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CONSEIL EXTRAORDINAIRE

Tenu par S. A. /?., le 24 octobre 4715, pour la banque proposée par le sieur Lass, où estoient, outre Messieurs du Conseil ordinaire * :

MM. Pelletier, Âmeloty Bignon, prévost des marchands; d*Argenson, conseiller df Estât; MM. Le Blanc et de Saint-Contest: MM. des Requêtes, et d'Aguesseau, procureur général, extraordinairement appelez.

M. Fagon a proposé le projet du sieur Lass d'établir une banque à Paris. Il en a exposé la nature et la constitution; il a' fait voir d'un côté tous les avantages, et de l'autre tous les inconvénients, par objections et par réponses.

L'idée de cette banque est de faire porter tous les revenus du roy à la banque, de donner aux receveurs généraux et fermiers des billets de dix écus, cent écus et mille écus, poids et titres de ce jour, qui seront nommez billets de banque; lesquels billets seront portez ensuitte par lesdits receveurs et fermiers au trésor royal qui leur expédiera des quittances comptables. Tous ceux à qui il est dû par le roy ne recevront au trésor royal que des billets de banque dont ils pourront aller sur-le-champ recevoir la valeur à la banque, sans que personne soit tenu ni de les garder ni de les recevoir daus le commerce. Mais le sieur Lass prétend que Futilité

1 Les membres ordinaires du Conseil des finances inscrits à la première séance étaient : le duc d'Orléans ; le maréchal de Villeroy, chef du Conseil; le duc de Noailles, président; le marquis d'Efflat, viceprésident; Lepelletier-Desforts, Rouillé du Coudray, Lefébure d'Ormesson, Fagon, Gilbert de Voisins, de Gaumont, Ta cher eau de Baudry, Dodun, conseillers; Lefebyre et de La Blipière, secrétaires.

en sera telle que tout le monde sera charmé d'avoir des billets de banque plutôt que de l'argent, par la facilité qu'on aura de. faire les payements en papier, et par l'assurance d'en recevoir le payement toutes les fois que l'on voudra. Il ajoute qu'il sera impossible qu'il puisse jamais y avoir pins d'argent que de billets, parce qu'on ne fera des billets qu'au prorata de l'argent, et que, par ce moïen, on évitera les frais de remise, le danger des voitures, la multiplicité de commis, etc.

S. A. R. a jugé à propos d'entendre sur ce sujet des négociants et banquiers qu'elle a fait entier pour avoir leurs avis. Ces négociants estant entrez au nombre de treize avec le sieur Lass, ils se sont expliqués et ont proposé trois avis :

Le premier, que l'établissement de la banque es toit utile dès à présent, — Fénelon, Tourton, Guygner et Pion ;

Le second, que cet établissement pouvoit estre utile dans un autre temps que celuy-cy, mais qu'il seroit nuisible dans la conjoncture présente, — Auisson;

Le troisième, que cela devoit être entièrement rejette, — r Bernard, Heusch, Moras, Le Coûteux et quatre autres.

Ces négociants retirés, S. A. R. a pris les voix.

Le Pelletier ' a été d'avis d'establir la banque en donnant quelque profit sur les billets pour les accréditer, mais il a ajouté que la conjoncture n'étoit pas propre et qu'il falloit attendre.

Dodun* croit la banque bonne sans donner un proffît aux billets, parce que* cela cbargeroit l'Estat, mais qu'il faut attendre que la confiance dans le gouvernement soit restablie.

M. de Saint-Contest8 ne croit pas que la banque puisse jamais

1 Ce Lepelletier est Lepelletier de la Houssaye, qui fut contrôleur général du 10 décembre 1720 au 10 avril 1722. — H ne fout pas le confondre avec un autre membre de cette assemblée, Lepelletier-DesforU, nevea du contrôleur général qui avait succédé à Colbert. Lepelletier- Desforta fut lui-même contrôleur général en 1726.

* Ancien président aux enquêtes, succéda à La Houssaye dans le contrôle général. v

* Ancien maître des requêtes et conseiller d'État; fit quelque temps partie du Conseil de guerre.

avoir de solidité dans le royaume, parce que l'autorité y règne toujours, et que le besoin y est souvent. Ainsy il n'y auroit jamais de sûreté ni de solidité.

- M. Gilbert * est persuadé que rétablissement d'une banque est avantageux en soy par la circulation et la multiplication des espèces, mais il ne pense pas qu'on puisse présentement l'établir sans de grands inconvénients, et il ajoute que l'incertitude du suocez va à décréditer le gouvernement, et qu'il seroit fâcheux présentement de hasarder un projet qui pourroit ne pas réussir. -

M. de Gaumont, qu'on ne doit pas risquer. cet établissement dans le temps présent, et que cela influerait sur le gouvernement.

M. Baudry* croit cet établissement bon, mais ne croit pas que dans les circonstances présentes le public puisse y donner sa confiance; que c'est cependant ce qui doit l'accréditer, sans quoy la banque tomber oit d'elle-mesme. Àinsy, il juge qu'il faut attendre, pour ne pas donner comme un remède ce qui seroit visiblement un mal.

M. d'Argenson ne regarde la banque que comme la caisse des revenus du roy, ne trouve aucun inconvénient à l'establir, en supposant que la fidélité en sera toujours exacte, et croit qu'on doit tenter cette voie innocente pour rattraper la confiance.

M. d'Effîat en croit l'établissement utile, mais non pas à présent, et que cela feroit présentement resserrer l'argent encore plu6 qu'il ne l'est.

M. le duc de Noailles est persuadé de l'utilité d'une banque, mais que les temps ne conviennent pas, la deffîance estant générale; que, de plus, l'opposition des négociants, dont la confiance est essentielle pour l'accréditement de la banque, la ferait échouer; qu'il faut la leur faire désirer avant que de l'establir, et commencer par suprimer toutes les dépenses inutiles pour payer les dettes de l'Es ta t; que rien ne sera plus propre à regagner la confiance par l'attention qu'on verra à S. A. R. pour le bien public dont on est desjà très-persuadé par les premiers arrangemens qu'elle

1 Gilbert de Voisins, bientôt avocat général.

1 Tacbereau de Baudry devint lieutenant de police.

a faits, et, afin que Ton ne soit pas plus longtemps dans l'incertituder, qu'on doit déclarer dès aujourd'huy que la banque n'aura pas lieu.

M. Fagon 1 de mesme ainsy ; ajoute que le papier répandu dans le public est ce qui cause le discrédit et qu'en arrangeant le papier on regagnera la confiance.

M. d'Aguesseau, que pour rétablir la confiance, S. A. R. n'a qu'à continuer à travailler comme elle le fait pour le bien public, et de l'avis de M, de Noailles en tout.

M. le procureur général, deux questions : — La banque est-elle utile en soy? — Prouve que non. — L'est-elle dans le temps présent? — Tout le monde est persuadé du contraire. — De l'avis de M. de Noailles en tout.

M. Le Blanc, de l'avis de M. de Noailles en tout.

M. Rouillé, que l'on doit prendre l'avis du public sur ce qui le concerne, et que le public y est opposé; qu'il n'y a qu'à persévérer dans le bien pour faire revenir la confiance.

M. d'Ormesson s, tout comme M, de Noailles.

M. d'Amelot8, que le public a parlé par la bouche des banquiers. De l'avis de M. de Noailles.

M. Desforts, en tout de l'avis de M. de Noailles.

M. le maréchal de Villeroy, qu'on n'en pourroit tirer présentement aucun proffit, et que l'arrangement des rentes et des troupes suivi de l'arrangement des billets ramènera la confiance. Au reste, de l'avis de M. de Noailles.

S. A. R. a dit qu'elle estoit persuadée que la banque devoit avoir lieu, mais qu'après ce qu'elle venoit d'entendre, elle estoit de l'avis entier de M. le duc de Noailles, et qu'il falloit annoncer à tout le monde dès aujourd'huy que la banque estoit manquée'.»

1 Fils du premier médecin de Louis XIV, et intendant des finances. 1 Maître des requêtes.

* Président du Conseil de commerce.

* Délibérations du Conseil particulier des finances, depuis le 70 septembre f 7 1 b jusqu'au 1 5 mai 17 16. — Manuscrit de la Bibliothèque impériale. S. F. 2232, t. XXIII ; cité par M» Levasseur, dans ses Recherches historiques sur Law, p. 3)1 à 43»,

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L'avis du duc de Noailles était sage ; il prévalut, et la proposition faite par Law d'établir une banque royale avec les fonds même de l'État fut , pour le moment du moins , repoussée. En homme habile, Law réduisit alors ses prétentions ; il demanda l'autorisation d'établir une banque de ses deniers ou avec ceux d'une compagnie qu'il disait avoir formée. La seule faveur qu'il sollicitait c'était un privilège de vingt ans et la faculté de stipuler la valeur de ses billets en écus de banque, afin qu'ils fussent exempts de la variation ordinaire des monnaies. Consultés sur ce nouveau projet, les membres du Conseil des finances, « à la plupart desquels, dit le duc de Saint-Simon, on avait parlé un peu français à V oreille, » l'approuvèrent , à l'exception de ce dernier, qui prétend y avoir fait opposition jusqu'au bout. A la vérité, le procès-verbal qu'on vient de lire ne fait même aucune mention de cette résistance opiniâtre dont le duc de Saint-Simon ne s'est peut-être avisé qu'après coup. Le 2 mai 1716, des lettres patentes autorisèrent Law à fonder une banque générale, au capital de 6 millions, distribué en 1,200 actions de 5,000 livres, payables en quatre versements, un quart en espèces et trois quarts en billets d'État. Or, comme ceux-ci subissaient une perte de 70 à 80 p. 0/0, la banque générale ne devait, en réalité, compter que sur les 1,500,000 livres à verser en espèces. Les lettres patentes portaient que, de la manière dont elle serait organisée, il n'y avait nul inconvénient à redouter, qu'il y avait, au contraire, tout sujet d'espérer qu'elle réussirait promptement, à l'exemple de ce qui s'était passé dans plusieurs États voisins, c Nous avons donc cru devoir, faisait-on dire au roi, accorder au sieur Law, dont l'expérience, les lumières et la capacité nous sont connues, le privilège qu'il nous demande pour lui et sa compagnie ; et notre très-cher et très-aimé oncle le duc d'Orléans, régent du royaume, attentif à tout ce qui peut apporter du soulagement à nos

peuples et procurer le bien de notre État, a cru qu'il n'était point indigne de son rang et de sa naissance d'en être déclaré protecteur. »

Law avait remarqué que les billets de la banque d'Amsterdam stipulaient les recettes et les payements à poids et titre du jour, c'est-à-dire que l'argent étant, par exemple, à 40 livres le marc de huit onces à l'époque de l'émission d'un billet, le remboursement devait se faire à 40 livres le marc, quelle que fût, au moment du remboursement, la valeur intrinsèque de la monnaie. Cette disposition, appliquée à la banque générale, contribua pour beaucoup à son succès. Indépendamment de cet avantage, la ponctualité dans les payements des billets au porteur et dans les remboursements des dépôts , ainsi que la facilité de régler les plus grosses affaires, par de simples virements de compte, popularisèrent bientôt le nouvel établissement.

Cette époque de la vie financière de Law mérite qu'on s'y arrête, car c'est la seule où il ait donné des preuves d'un esprit vraiment pratique et supérieur. Il eût mieux fait, sans doute, de ne pas s'obliger à recevoir, sur le prix des actions de la banque générale, trois quarts en billets d'État qui perdaient de 70 à 80 p. 0/0. Outré que ce mode de payement réduisait singulièrement les ressources de la banque, il en résultait, entre ses intérêts et ceux du gouvernement, une connexité qui pouvait amener de fâcheuses conséquences. Quoi qu'il en soit, telle qu'elle était constituée, la banque générale rendit , au plus fort même de la stupeur publique et de la disparition des capitaux , résultat inévitable des extorsions plus ou moins désintéressées de la Chambre de justice, des services réels. Tandis que, devenus naturellement plus exigeants à raison même des risques qu'ils couraient, les capitalistes ne consentaient à prêter leur argent qu'à 30 p. 0|0, Law fixa d'abord à 6, ensuite à 4 p. 0/0 seulement, l'escompte de la banque générale. En

même temps, exalté par le succès» il alla au-devant des besoins de l'industrie et du commerce, "offrit l'appui de son crédit à des établissements dont la prospérité lui semblait une affaire d'intérêt public, suscita d'utiles travaux, et prévint plusieurs banqueroutes.

Je viens d'indiquer le côté faible des statuts de la banque générale : la liaison de ses intérêts avec ceux du gouvernement. C'était le point noir où se forma l'orage dans lequel elle devait disparaître. Mais Law, on le pense bien , avait des idées complètement opposées. Dans son système , en effet, il était de toute nécessité que la banque et le gouvernement eussent des intérêts communs, et en quelque sorte inséparables. Environ un an après la création de la banque, au mois d'avril 1717, un nouveau pas fut fait dans cette voie périlleuse. La situation de la banque était alors excellente ; presque tous les négociants y avaient un compte ouvert, et ses billets jouissaient même d'une prime sur les espèces. Sous l'influence de ces heureux résultats, et, sans contredit, à l'instigation de Law, dont le crédit devenait de jour en jour plus puissant, le gouvernement décida que tous les comptables du royaume recevraient les billets de la banque générale comme argent, en payement des diverses contributions , et qu'ils acquitteraient à vue , sans aucun escompte , jusqu'à concurrence des fonds qu'ils auraient en caisse, les billets de la banque qui leur seraient présentés. On voit toute la portée d'une pareille mesure. Que, séduit par sa générosité naturelle, déçu dans ses prévisions, Law eût encouragé des spéculations malheureuses ; que la banque , en un mot, se fût compromise , et le gouvernement éprouvait nécessairement le contre-coup du désastre. D'autre part, les embarras financiers, la détresse bien connue de l'État, les expédients auxquels il était sans cesse obligé d'avoir recours, auraient dû servir d'avertissement à Law, et principalement au commerce. 11 n'en fut

point ainsi. La banque générale était en possession de la faveur publique ; elle avait la vogue. À partir de ce moment, l'engouement des Parisiens pour son fondateur alla sans cesse en augmentant, d'abord par degrés , puis avec une rapidité prodigieuse, inouïe, qui produisit les conséquences extraordinaires auxquelles il doit sa triste célébrité.

Le succès de Law lui avait naturellement suscité un certain nombre d'ennemis. Parmi ceux-ci on distinguait les quatre frères Paris, dont l'un marqua plus tard d'une manière particulière sous le nom de Paris-Duverney. Fils d'un aubergiste du Dauphiné, les frères Paris avaient été poussés dans les fournitures des armées, et ils y avaient fait rapidement une grande fortune. Frappés à juste titre des dangers que pouvaient amener les opérations de Law, ils l'attaquaient ouvertement et n'épargnaient rien pour le perdre dans l'opinion. L'ancien lieutenant de police d'Argensoh faisait cause commune avec eux. Extrêmement habile et tout dévoué au régent, d'Argenson était un ennemi redoutable. Appelé, au mois de janvier 1718, à remplacer d'Aguesseau comme vice-chancelier, et le duc de Noailles comme chef du Conseil des finances, il avait pris, à la grande surprise du régent, ces dernières fonctions tout à fait au sérieux, et ne pouvait se résigner à a'être que le prête-nom de Law. D'un autre côté, le parlement n'attendait qu'une occasion pour se jeter de nouveau dans l'opposition. Parce qu'il avait cassé le testament de Louis XIV au pïrofit du régent, le parlement avait cru qu'il allait devenir prépondérant dans l'État ; trompé dans ses calculs, il ne rêvait que tempêtes. Un malencontreux édit par lequel le gouvernement ordonna une nouvelle refonte des monnaies pour avoir occasion d'augmenter la valeur de circulation de celles qui

seraient frappées en remplacement des anciennes, l'autre édit, dont j'ai parlé, qui autorisait les agents comptables à recevoir en payement les billets de la banque générale, provoquèrent les foudres du parlement. Le 12 août, dit le duc de Saint-Simon, qui ne le ménage pas , « il rendit tout son venin. » Restreignant les opérations de la banque générale à ce qu'elles étaient dès ses débuts, l'arrêt du 12 août établissait une séparation absolue, infranchissable, entre ces opérations et celles des agents du gouvernement. 11 défendait en 'outre « à tous étrangers, même naturalisés, de s'immiscer directement ni indirectement, et de participer sous des noms interposés au maniement ou dans l'administration des deniers royaux, sous les peines portées par les ordonnances... »

Cet arrêt était une attaque directe contre le régent dont il méconnaissait ouvertement l'autorité, contre Law surtout, et l'on y vit le prélude d'un coup plus décisif. Le bruit courut, en effet, que le parlement ne voulait rien moins que décréter Law d'arrestation, le juger séance tenante et le faire pendre, sans désemparer, dans la cour du palais. « Ébranlé jusqu'aux larmes, plus mort que vif, Law, dit Saint-Simon, ne savait que dire, beaucoup moins que devenir. » On le fit cacher dans la chambre d'un de ses amis au Palais-Royal. La situation était critique. Poussé par le duc de Bourbon, par Dubois, par Law, par Saint-Simon, le régent prit une résolution vigoureuse : il fit tenir un lit de justice où le roi, alors âgé de huit ans, décréta que le parlement ne pourrait à l'avenir faire de remontrances que sur les édits qui lui seraient déférés, et cela dans les huit jours. C'était, pour Law principalement, une victoire éclatante; elle fut troublée en partie par le succès d'une opération de finance à la tête de laquelle figuraient les frères Paris, que protégeait d'Argenson. Ceux-ci avaient eu l'idée, pour renverser le système de Law, de se rendre adjudicataires des fermes générales, en for-

ffl&ftt une compagnie aii capital de 100 millions, divisé en étt 100,000 actions de 1,000 fr., payables en contrats de rentes ou en billets des diverses caisses publiques, lesquels, comme les billets d*État* perdaient de 70 à 80 pour 100. La compagnie offrit de prendre le bail des fermes à 48 millions et l'obtint à ce prix. Elle espérait en tirer 100 millions. Très-recherchées à cause de la réputation d'habileté bieh établie des frères Paris* les actions de Y Anti-Système semblèrent, pendant quelque temps, devoir détrôner, dans la faveur publique, celles de la banque générale. Cependant, grâce au développement progressif que Law dortna à sort plan, lesactions de la banque gértérale eurent bientôt repris le deèsus. On a vu plus haut quelle était la constitution de cette banque et les modifications qu'elle avait subies i Déjà, elle était eïi partie dans la dépendance de l'État ; mais elle né Tétait pas ehcore assez aux yeux de Law. A partir du TT jahvier i719, elle fut convertie en banque royale. «C'était* d'après un juge des plus compétehts, ôter à ses engagements la garantie bornée, mais réelle, d'un capital effectif, pour y substituer la garantie indéïinie mais douteuse d'un État obéré !. » En même temjte, généreux outre mesure, le gouvernement racheta, sur le pied de 5,000 livres* les 1,200 actions qui avaient formé le capital primitif de la banque générale et pour lesquelles il n'avait été versé que 775 livres. Une autre innovation des plus dangereuses suivit de près» Un arrêt du conseil du 22 avril 1719 décida que, dans les villes où des succursales seraient établies* les monnaies d'argent ne pourraient entrer dans les payements que pour une somme inférieure à 600 livres; le reste devait être payé en billets. On défendit en outre aux entrepreneurs de messageries de transporter des espèces dans les villes à succur-

4 Encyclopédie du droit, article Batiqtie, p. 566, par M. Gautier, soua-gôttverttfeur de la Banque de France.

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sales, à moins que ce ne fût pour le compte et avec l'autorisation de la banque. De leur côté, les comptables publics des mêmes villes reçurent Tordre de tenir leur caisse en billets, sous peine de supporter la perte sur le numéraire métallique , en cas de diminution de la monnaie. Enfin , l'article 3 de l'arrêt était ainsi conçu : « Comme la circula* tion des billets de banque est plus utile aux sujets de Sa Majesté que celle des espèces d'or et d'argent et qu'ils méritent une protection singulière, par préférence aux monnaies faites des matières qui sont apportées des pays étrangers, entend Sa Majesté que lesdits billets stipulés en livres tournois ne puissent être sujets aux diminutions qui pourront survenir sur les espèces, et qu'ils soient toujours payés en leur entier. » On ne voulait alors* il est vrai, que populariser les valeurs de la banque; mais cet ensemble de mesures n'en était pas moins l'indice d'un entraînement funeste dont la suite ne montra que trop bien les dangers.

Dans le courant du mois d'août 1717, Law avait organisé, pour l'exploitation de la Louisiane, une société qui prit le nom de Compagnie de l'Occident, et dont le capital fixé à 100 millions fut divisé en £00,000 actions, de 500 livres chacune, payables en billets d'État. Comme ces actions languissaient au-dessous du pair, Law en racheta un certain nombre en s'engageant à payer 100 livres au bout de six mois, ce qui, au moment du contrat, n'en valait que 50. Ce fut là, on le croit du moins, la première application en France de ces marchés à prime qui ont pris, dans les sociétés modernes, une si grande extension. Ce coup d'audace réussit à merveille et donna un élan extraordinaire aux actions de la Compagnie d'Occident, qui, vers les premiers jours de mai 1719, furent recherchées à leur prix d'émission. Cependant, les actions de la compagnie ayant été payées en billets d'État, elle n'avait que des capitaux insuffisants. A la même époque ,

Law rattacha à cette Compagnie les privilèges de celle des Indes Orientales, instituée en 1664 par Colbert. Ce fut l'origine de la nouvelle Compagnie des Indes. Pour indemniser les anciennes compagnies qu'elle remplaçait et suffire aux dépenses d'exploitation de son vaste monopole, celle-ci fut autorisée à créer 50,000 actions nouvelles aux taux nominal de 600 livres, payables en numéraire en vingt mois et par termes égaux. Ces actions, que l'on nomma les Filles, ne furent délivrées qu'à ceux qui représentaient un nombre quatre fois plus considérable d'actions de la Compagnie d'Occident. C'était un excellent moyen pour les faire rechercher. En effet, les nouvelles actions, de même que le papier d'Occident, doublèrent bientôt de valeur et se négocièrent h 1,000 livres.

D'un autre côté, Law s'était rendu adjudicataire, pour la Compagnie d'Occident, de la ferme du tabac, et cette adjonction, de laquelle on espérait d'assez gros bénéfices, avait déterminé une hausse dans les actions. Au mois d'avril 1719, l'État attribua pour neuf ans à la Compagnie des Indes les bénéfices de la fabrication des monnaies, moyennant une redevance annuelle de 50 millions, à l'occasion de laquelle il y eut une nouvelle émission d'actions au taux de 1 ,000 fr., qui furent appelées Petites-Filles, et auxquelles on promit, à partir du 1er janvier 1720, un intérêt de 12 pour 100. Law fit décider en outre qu'il faudrait, pour obtenir une action nouvelle, justifier de la possession de cinq actions de création antérieure. Cette difficulté ne fit qu'ajouter à l'engouement chaque jour plus grand du public. De même que les Filles, les Petites-Filles eurent tout d'abord une trèsgrande vogue. Grâce à cette série d'habiles manœuvres, les actions de la compagnie d'Occident, que l'on avait obtenues en 1717 pour 150 à 160 livres numéraire, se payaient, à la fin du mois d'août 1719, 5,000 livres, également en argent.

Enhardi par le succès, jugeant le moment enfin venu de

réaliser dans son ensemble les plans de toute sa vie, Law, auquel le régent, émerveillé des effets du Système, et en retirant d'ailleurs des profits énormes, s'abandonnait avec une entière confiance, démasqua toutes ses batteries. Le 27 août 1719, un arrêt du Conseil résilia le bail des fermes générales, qui avaient été adjugées aux frères Paris, et l'attribua à la Compagnie des Indes, moyennant une augmentation de 3 millions et demi. Par compensation, la Compagnie devait prêter au roi, à 3 pour 100 d'intérêt, la somme de 1,500 millions, destinée à rembourser la plus forte partie de la dette publique, les rentes perpétuelles et la finance des offices les plus onéreux à l'État, parmi lesquels figuraient les charges des conseillers du parlement. Une émission de 300,000 actions, qui, cette fois, furent payées par les souscripteurs eux-mêmes, sur le pied de 5,000 fr., et qui fut suivie, au mois d'octobre 1719, d'une émission supplémentaire de 24,000 actions au même prix, devait permettre à la Compagnie des Indes de remplir les divers engagements qu'elle avait contractés, tant à l'égard de l'État que des particuliers. On peut maintenant se rendre un compte exact des théories financières de Law et de ce qu'on a appelé le Sys* tème : faire de l'État le banquier unique et le seul commerçant de la France, non par la violence, mais par suite des avantages mêmes que le public devait trouver dans cette combinaison; remédier à l'insuffisance du numéraire par la création de valeurs de confiance douées, suivant Law, de plus d'avantages que le numéraire; au moyen de ces valeurs, auxquelles il donnait un cours forcé, répandre à grands flots le crédit dans tous les canaux du corps social; susciter les grandes entreprises maritimes et faciliter l'exploitation des continents lointains ; développer le travail, et avec lui, l'aisance et la richesse, sur toute la surface de la France ; enfin, rembourser la dette publique, les titulaires d'offices, et supprimer les impôts eux-mêmes, grâce aux

bénéfices que le monopole de la banque et du commerce auraient procurés à l'État' : tel était le but que se proposait Law, et le résultat qu'il se flattait d'atteindre. Plans immenses, projets gigantesques, dont le premier inconvénient était d'être irréalisables, et qui, eussent-ils été praticables à un moment donné, dans des circonstances tout à fait exceptionnelles, auraient croulé au premier bruit de guerre, à la moindre panique ! Les germes de mort qu*ils portaient avec eux ne tardèrent pas à se produire. On va voir, au surplus, les singuliers accidents qui accompagnèrent l'expérience à laquelle la France ftit alors soumise.

11 a été constaté que Law avait émis 624,000 actions de 500 livres chacune, représentant 312 millions de livres, qu'il avait d'ailleurs vendues, grâce à la faveur dont elles jouissaient, 1,797,500,000 livres. Pour que ces actions eussent rapporté à leurs acquéreurs un intérêt annuel de 4 pour 100, il aurait fallu que les bénéfices de la Compagnie se fussent élevés à près de 150 millions. Or, les recettes probables ne paraissaient pas devoir atteindre le chiffre de 80 millions. A la vérité, Law se repaissait d'illusions. Persuadé que la hausse illimitée des actions, accroissant le capital national , déterminerait une prospérité assez grande pour que la Compagnie augmentât ses bénéfices et pût donner au moins un dividende de 200 livres par action , il surexcitait par toutes sortes de manœuvres la fièvre de l'agiotage. Ainsi Ton distribuait à profusion des annonces pompeuses, accompagnées de gravures représen*-

* M. Henri Martin, qui combat avec sagacité et par d'excellentes raisons le système de, Law, fait, au sujet, de la prétention de vouloir supprimer les impôts, cette réflexion fort sensée, : « H y a? dit-il, dans l'impôt direct, dans ce sacrifice fait par le citoyen à l'État, et qui se relie à d'autres sacrifices d'une nature plus élevée, tels que le service militaire, il y a un caractère moral que la société ne doit point effacer. « Histoire et France, t. XVII, p. 183.

tairt de$ sites et des sauvages du Mississipi, % On y voit, disait la légende d'une de ces gravures, dos montagnes rouir plies cl'OTt d'argent, d^ euivre, de plomb» de vif-argent. Comme ces létaux sont très-communs, et que les sauvage* n'en soupçonnent pas la valeur, ils troquent des morceau* d'or ou d'argent pour des marchandises d'EurQpe, eainjne couteaux, marnijtes, broches, un petit miroir, ou même un peu d'eau-de-vie. » Un vieux militaire, qui connaissait |* Louisiane, ayant osé dire, ce qui était vrai alor^.que les fièvres et les sauvages la rendaient inhabitable, on le rn.it, djt-on, à la Bastille. Tantôt on faisait courir le bruit que 1^,000 femmes natchez étaient occupées à travailler la soie, ou que des lingots d'or rapportés du Mississipi venaient d'être essayés à la Monnaie. Une autre fois, c'était une roche d'émeraude qui avait été découverte dans l'Arl^nsas, et l'on citait jusqu'au nom du capitaine qui avait dû en prends possession, à la tête d'un détachement de %% hommes!

Secondées par la fougue ordinaire de la natipn» pes manoeuvres eurent un plein succès. A partir du mois d'août 1719, les actions de la Compagnie des Indes s'élevèrent à des taux fahuleux. C'est l'époque où la rue Quincampqix fqt le théâtre de cet agiotage effréné qui en a fait une rue historique. Principalement habitée jusqu'alors par de$ changeurs, elle devint le rendez-vous de tous les tjonimeç qui, ap^ès avoir obtenu directement, soit par faveur, çeit par obsession, des jetions de la Compagnie, consentaient \ les revendre h ceu* qui n'aient p$s été aussi favorisés, Dès le matin, la foule des spéculateurs c'y entassait* Bientôt l'encombrement devint tel que toute la rue fut affectée à des bureaux et que les moindres réduits rapportèrent à leurs propriétaires des sommes prodigieuses. Qui ne sait l'histoire de ce bossu dont le dos servait de table à signatures aux spéculateurs de la rue Quincanipoix et qui s'enrichit à ce métier? C'était une cohue, un pêle-mêle

indicibles. « On y voyoit, dit un chroniqueur du temps, des docteurs de Sorbonne, des prêtres et des religieux qui se mèloient, aussi bien que toutes sortes de personnes , à ce commerce dont tout le monde étoit alors comme enchanté !. » Des magistrats, des femmes titrées y coudoyaient des laquais, des porteurs d'eau et des femmes de la halle. En même temps, mille intrigues s'agitaient autour de Law. Des femmes de qualité montaient sur le devant du carrosse de sa maîtresse pour lui faire leur cour. La princesse Palatine, mère du régent, a caractérisé avec sa crudité ordinaire cet état des esprits. « Law, dit-elle dans une de ses lettres, est poursuivi au point qu'il n'a repos ni jour ni nuit. Une duchesse lui a baisé la main devant tout le monde... » X,a princesse entre dans d'autres détails qu'on ne peut rapporter, et montre Law harcelé par des comtesses et des marquises jusque dans ses appartements. Au milieu de ce déchaînement de cupidités, les princes, ducs et grands seigneurs en faveur ne s'oublièrent pas. Le duc de Bourbon retira du Système une vingtaine de millions; le duc d' Antin en eut douze. Mme de Prie, le marquis de Lassé, le maréchal d'Estrées, le duc de Laforce puisèrent dans les caisses à millions. Le prince de Conti n'ayant touché que quatre millions et demi, en eut de l'humeur et fit de l'opposition. Indépendamment d'un grand nombre de pensions, parmi lesquelles quelques-unes s'élevèrent à 60 et 80,000 livres, qu'il sema autour de lui avec une profusion scandaleuse, le régent accorda les gratifications suivantes à ses favoris particuliers :

Le marquis de Prie. 90,000 De Marcieu. 150,000

Le duc de Bouillon. 30,000 Gastries. 100,000

1 Biblioth. imp., Mss. Journal de la régence, S. F. 8886, t. II, f. 10921 , cité par M. Levasseur, Rech. hist. sur Law, p. 1 37.

Lautrec. 450,000 Le prince de Soubise. 200,000 .

Lafeuillade. 850,000 Le duc de Noailles. 200,000

Dangeau. 400,000 Le marquis de Rochefort: 400,000

Meuse. 30,000 Blansac. 400,000

Chateauthiers. 800,000 Comtesse de Tonnerre. 400,000

M. de Mesmes. 400,000 Rouillé du Coudra y. 200,000

La Châtre. 500,000 La Fare. - 600,000

Duc de Tresmes. 500,000 Le prince de Courtenay . 200,000 '

A peu près seul, du moins d'après ce qu'il raconte, le duc de Saint-Simon avait résisté au torrent et rejeté les offres que lui faisaient Law et le régent de lui donner autant d'actions qu'il en aurait voulu. Cependant, tout en qualifiant le Système « de tour de passe-passe qui mettait le bien de Pierre dans la poche de Jean, et qui n'enrichissait les uns que des dépouilles des autres , » Saint-Simon accepta le remboursement, au moyen d'actions de la Compagnie, d'une somme de 500,000 livres dont son père n'avait pu, dans le temps, être payé par Fouquet, et il profita, en outre, de la prospérité factice des finances pour faire augmenter de 12,000 livres les appointements de son gouvernement de Senlis, qui ne valait que mille écus.

Naturellement, la hausse, constante depuis trois ans, de l'énorme masse de valeurs émises par la banque royale et la Compagnie des Indes, avait donné lieu à des fortunes colossales. Pans ces sortes de fièvres financières, il y a un moment où tout le monde gagne et où il semble, sinon à tous, du moins au troupeau des spéculateurs, que la hausse ne doit jamais s'arrêter. Les dépenses les plus folles semblent alors raisonnables. C'est ce qui eut lieu, principalement vers les trois derniers mois de 1719, époque de l'apogée du Sytcme.

a Un peintre en paysage, enrichi par le Mississipi, raconte* un

1 Recherchés historiques sur Law, par M. Levasscur, p. 1C7.

contemporain, porta la magnificence si loin, que son tiôtel, ses jardins, ses meubles précieux, ses équipages, la multitude de ses,

domestiques régalèrent aux plus grands princes Peu content

de 4,000 marcs de vaisselle d'argent et de vermeil, il trouva le secret d'enlever de chez l'orfèvre celle qu'on y achevait pour le roi de Portugal, sous prétexte que les agents de ce prince avaient • manqué d'exactitude pour le payement. Outre cette prodigieuse vaisselle de table, il se meubla en guéridons, miroirs, brasiers, caisses d'oranges, pots à fleurs, Enfin, toute sa batterie de cuisine n'élit que d'argent...., \\ n'avait pas moins de 90 chevaux dans ces. écuries : ses équipages égalaient ceux du grand sultan. Le> nombre de ses domestiques était de près de 90, parmi lesquels il faut comprendre intendant, secrétaires, maJtre-d'hôtel, chirurgien., va|ets de chambre, et, pour ses écuyers, quatre laquais d'une naissance bien au-dessus (Je celle du maître..,.. Même quand il allait, manger hors de chez lut, il faisait servir sa table aussi somptueusement que s'il eût été présent » 4

Ce goût pour le luxe, le plaisir» la bonne chère, était d'ailleurs général» A Paris, la consommation de la viande ne fut jamais si grande que pendant le carême de J720. Vainement, le clergé et le lieutenant de police fulminèrent des mandements et des édits ; rien n'y faisait, et l'on çn vint jusqu'à prononcer « la peine des galères contre les soldats surpris avec de la viande qu'ils transporteraient en fraude.» Un chroniqueur contemporain, le sieur Buvat, modeste employé de la bibliothèque du roi, constate, à la date du 27 mars 1720, dans un journal encore inédit, que «le nombre de ceux qui mangeaient de la viande sans nécessité et par abus scandaleux était si excessif, qu'en huit jours il s'était consommé plus de huit cents bœufs, sans compter quatre fois autant de moutons, les veaux, les volailles et le gibier. » Une célèbre enrichie du temps, la dame Chaumont, achetait tous les jours, pour sa maison, en grosse viande seulement, un bœuf, deux veaux et six moutons. Il se fit, vers la même époque, les mariages, on pourrait dire les marchés

les plus singulier*. Un autre contemporain du Système, l'avocat Marais, raconte ce qui suit : « Le marquis d'Oise, de la maison de VillarsrBrancas, est entré en proposition de mariage avec une petite fille de deux ans, qui est celle d'André le Mississlpien. La promesse est faite du consentement des deux familles. Le marquis doit jouir de 3Q,0QQ livres de rente jusqu'à ce que le mariage se fasse, et même en n*g qu?il ne se fasse pas. S'il se fait, la dot sera de quatre millions. « Un membre de l'illustre maison de Bouillon, ta comte d'Éyreux, avait épousé, contre le payement immédiat d'une somme de deux millions, ta fille de Croaat l'aîné» âgée de douve ans, et qui avait été reconduite au couvent spr& la cérémonie nuptiale. Comme Gourville, comme Bourvalais et plusieurs autres financiers célèbres, Créant avait d'abord été domestique, mais il s'était honorablement enrichi, et, dans une circonstance pressante, il était venu généreusement en aide au gouvernement à un moment QÙ toutes les boursos lui étaient fermées Le pqmte d'Évreux ayant gagné plus de cinq millions an Système rendit k Crcwat les deux millions qu'il en avaj|, reçus et demanda ta nullité de son mariage, pour cause de mésftlljapce.

Il ne faut pap croire, au surplus, que la population parisienne fût seule en proie à cette fièvre de jeu et à ce désir effréné dp s'enrichir sans travail- Les provinces avaient subi la contagion de l'exempta, et, des points les plus reculés du royaume, des particuliers, des municipalités envoyaient à l'snyi tout ta numéraire dont ils pouyjaient dispos pour l'échanger cootrele merveiltanx papier qui faisait tourner toutes le$ têtes. J)e leur côté, les spépulateurs de toutes les grandes yilles de l'Europe étaient accourus h Pari^ dans le but d'avoir leur part de la rosée d'or que Law répandait sur tous ceux qui croyaient à son étoile, et ils avaient, en outre, été suivis par une foule d'aventuriers qui encombraient sans cesse les avenues de la rue Quincampoix,

A la même époque enfin, l'Angleterre était aussi livrée à une hallucination pareille à celle que l'Écossais Law avait excitée en France. < On peut bien calculer les aberrations des corps célestes, a dit à ce sujet l'illustre Newton, mais non celles des folies humaines *. » De même que la Compagnie française des Indes, la Compagnie anglaise de la mer du Sud avait la prétention d'éteindre la dette publique avec le produit qu'elle retirerait de son commerce. Bientôt ses actions s'élevèrent de 100 à 1,000 livres sterling. Encouragées par cet exemple, plus de deux cents compagnies se formèrent à Londres dans la seule année de 1720. Une d'entre elles, ayant pour objet les assurances contre l'incendie, mit ses actions à 2 schellings 6 deniers (environ 3 fr.) ; elles montèrent à 200 fr.

« Des personnes de qualité des deux sexes, dit Anderson dans son Histoire du commerce de la Grande-Bretagne, étaient passionnément engagées dans ces duperies. Les hommes donnaient rendez-vous dans les cafés et les tavernes à leurs courtiers et brocanteurs d'actions; les dames allaient, pour le même motif, chez leurs mercières ou leurs marchandes de modes. Il suffisait au premier venu de louer une salle de café ou une chambre à proximité de la ruelle et d'ouvrir un livre de souscription pour quelque chose que ce fût, touchant *de près ou de loin au commerce, aux manufactures, à des plantations ou à quelque invention supposée, en ayant soin de le faire annoncer la veille dans les journaux, et il avait chance de placer en peu d'heures pour plusieurs millions de ses actions imaginaires. La confusion était si grande dans la foule d' Exchange- Alley, que, souvent, une même valeur variait de dix pour cent d'un bout de la rue à l'autre. »

1 La Bourse de Londres, par John Francis, traduction de M. Lefebvre* Duruflé, p. 66.

Cet engouement était en même temps effet et cause1. A Londres, il était soutenu et renforcé par la hausse des actions de la Compagnie des Indes et par le prestige qui entourait le nom de Law; à Paris, il contribuait encore à la faveur chaque jour croissante de ces actions dont rien ne semblait plus pouvoir arrêter l'essor. On se souvient qu'elles avaient été vendues par la Compagnie elle-même, d'abord 500, puis 550, puis 1,000, payables en vieux billets, puis enfin, 'et bien que le prix nominal d'émission n'eût jamais varié, 5,000 livres en argent; c'est ce dernier prix qu'elles lui furent payées au mois d'août 1719. A partir de ce mo-

1 On lit à ce sujet de curieux et très-instructifs renseignements dans le quatrième chapitre de la Bourse de Londres. « La Compagnie de la mer du Sud a été, en Angleterre, la contre-partie de la Compagnie du Mississ&ipi en France. Blunt, à la différence des caractères près, joua à Londres, sous certains rapports, le même rôle que Law à Paris. M. Francis, dans son excellente Histoire de la Banque <d' Angleterre, a tracé un tableau détaillé de l'origine et de la chute de la Compagnie de la mer du Sud, que les Anglais ont qualifiée de South sea bubble, la bulle de savon de la mer du Sud. * Ge fut, dit-il, une époque d'engouement frénétique, auquel succédèrent les transports d'un désespoir plus frénétique encore. Tous les âges, tous les rangs en furent atteints ; il fit naître des espérances qui toutes furent déçues, et la plus sombre réalité ût place aux rêves les plus brillants. » Blunt se flattait de diminuer la dette nationale en convertissant les divers fonds en un seul. Le total de la dette était de 30,981 ,712 livres sterling (7 7 4,542,800 fr.). La Compagnie de la mer du Sud, en échange des privilèges commerciaux qu'elle réclamait, se chargeait d'en payer l'intérêt à 5 pour cent jusqu'en 1727, et ensuite à 4 pour cent. Elle donnait en outre à l'État 3,500,000 livres sterling (87,5000,000 fr.), La Banque d'Angleterre proposa de prendre le marché aux mêmes conditions, mais en donnant 5,000,000 livres sterling (125,000,000 fr.) au lieu de 3,500t0O0 livres sterling. La Compagnie du Sud offrit alors 7,500,000 livres sterling (187,500,000 fr.). La compagnie annonçait la prétention d'absorber les fonds de la Banque, de la Compagnie des Indes et de l'Échiquier.

ment, la hausse fit des progrès rapides, violents. En peu de temps, les actions montèrent à 10,000 livres, et gagnèrent 10 pour 100 sur le numéraire. Mais cela n'était rien encore; vers la fin de Tannée, on. les vit atteindre 18 et même 20,000 livres, c'est-à-dire quarante fois le capital nominal.

Cependant Law avait fait adopter diverses rrçe&ures çl'^na Utilité réelle, et dopt il serait injuste de ne pas lui tenjrcompte. 1) n'était pas assez absorbé par $®s ppératums fmafi-

I/annonce de ce projet fit monter la prime de ses actions à 126 livres ; après l'obtention de ses privilèges, elle monta à 860, et en 1720, elle atteignit jusqu'à 1,000. H n'y eut pas d'artiflees et d'excitations extravagantes auxquels on n'eut recours pour soutenir ces prix ; on promettait 50 pour cent de dividendes; on parlait de trésors mystérieux. Los pairs, la noblesse, le clergé, les femmes mêmes, l'entourage du roi, les ministres, sauf le duc d'Argyll , le duc de Roxburgh et lord Stanhopu , tout céda au vertige. Le roi lui-même eut le malheur de se montrer favorable à cette déplorable entreprise. C'était la même frénésie que celle à laquelle la France était en proie, les conséquences furent semblables dans les deux pays. Ce fut la même ivresse et la même insolence c'iez les enrichis, le même désespoir et la même ruine quand vint la panique. En Angleterre comme en France on fit rendre gorge à ceux dont les succès avaient été le plus scandaleux. On en exigea plus de 2 ,000,000 de livres sterling (50,000,000 fr.), qui furent employés à alléger la misère des victimes. » (La Bourse de Londres, p. 68, nota du traducteur.) M. John Francis ajoute, p. 77, qu'au plus fort de la fièvre les actions de la mer du Sud avaient atteint jusqu'à 1,050 livres sterling (26,250 fr. $e prime). Vingt autres compagnies avaient vu également leurs actions s'élever dans des proportions fabuleuses. « Bien que la totalité de la Chambre des communes eût, dit-il, pris part à la spéculation de la mer du Snd, elle repoussa comme corps politique les actes que ses membres s'étalent permis comme individus, et elle déclara toute l'affaire entachée de corruption et d'infamie* »

cières pour ne pas voir que l'impôt était réparli avec une inégalité criante, que les barrières de province à province opposaient un obstacle fatal au développement du commerce, qu'un grand nombre de propriétaires d'offices inutiles, établis, moyennant finance, dans les jours de détresse du dernier règne, étaient une cause permanente de ruine pour les consommateurs malaisés.

« La pensée dominante de Law, a dit le comte de La Mark, ambassadeur de France en Suède au dix-huitième siècle, fut de supprimer les frais et les importunités de la maltôte, qui gênaient la communication d'une province à l'autre, et d'y substituer une liberté qui encouragerait le commerce en soulageant le peuple ' . » Law essaya de réaliser le système d?un impôt unique qu'avait rêvé Vauban ; mais c'était là une œuvre trop considérable et de trop longue haleine pour qu'il pût la mener à bonne fin. Il put du moins faire annuler, en donnant des actions de la Compagnie des Indes en échange, divers affranchissements d'impôts, et il fît remise de 80 millions de taxes arriérées. La suppression d'un grand nombre d'officiers publics, qui ne servaient qu'à paralyser les transactions par toutes sortes d'entraves, fit baisser de près de moitié le prix du bois, du charbon, de la viande, du poisson, etc. Les droits sur les cuirs, les houilles, les huiles et les suifs furent diminués; ceux sur les légumes, circulant d'une province à l'autre, supprimés; l'impôt sur le vin fut simplifié; le commerce du tabac et des castors devint libre, bien que la Compagnie des Indes en eût le monopole.

En même temps, Law avança 2 millions à des manufacturiers honorables, et consacra une égale somme à libérer des prisonniers pour dettes. Grâce à l'impulsion que cet ensemble de mesures et la prospérité de la Compagnie avaient imprimée aux affaires, le nombre des faillites diminua des

ï Law, son Système et son époque, par M. Cochut; p. 107.

trois quarts en 1719. Ajoutons que les premières casernes furent construites à cette époque; qu'avec l'argent du 'Système on traça le canal de Bourgogne,-et qu'on» songea alors, pour la première fois, à faire arriver la mer jusqu'à Paris. Le gouvernement annonçait, en outre, le projet d'établir, de six en six lieues, des hôpitaux dont l'entretien eût été à la charge des habitants de la localité, et de rendre à la culture les terres stériles que les gens de mainmorte possédaient depuis cent vingt ans.

Le premier qui ébranla l'échafaudage si laborieusement élevé par Law fut le prince de Conti. 11 avait reçu, à titre gratuit, du directeur de la banque, environ 4 millions et demi d'actions; mais le duc de Bourbon, en ayant eu pour 12 millions, il se plaignit à Law, au régent, et, en ayant été éconduit, il jura de se venger. Un jour, il envoya ses gens à la banque avec ordre de lui rapporter, en échange des actions qu'il avait eues pour rien, des espèces monnayées. Plusieurs fourgons en furent chargés. « On vit arriver publiquement à l'hôtel de Conti , dit le duc de Saint - Simon , quatre surtouts chargés d'argent , et le prince de Conti pendu à ses fenêtres pour les voir entrer chez lui. » Instruit de ce fait, le régent morigéna vertement le prince de Conti; mais l'effet était produit. Cette méfiance, partie de si haut, eut des résultats désastreux. Les spéculateurs avisés commençaient d'ailleurs à comprendre qu'au point où elles étaient montées, les actions de la Compagnie ne pouvaient plus que descendre, et qu'il suffisait d'un accident pour en amener la dépréciation. Sous cette impression, un certain nombre d'entre eux, auxquels on donna le nom de réalisevrs, avaient déjà acheté des terres, des maisons, des diamants. D'autres proûtèrent des cours de 1 8 et 20,000 livres pour échanger les actions contre de bons écus. Au bout de peu de temps, le numéraire, dont les caisses de la banque avaient regorgé pendant dix-huit mois, fut

épuisé. Naturellement, les actions éprouvèrent une baisse sensible; en quelques semaines, elles avaient perdu de 6 à 8,000 livres, et bien que, tout le monde étant intéressé dans les opérations du Système, il y eût en quelque sorte un effort commun pour en prévenir la chute, nul ne savait où cette baisée, grosse de tant de ruines, pourrait s'arrêter,

Law essaya résolument de faire face au péril. Pour prouver sa confiance dans le Système, il avait acheté, en France même, une douzaine de terres et seigneuries, parmi lesquelles s'en trouvaient de considérables. « 11 avait déjà, dit un de ses biographes, l'hôtel de Mazarin, où il avait établi les bureaux de la Compagnie, et qu'il avait payé 1 million; il l'avait agrandi par l'acquisition de six maisons qui s'étendaient jusqu'à la rue Colbert. ïl possédait encore à Paris sept autres maisons situées sur la place Vendôme, Thôtel du comte de Tessé, qu'il avait payé 150,000 livres, l'hôtel de Rambouillet, dans ïe faubourg Saint-Antoine, et, près de la porte Montmartre, de vastes marais où il voulait faire construire un hôtel des monnaies. En province, il avait quatorze belles terres seigneuriales. Celle de Guermande, en Brie, était une des plus importantes; celle de Roissy lui avait coûté 1 million, celle de Domfront 120,000 li- . vres; celle de Saint-Germain ne valait, disait-on, que 400,000 4ivres; il en donna 1 million. La douairière de Condé lui céda le duché de Mercœur pour 870,000 livres, et 100,000 livres de pot-de-vin. La multiplicité des billets de banque avait fait augmenter la valeur des immeubles, et Law, qui ne ménageait guère un argent qui lui coûtait si peu, payait toujours largement. Le marquisat d'Effiat avait été vendu 750,000 livres; quelques mois après il en donna 2,300,000. Le château de Tancarville et la baronnie de Hallebon avaient été payés par Crozat, en 1706, 350,000 livres sur lesquelles on n'avait donné que 48,000 livres en espèces; Law, en 1718, les acheta au prix de 650,000 livres

en espèoes, et de 7,410 Hvre9 de rentes viagères. Le président de Novion lui offrait sa terre d*Oreher pour 400,000 ii*vres ; Law lui fit observer que, grâce à l'augmentation de toutes les valeurs, il devait en demander un prix plus élevé. — Non, répondit le magistrat, je n'en veux que 400,000 livres, mais vous me les payerez de bons louis d?or tie la taille -de vingt au marc. » Outre ces richesses immobilières, Law avait aussi d'immenses capitaux engagés dans la banque et dans la compagnie. Son frère, qu'il avait fait vetfir d'Angler terre, possédait, quoique moins, riche, plusieurs maisons dans Paris ' .

Partageant la confiance de Law» le régent voulut le nommer contrôleur général; mais un scrupule lui vint: Law était protestant. L'abbé de Teneur dont la sœur, ancienne religieuse à Grenoble, était devenue, après une longue suite d'aventures scandaleuses!, maîtresse dé l'abbé Dubois, alors tout-puissant, se chargea de cette conversion. Suivant, toutes les apparences, elta lui donna peu de peirçç, Le due de Saint-Simon a fait de Tabbé de Tencin ce peiv trait en quelque sorte vivant : < Infiniment souple, fin» discret, doux ou âpre selon le besoin, capable sans efforts de toutes sortes de formes, maître signalé en artifice, retenu par rien, contempteur souverain de tout honneur et de toute religion, et gardant soigneusement les dehors de l'un et de l'autre; fier et abject selon les gens et les conjonctures, et toujours avec* esprit et discernement i jamais d'hu-

1 « Le sieur Lass fit alors venir d'Angleterre (août 1719) son frère Guillaume, que l'on assuroit avoir beaucoup d'habileté pour les finances et pour le commerce. Et pour estre plus voisin de la Banque, 11 acheta 1» maison de M. de Monterais, et une antre maison voisine, rue Neuvedès-Petits Champs, proche 4e l'hôtel Ponchartrain. » S. F. 17$6 U 11, f, 1041. » DuclQsa écrit en marge : te C'est un génie médiocre. * (/tecA* hist. sur l>awi par M. Levasseur, p. 1 7 1).

meur, jamais de goût qui le détournât le moins du monde ; mais d'une ambition démesurée , surtout altéré d'or, non par avarice ni par désir de dépenser et de paraître, mais comme voie de parvenir à tout dans le" sentiment de son

néant Sa sœur le fit gorger par Law, et le gorgé sut de

bonne heure mettre son papier en or. Us en étaient là quand il fut question de ramener au giron de l'Église un protestant ou angHoan, car lui-même ne savait guère ce qu'il était . » Après quelques entretiens pour la forme, Law se déclara suffisamment édifié, abjura et fut nommé contrôleur général. C'était dans les premiers jours de 1720. A dater de cette époque, le gouvernement prit coup sur coup les mesures les plus violentes et les plus arbitraires. Afin que la Louisiane devînt pour la Compagnie des Indes une source un peu abondante de revenus, on expédia en assez grand nombre des colons chargés de défricher ces plages fécondes, mais que l'insalubrité du sol rendait meurtrières. Dans les premiers temps, ces expéditions s'étaient faites sans trop de difficulté, grâce aux annonces séduisantes et fallacieuses qui avaient été répandues dans le public. Peu à peu, soit que ce moyen eût été vite usé, soit que les mauvaises nouvelles que Ton avait eues des premiers émigrants eussent transpiré, il lie se présenta plus personne pour partir, et le gouvernement dut embarquer de force les gens de mauvaise vie et les condamnés. Le 19 septembre 171.9, quatre-vingts jeunes filles, extraites de la prison de Saint"Martin-des-Champs, furent admises à se choisir un mari parmi les prisonniers de Paris, qu'on fit défiler devant elles. Mariées séance tenante à la paroisse de Saint-Martin, elles furent enchaînées à leurs maris et dirigées ainsi par vingt archers sur le faubourg 8aint-M arceau, à travers les rues les plus populeuses de la capitale. Peu après, deux cents nouveaux ménages, improvisés de la sorte, furent expédiés à la Louisiane « Les demoiselles1 dit Buvat dans son journal (elles étaient coiffées

à la Fontange, avec des rubans jonquille, et les maris s'étaient galamment parés de leurs couleurs), les demoiselles, en traversant Paris, chantaient comme des êtres sans soucis, et appelaient par leurs noms ceux en qui elles croyaient retrouver d'anciennes connaissances, sans épargner les petits collets. » Les expéditions suivantes ne se passèrent pas aussi tranquillement. Depuis quelque temps, le bruit courait dans le public qu'une partie des transportés avait fait naufrage, et que quinze cents Français avaient été massacrés, à leur arrivée dans la Louisiane, par des sauvages. Buvat raconte que, le 2 janvier 1 720, trente-huit prisonniers des deux sexes, que l'on allait embarquer, « se saisirent du geôlier, de ses clefs et de ses meilleurs effets, et se mirent en liberté pour s'exempter du pèlerinage de Mississipi. » Vers la même époque, cent cinquante filles que l'on allait embarquer à La Rochelle attaquèrent leurs conducteurs. « Les archers, dit encore Buvat, furent obligés de tirer leurs fusils sur ces pauvres créatures, dont six ont été tuées et douze blessées, ce qui intimida les autres de telle sorte qu'elles se laissèrent embarquer. »

De son côté, le duc de Saint-Simon constate qu'on « s'y prit avec tant de friponnerie et de violence, que cela excita de grands murmures. » La Compagnie s'étant aperçue qu'elle ne fonderait jamais une colonie durable avec de seuls condamnés, Law offrit trois millions aux hôpitaux de Paris pour les décider à faire embarquer les mendiants et les filles valides. On connaît le résultat d'une visite que le contrôleur général fit, dans ce but, à l'un des hôpitaux les plus peuplés de Paris. « Le sieur Lass, dit le Journal de la Régence, étoit allé à l'hôpital de la Salpétrière, et, après avoir demandé aux supérieures de la maison un certain nombre de filles qu'on y avoit élevées, et non de mauvaise vie, avec un pareil nombre de garçons pour être mariés à Mississipi, en leur faisant espérer une bonne dot à chacun, il avoit promis un

million à cet hôpital pour le dédommager du profit que ces jeunes gens pou voient faire à la maison par leur travail. » Cette visite donna lieu à l'épigramme suivante contre le Svstème :

Gomme autrefois de Pharaon,

Le grand économe, Par sa grande précaution,

Soulagea le royaume ; Ainsi Law, prévoyant le mal,

Dont le sort nous menace, Porte des fonds à l'hôpital

Où son projet nous place1.

Le gouvernement rendit vers cette époque plusieurs décrets portant que les domestiques qui seraient restés plus de quatre jours sans emploi, les artisans et compagnons dont les maîtres n'auraient pas renouvelé le certificat tous les huit jours, les vagabonds, fainéants et libertins seraient envoyés au Mississipi. Quant à ces derniers, ils pouvaient être appréhendés par des archers aux gages de la Compagnie, qui leur donnait vingt sous par jour, outre dix francs par personne arrêtée, et qu'on appelait les Bandouliers du Mississipi. D'après Saint-Simon, ces bandouliers exploitaient la misère des uns, en les enrôlant malgré eux , la faiblesse des autres, en les rançonnant pour les exempter. 11 suffisait même, disait-on, d'une bourse glissée à propos dans la main d'un bandoulier pour faire enlever l'ennemi dont on voulait se débarrasser. Au commencement du mois de mai 1720, le bruit courait dans Paris, c'est encore l'honnête Buvat qui le constate, que cinq mille personnes avaient disparu dans le mois précédent, « entre autres, beaucoup de gens qui n'avaient jamais fait profession de mendier, comme

1 Bec h. hist. sur Law, p. 159.

artisans, manœuvres, et même une centaine de filles nouvellement venues; » Sur ces entrefaites, Ton apprit que les archef s entraînaient le fils d'un riche épicier de la rue Saint- Honoré, et la fille d'un lieutenant du guet. A cette nouvelle, une émeute terrible éclata dans le quartier, <* La populace et les gens de boutique, dit Buvat, faisant armes de tout, s'élancèrent avec fureur sur les archers ; vingt furent tués sur place; un beaucoup plus grand nombre, dangereusement .blessés, furent portés mourants à r Hôtel-Dieu. » Le cri public était tellement fort contre les excès des archers et des bandouliers du Mississipi* que le gouvernement crut devoir, par égard pour l'opinion, laisser, cet acte de rébellion impuni.

Si lé Système tt*avait déjà été frappé au coeur par îa méfiance des gros spéculateurs, les violences dont on vient de voir le tableau lui auraient porté un coup mortel. Cette méfiance allait d'ailleurs sans cesse en augmentant, et, de proche en proche, elle se communiquait jusqu'aux provinces lëé plus reculées. Lés actions de la Compagnie étant descendues de vingt à dix mille livres, les marchands doublèrent le prix de léitf$ marchandises ; sur beaucoup de points même, ils refusèrent le papier. Irrité, exaspéré, voyant des manœuvres et des intrigues hostiles dans les précautions les plus naturelles, Law se laissa entraîner aux mesures les plus vexatoires, et précipita lut-mème sa ruine. Le 2â janvier 1 720, il fit décréter tout àlà fois le cours forcé des billets dans tout le royaume et Un affaiblissement de monnaies, en annonçant que les anciennes pièces non présentées à la refonte seraient confisquées. Là totalité des sommes confisquées était même promise aux dénonciatèurô; cette odieuse rémunération fut ensuite réduite de moitié. Un mois plus tard, il fut défendu d'avoir chei soi plus de cinq cents livres en espèces, sous peine de dix mille livres d'amende. Enfin, le 1 1 mars, on abolit l'usage des espèces d'or et d'argent, â l'exception, pour ces

JfiÀN LAW. 275

dernières, des pièces d'appoint. Ainsi armée, la Compagnie dés Indes fit procéder, à des perquisitions qui produisirent des sommes énormes. On saisit 6 millions chez un ancien commis papetier* 15 millions chez un marchand de la rue dé la Verrerie* 40 millions datts des charrettes dirigées sur la Suisse. L'ancien éhaflcelier Pontchartrain avait dans sa cave cinquante sept mille anciens louis d'or valant soixante^ douze livres; ils Turent confisqués, de même que 7 millions en or» que les frères Paris envoyaient à l'étranger. Naturellement* les délateurs abondaient» Plusieurs d'entre eux furent assassinés ; mais ils inspiraient un tel dégoût, que la justice n'entreprit aucune recherche pour découvrir les au* teura de ces crimes» L'extrait suivant du curieux journal dé Buvât est significatif. « Plusieurs commissaire^ allèrent en visite chez les principaux curés de la ville et dés faubourgs de Paris* et y confisquèrent des sommes considérables audessud de cinq cents livres, quoique ces curés eussent pu dire ou représenter que Ces deniers provenaient des aumônes qu'on leur avait déposées pour être distribuées aux pauvres honteux de leurs paroisses : sur quoi on leur répliqua avec raison que s'ils les avaient répandues comme ils devaient, et comme ils auraient pu le faire, les pauvres en auraient eu du soulagement, et que tout cet argent ne se serait pas trouvé inutile entre leurs mains. »

Est-il besoin de parler du comte de Horn, ce jeune capitaine de cavalerie de vingt-deux ans, dont le crime fit événement dans toute l'Europe? Descendant du fameux comte de Horn, juridiquement assassiné par le duc d'Albe, fils d'une princesse de Ligne, parent par alliance des Châtillon, des Montmorency, des Àrenberg et des maisons royales de France et d'Autriche* il était venu à Paris pour chercher fortune* s'y était vautré dans toutes sortes d'orgies, et, à court d'argent, à bout d'expédients, avait assassiné, pour le Voler > un courtier de papiers qu'il avait, avec quelques com-

plices, attiré dans une maison de l'impasse de Venise, aboutissant à la rue Quincampoix. Pris en quelque sorte sur le fait, il fut condamné à être roué sur la place de Grève, oc Les commis de la poste assurent, dit le trop sensible Buvat au sujet de ce triste épisode du Système, qu'on a reçu plus de huit mille lettres de Bruxelles et de plusieurs autres lieux des Pays-Bas, adressées à des princes, princesses, seigneurs et dames de la cour de France, pour les engager à s'employer auprès du roi et de M. le régent, en faveur de cet infortuné comte de Horn. » Mais le régent, il faut le dire à sa louange, résista à toutes les sollicitations. Le 26 mars 1 720, le comte de Horn, qui n'eut même pas le courage d'avaler le poison qu'une main amie lui avait offert dans sa prison, subit le supplice de la roue, en présence d'une foule immense. « La nuit suivante, dit encore Buvat, le guet découvrit, proche des murs du Temple, un carrosse de louage à demi renversé, sans chevaux et sans cocher, dans lequel il y avait un sac rempli du corps d'une femme coupé par morceaux, que l'on avait massacrée, disait-on, après lui avoir enlevé trois cent mille livres en billets de banque. » La semaine d'après fut signalée par onze assassinats du même genre. « On retirait de la rivière, remarque Buvat, quantité de bras, de jambes, de tronçons de corps de gens assassinés et coupés par morceaux. »

Quand Law avait été nommé contrôleur général, il s'était promené dans la rue Quincampoix, fendant les flots de spéculateurs déjà alarmés, et les rassurant par de pompeuses promesses. Peu de temps après, les faits ne répondant pas aux espérances, les esprits s'aigrirent et des bruits de complots circulèrent. « Avec tout ce florissant Mississipi, dit Saint-Simon, il y eut des avis qu'on voulait tuer Law, sur quoi on mit seize Suisses du régiment des gardes chez lui, et huit chez son frère, qui était depuis quelque temps à Paris. » Les rassemblements de la rue Quincampoix, objet

toujours croissant de scandale et de réclamations dans le quartier, avaient attiré l'a tten lion du gouvernement, qui songeait à les supprimer, lorsque l'affaire du comte de Horn éclata. Le même jour (22 mars 1720), ces réunions furent interdites. Chassés de cette rue, les agioteurs se retrouvèrent sur la place des Victoires, dans le voisinage de la Banque, qui avait ses bureaux rue Yivienne. Vainement le guet se montrait par intervalles; un moment après les groupes s'étaient reformés. Comment espérer, en effet, que les détenteurs de cette masse énorme de billets et d'actions, seule ressource du plus grand nombre, les garderaient tranquillement en attendant les événements?

Vers cette époque, un arrêt du Conseil fixa à 5,500 livres la valeur légale des actions de la Compagnie, dont le cours était, en ce moment, de 9,000 livres; mais cet arrêt, preuve officielle des embarras de la Compagnie, produisit dans Paris une rumeur telle que le gouvernement dut le rapporter huit jours après. Tout le monde comprenait bien que la banqueroute était imminente, mais les esprits ne pouvaient se faire à cette idée. 11 était cruel de voir s'évanouir les rêves dorés où l'on s'était bercé si longtemps et de tomber de si haut dans une misère complète. Cédant à l'influence de l'opinion, éclairé peut-être enfin sur la valeur des idées de Law, le régent se décida à lui retirer le contrôle général des finances, tout en lui laissant d'ailleurs les fonctions de directeur delà Compagnie des Indes, qui conféraient le droit de siéger au Conseil de régence. Cependant, l'opposition contre Law et le Système devenait chaque jour plus vive. Les agioteurs avaient obtenu, depuis quelque temps, l'autorisation de se réunir sur la place Vendôme. Là, dans des tentes élégantes et symétriques, on vendait des billets, des bijoux, des pierreries. Ce fut bientôt la promenade à la mode. Comme ces tentes ressemblaient à un camp, on eut l'idée d'un pamphlet qui fut affiché aux quatre coins

de la place. Il était intitulé Camp de Condé> et réunissait, dans un dénombrement de l'état-major, des vivandières et des filles de joie du camp, les noms des plus grands seigneurs et des plus grandes dames du royaume. D'un autre côté» Ton tirait de Law les horoscopes les moins rassurants* Le comte de Broglie, entre autres, lui annonçait, en pré» sence et à la table du régent, qu'il serait pendu* Cette opinion» à laquelle les dispositions bien connues du parlement donnaient d'ailleurs un certain poids» s'était même accréditée à Londres» où Ton pariait» en pleine bourse, que Law mourrait par la corde, au mois de septembre.

Cependant, le régent ne pouvait se résoudre à sacrifier Law» Au lieu de cela, le 2 juillet 1720, il renvoya le chancelier d'Argenson» qui avait toujours été hostile à l'auteur du Système, et il lui donna pour successeur d'Aguesseau* En même temps, les frères Paris furent exilés en Dauphiné ; mais ces diverses mesures ne changeaient rien au fond des choses» et l'approche de la banqueroute, devenue inévitable, assombrissait les esprits* Dans cette prévision, tous ceux qui avaient des billets de la banque ou des actions de la Compagnie cherchaient à les échanger contre des espèces* Or, les caisses de la banque étant à peu près épuisées, elle ne payait que les billets de 10 livres, et même elle n'en remboursait qu'un seul par personne» Le négociant, le rentier qui voulait avoir 100 livres, était donc obligé d'envoyer dix personnes attendre leur tour au milieu d'une foule immense» Le journal de l'avocat Barbier constate les anxiétés de la société parisienne pendant cette phase du Système : « Les distributeurs, dit-il, sont à présent comme de petits ministres, car les magistrats et les gens de la première qualité vont les prier en grâce de leur garder 100 livres sur leur payement, parce qu'on ne donne que 10 livres à la populace : c'est une tuerie le mercredi et le samedi. Personne , effectivement, n'a d'argent; et il semble qu'on aille demander l'au-

JEAN LAW. Sft

mône. » — « La porte ne s'ouvrait qu'à moitié, ajoute Buvat d'un ton de mauvaise humeur qui ne lui est pas ordinaire, afin que les solliciteurs n'entrassent que Puu après l'autre, et il n'y pénétrait que les plus robustes : la plupart ne remportaient que de la sueur et de la fatigue au lieu d*argent, parce que la préférence que les commissaires donnaient à leurs amis avait épuisé les fonds, et qu'ils en réservaient une partie pour eux-mêmes. » Chaque jour des scènes de violence se passaient devant les bureaux de la banque. Du 5 au 10 juillet, plusieurs personnes furent étouffées dans la foule.

Des désordres beaucoup plus graves ne tarderont pas à éclater.

Le 17 juillet 1730, à trois heures du matin, environ quitiie mille personnes attendaient, aux coins des rues Viviennc et des Petits-Champs, que leur tour fût venu de toucher, aux bureaux de la banque, un modeste billet de 10 livres, Quelques individus ayant voulu passer avant tous les autres, il y eut un entassement inexprimable, A cinq heures! le bruit circula dans Paris que seine personnes avaient été étouffées devant la banque. Ce fut le signal d'une émeute formidable. Plusieurs cadavres furent portés sur des brapeard*, au Palaig~Royal, par une foule furieuse, exaspérée, qui grossissait à chaque instant* a Le peuple, dit Buv$t, suivait en fureur et voulait entrer dans le palais, que Ton ferjna d'abord de (qu? côtés. On assura que le régent était à Çagnolet. Le peuple répondit que cela n'était pas vrai, qu'il n'y avait qu'à mettre le feu aux quatre coins et qu'on |e trouverait. Bientôt ce fut un tapage affreux dans le quartjer. Une bande porta un corps mort au Louvre ; une autre bande se jeta du côté

de la maison de Law, dont on cassa toutes les vitres. » Rencontré dans sa voiture et reconnu par la foule, celui-ci mit pied à terre, traita fièrement de canaille la multitude qui l'attaquait, et se tira d'affaire grâce à son sang-froid. Dans la même journée, son cocher fut moins heureux. Le peuple le roua de coups et mit en pièces le carrosse qu'il conduisait.

L'émeute fut apaisée. Cependant, une fermentation trèsvive continuait à régner dans Paris, et le gouvernement craignait que le parlement ne se portât à quelque extrémité. De son côté, Law n'était pas sans inquiétude. Il se cacha une seconde fois au Palais-Royal et ne sortit pas de dix jours. Une pareille situation ne pouvait durer longtemps. Dans le but de remédier à la dépréciation des billets de banque, cause principale du désordre, la Compagnie des Indes avait offert d'en éteindre pour cinquante millions par mois pendant un an. En compensation, elle demandait que les privilèges commerciaux dont elle jouissait fussent renouvelés à perpétuité. Comme cette combinaison ne pouvait, que produire des effets avantageux, sinon durables, sur le crédit, le gouvernement s'était empressé de la convertir en décret à la grande satisfaction du public. Seul, le parlement refusa obstinément d'y adhérer.

Profitant habilement de cette circonstance, le régent fit, dit-on, répandre dans Paris un billet ainsi conçu : « Le parlement, par son opposition continuelle au gouvernement , fait resserrer l'argent ; mais , malgré toute sa mauvaise intention, l'argent paraîtra la semaine prochaine, et le billet de banque ne perdra plus. » H y avait dans ces mots une menace. Elle se réalisa bientôt. Le 21 juillet 1720, pendant que le palais de justice était envahi par des troupes, chacun des présidents et conseillers au parlement recevait un ordre d'exil pour Pontoise. Les exilés de Pontoise prirent, au surplus, gaiement leur parti. D'après Saint-Simon, le président de Mesme, qui voulait, tout à la fois faire sa cour au parle-

ment et au régent, avait reçu de celui-ci, à cette occasion, cent mille écus qui furent employés en dîners. Aussi un avocat de Paris, le sieur Marais, constatait dans son journal, au retour d'un voyage à Pontoise, « qu'on n'y faisait que boire et manger, jouer un jetr énorme qui ruinait tous les jeunes gens , et pendre par-ci par-là quelques criminels. » Ajoutons que le coup d'État du 21 juillet avait fait immédiatement monter à 5,700 livres les actions de la Compagnie des Indes, qui ne valaient plus la veille que 4,560 livres. Mais cette reprise ne fut que momentanée. L'augmentation prodigieuse du prix de tous les objets nécessaires à la vie faisait d'ailleurs que la misère était extrême et l'irritation contre le gouvernement excessive. Jamais, à aucune époque, tant et de si violentes satires et caricatures n'avaient circulé dans le public. « J'ai reçu, écrivait la mère du régent, des lettres où l'on fait des menaces affreuses contre mon fils, en m'assurant qu'on avait préparé pour lui deux cents bouteilles de vin empoisonné, et que, si cela manquait, on ferait usage d'un nouveau genre de feu d'artifice pour brûler mon fils tout vif dans le Palais-Royal, et moi ici, à Saint-Cloud. »

Avec son insouciance ordinaire, le régent méprisait menaces et pamphlets. Quoi qu'il en soit, on répétait sourdement dans le public que des vengeances secrètes étaient exercées contre les libellistes. Echo fidèle des bruits de son quartier, Buvat raconte qu'un nommé Vergier, auquel on attribuait un pamphlet dont le régent aurait été vivement offensé, fut assassiné, mais que l'affaire en resta Ikpar ordre supérieur. Le même chroniqueur ajoute : « Un nommé Sandrier, premier commis du trésorier des guerres, nouvelliste, fut trouvé dans la rivière percé de deux coups de poignard. On dit que c'est pour avoir mal parlé du gouvernement. »

La démonétisation du papier , qui eut lieu à partir du 1er novembre 1720, acheva de porter le trouble dans la société parisienne et dans tout le royaume. Les porteurs étaient

28î PORTRMTS HISTORIQUES.

invités à prendre, soit des rentra perpétuelles k & pour €®nt, soit des renies viagères à 4 pour cent, soit enfin des action* dans la Compagnie des Indes qui venait d'être réorganisé® sur le pied d'une simple société commerciale indépendant® de l'État. Frappé de discrédit, le papier cessa d'avoir cours à Paris comme en province, et un grand nombre de marchands préférèrent s'exposer à la peine du carcan plutôt que de livrer leurs marchandises contre des billets d'une valeur plus que douteuse. En cette extrémité, on crut devoir, dans l'intérêt de la tranquillité publique, fixer la valeur vénale d'un grand nombre d'objets; mais, comme toutes les lois de maximum, celle-ci fut éludée, et la police dut souvent intervenir pour ordonner la vente d'objets que les mar* chands entendaient conserver. On fit en même temps la guerre aux accapareurs et aux agioteurs. Sur ces entrefaites, l'un de ces derniers, nommé Vernezobre, Prussien d'origine et ami de Law, quitta la France, après avoir envoyé à l'é* tranger pour 50 millions d'écus et de pierreries, ]1 y eut dans le public à ce sujet une explosion de colère dont le gouvernement profita pour dépouiller ceux que le Système avait enrichis. Une liste de suspects qui contenait, diUon, 35,000 noms, fut dressée, et Ton recommença les poursuites. Ainsi, les mêmes misères, les mêmes violences qui avaient précédé l'inauguration du Système en signalaient la chute, « On entre chez un homme, dit Barhier, on met le scellé dans toute sa maison, on lui prend ses bijoux, sa vais* selle d'argent et tout ce qu'il a. »

Cependant, une foule immense continuait de fréquenter 1ns spectacles, où jamais le luxe n'avait été aussi .grand. Voici ce que raconte un contemporain*, à la date du 20 novembre 17^0 : « J'ai été à la comédie qui se jouait sur le théâtre du Palai6-Royal, où Baron représentait le Comte (ÏEssex. Il y avait un monde prodigieux, malgré le malheur du temps. Les femmes étaient pleines de pierreries

(on venait d'en permettre l'usage, et elles s'en couvraient de la tète aux pieds) ; les hommes avaient des habits magnifiques et superbes. Le régent parut avec sa maîtresse d'un eôtô; M. le due, de l'autre, avec la sienne... Qui ne voit que cette salle de théâtre croit le royaume bien riche; mais au sortir de là, la pauvreté est bien effective. » Le même chroniqueur dit, au sujet d'un bal de l'Opéra qui eut lieu à pareille époque : « On a fondu les billets de la banque, en perdant presque le tout pour aller danser, lorsqu'on meurt de faim chez soi. Voilà le Français et les Parisiens ! » Veut-on voir maintenant ]e revers de la médaille ï « Le 16 déoembre, dit Buvat, le curé de Saint-Eustache envoya un secours à une famille qui venait de lui être recommandée. La personne chargée de cette pieuse mission, ne recevant pas de réponse, fit enfoncer la porte. En entrant dans la chambre, on fut bien étonné de voir le mari pendu, sa femme et trois enfants égorgés. On trouva dan* cette chambre seulement six sous de monnaie, et pour 200,000 livres de billets de banque. . . *

Vers la même époque, on avait pour 42 livres des actions que les porteurs avaient peut-être achetées 20,000 livres en espèces, rue Quincampoix.

Ainsi, une fortune de 200,000 livres placée en actions, en 1719, se trouvait réduite à 420 livres, environ un an après !

Au point où en étaient arrivées les choses, la chute de Law était inévitable, imminente. Il n'y avait plus d'incertitude que sur la manière dont elle s'effectuerait. L'homme de génie, le grand financier, le magicien de 1719, n'était plus qu'un fripon, un voleur digne de la potence ou de la corde. Le 12 novembre 1720, dans une assemblée de la ban* que dont il était encore le directeur, ces noms furent jetés à

la face de Law, et il dut se retirer pour éviter peut-être que la viçlence ne se joignît aux injures. Un mois plus tard, le 12 décembre, s'étant montré à l'Opéra, il y fut accueilli par des murmures désapprobateurs et avec une malveillance marquée. Comprenant enfin qu'il n'était plus en sûreté à Paris, il partit le lendemain pour une de ses terres où le duc de Bourbon alla le visiter. Le 16, la maltresse du duc, Mme de Prie, lui envoya sa chaise de poste avec un passe-port au nom du roi. Law prit la route de Bruxelles, n'ayant pour toute richesse que 36,000 livres et une bague de 10,000 écus. A Valenciennes, l'intendant , qui était fils de d'Ârgenson, voulant faire du zèle, donna ordre d'arrêter Law malgré son passe-port, et ne le laissa partir que sur un ordre formel expédié de Paris en toute hâte. Le czar Pierre le Grand voulut, dit-on, attirer Law dans ses États , mais celui-ci résista à ses offres. Après quelques excursions en Allemagne et en Angleterre, il vint s'établir à Venise avec sa fille et sa femme, ou plutôt sa maîtresse. Le duc de Saint- Simon représente cette dernière avec%« un œil et le haut de la joue couverts d'une vilaine tache de vin, du reste bien faite, haute, altière, impertinente en ses discours et en ses manières, recevant les hommages, rendant peu ou point et faisant rarement quelques visites choisies. » Quant à lui, ajoute Saint-Simon, « il n'y eut ni avarice, ni friponnerie en son fait. C'était un homme doux, bon, respectueux, que l'excès du crédit et de la fortune n'avait point gâté, et dont le maintien , l'équipage, la table et les meubles ne purent scandaliser personne. Il souffrit avec une patience et une suite singulières toutes les traverses qui furent suscitées à ses opérations, jusqu'à ce que, vers la fin, se voyant à court de moyens, et toutefois en cherchant et voulant faire face, il devint sec, l'humeur le prit, et ses réponses furent souvent mal mesurées. Homme de système, de calcul, de comparaison, fort instruit et profond en ce genre, qui, sans

jamais se tromper, avait partout gagné infiniment au jeu à force de posséder, ce qui me semble incroyable, la combinaison des cartes. » '

Law parti, le gouvernement dut songer à réparer les désastres du Système. Un conseil de régence, qui eut lieu le 24 janvier 1721, fit voir toute l'étendue du mal. Le duc de Saint-Simon, qui en faisait partie, entre, à ce sujet, dans de curieux, mais tristes détails. Le régent, dit-il, prétendit que Law méritait d'être pendu pour avoir émis 600 millions de billets de plus qu'il n'avait été autorisé à le faire. « Mais, monsieur, s'écria le duc de Bourbon, comment, sachant cela, l'avez-vous laissé sortir du royaume? — C'est vous, monsieur, répliqua le régent, qui lui en avez fourni les moyens en lui envoyant les passe-ports. — Il est vrai, monsieur, répondit le duc de Bourbon; mais c'est vous qui me les avez remis pour les lui envoyer. » Le duc de Bourbon avoua d'ailleurs qu'il avait eu 1,500 actions ; le duc d'Àntin en déclara 400. Le prince de Conti dit qu'il n'en avait plus depuis longtemps, qu'il les avait rendues à Law (contre espèces), et il offrit de restituer le duché de Mercœur qu'il avait acheté du produit de ce remboursement. Indigné par tous ces aveux, le duc de Saint-Simon s'écrie : « L'étonnement fut grand dans tous ceux qui se trouvèrent à ce Conseil. Personne n'ignorait en gros le désordre des finances ; mais le détail de tant de millions factices, qui ruinaient le roi ou les particuliers, ou, pour mieux dire, l'un et l'autre, effraya tout le monde. On vit alors à découvert où avait conduit un jeu de gobelets dont toute la France avait été séduite, et quelle, avait été la prodigalité du régent, par la facilité de battre monnaie avec du papier et de tromper ainsi l'avidité publique. »

Il fallait cependant sortir de cette situation. Le 4 février 1721, un décret royal statua que toutes les créances sur l'État seraient soumises à un visa, Paris-Duverney fut

chargé de diriger l'opération. Il est facile de deviner dans quel esprit il s'en acquitta. Il fit établir cinq catégories de valeurs; les moins dépréciées perdirent le sixième; quelques-unes furent réduites des dix-^euf vingtièmes. De leur côté, les notaires furent contraints, sous peine de destitution et de poursuites extraordinaires, à fournir les extraits de tous les actes translatifs de propriétés mobilières çt immobilières passés depuis le 1er juillet 1739 jusqu'au 31 décembre 1720. On évalua à 3,071,000,000 les émissions de billets faites par l'État, légalement ou frauduleusement. Cette somme ayant été réduite de plus d'un milliard, environ 1,700 millions représentèrent les effets conservés et furent transformés soit en rentes perpétuelles à 2 1/2 pour 100, soit en rentes viagères, à 4 pour 100. Indépendamment de cette réduction, les hommes que Ton supposait avoir été enrichis par le Système eurent à subir une capitation extraordinaire qui produisit 187,833,000 livres, somme dans laquelle cette dame Chaumont dont il a été parlé plus haut figura pour 8 millions. Enfin, ceux qui avaient vendu leurs terres ou leurs hôtels pendant le Système eurent le droit de les rachetée en les payant, soit en contrats de rentes au pair, soit en effets consolidés par le visa.

On aurait pu croire que tant et de si dures leçons auraient guéri les Parisiens de leur passion pour l'agiotage. On s'aperçut bientôt qu'il n'en était rien. Un arrêt du 22 mars 1723 avait fixé à 56,000 le nombre des actions de la nouvelle Compagnie des Indes. Représentées par des oertjficats provisoires de la valeur de 600 livres, ces actions se négocièrent tout d'abord à 800 livres, montèrent à 1 ,500, et même à 3;000 livres, grâce au bruit répandu par les agioteurs que le régent n'avait pas complètement renoncé au Système et qu'il songeait à rappeler Law. Succès éphémère! La mort du régent et divers arrêts qui jetèrent de nouveau la perturbation dans la valeur des monnaies firent bientôt

après tomber les actions de la Compagnie des Indes au-dessous de leur taux d'émission. Elles ne se relevèrent plus depuis.

On a vu la formation , l'apogée et la chute de cette fameuse combinaison financière qui* pendant quelques années, fut en quelque sorte Tunique préoccupation de la France, qu'elle sembla un instant devoir enrichir, et qu'ensuite elle couvrit de ruines. La plupart des auteurs qui ont écrit sur le Système se sont demandé quelle influence il avait exercée sur la population du royaume au point de vue de ses intérêts matériels. Plusieurs écrivains ont pensé que cette influence avait* en définitive, été heureuse, et que ces ruines, une fois déblayées, l'industrie et l'agriculture s'étaient développées d'une manière plus rapide «qu'auparavant, grâce à la diminution de la dette publique et de l'impôt. M. de Mobtyon croit notamment que l'augmentation de la valeur des monnaies permit depuis ce temps aux contribuables de s'bcquitter avec plus de facilité* et que, par suite, le gouvernement cessa d'être obligé, comme cela avait lieu jusqu'alors, de faire remise aux populations d'anciennes impositions non acquittées \ « On est forcé de reconnaître, dit un autre écrivain, qu'au milieu de la subversion des fortunes opérée par le Système, la masse des contribuables profita par l'amélioration de la fortune publique, par une aisance plus générale répandue dans les classes inférieures* et aussi parce que cette commotion violente fit sortir la population de l'espèce d'engourdissement dont l'avaient frappée les malheurs des dernières années du règne de Louis XIV 2. » Enfin, on a comparé les effets du Système à ceux d'un tremblement de terre, d'un incendie, à la suite desquels « on retrouve, peu d'années

1 Particularités sur les minisire* des finances célèbres, ptrALde Montyoa. p% 108.

* Histoire financière de la France, par M. Ballly, U II, p. 100.

après, à la même place, une ville plus belle, plus riante, plus riche que celle qui a été détruite. » A l'appui de cette opinion, un des récents biographes de Law cite ce fait, que, malgré l'exportation des capitaux, la France s'était bientôt trouvée plus riche en espèces qu'aucun autre pays de l'Europe, et qu'à sa mort, le régent avait laissé 91 millions en argent dans les caisses d£ l'État '.

Un illustre publiciste qui, ayant vu le Système à l'œuvre, avait dû en étudier et observer attentivement les conséquences, a jugé Law plus sévèrement. « La France, à la mort du feu roi, dit Montesquieu, était un corps accablé de mille maux. Le duc de Noailles prit le fer à la main, retrancha les chairs inutiles et appliqua quelques remèdes topiques ; mais il restait toujours un vice intérieur à guérir. Un étranger (Law) est venu qui a entrepris cette cure. Après bien des remèdes violents, il a cru lui avoir rendu son embonpoint, et il l'a seulement rendu bouffi. Tous ceux qui étaient riches il y a six mois sont à présent dans la pauvreté, et ceux qui n'avaient pas de pain 2 regorgent de richesses. Jamais ces deux extrémités ne se sont touchées de si près. L'étranger a tourné l'État comme un fripier tourne un habit : il fait paraître dessus ce qui était dessous, et ce qui était dessus il le met à l'envers. Quelles fortunes inespérées, incroyables même à ceux qui les ont faites ! Dieu ne tire pas plus rapidement les hommes du néant. Que de valets servis par leurs camarades et peut-être demain par leurs maîtres 3 ! » Examinant le Système à un autre point de vue, Montesquieu

1 Law, son système, etc., par M. Cochut.

9 Ceci est évidemment une exagération. Avec quoi se serait-on procuré des actions si l'on n'avait pas même eu do pain ? Le nombre de ceux qui trouvent le moyen de spéculer sans aucune ressource personnelle est toujours peu considérable,, relativement à la masse des spéculateurs.

3 Lettres persanes; lettre CXXXV11I.

prétend que, par la suppression des rangs intermédiaires et l'anéantissement des corps politiques, Law aurait amené la ruine de la monarchie '.

Enfin, un guide expérimenté en matière de crédit public a fait l'appréciation suivante des résultats du Système : « Le capital de la dette publique demeura, dit-il, à peu près le même qu'auparavant, mais l'intérêt fut réduit de 80 millions à environ 37 millions. Si quelques particuliers avaient fait fortune, un bien plus grand nombre, parmi lesquels beaucoup de créanciers de l'État, avaient été ruinés; le crédit était détruit pour longtemps; les mœurs publiques étaient profondément altérées...2. »

Voilà quel fut, évidemment, le résulta We plus clair du Système : la ruine du crédit pendant plus d'un siècle et la corruption des mœurs publiques. Sous le premier rapport, on peut dire que la folle tentative de Law a* causé à la France des maux incalculables. Sans elle, en effet, sans le retentissement qu'elle eut, sans les désastres qui suivirent et qui sont restés dans l'opinion générale un objet confus d'épouvante, le crédit, qui existait déjà en Hollande depuis longtemps et qui s'organisait en Angleterre, se serait aussi peu a peu formé en France, et il y aurait donné lieu à des entreprises, à des expéditions fécondes. Au lieu de cela, le nom seul de banque a, pendant longtemps, vaguement effrayé les populations, pour lesquelles il est resté l'équivalent de déloyauté et de déception. Le grand tort de Law fut de n'offrir aux actionnaires de la compagnie colossale qu'il avait organisée d'autre garantie que des spéculations incertaines et plus que précaires, au lieu d'affaires réelles et dont les profits fussent positifs, , assurés. « Conception radicalement vicieuse, a-t-on dit avec raison, le Système fut une

1 Esprit des Lois^Xis. 11, chap. 4.

* Encyclopédie du Droit, art. Banque, par M. Gautier, p. 662.

machine, ingénieuse il est vrai, mais qui, dans un pays aussi dépourvu que l'était alors la France de ressources industrielles, ne pouvait pas trouver de moteur suffisant ! Law crut pouvoir lever cette difficulté en joignant à son mécanisme un moteur factice ; il se trompa.... Les banques n'ont pas plus le pouvoir de fonder le crédit que le crédit n'a celui de produire le capital. Faire valoir, une force existante, voilà leur office; la créer n'est pas en leur pouvoir *. »

Law s'était retiré à Venise sans fortune et pauvre en quelque sorte, bien qu'il possédât plusieurs millions lorsque, en 1715, il était venu se fixer en France. De son exil, il adressa des réclamations au régent et au duc de Bourbon ; elles restèrent infructueuses. Cette ingratitude afflige lorsqu'on songe à quelques mesures utiles et justes qu'il avait provoquées, qu'on avait fort applaudies pendant sa faveur, mais qui, lui tombé, furent trouvées détestables. « Je suis nu, écrivait-il un joui* au duc de Bourbon, on veut que je subsiste sans biens et que je paye des dettes sans en avoir les fonds. » Telle fut la (destinée de l'homme singulier qui avait créé pour plus de. 3 milliards d'une prétendue monnaie à laquelle il attribuait* et qui avait eu, en effet, pendant quelques instants, une valeur supérieure à l'or et à l'argent. Il mourut à Venise en 1729 et ne laissa que quelques tableaux et une bague de 10,000 écus qu'il mettait en gage lorsque les chances du jeu lui avaient été contraires *.

« C'était, dit encore Montesquieu, qui l'avait vu quelque temps avant, le même homme, toujours l'esprit occupé de projets, toujours la tête remplie de calculs et de valeurs monétaires ou représentatives. Quoique sa fortune fût mince il jouait souvent et assez gros jeu. »

1 M. Gautier, loc. cit.

* Law, etc., par M. Cochut.

MACHAtJLt D'ARNOUVILife.

Voici un contrôleur général des finances fort peu connu, et dont le nom, si la popularité était toujours intelligente, et juste, aurait eu droit à tous ses honneurs. Divers historiens citent, il est Trai, Machault d'Àrnouville avec éloges, et vantent ses vues financières, sa résolution, son intelligence; mais la plupart lui consacrent à peine quelques lignes. L'un d'entre eux, M. Lacçetelie, tout en louant d'ailleurs les actes de ce contrôleur général, le représente, bien à tort, comme la créature et le favori d'une favorite, Mme de Pompadour. La majorité du public ignore probablenient jusqu'au nom de ce ministre, et la plupart même de ceux qui l'ont remarqué dans les histoires générales l'ont peut-être oublié. C'est aux lecteurs impartiaux à juger, quand ils auront vu avec quelque détail quels furent les principaux actes de son administration, comment il était arrivé au pouvoir et de quelle manière il en sortit, si le ministre, objet de cette étude, n'avait pas mieux mérité que l'indifférence et l'ingratitude dont ses contemporains d'abord, et les générations suivantes ont payé ses efforts.

On a vu, dans la biographie de Law, en quel état se trouvaient les finances du royaume au moment où l'échafaudage du Système s'étant écroulé, Paris et les proyinces furent en quelque sorte couverts de ses ruines. On se souvient que les principaux adversaires du Système, les frères

Paris, furent chargés 4'en faire la liquidation. Ces financiers s'acquittèrent de cette tâche sans ménagement aucun. Opérateurs intrépides, taillant sans pitié dans le vif, ils se firent rendre compte de toutes les fortunes, et en soumirent la révision à un Conseil spécial dont ils étaient les inspirateurs. Quand le visa fut terminé, l'État, malgré la nouvelle banqueroute que l'on venait de faire, se trouva dans l'obligation, pour subvenir aux dépenses courantes, de consentir à des aliénations de domaines royaux, de vendre à prix réduits de nouvelles exemptions de taxe et de contracter de nouveaux emprunts ' » A partir de ce moment, les choses reprirent leur cours ordinaire. Law avait eu pour successeur au contrôle général Pelletier de la Houssaye, auquel succéda Dodun, que remplaça, en 1726, Le Pelletier-des-Forts. Quatre ans après, lé cardinal Fleury confia le contrôle général à Philibert Orry dont le père avait été appelé en Espagne par Philippe V pour y réorganiser, les finances, tâche dont il s'était acquitté à merveille.

Philibert Orry fut contrôleur général des finances pendant quinze ans, longévité ministérielle rare dans l'administration des finances, et que Colbert seul a dépassée ' ! Doué de vues justes, ami du progrès et des sages réformes, intègre, économe, Philibert Orry eut le malheur d'avoir affaire à un principal ministre, le cardinal Fleury, qui, soit à raison de son âge ou de la nature de son esprit, s'effrayait à toute idée de changement, d'amélioration. Persuadé, il l'a démontré lui-même, par d'excellentes raisons, de l'excellence des tarifs modérés3, Orry, de peur de susciter quel- (pies embarras au cardinal-ministre, laissa cependant sub-

1 Histoire financière de la France, par M. Bailly, t. II, p. 104. 1 De nos jours, le duc de Gaëte a également occupé pendant le même nombre d'années le même poste, à la vérité dédoublé. * Le comte Mollien donne, dans ses Mémoires, l'analyse d'un curieux

màchault d'arnouville. 293

sister, dans leur intégrité, les droits dont les successeurs de Colbert, exagérant son système, avaient frappé les marchandises étrangères. Orry dut se contenter de réduire, assez fortement d'ailleurs, les droits sur les matières premières. . Son principal mérite semble avoir été la vigilance avec laquelle il administra la fortune publique. Les anecdotes que l'on raconte sur les hommes publics, les paroles qu'on leur prête, ne sont pas toujours d'une authenticité incontestable ; elles servent pourtant à donner en quelque sorte le ton de leur caractère et l'impression des contemporains. Quelqu'un reprochait un jour au contrôleur général Orry la brusquerie de ses manières : « Comment voulez-vous que je n'aie pas d'humeur? répondit-il. Sur vingt personnes qui me font des demandes, il y en a dix-neuf qui me prennent pour une bête ou pour un fripon. » — Une autre fois, M™6 de Pompadour lui demandait, avant que sa faveur fût encore déclarée, une place de fermier général pour son mari : « Si ce qu'on dit est vrai, aurait répondu Orry, vous n'avez pas besoin de moi; si ce n'est pas vrai, vous n'aurez pas la place. )> On devine, d'après ce qui précède, que le contrôleur général ne devait pas avoir une amie bien dévouée dans la favorite. Aussi, lorsqu'il fut remplacé, vers la fin de 1745, le bruit courut qu'elle avait provoquera disgrâce. Un contemporain, assez au courant d'ordinaire des bruits de la ville et quelquefois de la Cour, l'avocat Barbier, donne de la consistance à cette version. « Voici, dit-il, du changement dans le ministère. M. Orry, contrôleur général, en place depuis quatorze ans, a eu une querelle avec les sieurs Paris, qui

travail du ministre Orry sur les droits de douanes. C'est un excellent et remarquable plaidoyer en faveur de la modération des tarifs. J'ai reproduit ce travail avec les réflexions dont le comte Mol lien Ta accompagné, dans mon Histoire du Système protecteur en France depuis le ministère de Colbert jusqu'à la révolution de 1848.

ont la conduite des vivres de Flandre et d'Allemagne, gens puissants. Cette dispute est au sujet d'uh supplément que Paris-Duveraey demandait sur le marché des entrepreneurs des vivres qui perdaient, disait-on, c'est-à-dire qui ne gagnaient pas autant qu'ils auraient voulu. M. Orry a refusé avec opiniâtreté. Cela a donné lieu à des mémoires respectifs au roi, dont il a même été ennuyé* Il y a eu, à cette occasion, brigue de cour de la part du duc de Richelieu, même de la part de madame la marquise de Ppmpadour, qui règne plus que jamais ; on dit aussi de M. d'Argenson, ministre de la 'guerre. Pref, M. Orry a vu qu'on lui en voulait de plus loin, et qu'il n'était pas le plus fort; il a demandé à se retirer, et il a été remercié1. »

Philibert Orry fut remplacé, le 12 décembre 1745, par l'intendant du Hainault, Machault d'Arnouville, fils d'un conseiller d'État, qui avait été lieutenant général de police en 1718, et qui s'était fait, soit dans l'exercice de cette charge, soit dans des commissions de magistrature, une réputation de sévérité excessive. «C'était, a dit de lui le duc de Saint-Simon , un homme intègre et capable , exact et dur, magistrat depuis les pieds jusqu!à la tête, fantasque et bourru... » Jean-Baptiste Machault, son fils, était né le 13 décembre 1701. Sans ambition, ami du repos et bornant tous ses vœux à remplacer son père au conseil d'État, il fut, presque malgré lui, poussé dans les intendances par quelques amis, notamment par le comte d'Argenson, ministre de la guerre, son parent, qui lui avait d'abord fait 4ouner l'intendance du Hainault. Quand le contrôleur général Orry fut renversé, le comte d'Argenson recommanda Machault à Louis XV, qui avait remarqué son esprit et qui l'agréa. Cependant, doué d'une modestie rare, l'intendant du hainault déclina d'abord, par défiance de ses forces,

1 Journal historique et anecdotique de Çarbier, t. II, p. 172.

MACHAULT b'aRNOUVILLE. 995

l'honneur qui lu} était fait. « Il avait voulu refuser dans les circonstances présentes, dit le chroniqueur Barbier; mais on dit publiquement que le roi lui a écrit à Valeneiennes, pour lui ordonner d'accepter. » En effet, ^ouis XV avait adressé à M. de Machault, le S décembre 1745, une lettre qui se terminait par ces mots : « Vos représentations augmentent l'estime que j'avais pour vous, et me prouvent que vous êtes un des plus honnêtes hommes de mon royaume, et le pkis capable de me bien servir dans cette place. Ainsi, tout me confirma dans mon choix, et j'attends de vous cette marque de dévouement '. »

M. de Machault se résigna donc et se mit à l'œuvre. La tâche qu'il avait acceptée était d'ailleurs difficile, et l'on conçoit que l'obligatiçn d'alimenter le trésor pendant la guerre inutile et désastreuse dans laquelle la France était alors engagée dut être un vif sujet d'inquiétude pour le nouveau contrôleur général. Les deux premières années qu'il passa au ministère furent employées à pourvoir aux dépenses les plus urgentes par les expédients ordinaires, tels que l'élévation de la taille et des accessoire^, des taxes d'octroi perçues au profit du roi, des droits sur le papier, le suif, la poudre à poudrer, et enfin, par des emprunts. La paix d'Aix-la-Chapelle, qui fut signée en 1748, permit à la France de respirer, et laissa entrevoir au contrôleur général la possibilité de pourvoir aux dépenses publiques par d'autres moyens.

La France se trouvait alors, comme cela arrivait d'ordinaire à la suite de quelques années de guerre, dans une situation désastreuse. D'un côté , l'injuste répartition de l'impôt foncier auquel échappaient toutes les terres de la noblesse et du clergé et qui portait en entier sur les terres et propriétés non privilégiées; de l'autre, les levées d'hommes

1 Biographie universelle ; article Machault.

consécutives que la guerre avait nécessitées, avaient réduit à une gêne voisine de la pénurie cette partie de la population que la misère avait épargnée. C'était le temps où le fermier général Bouret, qui mourut depuis insolvable, après avoir mangé 42 millions, avait fourni du blé à toute une province sans en tirer aucun profit, et s'était contenté d'une médaille que cette province avait voulu faire frapper en son honneur *. L'ambassadeur de Louis XV, qui avait négocié la paix d'Aix-la-Chapelle, a peint la malheureuse situation du royaume à cette époque ^dans un Mémoire qu'il remit au roi, après la conclusion du traité. « Ce qui m'a porté, sire, disait le comte de Saint-Severin, à terminer le grand ouvrage de la paix, c'est le désordre des financée, la dépopulation de l'État et la disette des subsistances. Le contrôleur général m'a dit qu'il ne savait plus où trouver de l'argent. Les intendants des provinces ont fait savoir au bureau de la guerre qu'il était impossible de lever une nouvelle milice, et celui de Guyenne a écrit que sa province était à la veille de mourir de faim 2. » Ajoutons que, vers le même temps, le duc d'Orléans avait un jour posé sur la table du Conseil un pain de fougère, en disant au roi : « Sire, voilà de quoi vos sujets se nourrissent 3. »

C'est dans ces circonstances que, sondant d'un coup d'œit intelligent et ferme, toute la profondeur de la plaie, cause principale de cette détresse, M. de Machault essaya d'accomplir pacifiquement, par la seule autorité de la loi et de la raison, une révolution financière qui, dans l'opinion de tous les hommes compétents ayant examiné de près son système, aurait, si elle avait réussi, prévenu et rendu d'ailleurs complètement inutile la révolution de 1.789.

1 Voltaire, édition Beuchot, t. XXXIX, p. 109.

» Histoire de la diplomatie française, par de FJassan, t. V, p. 170.

8 Mémoires du marquis d'Argenson, p. 325.

MACHAULT d'aRNOU VILLE. 297

Voici en quoi consistait le système financier de ce contrôleur général.

Déjà, avant lui, on avait fait, en France, plusieurs essais d'un impôt qui aurait atteint toutes les propriétés. En 1725, les frères Paris avaient, sous le ministère du duc de Bourbon, fait établir un impôt du cinquantième à percevoir en nature sur tous les fruits de la terre. Cet impôt n'était, au fond, rien autre chose que l'application de l'idée développée dans la *Dîme royale de Vauban. Évalué à 10 millions par an, il devait servir au remboursement des rentes. v Mais il rencontra sur tous les points de la France une opposition telle que le gouvernement fut, à la seconde année, obligé de renoncer à ce mode de perception. Il se contenta d'un abonnement , que consentirent les diverses provinces afin d'çtre débarrassées du nouvel impôt. Quant au remboursement des rentes, il n'en fut bientôt plus question, et le montant des abonnements fut appliqué aux besoins ordinaires de l'État.

Huit années plus tard, une nouvelle tentative fut faite pour établir un impôt proportionnel sur les revenus de toutes les propriétés foncières possédées par des sujets privilégiés ou non privilégiés. Un édit du 17 novembre 1733 fixa cet impôt qui devait, au surplus, cesser trois mois après la paix, au dixième des revenus , d'après la déclaration qu'en auraient faite les propriétaires eux-mêmes. L'édit portait d'ailleurs que la taxe serait élevée au quadruple à l'égard de ceux qui auraient fait une fausse déclaration. Mais cet essai ne fut pas plus heureux que celui de 1725. Le clergé, qui voyait dans le nouvel impôt une atteinte fâcheuse à ses privilèges, obtint d'en être dispensé au moyen d'un don gratuit de 12 millions, et fit stipuler dans le contrat d'acceptation « que les biens ecclésiastiques n'avaient été ni pu être compris dans la déclaration portant établissement du dixième. » D'autres abonnements furent également

consentis. En définitive, l'impôt dont il s'agit fut supprimé dans la troisième année de son établissement, sans avoir été appliqué nulle part.

Enfin, l'impôt du dixième fut de nouveau rétabli en 1741 , mais sous une autre forme. Au lieu de prendre pour base la déclaration des contribuables, on décida que des préposés, à la nomination des intendants, feraient l'estimation du revenu effectif de tous Jes biens-fonds du royaume. Pour éviter cette intervention du pouvoir administratif, le clergé paya, en deux fois, un don gratuit de 31 millions. Des villes, des provinces renouvelèrent, mais à un chiffre plus élevé, les abonnements qu'elles avaient sollicités dans des circonstances analogues. C'est sur ces entrefaites que M. de Machault, ayant été porté aux affaires, se trouva obligé, pour subvenir aux dépenses de la guerre, de maintenir, l'impôt du dixième, tout en faisant connaître d'ailleurs qu'il serait supprimé au bout de dix ans.

La paix une fois signée, le contrôleur général s'occupa de mettre à exécution le plan de finances qu'il mûrissait sans doute depuis longtemps. Un premier édit, du mois de mai 1749, causa, parmi la noblesse, le parlement et chez tous les privilégiés du temps, une agitation fort vive. D'après sa teneur, il devait .être établi, pour le payement des dettes qui s'étaient accumulées depuis la fin du dernier siècle, et de celles que les besoins de l'État pourraient le forcer de nouveau à contracter, une caisse d'amortissement qu'alimenterait l'impôt du vingtième de tous les biens et revenus des sujets du roi, « jusqu'à ce que, disait l'édjlt, une diminution sensible des dettes et charges, qui absorbent actuellement une grande partie de nos revenus annuels nous ait procuré un fonds libre, pris sur nos revenus rnêmes, pour suivre le progrès de la libération et nous permette de nous passer, en tout ou en partie, du secours de l'imposition que nous sommes forcés d'établir. » Le roi ajoutait qu'il

«M^mMMMMmMN*1

MAGHÀULT DARNOl VILLE. 299

avait préféré cette imposition à toute autre « par la considération qu'il n'y en avait point de plus juste, de plus égale, puisqu'elle se répartirait sur tous et chacun de ses 3ujets, dans la proportion de leurs biens et facultés \

Au fond, le plan du contrôleur général de Machault était, sauf la quotité du droit et sa perception en nature, le même que celui dont les frères Paris avaient fait l'essai sous le ministère du duc de Bourbon, et que l'opposition des parties intéressées avait fait échouer. Il est même très-probable que ces financiers, qui avaient été les principaux instruments de la disgrâce du précédent contrôleur général, étaient parvenus, après avoir modifié leur système, à Je faire adopter par son successeur. jRestait à savoir quel accueil ferait le public au nouvel édit, et si, les passions et la situation étant les mêmes, les mêmes résistances que la mesure avait rencontrées en 1725 ne se produiraient pas de nouveau et ne seraient pas suivies d'un égal résultat.

11 est intéressant de connaître l'effet que produisit à Paris la publication de l'édit du Vingtième. Elle avait coïncidé avec celle d'un aujre édit concernant l'émission de 1,800,000 livres (Je rente au capital de 36 millions. « Le roi, dit à ce sujet l'avocat Barbier, a envoyé au parlement, pendant un voyage de Marly, deux édits qui font du bruit ; l'un pour l'imposition du vingtième denier sur tous les biens, au lieu du dixième, sans limitation de temps, et un autre pour un emprunt de 36 raillions. Ces édits déconcertent fort le public. Le parlement n'a point enregistré, et il s'est assemblé plusieurs fois pour nommer des commissaires et faire des remontrances. On regarde cet impôt comme à perpétuité et c'est ce qui effraye. Mais qu'attend-on des remontrances? Le roi est le maître; qu'il consente à limiter le temps de cet impôt à douze ans; dans le temps, il continuera, s'il en a bc-

1 Recueil des anciennes lois françaises, t. XXII, p. 223.

►soin. Au fond, il faut considérer que les biens, comme maisons et biens de campagne, rapportent un tiers de plus depuis le Système de 1720; tandis que toutes les rentes anciennes, dont le fonds a servi au soutien et à l'augmentation de l'État sont diminuées ou retranchées de moitié, à la vérité sans réparation \ »

Que la noblesse, le clergé et tous les privilégiés qui, jusqu'alors, avaient considéré leurs biens comme exempts en principe de toute contribution, eussent été déconcertés par Tédit qui exigeait d'eux le vingtième de leur revenu, sans limitation de temps, cela était dans l'ordre des choses humaines et s'expliquait parfaitement. Il n'en était pas de même des dispositions malveillantes du parlement. Fidèle, par malheur, à l'habitude qu'il avait depuis longtemps contractée de ne voir dans toutes les affaires qui lui étaient soumises que des prétextes d'opposition, le parlement fit alors ce qu'il renouvela plus tard lorsque la royauté lui soumit des édits ayant pour objet la suppression des corvées et des corporations, il formula des remontrances. « Le parlement, dit le Journal de Barbier , a été le 17 à Versailles chercher la réponse aux remontrances qu'il avait données. Le roi a répondu qu'il n'avait été touché d'aucun des motifs qui y avaient été employés et qu'ils n'avaient qu'à s'assembler pour finir cela incessamment. » Au jour fixé, le parlement enregistra, outre l'édit du Vingtième, qui comprenait aussi les revenus industriels, celui relatif à l'emprunt. Les édits furent d'ailleurs enregistrés avec la formule du trèsexprès commandement du roi, et la remise en fut accompagnée de nouvelles remontrances auxquelles Louis XV répondit : « Mon parlement peut être très-assuré de mon amour pour mon peuple '. » Quelque temps auparavant, le roi avait

1 Journal, etc., t. III, p. 223.

* Mémoires du maréchal de Richelieu, t. VIII, p. 192,— On sait

màchault d'arnouville. 301

même dit au premier président que si lui ou le parlement avaient quelque édit moins onéreux à présenter il les écouterait volontiers; mais le parlement avait trouvé plus commode de se borner à faire la critique des édits qui lui étaient soumis, et il n'avait rien proposé pour les remplacer.

Gomme on le pense bien, les malencontreuses remontrances du parlement servirent de point d'appui aux récriminations de tous ceux que l'édit du Vingtième devait atteindre par quelque côté, et malheureusement, outre qu'ils étaient nombreux , ceux-ci occupaient les postes les plus considérables dans l'Etat. Dans une Lettre à-l'occasion du Vingtième, Voltaire défendit l'édit en quelques pages pleines de sens et de raison : « La nation entière, dit-il, en se payant un tribut à elle-même, est précisément semblable au cultivateur qui sème pour recueillir... Un État est aussi bien gouverné que la faiblesse humaine peut le permettre, quand les tributs sont levés avec proportion, quand un ordre de l'État n'est pas favorisé aux dépens d'un -autre, quand on contribue aux charges publiques, non selon sa qualité mais selon son revenu, et c'est ce qu'un tribut tel que le vingtième de tous les biens opère. Si on n'admet pas cet arrangement, il faudra nécessairement un équivalent, car il faut commencer par payer ses dettes ' . »

Cependant, l'édit du Vingtième rencontrait une opposition de jour en jour plus.vive. Comme il s'y attendait, le Gouvernement ne s'en émut pas tout d'abord. On raconte, en effet, qu'avant la promulgation de l'édit, le contrôleur général

que ces Mémoires ont été composés en 1792 par Soulavie, avec d'excellents documents, mais dans un détestable esprit de dénigrement contre la religion et la royauté. 11 y a, pour quelque chose à prendre, beaucoup à laisser.

* Œuvres de Voltaire; édition Beuchot, t. XXXIX, p. 120.

prévoyant toutes les colères que soulèverait le nouvel impôt en avait expressément prévenu le roi , mais que celui-ci s'était engagé à le maintenir jusqu'au bout ' . Les difficultés inhérentes à l'assiette de toute contribution basée sur les revenus, surtout quand on veut sérieusement les atteindre tous, donnaient naturellement un certain air de justice aux plaintes des intéressés. D'un autre côté, le clergé s'était d'abord cru, à ce qu'il paraît, dispensé du Vingtième, et avait oiïert comme autrefois de nouveaux dons gratuits en forme d'abonnement; un nouvel édit bien clair, bien précis, le détrompa. « On a beaucoup parlé, dit Barbier à la date du mois de septembre 1749, d'un dessein de faire payer aux ecclésiastiques le vingtième de leurs biens et de leurs revenus, ce qui aurait plusieurs bons objets ; le premier, de connaître au vrai en quoi consistent les revenus ecçclésiastiques, qui font une partie trop considérable des biens du Royaume. Le second, de les faire contribuer comme les autres sujets aux charges de l'État, ce qui serait juste, d'autant que par leurs différents dons gratuits, pour lesquels même ils font des emprunts, ils payent peu de chose en comparaison des autres. Le troisième, de soulager le bas clergé qui est opprimé par les évêques. Les curés de tout le royaume et tous les petits bénéficiers sont accablés de décimes par la répartition qui se fait dans chaque diocèse, au lieu qu'ils ne payeraient par l'imposition du vingtième qu'à proportion de leur revenu effectif 2. »

Sur le même sujet, Voltaire écrivit ce qui suit, et bien qu'il s'agisse du clergé, auquel il fit, comme on sait, une guerre si passionnée, si injuste, et souvent si déloyale, on doit reconnaître que, dans cette circonstance, il avait, avec

1 Particularités sur les ministres des finances célèbres, par Montvon. Article Machault.

8 Journal, etc., 1. 111, p. 101.

MÀCHAULT b'a&HOUVILLE. $03

le contrôleur général, le Conseil 4'État et le rçi, la justice, le droit de sop côté.

« Il se trouva, dit-il, veçs l'an 1750, un ministre des finances assez hardi pour faire ordonner que le clergé et les religieux donneraient un état de leurs biens, afin que le roi pût voir, par ce qu'ils possédaient, ce qu'ils devaient à l'État. Jamais proposition ne fut plus juste, mais les conséquences en parurent sacrilèges. Un vieil évêque de Marseille ( Belzunce, alors âgé de 80 ans), écrivit au contrôleur général : « Ne nous mettez pas dans la nécessité de désobéir à Dieu ou au roi ; vous savez lequel des deux aurait la préférence ! . »

11 est certain que, loin de se calmer, l'opposition contre l'édit du Vingtième allait toujours en grossissant. Sous ce rapport, l'irritation des États provinciaux et du clergé surpassa même celle du parlement. De même que le clergé, les États d'Artois, de Bretagne, de Bourgogne, de Languedoc et de Provence avaient jusqu'alors joui du privilège de payer une partie de leurs impôts sous forme de dons gratuits qu'ils accordaient annuellement au roi, à prix débattu. L'établissement uniforme du Vingtième sur tous les revenus les froissait donc pour plusieurs motifs. D'abord, ils allaient supporter un nouvel impôt dont ils ne prévoyaient pas le terme; ensuite, cet impôt portait atteinte à d'anciens privilèges. En un mot, non-seulement ils seraient taxés relativement à leurs revenus, comme leurs concitoyens non nobles de la province, mais le gouvernement prétendait les assimiler aux habitants des pays d'Élection, où toutes les impositions étaient établies par le pouvoir discrétionnaire des intendants.

1 Œuvres, etc., t. XXÏ, p. 342. — Ce n'est pas l'évèque de Marseille, mais celui de Verdun qui écrivit dans ce sens au contrôleur général. Sa lettre se trouve dans les Mémoires de Richelieu, t. YUI, p. 268.

Dans l'Artois, cependant, la résistance fut moins vive qu'ailleurs, et le contrôleur général triompha, du moins à moitié. Les États ayant demandé à établir, suivant l'ancienne coutume du pays, l'impôt qu'on exigeait d'eux, le ministre leur répondit « que le roi ne voulait point une augmentation, si elle n'était pas due, mais qu'il demandait à être informé, par des déclarations vraies, du bien de chaque particulier, afin que tous fussent, conformément aux règles de la justice, taxés en proportion de leurs biens. » En même temps, l'ordre fut donné à l'intendant dé la province de réclamer ces déclarations, mais on se contenta de celles qui furent faites, en assez grand nombre d'ailleurs, sauf à les contrôler plus tard, lorsque les principales difficultés auraient été levées. Sans doute, les choses se passèrent à peu près de même dans les États de Bourgogne et de Provence; mais il n'en fut pas ainsi dans ceux de Bretagne et de Languedoc, où l'établissement du Vingtième souleva les orages les plus violents.

Appelés à délibérer sur la question, les États de Bretagne décidèrent, à l'unanimité, qu'il n'y aurait pas de Vingtième levé dans la province. L'ordre du clergé repoussa la mesure, parce qu'il lui aurait fallu dire quelle était l'importance de ses biens; la noblesse y vit ses propriétés, jusqu'alors privilégiées et exemptes de l'impôt, confondues avec les biens des roturiers; enfin, par un aveuglement fatal, le tiers état lui-même, qui ne pouvait qu'y gagner, s'y opposa, par le motif qu'elle aurait amené le renversement des privilèges de la province. Les États ayant résolu de faire, à leur tour, des remontrances au roi, la Cour défendit aux députés de quitter Rennes, mais elle ne fut pas obéie. Après deux mois de lutte, le duc de Chaulnes, gouverneur de la province, avait amené les États à consentir à ce que les déclarations particulières fussent contrôlées par une commission mixte, composée, par égale part, de commissaires des États et d'autres

machàult d'arnouville. 505

commissaires à la nomination du roi. Au moment, de voter cet arrangement, les États reculèrent et revinrent à leur résolution de ne souscrife qu'un abonnement volontaire. A cette nouvelle, le contrôleur général fit prendre au roi une mesure de rigueur. On exila dans diverses provinces du royaume treize membres des États , au nombre desquels figurait l'évêque de Rennes, qui en était le président, et qui, ayant joué un double jeu, s'était aliéné les deux partis. En outre, quatre membres, qui avaient été signalés comme les meneurs de la cabale, furent mis en prison.

De leur côté, les États du Languedoc avaient commencé par refuser d'acquiescer à l'impôt du Vingtième. Ces États étaient composés de tous les prélats de la province et de vingt barons auxquels leurs terres donnaient le droit de figurer périodiquement dans l'assemblée. L'archevêque d'Alby, ayant représenté qu'elle ne pouvait même accorder de don gratuit, jusqu'à ce que la Cour se fût expliquée catégoriquement au sujet du Vingtième, dont la levée aurait, dit-il, été la destruction de toutes les libertés de la province, rallia toutes les voix, moins une, celle d'un membre du tiers état qui, ayant voulu défendre les droits du roi, fut, dit-on, hué parla noble assemblée. Piqué au vif, Louis XV sortit encore une fois de son apathie ordinaire. « Les États de Languedoc, dit Barbier à ce sujet, ont été rompus par ordre du roi, c'est-à-dire que les vingt-deux évêques, qui sont les maîtres dans les États, ont eu ordre de se retirer dans leurs diocèses... M. le maréchal de Richelieu s'est tiré d'affaire en homme de cour, en soutenant cependant les volontés du roi, et M. Le Nain, qui était intendant de Poitiers, et qui a été nommé à l'intendance du Languedoc, a eu besoin de tout son esprit et de sa douceur pour jouer un rôle fort difficile. Quoi qu'il en soit, les ordres du roi sont exécutés. Ce ne sont point les États qui lèvent l'imposition du Vingtième, comme cela s'est toujours fait

pour tous les impôts, ce sont des commis préposés par Je contrôleur général * • »

Pendant que cela se passait dans les provinces, l'archevêché de Paris était devenu le centre de l'opposition de tout le clergé de France contre redit qui l'avait obligé à faire la déclaration de ses biens temporels. Une protestation concertée entre l'archevêque, M. de Beaumont, et une quinzaine d'évêques présents à Paris au moment <Je l'édit, avait été envoyée à tous les évêques des provinces. Ceux-ci répondirent tous au contrôleur général de la manière qui avait été convenue. Le 1er juin 1750, une assemblée générale du clergé s'ouvrit à Paris. La Cour avait espéré ramener les prélats plus influents, et, par leur moyen, les membres secondaires; tout fut inutile. Au lieu de se calmer, la que* relie s'envenimait chaque jour davantage. De part et d'autre, des brochures agressives furent publiées; un arrêt du Conseil en proscrivit un jour vingt-neuf. Comme le Vingtième devait être particulièrement favorable à ce qu'on appelait le bas clergé, sur lequel pesait presque tout entière la charge des dons gratuits , on répandit dans le public une brochure en faveur du projet; intitulée : Remontrances du second ordre du clergé au sujet du Vingtième 2. Des lettres qui furent publiées, à cette occasion, sous le titre singulier : Ne repugnate vestro bono (Ne refusez pas votre bien), servant d'épigraphe, firent aussi grand bruit. « C'est, dit Barbier, un traité des plus savants sur l'établissement de la monarchie, sur l'ancien état du clergé en France, sur son agrandissement et ses usurpations. » Une circonstance caractéristique donnera l'idée du désordre moral qui régnait

1 Mémoires de Richelieu; loc. cit., p. 195 et suiv. — Journal de Barbier, t. III, p. 122.

3 Les Mémoires de Richelieu en donnent un long extrait; loc. cit., p. 121.

MACHÀULT d'aRIHOUVILLE. 507

déjà dans les sphères mêmes du gouvernement. Attaqué de toutes parts comme il Tétait, malgré la justice et la bonté de sa cause; le contrôleur général avait chargé un avocat, nommé Bargeton, de discuter et de défendre Tédit du Vingtième, en se maintenant sur le terrain des principes et du droit. Telle fut l'origine des lettres Ne repugnate. Le clergé, ayant cru voir une attaque illicite dans le livre qui combattait ses prétentions, sollicita et obtint un arrêt du Conseil qui fut affiché au coin des rues, et qui ordonnait la suppression des fameuses lettres. « On dit publiquement, fait remarquer Barbier, que ce livre a été composé par Tordre de M. le contrôleur général, et que M. le chancelier, n'ayant pas voulu donner la permission de l'imprimer, il ne Ta pas moins été, et même par une seconde édition, depuis l'arrêt du Conseil. Il ne s'est pas même vendu aussi cher que le sont ordinairement les livres défendus1. » Cependant, le clergé continuait à se réunir, et il était facile de voir que ceux qui le dirigeaient avaient résolu de pousser les choses jusqu'au bout, dans l'espoir d'intimider et de faire reculer la royauté. Ils savaient que Louis XV n'était pas fait pour la lutte, et, plus ils le voyaient hésiter, plus ils affectaient de confiance. 11 paraît, en effet, que déjà, fatigué de tout ce bruit, l'indolent monarque avait eu le projet de rassurer le clergé et de lui dire qu'il ne songeait nullement à lui retirer ses privilèges. Une allocution du président de l'assemblée du clergé, en remettant au roi les remontrances qu'elle lui adressait, changea pour quelque temps ses dispositions : a Sire, lui dit ce président, la justice et la magnanimité de Votre Majesté nous sont si connues, qu'elles nous autorisent à répondre que nous ne consentirons jamais que ce qui a été jusqu'ici le don de notre amour et de notre respect devienne le tribut de notre obéissance. »

1 Journal, etc., p. 145.

La harangue était peu respectueuse. Le chroniqueur du temps y voit l'effet de l'esprit de corps : « Les moindres prestolets, dit-il, tous les écoliers, clercs, séminaristes, pour qui les arrangements que l'on prend ne peuvent qu'être avantageux, aiment mieux être écrasés par le haut clergé que de perdre l'idée et le préjugé d'une indépendance par rapport aux biens ecclésiastiques; ils regardent à déshonneur d'être traités comme les autres sujets '.» S'appuyant, à juste titre, sur l'inconcevable hardiesse de cette harangue, les ministres démontrèrent au roi qu'il ne pouvait reculer et le décidèrent à un nouveau coup d'autorité. Le 1 5 septembre 1 750, l'assemblée générale du clergé fut dissoute, et l'ordre fut transmis à tous les évêques, et même aux cardinaux, de quitter la Cour, où il n'en resta plus un seul. On défendit, en outre, la vente du procès-verbal des séances de l'assemblée du clergé. La lutte était, oh le voit, vivement engagée. Ah ! si Louis XV n'avait pas fini par céder !

On vient de voir quelle opposition formidable avait soulevée Tédit du Vingtième sur tous les revenus et la part que le parlement, le clergé et les pays d'État avaient prise à la résistance. Seuls, les pays d'Élection s'étaient soumis, bien qu'en murmurant, au nouvel impôt. En ce qui concerne le clergé, il faut dire qu'indépendamment de l'obligation que lui avait imposée l'édit du mois d'août 1750 de déclarer la valeur de tous les bénéfices ecclésiastiques, il avait, dans le même moment, sur les bras, une autre affaire au sujet de laquelle il n'osait pas récriminer, bien sûr de ne rencontrer nulle part des auxiliaires, mais qui n'avait pas peu contribué à son irritation contre le contrôleur général. Frappé de la

1 Journal de Barbier, 1. 111, p. 172.

MACHAULT d'àRNOU VILLE. 309

quantité considérable de biens dont s* accroissait chaque jour la fortune des corps et communautés, soit ecclésiastiques, soit laïques, c'est-à-dire des établissements dits de main-morte; désireux de remédier aux graves abus qui en résultaient, tant pour les familles que pour l'État qui voyait décroître en proportion la matière imposable, attendu que tous les biens de main-morteétaient exemptsde contribution, le contrôleur général avait fait rendre, au mois d'août 1749, un édit demeuré célèbre, qui interdit aux gens de main-morte de faire aucune acquisition d'immeubles ou de rentes sur particuliers, sans en avoir obtenu l'autorisation par lettres patentes enregistrées dans les parlements. Le même édit défendait, en outre, comme l'avait déjà fait d'ailleurs un autre édit rendu en 1666, sous l'inspiration de Golbert, toutes nouvelles fondations de chapitres, collèges, séminaires, maisons ou communautés religieuses, sous peine de nullité, à moins d'une permission expresse octroyée par lettres patentes. Sans doute, un pareil édit fut vu avec déplaisir par ceux dont il devait froisser les intérêts. Quoi qu'il en soit, ils n'attaquèrent pas la mesure, et le chancelier d'Àguesseau, alors sur la fin de sa carrière, l'ayant appuyée de toute l'autorité de son expérience et de son nom, redit ne rencontra pas d'opposition ' .

Cependant, le contrôleur général ne négligeait aucun des détails de sa vaste administration. Vers la même époque, (1750 à 1753) parurent plusieurs édits qui témoignaient de la sagesse de ses vues. Les contributions, qui pesaient principalement sur la population des campagnes, furent réduites. Les matières indispensables aux manufacturiers, telles que les laines non filées, les cotons en laine, les chanvres et les lins en masse, lés poils de chèvre et de chameau, n'eurent

1 Œuvres complètes du chancelier d'Aguesseau, t. XII 1, p. 75 ttsuiv.

plus à payer aucun droit d'entrée. Depuis le commencement du siècle, la marine française était languissante» et nos armateurs découragés ne pouvaient plus lutter avec ceux du dehors, même avec la prime de 50 sous par tonneau» qui datait des premières années de Louis XIV. M. de Machault assujettit les bâtiments étrangers qui fréquentaient les ports français à un droit de cinq livres par tonneau. C'était une extrémité fâcheuse, sans doute, mais le déplorable état de notre marine ne la justifiait que trop. En même temps, le contrôleur général vivifia l'agriculture et ranima le commerce en accordant la liberté entière du transport des grains dans l'intérieur du royaume, et leur exportation par deux ports de la Méditerranée, mesure féconde qui aboutit, quelques années après, à la libre importation et exportation des grains de toute espèce, et dont la propriété territoriale éprouva, indépendamment des consommateurs, les plus heureux effets. A la vérité, il fallait bien, l'établissement du Vingtième éprouvant toujours les plus grandes difficultés, pourvoir aux dépenses courantes, et cela ne se faisait pas sans exciter de vifs mécontentements. Écoutons un écho fidèle de la bourgeoisie parisienne, au mois de juin 1750 : « L'impôt des quatre sous pour livre que l'on prend sur tous les droits devait finir, dit barbier; le roi en a ordonné la continuation pour six ans. Cet impôt est des plus extraordinaires. Un homme n'est qu'à vingt livres de capitation, et il en paye, par ce moyen, vingt-quatre; ainsi du Dixième passé, du Vingtième présent et de tous les droits sur toutes les denrées. Le parlement a voulu s'opposer à cette continuation en temps de paix; il a fait des remontrances; il demandait en même temps la suppression du droit de centième denier, nouvellement établi. La réponse du roi n'a pas été satisfaisante; les droits subsistent toujours. » Dans une autre circonstance, Barbier disait : « On ne cherche qu'à augmenter le revenu du roi. Dieu veuille que cela soit

MACHAtJLT D'ÀttNOUYILLE. 511

employé utilement et pour le bien de l'État! » Le timide chroniqueur ne dit pas un mot de plus; mais immédiatement après, il parle de la marquise de Pompadour, à laquelle il consacre, Ton s'en doute bien, de fréquentes mentions dans son Joumal . « On compte à présent (dit-il au mois de décembre 1748) à Mme de Pompadour cinquante mille écus de rente f. » Tout le monde savait d'ailleurs que la favorite était aussi avide d'honneurs et de pouvoir que d'argent. Là où la duchesse de Châteauroux s'était généreusement ruinée, M™ de Pompadour ne cherchait qu'à paraître et à briller. Outre ses 150,000 livres de rente, le roi lui avait donné, eh 1748, le château de Crécy, dans la Brie, qui coûta, avec les dépendances et les travaux qu'elle y fit faire, près de 4 millions ; ceux de la Celle et de l'Ermitage, près de Versailles, et de Bellevue, près de Meudon, pour lesquels le garde du trésot royal, Paris de Montmartel, eut à payer 700,000 livres \

S'il faut en croire les bruits du temps, Mme de Pompadour avait causé la disgrâce du comte deMaurepas pour quelques vers satiriques fort connus qu'il s'était, dit-on, permis contre

1 Journal de Barbier, t. III, p. 55, 106, 141.

* Un curieux relevé fait par M. Le Roy, conservateur de la bibliothèque de Versailles, d'après un livre de dépenses de Mme de Pompadour, et publié, en 1853, par la Revue de V Instruction publique, établit que, pendant les dit-neuf années de sa faveur, la favorite reçut du trésor royal, pour ses dépenses de toutes sortes, 36 millions 267,268 livres. Le même livre constate que, lors de la maladie dont elle mourut, son intendant fut obligé d'emprunter 70,000 livres pour faire face à la dépense courante, et qu'on ne trouva chez elfe en argent, au moment de sa mort, que 37 louis d'or qu'elle destinait aux pauvres. Enûn, il est prouvé par le même document, dont l'authenticité ne saurait être mise en doute, qu'elle faisait, sans doute vers les dernières années de sa vie, d'abondantes aumônes, et qu'elle laissa des pensions à un certain nombre de maisons religieuses. (Voir pièces justifie.; pièce n° 6.)

elle. Attachant la plus grande importance à faire adopter ses plans de finances, ayant prévu, dès le jour où il les avait conçus, la multitude d'obstacles qu'il aurait à surmonter, le contrôleur général avait naturellement cherché à s'assurer l'appui de celle qui faisait et défaisait les ministres. Un document émané d'elle prouve qu'elle avait réclamé ses bons offices pour la liquidation d'une affaire qui la touchait de très-près. Son père, ancien employé dans l'administration des vivres, avait laissé des dettes. Désireuse de les payer, elle chargea le contrôleur général du soin de voir les créanciers et de Les désintéresser. On lit, en effet, dans le livre authentique de ses dépenses, cet article : c Pour les affaires de mon père, H . de Machault les régla à la somme de 400,000 lèvres*.»

C'est sans doute grâce à l'influence de la toute-puissante favorite que Louis XV avait prononcé la dissolution des États de Bretagne, du Languedoc, et de l'assemblée générale du clergé. Malheureusement, la partie n'était pas définitivement gagnée, et des accidents nouveaux, imprévus, vinrent détruire les espérances du contrôleur général au moment peut-être où il croyait le succès de son plan assuré.

La situation des esprits était, vers cette époque, à Paris du moins, fort étrange et mérite d'être rapidement esquissée. On se souvient des enlèvements de personnes qui avaient eu lieu, en 1719, au plus fort de la vogue du Système de Law, pour peupler les colonies du Mississipi. Au mois de décembre 1749, le bruit de semblables enlèvements se répandit, à tort ou à raison, dans la capitale, et jeta l'alarme parmi la classe ouvrière, t Depuis un mois, dit l'avocat Barbier, on enlève du monde dans Paris, filles et garçons. Cela se fait à la chute du jour. Un exempt déguisé et trois ou quatre hommes se saisissent principalement de filles,

1 Relevé des dépenses, etc.

machault d'arnouville. 345

comme servantes ou filles qui rôdent dans les rues. Ils ont un fiacre à quelques pas d'eux, où on les met. On dit même qu'on a pris ainsi quelques filles d'artisans et de bourgeois, mais je ne crois pas cela. » Quelques mois après, sur le simple soupçon que des gens de la police avaient enlevé des enfants, plusieurs quartiers de Paris furent témoins d'émeutes sanglantes. « Il y a eu, dans ces différentes émotions, dit Barbier, quinze ou vingt personnes tuées, ou d'archers ou du peuple, sans compter ceux qui ont été blessés. Cet événement est d'autant plus singulier que le peuple de Paris, en général, est doux et assez tranquille, et Ton convient que, depuis quarante ans, on n'a point vu de pareille sédition. Même, dans lés années du pain cher, les émotions qu'il y a eu ont été dissipées en peu de temps et plus aisément. Apparemment que ce fait d'enlèvement de leurs enfants leur a été plus sensible et les a plus irrités ' . » Ces séditions, dont on faisait remonter la responsabilité au ministre et secrétaire d'État de la guerre d'Argenson, qui avait la ville de Paris et l'Ile-de-France dans son département, jetaient naturellement de l'inquiétude dans les esprits. Une lutte qui s'engagea, vers le même temps, entre le clergé et le parlement, ne fit qu'ajouter à la préoccupation générale. A la distance où nous sommes de ces événements, les motifs de la querelle semblent aujourd'hui futiles. Il s'agissait de savoir si l'archevêque de Paris avait ou non le droit qu'il s'arrogeait de désigner la supérieure de l'hôpital-général. Le parlement ayant nommé une commission pour se faire rendre compte de la manière dont cet établissement était administré, et ayant cassé, à la suite du rapport de cette commission, la supérieure que l'archevêque de Paris avait nommée, un arrêt du Conseil du roi déclara exécutoire un règlement en opposition complète avec la doctrine du

1 Journal, etc., décembre 1749 et mai 1750.

parlement. Celui-ci s'obstina, et fit des remontrances au roi qui évoqua l'affaire devant son Conseil. Dépouillé, disaitil, d'une de ses plus essentielles prérogatives, le parlement suspendit le cours de la justice. On était alors au mois de novembre 1751. « Cette misérable affaire, dit à ce sujet Barbier, devient très-intéressante pour le public et cause Un grand désordre. On dit que M. le comte de Saint-Scvèrin, qui a déterminé le roi, dans le Conseil d'État, à faire le coup d'autorité de dimanche, malgré l'avis de M. le contrôleur général, était d'avis d'en faire pendre deux ou trois des plus mutins, mais que le roi, qui est extrêmement bon, avait toujours été d'avis pour la douceur. » Vers le même temps, des refus de sacrements, au sujet de cette interminable et funeste question de là bulle Unigenitus, furent déférés au parlement qui condamna, pour ce fait, le curé de Saint- Étienne-du-Mont à une aumône de 3 livres. A cette nouvelle, le clergé tout entier s'émut. Le curé ayant recommencé, le parlement le décréta de prise de corps par un arrêt que cassa le Conseil du roi. Fidèle, sur ce point, à la politique du régent, Louis XV aimait cet antagonisme, qu'il se flattait d'exploiter au profit de la royauté, et qui, à la fin, l'a perdue. Cependant le clergé avait, dans la question, un avantage marqué, car le Conseil du roi s'était prononcé en sa faveur contre le parlement. Au fond, le roi redoutait beaucoup plus les parlementaires que le clergé. Celui-ci, qui ne l'ignorait pas, profita habilement de ces dispositions. Au mois d'août 1750, il avait été prévenu qu'il aurait à faire la déclaration de ses biens temporels, et à payer dorénavant une contribution annuelle de quinze cent mille livres. Dix-huit mois après, jgràce à la lutte que le parlement avait engagée avec le Conseil du roi au sujet de l'affaire de l'hôpital-général et des refus de sacrements, grâce à la malencontreuse suspension de la justice par plusieurs chambres du parlement, la Cour, se tourna contre ce tler-

MÀÇtUULT p'àRNOUVILLE. ffJ5

nier. «L'affaire du clergé est arrangée, dit Barbier en ou* vrant l'année 1752, non pas à la satisfaction du public, car le clergé a eu le dessus, et l'autorité du roi, aussi bien que les droits réels de l'État, en souffriront... M. de Machault doit être bien fâché de ce que son projet n'a pas été soutenu vivement. »

Ainsi fut repoussé, grâce à la fatale opposition du parlement, du tiers état, des états provinciaux, des nobles et des privilégiés de toute sorte, grâce aussi à la malheureuse apathie de Louis XV, le plan d'un des plus justes et des plus intelligents ministres que la royauté ait eus à son service dans le dix-huitième siècle. L'impôt du Vingtième ne fut pas pour cela immédiatement abandonné, car la Cour des aides, elle aussi, en faisait encore, en 1756, l'objet de ses Remontrances ' ; mais il était, par le fait de l'exemption qu'avait obtenue le clergé, frappé au cœur, et les résultats quTil aurait produits s'il avait été généralement établi, se trouvaient ainsi sacrifiés sans retour.

Un an avant le fâcheux dénoùment de l'affaire du Ving-

1 II faut tout dire, l'assiette même du Vingtième avait soulevé des plaintes jusqu'à un certain point fondées. La Cour des aides les résuma dans ses Remontrances, Tout en reconnaissant qu'un impôt qui se répartirait sur tous les Français, dans la proportion exacte de leurs biens, serait de toute justice, elle fit remarquer qu'une taxe basée sur des estimations idéales pouvait être aussi onéreuse que vexatoire. Elle se plaignit donc qu'aucune règle n'ayant été adoptée, on eût recours à des évaluations arbitraires. « Ceux, dit-elle, qu'on a cru devoir assujettir aux Vingtièmes d'industrie, sont obligés d'attendre leur sort d'une décision contre laquelle néanmoins il serait inutile de se pourvoir, puisqu'il n'est pas plus possible au contribuable, d'en prouver ^injustice, qu'il ne l'a été au commissaire de Votre Majesté de la rendre avec justice et en connaissance de cause... Ceux dont la fortune est la plus considérable, faisaient autrefois parade de leur opulence pour augmenter leur crédit ; ils sont obligés aujourd'hui de cacher soigneusement un

tième, M. de Machault, alors en grande faveur, en avait reçu du roi une preuve marquante. Le chancelier et garde des sceaux d'Aguesseau, ayant donné sa démission, ou, suivant une autre version, ayant été engagé à se retirer à cause de son âge, ses fonctions furent séparées. Lamoignon de Blano mesnil, premier président de la Cour des aides, fut nommé chancelier, et, au grand étonnement de tous, les sceaux furent donnés au contrôleur général, qui eut ainsi la position la plus considérable et la mieux rétribuée qu'il y eût à la cour. « On lui compte, dit Barbier à cette occasion, 120,000 livres de rentes de son bien personnel, 220,000 livres par an de son contrôle général, et 120,000 livres de produit des sceaux, ce qui fait plus de 400,000 livres de rente. On croit aussi, dans le public, que M. de Lamoignon, qui a près de soixante-dix ans, ne gardera pas longtemps sa place de chancelier, et que M. de Machault, qui n'en a pas cinquante, après l'exécution de tous ses projets, réunira la chancellerie avec les sceaux1. »

gain légitime pour échapper aux recherches, ou de s'exposer à une taxe exorbitante s'ils veulent soutenir ce crédit qui fait quelquefois toute leur richesse... »

La Cour concédait d'ailleurs que la taxe qui frappait les biens immeubles, et qui, renouvelée trois fois en quinze années, s'était levée sans interruption depuis 1741, était susceptible d'une règle plus exacte, d'une évaluation plus juste. Mais, sur ce point même, la Cour demandait pourquoi, après un terme si long, des règles d'évaluation précises n'avaient pas encore été adoptées.

Louis XV répondit au président de Lamoignon, qui lui présenta ces Remontrances, le 20 septembre 1766, que « les opérations qu'exigeait l'imposition du Vingtième n'étaient pas assez avancées dans quelques provinces pour qu'il pût faire cesser la connaissance qu'il en avait attri; buée aux Intendants. » (Mémoires- pour servir à l'histoire du droit public de la France en matière d'impôts; in-4°. Bruxelles (Paris), 1779, pages6etsuiv.

1 Journal de Barbier, p. 212.

MAGHAULT DARNOUVILLE. 5J7

Malheureusement pour la France, pour la royauté et pour le clergé lui-même, les projets du contrôleur général échouèrent. D'un autre côté, un fâcheux antagonisme avait succédé à l'ancienne intimité du contrôleur général et du comte d'Argenson. Celui-ci ayant pris parti pour le clergé, tandis que le contrôleur général s'était toujours opposé aux rigueurs contre le parlement dont il redoutait bien moins l'opposition, on disait d^ns le public que les deux ministres se faisaient la guerre à coups de parlement et de clergé. On a vu comment la victoire était restée à ce dernier, et par quels motifs. À partir de ce moment, l'autorité morale du contrôleur général avait été annulée. Il le comprit, et, suivant toutes les apparences, demanda à se retirer. Mais, tout en dispensant le clergé de la contribution du Vingtième et de là déclaration de ses biens, le roi ne voulut pas, du moins, avoir l'air de lui sacrifier le contrôleur général. Celui-ci conserva l'administration des finances jusqu'au 31 juillet 1754, époque à laquelle il fut appelé au ministère de la marine. La circulaire suivante qu'il adressa, le 5 août, aux agents de son département, semblerait prouver, à défaut d'autre document officiel, que s'il quitta le contrôle général, ce dut être sur sa demande. « Il a plu au roi, en me déchargeant du ministère, de me confier celui de la marine à la place de M. Rouillé, qui est passé au département des affaires étrangères. Je souhaite, en vous annonçant ce changement, d'y trouver de nouvelles occasions de rendre vos services utiles à celui de Sa Majesté et au bien de ses sujets '. » Le cardinal de Fleury avait laissé la marine française dans un état de dépérissement auquel il était devenu très-difficile de

1 Archives de la marine. Je dois la communication de cette lettre

& l'obligeance de M. d'Avezac,

remédier. Le nouveau ministre de la marine tira le parti le plus heureux des quarante- cinq vaisseaux que la France comptait alors dans ses ports. En même temps qu'une escadre, partie de Toulon, battait l'amiral Bing et débarquait douze mille hommes à Minorque dont le duc de Richelieu s'empara, une autre escadre, formée à Brest, barrait aux Anglais le chemin du Canada '.

Près de trois ans s'écoulèrent pendant lesquels M. de Machault porta sans doute, dans l'administration de la marine, l'esprit d'organisation et de réforme que l'égoïsme et l'aveuglement l'avaient empêché de faire prévaloir dârft l'administration des finances. Vers cette époque, des divergences sérieuses s'élevèrent dans le ministère au sujet de la guerre d'Allemagne, à laquelle M. de Machault et le comte d'Argensou étaient opposés, que Mme de Pompadour, le cardinal de Bernis, qu'elle venait de porter aux affaires étrangères, le maréchal de Richelieu et les frères Paris, dont l'influence était alors fort grande, voulaient absolument. La lettre suivante que le cardinal de Bernis écrivit, le 13 octobre 1756, à Paris-Duverney, jette sur ces dissensions intérieures un jour qui explique, du moins en partie, les événements qui suivirent : « ... Nous sommes -dans la crise de la grande décision : nous en viendrons à bout quoique la Marine (M. de Machault) s'y oppose, et un peu la Finance (de Moras). La Guerre (le comte d'Argenson) m'a trouvé assez courageux. Je voudrais bien, après tant d'épreuves, qu'elle me connût tel que je suis; mais il ne faut pas s'en flatter2... »

Au mois de janvier suivant, Damiens attenta à la vie du roi. A cette nouvelle, les ministres furent d'avis, et c'était une généreuse pensée, qye la favorite, dont l'intervention

Biographie universelle; article Machault.

* Correspondance du cardinal de Bernis avec M. Paris-Duverney, t. II, p. 21.

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