conduite, Tabsenoe complète de résistance, enfin» le calme qui suivit» donnèrent à d'Argenson une grande importance. Fatigué de n'être que le prête-nom de Law» il résolut de le renverser» soit pour avoir l'honneur d'administrer les finances en chef, soit dans le but louable d'épargner à la France les catastrophes qu'il entrevoyait dans l'avenir, si le Système était poussé à ses dernières conséquences. Les frères Paris» déjà riches et célèbres, proposèrent à d'Argenson un plan qui était la contre-partie de celui de Law, et qui, relativement à l'imperfection des méthodes financières du temps, présentait de grands avantages sur celui de leur concurrent. Il s'agissait d'affermer à une compagnie constituée sur un capital de 100 millions payables en billets. d'État, l'exploitation de la plus grande partie des revenus publics, de ceux qui ont été appelés depuis revenus indirects. Cette combinaison, qui présentait un double avantage en raison de ce qu'elle diminuait de 100 millions la dette flottante de l'État et lui procurait une augmentation de revenus de 12 millions, fut approuvée, grâce au crédit de d'Argenson, et reçut même un commencement d'exécution. Hais Law, dont elle contrecarrait les projets, ne voulut pas souffrir autel contre autel. « Il tenait, comme dit Saint-Simon, par son papier, un robinet de finances qu'il laissait couler à propos sur qui le pouvait soutenir. M. le duc, Mme la duchesse, Lassé, Mœe de Verue, y avaient puisé force millions, et en tiraient encore. L'abbé Dubois y en prenait à discrétion. C'étaient de grands appuis, outre le goût de M. le duc d'Orléans qui ne s'en pouvait déprendre. En outre, les audiences du garde des sceaux, plus de nuit que de jour, désespéraient ceux qui travaillaient sous lui etceux qui y avaient affaire. » Avec son coup d'oeil ordinaire, d'Argenson comprit bientôt qu'il n'était pas en position dé se maintenir contre le courant qui l'entraînait. Pour sauver

les sceaux, auxquels était attaché un traitement de 200,000 livres, il proposa de se démettre de ses fonctions de président du conseil des finances. On lui en sut d'autant plus de gré qu'il épargnait l'ennui de l'y contraindre quelques jours plus tard. Le régent donna huit jours à Law pour se convertir à la religion catholique, et il le nomma contrôleur général.

Au point de vue de l'habileté et du profit matériel, la résignation de d'Argenson avait été un coup de maître. Ses contemporains remarquèrent, en effet, qu'il ne quitta pas la présidence du Conseil des finances sans compensation. Déjà, il avait fait nommer un de ses frères archevêque de Bordeaux. De deux fils qu'il avait, l'un était âgé de vingt-quatre ans, l'autre un peu plus jeune. Il obtint que l'aîné fût nommé conseiller d'État, chancelier de l'ordre de Saint-Louis et intendant à Yalenciennes, où, un peu plus tard, il arrêta Law vingt-quatre heures, au moment où celui-ci fuyait Paris et la France sous le coup de l'indignation universelle. En outre, le fils cadet de d'Argenson fut fait lieutenant général de police de Paris, avec promesse de la première plate vacante, au conseil d'État. « On n'avait jamais ouï parler, dit Saint- Simon à l'occasion de ces nominations, d'un conseiller d'État et intendant de Hainault de vingt-quatre ans, et d'un lieutenant.de police encore plus jeune. » Cependant, le sacrifice qu'avait fait d'Argenson en se démettant de la présidence des finances ne fut pas longtemps jugé suffisant. A mesure que les résultats du Système se montraient sous un jour plus douteux, le gouvernement éprouvait le besoin de se concilier l'opinion, d'autant plus susceptible qu'elle avait, sans vouloir y croire encore, l'instinct d'une crise où la plupart des fortunes du royaume pouvaient se trouver engagées. Un homme entre tous jouissait alors d'une popularité que la postérité a sanctionnée, c'était l'ancien chancelier et garde des sceaux d'Aguesseau, celui-là même que d'Ar-

genson avait, en entrant dans le ministère, remplacé comme garde des sceaux. On avait disgracié d'Aguesseau parce qu'on ne comptait pas assez sur lui pour le lit de justice. Au mois de juin , on se décida à le rappeler pour calmer, dans l'occasion, par l'autorité de son nom et de son caractère, les orages qui se formaient à l'horizon, et c'est Law qui se rendit à Fresnes ep personne pour le ramener à Paris.

H importe de rappeler ici que le gouvernement avait rendu, le 21 mai précédent, un édit qui, tout en réduisant de 100 livres à 30 livres la valeur du marc d'argent, réduisait en même temps de près de moitié la valeur des actions de la compagnie et des billets de la banque. Bien ou mal compris, cet arrêt avait jeté l'épouvante dans Paris et les provinces, et, à tort ou à raison (ce point n'a jamais été bien éclâirci), on l'attribua à d'Argenson. Le gouvernement avait décrété en outre qu'on ne rembourserait en espèces, pendant quelque temps, que des billets de 10 livres. Aussi, depuis ce moment, la foule encombrait, au point d'y étouffer, les avenues de la banque.

Il fallait une victime aux capitalistes, aux spéculateurs, c'est-à-dire à la France entière. Comme le régent conservait encore ses illusions et croyait toujours à l'alchimie de Law, d'Argenson fut sacrifié. Suivant l'avocat Barbier-, « tout le monde se réjouit fort de cette nouvelle, à cause de .l'arrêt de réduction qu'on attribuait à M. d'Argenson, lequel était généralement haï, même du peuple. » Barbier ajoute que le régent avait fait redemander les sceaux à d'Argenson ; mais un témoin mieux informé sans doute, le maréchal de Villars, raconte les faits autrement. « Le régent, dit-il, envoya dire par l'abbé Dubois, au garde des sceaux, qu'il rappelait le chancelier, mais qu'il voulait absolument que lui d'Argenson gardât les sceaux. D'Argenson, malgré cette instance, les rapporta le jour même, et ne put jamais

être ébranlé de la ferme résolution qu'il avait prise de se retirer '. » Enfin, pour témoigner à tous que d'Argenson n'avait pas démérité, le régent le nomma ministre d'État et inspecteur général de la police du royaume *.

D'Argenson survécut peu de temps à sa disgrâce, ou plutôt à sa retraite, puisqu'il n'aurait tenu qu'à lui, d'après le récit du maréchal de Villars, de rester aux affaires en même temps que le chancelier d'Aguesseau. Les circonstances qui suivirent sont racontées avec quelques variantes, de peu d'importance au fond. S'il faut en croire l'avocat Barbier, d'Argenson s'était d'abord retiré chez les jésuites de la rue Saint-Antoine, puis au couvent des Bénédiotines réformées , désigné sous le nom de la Madeleine deTraisnel, et situé dans lé même faubourg. Il avait, depuis longtemps, un appartement contigu à ce couvent même , auquel, dit de son côté Saint-Simon, il avait procuré beaucoup de bien, à cause de la supérieure, M0* de Veny, personne fort attrayante, de beaucoup d'esprit, qu'il disait sa parente. Écoutons maintenant, sur ce point délicat, le maréchal de Villars. « Il alla s'enfermer dans le couvent de la Madeleine. 11 avait une amitié des plus fortes^pour M** de Vilmont (de Veny), qui en était prieure; et, quoiqu'il fût un peu contre la bienséance qu'un garde des sceaux allât s'enfermer deux jours de là semaine dans un couvent de filles, sa passion l'avait emporté sur toutes les considérations. Peut-être qu'il n'y avait aucun commerce de galanterie; mais enfin, la prieure avait été très-belle; elle l'était encore et avait beaucoup d'esprit. Quoi qu'il en soit, ils s'étaient mis tous deux au-dessus des raisonnements du public, assurés l'un et l'autre <pie, quelque chose qu'on en

1 Mémoires du maréchal de Villars, collection Petitot, t. LXX, p. 42.

1 Biographie universelle de Michaud.

LE GARDE DES SCEAUX »'AftGENSON. 227

put penser, ils n'eu seraient pas plus ma) avec le régent '. » Enfin, le (ils aine de d'Argenson a lui-même, en quelque sorte, confirmé ces bruits dans le passage suivant que j'extrais textuellement de ses Mémoires, c Je suis obligé de convenir que lep mœurs secrètes de mon père n'étaient pas parfaitement pures» et je l'ai vu de trop près pour croire qu'il ait été dévot ; mais il faisait respecter la décence et la religion, et en donnait l'exemple en même temps qu'il en prescrivait la loi 3. *

Le remplacement précipité de d'Argenson priva la France de quelques lois excellentes, qui étaient préparées et qui, déjà expédiées sur le parchemin officiel, n'attendaient plus que la sanction du régent. L'une d'elles aurait fait défense aux ordres religieux des deux sexes de recevoir des vœux avant l'âge de vingtrcinq ans accomplis. L'autre avait pour but de priver l'Église de tous droits féodaux et de la réduire à l'état de simple propriétaire. L'édit aurait même enjoint aux vassaux de l'Église de rembourser, suivant une juste estimation, tous droits de vasselage, mouvance, cerisives, etc. « Monseigneur, avait dit d'Argenson au régent, en l'entretenant de ces projets d'édits, soyons justes, mais soyons fermes. Nous allons nous faire des ennemis ; sachons les braver *. »

Retiré dans son appartement de la rue Saint-Antoine, d'Argenson, qui avait conservé, pour son intérieur seulement, le rang, l'habit et toutes les marques de ses fonctions de garde des sceaux, n'entretint de relations qu'avec sa famille, un très-petit nombre d'amis intimes, et ne sortit que quelquefois pour aller voir, mais en son particulier, le régent, qui lui témoigna toujours beaucoup de considération;

* Mémoires du maréchal de Villars, etc., lot. cit.

* Mémoires du marquis d'Argenson, $. ib$.

* Ibid., p. 188. )

il vit aussi, quoique fort rarement, l'abbé Dubois et le chancelier d'Aguesseau. Habitué depuis vingt-cinq ans à un torrent d'affaires continuel, et qui, dans les dernières années, était allé sans cesse grossissant, « d'Àrgenson s'ennuya cruellement, » nous apprend le duc de Saint-Simon, et mourut le 8 mai 1721, à 1'âgfe de soixante-dix ans. — «Samedi 10 mai, dit l'avocat Barbier dans son Journal, on a porté le corps de M. d'Àrgenson à Saint-Nicolas du Ghardonnet où il a sa sépulture, avec un cortège convenable à sa dignité. Le peuple accompagnait la pompe en maudissant le défunt. Les femmes se jetaient sur les chevaux en criant : « Ah! voilà le fripon, le chien qui nous a fait tant de mal ! » — Le peuple lui a attribué, sans sujet, la suite du Système. Tout Je mal s'est fait depuis qu'il n'était plus en place. On ne peut lui reprocher que le lit de justice. »

En effet, l'exaspération du peuple, qui, dans son ignorance, imputait faussement les funestes résultats du Système à d'Argenson, fut telle que ses deux fils se virent obligés, pour se soustraire à ce triste spectacle, de se séparer du cortège et de le devancer à l'église. Aveugles rancunes dans lesquelles on ne peut pas même trouver une leçon ! On sait, en effet, que, trente-huit ans auparavant, les mêmes insultes avaient accueilli le corps de Colbert, et que, plus récemment, le peuple n'avait pas mieux respecté les dépouilles mortelles de Louis XIV lui-même, de ce roi, qui, engagé, par sa faute il est vrai, dans des guerres funestes, avait néanmoins défendu, avec une fermeté héroïque, la nationalité de la France, un moment menacée. Un autre avocat au parlement, Mathieu Marais, confirme dans ces termes le récit que fait Barbier des funérailles de d'Argenson : « Quand on l'a voulu enterrer à Saint -Nicolas, sa paroisse, les harengères ont voulu avoir son corps, et ont dit mirje injures contre lui. On a apaisé avec beaucoup de peine cette populace furieuse qui n'avait jamais osé le regarder en face

pendant sa vie, et qui voulait arracher la barbe au lion mort1 »

Le lecteur a pu se faire une idée , par le récit de la vie publique de d'Argenson et par quelques aperçus furtifs jetés sur sa vie privée, de son caractère, de ses qualités, de ses défauts , et du rôle considérable qu'il joua sous les deux règnes, si curieux à tant de titres, et si divers, pendant lesquels il fut sur la scène politique. De tels personnages sont rarement bien jugés par leurs contemporains ; je ne parle pas de ceux qu'égarent des passions secondaires ou des souffrances souvent imméritées, mais des hommes même que leur intelligence et la connaissance des faits devraient rendre impartiaux. « On ne peut lui reprocher que le lit de justice, » dit l'avocat Barbier ; cependant, il ajoute un peu plus loin : « Ça été le plus grand génie et le plus grand politique de ce siècle, comparable au cardinal de Richelieu... Il a fait des coups étonnants pour la politique depuis la régence ; aussi est-il généralement haï de tout le monde. » Comment concilier de pareilles appréciations? A coup sûr, d'Argenson n'est pas, en politique, de l'école de Richelieu. Pendant tout le temps qu'il a été lieutenant général de police , il a rendu , il est vrai , au gouvernement, des services éminents, mais de second ordre, si on les compare à ceux de l'illustre cardinal. Une seule fois , sous la régence, d'Argenson eut le génie de la situation. Un de ses fils, qui a été ministre à son tour, et, avant tout le monde en France, ministre philosophe, a dit : « J'ai la conviction

1 Revue rétrospective, 2e série, t, VII, p. 380; Journal de Mathieu Marais.

que, de tous le» hommes qui ont été en place de nos jours, aucun n'a mieux ressemblé au cardinal de Richelieu que mon père. Assurément, ce grand ministre n'eût point désavoué le lit de justice des Tuileries ' . » Mais , dans une autre circonstance, d'Argenson manqua de décision. Le maréchal de Yillars et le duc de Saint-Simon racontent qu'un jour Law avait été, sur Tordre du régent lui-même, arrêté et emprisonné. Si d'Argenson, alors garde des sceaux , eût immédiatement renversé le Système par quelque coup d'éclat, la situation se renouvelait, et il en devenait le maître. Au lieu de cela, il hésita, donna au régent le temps de retomber dans son engouement, laissa passer l'occasion qu'il avait eue d'être véritablement un grand ministre, et, du même coup, il se perdit.

Tel fut l'homme que quelques-uns de ses contemporains, sans comprendre l'honneur qu'ils lui faisaient, comparaient à Richelieu, et qu'ils haïssaient!... Ah! c'est que, peut-être, le lion mort n'avait pas cessé de les effrayer. Certes, tout n'est pas à louer dans la vie de d'Argenson. Il y a, nous les avons notées en passant, des capitulations que l'on voudrait pouvoir en retrancher, et des actes de persécution contre Fénelon, Vauban, Port- Royal, qu'on serait heureux de ne pas y trouver. Mais il y a là aussi toute une carrière d'administrateur habile, dévoué, intègre, de travailleur incessant, qui, dans un moment de crise, voit le danger, l'aborde sans bravade, l'écarté avec fermeté, et en quelque sorte sans effort. En un mot, on trouve en lui, pour continuer la métaphore de son contemporain Marais, la griffe, c'est-à-dire ce je ne sais quoi qui fait que, sur quelque théâtre que l'homme qui le possède exerce l'intelligence et l'activité dont Dieu l'a doué, son nom est destiné à surnager, plus ou moins, sur l'océan des âges. Lettré d'ailleurs

1 Mémoires, etc., p. 163.

«t protecteur des lettres ', comme l'ont été les plus grands ministres de la France, Suger, Sully, Richelieu, Golbert, Turgot. c Mon père, dit à ce sujet le marquis d'Àrgenson, eut de tout temps l'amour du travail; j'en possède des preuves multipliées : remarques sur ses lectures , dissertations sur la politique, extraits historiques, études du droit public et particulier; j'en ai des volumes *. » Je ne parle pas de l'homme du monde et de ses qualités. € Quand il n'était question' que de plaisir, dit Fontenelle dans son charmant éloge de d'Argenson \ on eût dit qu'il n'avait étudié toute sa vie que l'art si difficile, quoique frivole, des agréments du badinage. » Cette appréciation remet en mémoire l'extrait suivant du Journal de Dangeau : « M. d'Argenson , à qui le roi avait demandé son avis par écrit sur ce qu'une partie des comédiens veut se séparer de leurs camarades pour faire une troupe à part, a écrit que Ton ferait une chose fort sage et fort agréable au public d'augmenter les spectacles dans Paris4. » Bienveillant pour tout dire, «sous sa figure de Rhadamante » (on devine l'auteur de cette image), et, comme beaucoup d'hommes qui ont rempli de grandes fonctions, heureux, en faisant tout le bien qu'il pouvait, d'empêcher le plus de mal possible.

Voyer d'Argenson laissa en .mourant, outre une fille, mariée à un maréchal dé camp , fils d'un riche et célèbre négociant de Rouen nommé Legendre, ces deux fils, dont il a été question, qu'il avait poussés d'emblée aux premiers

1 Un procureur général au parlement de Metz, Eustache Lenoble Tenelière, avait été destitué. Il vint à Paris, et écrivit quelques ouvrages pour vivre. Devenu vieux et infirme , il recevait , chaque dimanche, un iouis que lui envoyait d'Argenson. (Revue rétrospective, *• série, t. VII, p. 160.

* Mémoires, etc.; p. 176.

1 Voir pièces justificatives, n° 4 .

* Journal, etc., 3 décembre 1711. — Œuvres de Lemontey.

emplois, et qui furent tous deux ministres sous Louis XV. c L'un, dit Saint-Simon, à qui il faut toujours revenir, plein d'esprit et d'ambition , et de plus fort galant , et un aine qui était et qui fut toujours un balourd. > C'est à ce balourd qui fut un instant ministre des affaires étrangères , qu'on doit, indépendamment de ses Mémoires que j'ai souvent cités, un Traité de C admission de la démocratie dans un État monarchique ' et plusieurs autres ouvrages.

1 Cet ouvrage a été imprimé, pour la première fois, en 1764, sous ce titre : Considérations sur le gouvernement ancien et présent de la France, Il eut quatre éditions en peu de temps. [Biographie universelle.)

On chercherait vainement, dans toute l'histoire de France, une société plus dissolue, un pouvoir plus despotique et plus révolutionnaire en même temps , plus d'abaissement dans les caractères et une. cupidité plus générale que dans les huit années qui suivirent la mort de Louis XIV. Gomme si cette époque résumait en elle les fautes , les vices , les faiblesses et les désordres inséparables de tous les interrè-

1 J'ai consulté pour cette étude :

1° Un excellent travail de M. E. Levasseur, ancien élève de l'École normale, intitulé : Recherches historiques sur le système de Law. lvol. in-8, 1854;

2° Law, son Système et son Époque, curieuse et intéressante esquisse 4e M. Cochut; 1 vol. in-18, 1853;

3° Une appréciation raisonnée du Système par M. Gautier, sous-gouverneur de la Banque de France, dans l'Encyclopédie du droit, à l'article Banque ;

4° Une remarquable notice de M. Thiers sur Law, notice publiée vers 1826 et reproduite depuis par le Dictionnaire de la Conversation;

5° Une autre notice sur Law, placée par Eugène Daire à la tête de la réimpression des œuvres de Law, dans la Collection des principaux Économistes, volume des Économistes financiers ; enfin, V Histoire financière de la France, par Bailiy ; les Particularités sur Us ministre* des finances célèbres, par Montyon ; etc., etc.

gnes, celle-ci a été désignée par ce simple mot, la Régence, et nul ne s'est jamais mépris sur le sens de cette expression, quelque générale et vague qu'elle soit. Parmi les figures qui ont laissé l'empreinte la plus marquée sur ce fond, où rien, malheureusement , ne repose le cœur et ne satisfait l'esprit, il en est trois surtout dont le souvenir se mêle d'une manière plus particulière à l'histoire de cette courte et triste période : ce sont celles du régent, du cardinal Dubois et de Law. Je n'aurai, dans cette étude, à parler que très-incidemment du premier; je ne dirai rien du second, qui mériterait le stigmate d'une esquisse approfondie et spéciale qu'on lui infligera sans doute un jour. Ce que je me propose, c'est d'exposer succinctement les principales opérations du célèbre financier de la régence , et de chercher à faire connaître, au moyen de documents nouveaux en partie, bien que rédigés par des contemporains, les effets matériels et économiques du système de Law sur la société de son temps.

Jean Law était né à Edimbourg , en 1671, d'un orfèvre ou changeur qui s'était.enrichi. On sait que Colbert, dont la famille était, de temps immémorial, adonnée au commerce, avait trouvé des généalogistes qui le firent descendre d'un roi d'Ecosse. Law, de qui le duc de Saint-Simon, dont il fut connu particulièrement, a dit qu'il était « oitne sait de quelle naissance et fort dout&usement gentilhomme, » m rattacha également à une illustre famille d'Ecosse, la maison ducale d'Argyle , qui atait joué un grand rôle sous Charles Ier. Doué des avantages extérieurs les plus séduisants et d'une élocution facile, riche et maître de bonne heure, par suite de la jnort de sorç père, d'une partie de sa fortune, Law quitta Edimbourg vers sa vingtième année, yint à Londres et y vécut quatre ou cinq ans dans le luxe, la dissipation et les plaisirs» Une affaire d'honneur, dans laquelle il tua son adversaire, l'ayant obligé de se sauver, il se réfugia en Hol-

JBAlt LAW. 25S

lande , à Amsterdam. Law avait alors environ vingt-cinq ans. On raconte que le spectacle de l'activité hollandaise et principalement d'une banque qui , fondée depuis plus d'un siècle» avait rendu les plus grands services, donna une direction nouvelle, inattendue, aux idées du jeune dandy. H entra, comme commis, chez le résident anglais à Amster* dam , y étudia le commerce , le change , le rôle des mon* Haies; puis, il parcourut les différents États de l'Europe, comparant , observant, jouant beaucoup , soit sur les. fonds publics, soit à la bassette ou au pharaon, et toujours avec bonheur. En même temps , il avait élaboré et fait paraître un Mémoire intitulé Considérations sur le numéraire et U commerce, Mémoire où il soutenait notamment que le papier était la monnaie par excellence, et où l'on trouve le germe de toutes ses illusions, de tous ses futurs mécomptes. Les Écossais , ses compatriotes, auxquels il offrit d'organiser une banque d'après ses idées, refusèrent prudemment de courir les aventures où il les conviait ; il en fut de même des Anglais et de l'empereur d'Autriche, et l'on rapporte que le duc de Savoie, Victor-Amédée , auquel Law avait soumis ses plans , lui aurait répondu qu'il n'était pas assez riche pour se ruiner. Comme on le pense bien , Law, qui frappait à toutes les portes, n'eut garde de négliger la France» « Il vint à Paris, dit un écrivain contemporain; où il fit assez belle figure qu'il soutint par le jeu. U taillait ordinairement le pharaon chez la Duclos, la tragédienne en vogue, quoiqu'il fût extrêmement souhaité chez les princes et les seigneurs du premier ordre, ainsi que dans les plus célèbres académies, où ses manières nobles le distinguaient des autres joueurs. Lorsqu'il allait chez Poisson, rue Dauphine, il n'y apportait pas moins de deux sacs pleins d'or, qui faisaient environ la somme de 100,000 livres. Il en était de même à l'hôtel de Gesvres, rue des Poulies. La main ne pouvant contenir la quantité d'or qu'il voulait masser, il fit

frapper des jetons qui faisaient bon de dix-huit louis char cun. Malgré toutes ses bonnes manières , il trouva cependant des ennemis qui le rendirent suspect au gouvernement, et surtout à M. d'Argenson , lieutenant général de police. Ce magistrat lui ordonna de sortir de Paris , sous prétexte qu'il en savait trop aux jeux qu'il avait introduits dans la capitale ' . »

Ce contre-temps dut paraître d'autant plus fâcheux à Law que déjà il avait été présenté au duc d'Orléans, qui, l'ayant trouvé fertile en expédients et bon à consulter, l'avait mis en rapport avec le contrôleur général des finances Desraarets. Cependant, Law dut quitter Paris. 11 lui fallut alors, génie incompris, colporter, encore une fois, de capitale en capitale, ses plans de finance et son bonheur au jeu, partout également compromettant. La mort de Louis XIV, qui arriva peu de temps après, lui ouvrit un horizon nouveau. Rentré en France, grâce sans doute à la bienveillance du régent, il lui exposa de nouveau et lui fit goûter ses idées. On apprit bientôt que, le régent, séduit, subjugué par Law, inclinait à s'en remettre à £elui-ci de la conduite et de l'administration effectives des finances. L'expérience vainement proposée par lui depuis vingt ans à tous les gouvernements de l'Europe allait donc s'accomplir, et c'est la France qui , par malheur, devait en faire les frais.

Il importe, avant d'aller plus loin, de faire connaître rapidement la situation financière du royaume au moment où l'astre rayonnant de Law se lève à l'horizon. On sait par Vauban quel était l'état de détresse de la France au commencement du dix-huitième siècle. Naturellement, un trèspetit nombre de personnes pouvaient répondre à l'appel du gouvernement quand, pressé par les désastres des guerres et les famines, il recourait au crédit. Le dernier em-

1 Bistoire du Système, par Dohautcbamp; citée par M . Cochât, p. a S.

prunt de Louis XIV fut négocié à 400 p. 0/0. De 1700 à 1715, les dépenses avaient excédé les recettes d'environ 2 milliards, qu'il avait fallu emprunter à des taux exorbitants, sous peine de voir la France envahie, démembrée. Les capitalistes prévoyaient bien d'ailleurs qu'ils s'exposaient à de dures représailles, lorsque le danger serait passé. Gela ne manqua pas d'arriver. La dette flottante et immédiatement exigible était , au mois de septembre 1715, de 709 millions de livres (plus de 1,500 millions de notre monnaie). Une commission chargée de réviser les titres divers de cette dette la soumit à une réduction arbitraire, et en paya la presque totalité avec 250 millions de billets d'État, remboursables à des échéances échelonnées , et qui perdirent eux-mêmes, dès le premier jour, 40 p. 0/0. En définitive, le possesseur de 100 francs de papier, à la mort de Louis XIV, n'en aurait pas pu tirer plus d'une vingtaine de francs en espèces, après le visa.

Mais le visa n'était rien encore auprès de la Chambre de justice que le duc de Noailles fît établir , après avoir préalablement envoyé un certain nombre de financiers à la Bastille, et défendu, sous peine de la vie, aux fermiers, sous-fermiers, etc., de s'éloigner de leur résidence. Dans une lettre qu'il adressa, le 21 septembre 1715, à. Mme de Main tenon, le duc de Noailles a peint avec force les embarras financiers que Louis XIV avait légués à son successeur.

« La difficulté, écrivait-il, est do rattraper le courant qui, malheureusement, est' fort arriéré. Ce que je puis vous dire est que Ton fera l'impossible , et que la situation des affaires , quelque fâcheuse qu'elle soit, ne prévaudra jamais sur l'envie de vous satisfaire. Je ne vous nierai pas cependant qu'on a trouvé les choses dans un état plus terrible qu'on ne peut le dépeindre : le Roy et ses sujets également ruinez, rien de payé depuis plusieurs années, les revenus de deux ou trois mangés d'avance, la confiance en-

tièrcment détruite, en 9orte qu'il n'y a guères d'exemples d'avoir vu la monarchie dans uno pareille siluatiqn, quoyqu'elle ayt été deux ou trois fois bien près de sa ruine. Mais comme le désespoir est la dernière de toutes les ressources, on est bien éloigné de s'y abandonner. Plus le mal est grand, et plus il faut que le courage nous soutienne pour tâcher à le réparer : c'est à quoy on travaille présentement. Chacun met du sien, et tout le monde s'y livre de bonne foy avec toute l'union et le concert que Ton peut désirer. C'est au temps à faire le reste : il y au roi t de la témérité d'espérer un changement bien subit après un dérangement qui prend datte de si loin ; mais ce qui ne se fait pas en six mois se fait en un an ; ce qui ne se fait pas en un an se fait en quatre, et ce qui ne se fait pas en quatre se fait en dix, avec de la persévérance. Voilà» Madame, l'état où nous sommes. La peinture n'en est pas agréable, mais je puis vous assurer qu'elle n'est que trop vraye. L'on travaille à présent à prendre des arrangements pour le papier ; c'est un article d'une grande conséquence *. »

La Chambre de justice avait pour mission de rogper la fortune de ceux qui s'étaient enrichis en faisant des affaires avec l'État depuis 1689. Le 17 mars 1716, une déclaration royale autorisa les domestiqués des justiciables de la Chambre à dénoncer leurs maîtres» sans se nommer. On allouait, en récompense, aux dénonciateurs, le cinquième des amendes et confiscations adjugées à l'État. Quelques collecteurs de taxes, qui prétendaient n'avoir fait qu'exécuter les ordres du contrôleur général Desmarets, furent punis de mort. Parmi les grands financiers de l'époque, Samuel Bernard fut taxé à 9 millions du temps ; le traitant Prondre, beau-frère d'un Larochefoucauld , à près de 2 millions; Crozat, qui venait de fiancer sa fille au comte d'Évreux, de la maison de Bouillon , à près de 7 millions ; un certain Menou, à près de 3 millions. Le célèbre Bourvalais, qui s'était

i Bihlioth inip. Mss. S, F. m?, citée 4an» le» Mechirches Aûforfyuet wr le Syttèm» de l&w, par M* Leva*aeur, p. 12, mie.

JBAN LAW. 259

fait bâtir, sur la place Vendôme , l'hôtel où est aujourd'hui la chancellerie , vit sa fortune, qui dépassait 4 millions, entièrement confisquée; il est vrai qu'elle lui fut restituée en partie deux ans après. Nombre de magistrats et d'hommes publics furent, d'ailleurs , atteints par la Chambre de justice. Puis, ainsi que cela avait lieu d'ordinaire, il arriva que ceux qui la composaient vendirent leur faveur à beaux deniers comptant. Le duc de Saint-Simon dit « qu'à oe métier, le président de Lamoignon gagna beaucoup d'argent et s'y déshonora, * En même temps, et par une suite naturelle de ces violences, toutes les affaires, toutes les transactions commerciales avaient cessé. La société semblait frappée de mort. De son côté, faute d'argent et de crédit, le gou* versement était en quelque sorte paralysé. Un moment vint où la Chambre de justice fut aussi impopulaire que l'avaient été, dix-huit mois auparavant, les financiers et les traitants. Les mégères des carrefours, qui, dès le début, avaient jeté de la boue à la face de deux collecteurs qu'on menait au supplice , souhaitaient la même fin à ceux qui les avaient condamnés. Le chancelier d'Àguesseau lui-même, qui avait inauguré la Chambre de justice par un discours très-violent contre les ûnanciers, y prononça, le jour de sa dissolution, les paroles suivantes : « Le peuple est tombé dans une espèce de consternation qui fait languir le corps politique; et telle est son inconstance, qu'il passe tout d'un coup de la haine qu'il avait contre les prévenus à la compassion des misères où ils sont réduits. Il s'accoutume à les croire innocents, lorsqu'il les voit trop longtemps malheureux. » Ajoutons que, sur 219 millions de confiscations prononcées, il n'était pas rentré la moitié de cette somme au trésor.

En résumé, malgré le vi$a9 c'est-à-dire la banqueroute, malgré le produit des confiscations ordonnées par la Chambre de justice, la situation du trésor était plus désastreuse encore qu'à la mort de Louis XIV. A la vérité» on avait réduit

sensiblement le chiffre de la dette; mais le déficit annuel n'en était pas moins encore de 78 millions, et le trouble que les opérations de la Chambre de justice avaient porté dans le pays était tel, que la source même des revenus sur lesquels on comptait semblait tarie.

Dans cette extrémité et après bien des tâtonnements* le gouvernement ordonna une nouvelle refonte des monnaies, et décréta que l'écu de 3 livres 10 sous, qui pesait une once à la mort de Louis XIV, ne pèserait plus dorénavant qu'une demi-once. C'était un moyen de faire rentrer toutes les espèces dans les hôtels des monnaies et de s'approprier la différence résultant de cette nouvelle diminution de leur poids légal. On était alors au mois de mai 1718. A la nouvelle du fâcheux édit, les têtes s'exaltèrent; la résistance, encouragée par les parlements de Paris, d'Aix, de Bordeaux, de Rennes, excitée par les pamphlets les plus violents, s'organisa, et des émeutes sanglantes éclatèrent sur plusieurs points à la fois,-

Pendant que cela se passait, et bien avant même que les choses fussent arrivées à ce point , servi à souhait par les événements qu'il exploitait au profit de ses doctrines, Law les propageait habilement, soit dans la conversation, soit par ses écrits.

« La Banque, écrivait-il au duc d'Orléans, n'est pas la seule ni la plus grande de nies idées; je produirai un travail qui surprendra l'Europe par les changements qu'il portera en faveur de la France, changements plus forts que ceux qui ont été produits par la découverte des Indes et par l'introduction du crédit. Par ce travail, Votre Altesse Royale sera en état de relever le royaume de la triste situation dans laquelle il est réduit, et de le rendre plus puissant qu'il n'a encore été, d'établir l'ordre dans les finances, de remettre, entretenir et augmenter l'agriculture, les manufactures et le commerce, d'augmenter le nombre des peuples et les revenus généraux du royaume, de rembourser les charges inutiles et onéreuses, d'augmenter les revenus du roi en soulageant les peuples,

et de diminuer la detle de l'État sans faire de tort aux créanciers.»

a La nation entière, ajoutait-il dans un mémoire sur les Banques, devenait un corps de négociants dont la banque était la caisse, et dans lequel, par conséquent, se réunissaient tous les avantages du commerce d'argent et de marchandises... Tous les peuples ont cru de tout temps que le commerce des particuliers mêmes faisait la plus grande richesse d'un État. Que doit-on penser d'un État qui fait le commerce en corps, sans l'interdire néanmoins aux particuliers ! ? »

a La monnaie, disait encore Law, est le principe du travail, de la culture, de la population. Les pays riches sont ceux où il existe beaucoup de monnaie; les pays pauvres, ceux où elle est rare...

« Rien n'est plus propre à remplir la fonction de la monnaie que k papier. Aux avantages que présentent, sous ce rapport, les métaux précieux, il joint d'autres qualités qu'ils ne possèdent pas : 4° on le compte et on le transporte plus facilement; 2° la matière ne coûte rien, ou presque rien, tandis qu'il faut acheter fort cher l'or et l'argent; 3° enfin, par cette raison, on ne l'exporte pas, et l'offre peut toujours égaler la demande.

« Ce dernier point a la plus haute gravité.

« En effet, il y a lutte perpétuelle entre les propriétaires des choses et les détenteurs de l'argent. Les premiers font la loi aux seconds quand les denrées et les marchandises de toute nature sont rares, et ils la subissent, au contraire, quand elles deviennent communes. Cependant, la justice et l'intérêt général veulent que la valeur, ou le prix des choses, ne dépasse jamais la limite des frais de production. Or, il n'y a qu'un moyen d'atteindre ce résultat : c'est de faire que la somme de la monnaie soit constamment en équilibre avec la quantité des choses, hypothèse qui se réalisera du moment que l'on pourra fournir, sur des garanties réelles, du numéraire à tous ceux qui en réclameront. Si la monnaie sous forme métallique rend ce desideratum une chimère, rien n'est plus facile que son accomplissement avec la monnaie sous forme de papier*. »

1 Recherches historiques sur Law, par M, Levasse or, p. 24. * « Toutes ces idées, dit Eugène Daire, dans sa Notice historique

242 P0RTRAIT8 HISTORIQUES.

11 y avait, dans ces idées, quelques vérités mêlées à un très-grand nombre d'erreurs. Sans doute, le papier-monnaie a, pour la plupart des opérations commerciales, Un avantage marqué sur l'argent; mais c'est à la condition expresse, absolue, que l'émission du papier ne dépasse pas de certaines limites et qu'elle représente , du moins en grande partie, le numéraire mis en réserve. Hors de là, tout est chimère, déception, péril, et l'on peut être sûr, l'expérience l'a prouvé cent fois depuis Law, que les banques de crédit, irrésistiblement entraînées à faire abus , dans les jours de prospérité, de leur puissance créatrice, sont vouées à d'inévitables catastrophes. A la vérité, Law entendait, disaitil, ne donner son papier numéraire qu'à tous ceux qui fourniraient des garanties réelles; mais on verra bientôt ce que furent, en réalité, ces garanties et le peu de solidité qu'elles présentaient *.

sur Law, sont éparses dans les divers écrits de Law. » (Voir dans les Économistes financiers du dix 'huitième siècle, édition Guillaumin,

1 Un historien économiste, M. de Sismondl, a sagement apprécié dans son Histoire des Français, t. XXVII, p. 391 , les doctrines économiques et financières de Law. « Il n'y a de bon numéraire, dit M. de Sismondl, que celui qui est en même temps le signe et le gage des valeurs échangeables, qui non-seulement sert bien à les compter et à les représenter, mais qui les vaut. Or, la valeur se compose toujours de deux éléments, le travail qu'une chose a coûté pour la produire, et le besoin ou le désir qu'on en a. Quelque travail qu'ait coûté une chose, si elle n'est pas désirée elle perd sa valeur ; quelque désirée que soit une chose, si on peut la produire presque sans travail, elle n'a pas de valeur non plus. Aucune substance n'est donc propre au monnayage que quand elle coûte à produire à peu près ce qu'elle vaut, et que quand le désir qu'on en a équivaut au travail qu'il faudra pour en produire davantage. D'un autre coté, quoique le numéraire, en facilitant les échanges, favorise l'accroissement du travail, de la culture et de la population, Il n'en

JEAN LÀW. 945

Law, cependant, avait conçu un autre projet que l'époque actuelle vient, aprèsdes modifications d'ailleurs importantes, de mettre à exécution. Il avait proposé au parlement écossais d'établir une banque qui aurait prêté aux propriétaires du pays, jusqu'à concurrence d'une portion de la valeur de leurs terres , du papier ayant cours forcé. Toutes les idées de Law n'avaient même pas, au surplus, ce cachet d'utilité pratique. Au témoignage du plus absolu de ses admirateurs, Law s'était posé pour but de « rendre l'Etat dépositaire de toutes les fortunes et commanditaire de tous les travaux* »

« Frappé, dit M. Louis Blanc, des abus qu'entraîne une série de transactions particulières dans lesquelles toute la force est d'un côté, Law n'aspira pas à moins qu'à transporter de l'individu à l'État le soin de mettre en présence le capital et le travail ; or, dans sa pensée, la réalisation d'un tel projet se trouvait intimement liée à l'adoption du papier-monnaie...

« ... Sa confiance était si grande, si sincère que, non content de s'engager à donner, de son bien, 500,000 livres aux pauvres, en cas d'insuccès, il s'était cru en droit d'écrire au régent : a Le « service du roi, la part que le sieur Law a l'honneur de prendre « à l'intérêt de ce royaume et des sujets de Sa Majesté, et aussi « sa propre réputation, le portent à insister pour avoir la conduite « de son affaire. Il se connaît capable, et soumet sa tête pour « répondre de sa droiture, de sa capacité et du succès*..

« Law développa quelques-unes de ses idées avec une éloquence siftple et forte; il mit, à risquer sa fortune dans l'entreprise, une

est point le principe. Ces trois choses peuvent exister sans lui , et , d'autre part, il peut être abondant sans les produire. Enfin, le papier peut être un signe, mais non point un gage des valeurs. Ce qui fait qu'il ne peut jamais être un bon numéraire à l'égal des métaux précieux, c'est justement cette facilité qui séduit de le multiplier presque sans travail et sans frais. »

générosité pleine de grâce; il plut aux femmes, il occupa la ville, enchanta la cour et séduisit le régent... '. »

Dédaigneux des vieilles routines et curieux de nouveautés comme il Tétait, impatient des résultats, incapable de demander le rétablissement des finances à de sages réformes, à un plan longuement suivi , le régent ne pouvait que bien accueillir Law, qui, malgré son accent écossais qu'il garda toujours, parlait bien et avec feu. Naturellement, il blâmait le visa, la banqueroute , la Chambre de justice, la réduction des monnaies. En même temps , il éblouissait et fascinait les esprits parle mirage* de ses prestigieux calculs. On ne le comprenait pas toujours, au témoignage du duc de Saint-Simon, mais on l'écoutait avec plaisir. A peine arrivé à Paris, c'est-à-dire moins de deux mois après la mort de Louis XIV , il proposait de créer une banque royale, gérée par le gouvernement, émettant un papier-monnaie, avec cours facultatif, et prêtant, sur garanties, au nom et au profit de l'État. Saint-Simon combattit ce projet en disant qu'un établissement de ce genre pourrait être bon en soi , mais qu'il ne pourrait l'être que dans une république ou dans une monarchie comme l'Angleterre , dont les finances se gouvernaient par ceux-là seuls qui les fournissaient, et qui n'en fournissaient qu'autant qu'il leur plaisait ; qu'au contraire, dans un État léger, changeant, plus qu'absolu, tel qu'était la France , la solidité y manquerait nécessairement , puisqu'un roi, et, sous son nom, une maîtresse, un ministre, des favoris, plus encore, d'extrêmes nécessités comme celles où l'on s'était trouvé de 1707 à 1710, pourraient renverser la banque avec la plus grande facilité. Quoi qu'il en soit, pa-

Hisloire de la Révolution française, t. I, p. 272 et suiv.

tronné parle régent, le projet de Law fut soumis au Conseil des finances réuni, pour cet objet, en séance extraordinaire. Le procès-verbal de la séance où fut agitée cette immense question du crédit public qui a, depuis, joué un si grand rôle dans les sociétés modernes, a été conservé et mérite d'être reproduit.

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