MACHAULT DAHN0UV1LLE
dans les affaires de l'État et les folles dépenses étaient un scandale public, devait être pour toujours éloignée de la cour. Louis XV acquiesça d'abord à ce vœu, et chargea M. de Machault de transmettre ses ordres à Mme de Pompadour. La mission était d'autant plus périlleuse que la blessure du roi ne présentait aucune gravité. Habile comme il Tétait, M. de Machault dut peser les conséquences de la démarche qui lui était demandée; son honnêteté ne recula pas. Par malheur, ce que l'on pouvait prévoir arriva. Une amie de Mme de Pompadour, Mn,e de Mirepoix, lui dit que se retirer, ce serait donner gain de cause à ses ennemis, et qu'il y avait des occasions où il valait mieux risquer d'êtrç chassé que de quitter la partie trop tôt l. Elle resta. Le 31 janvier, M. de Machault et le comte d'Argenson n'étaient plus ministres. La simultanéité de ce double renvoi n'a jamais été bien éclaircie. Forcé sans doute par la favorite de sacrifier M. de Machault qu'il estimait, Louis XV, par un pitoyable accommodement de conscience, ne voulut peut-être pas maintenir au ministère l'antagoniste, le rival déclaré de celui qu'il abandonnait aussi lâchement. On raconte, mais sans en fournir des preuves, qu'il montra une excessive sévérité pour le comte d'Argenson. Quant à M. de Machault, Louis XV lui écrivit de sa propre main, le 31 janvier 1757, une lettre dans laquelle il lui disait que, quelque persuadé qu'il fût de sa probité et de la pureté de ses intentions, les circonstances l'obligeaient à lui redemander les sceaux, aii^si que la démission de sa charge de secrétaire d'État, et exigeaient qu'il se retirât quelque temps à Arnouville. « Si vous avez quelques grâces à me demander pour vos enfants, ajoutait le roi, je serais bien aise de pouvoir vous les accorder et de Vous prouver que vous ne perdez pas mon amitié. Je vous laisse
Mémoires deBonneval, 1. 1, p. 213 et suiv.
les honneurs dont vous avez joui '. » Un contemporain, généralement bien informé de ces faits, parce qu'il a connu la plupart des acteurs qui y ont figuré, Voltaire attribue, lui aussi , la disgrâce de M. de Machault et du comte d'Argenson à la démarche qu'ils auraient faite ensemble auprès de la favorite, après l'attentat de Damions, « La marquise de Pompadour, dit-il, qui avait fait renvoyer le comte de Maurepas, fit renvoyer de même le garde des sceaux Machault et le comte d'Argenson. On pardonne plus aisément une injure à son ennemi déclaré , qu'une trahison ou une faiblesse à un homme de son parti. Elle proposa au comte d'Argenson de se réconcilier avec lui , et de lui sacrifier le garde des sceaux. H refusa : alors la perte à tous deux fut résolue, et ils reçurent leurs lettres de cachet le même jour, 1er février \ » L'opposition de M. de Machault à la guerre d'Allemagne ne fut-elle pour rien dans sa disgrâce ? On a vu, à ce sujet, la lettre du cardinal deBernis, et elle mérite, à coup sûr, qu'on en tienne coiflpte.
C'est ainsi que tomba, grâce aux manœuvres d'une ambitieuse et insatiable favorite s, l'homme de bien, le mi-
1 Biographie universelle, article Machault.
8 Histoire du parlement de Paris, chap. 67.
3 « On crie fort, dit l'avocat Barbier, à la date du mois de novembre t750, contre M™6 de Pompadour, dont le crédit est extrême. On ne parvient, dit-on, aux charges et emplois que par son canal et avec de l'argent. Cela indispose contre elle tous les gens de la cour, depuis M. le Dauphin et Mme la Dauphine. Si cela est, elle est mal conseillée. Elle devrait se contenter d'amuser et de dissiper le roi, qui s'ennuie partout, en le faisant changer de demeure comme elle fait, mais ne point se mêler à un certain point des affaires d'État, c'est-à-dire pour l'intérieur. Elle serait encore assez riche, et du moins elle ne se ferait pas de puissants ennemis. (T. 111, p. 184.) » On voit par là que la mau-
MACHAULT DARNOU VILLE. 521
nistre intelligent et ferme, qu'on ne saurait trop honorer pour avoir tenté de fonder en France l'égalité proportionnelle de l'impôt, à une époque où le succès de cette tenta* tive était encore possible sans révolution, et qui, plus tard, à l'occasion de l'attentat de Damiens, essaya, au risque d'y perdre son crédit, d'écarter des abords du trône l'intrigante habile qui, en façonnant, pour ainsi dire, Louis XV aux mœurs honteuses de la fin du règne, agrandissait, par ses folles largesses, l'abîme où la royauté devait disparaître un jour. Ce ministre, qui n'avait rien fait pour obtenir le pouvoir et que le pouvoir était, au contraire, allé chercher dans sa modeste intendance du Hainaut, ne se démentit pas un seul jour, et s'il ne fit pas tout le bien qu'il avait projeté, il empêcha du moins, ses cortemporains eux-mêmes l'ont reconnu , tout le mal qu'il put prévenir. « Le contrôleur général est roide, dit Barbier, il s'est informé, par des faux frères, du véritable profit, tant dans les fermes générales que dans les sous-fermes... On parle de lui comme d'un homme un peu dur, mais de beaucoup d'esprit et de grands projets. On lui fait dire que, d'ici à trois ans , les Parisiens baiseront ses pas et qu'on boira le vin de Bourgogne à six sous. C'est annoncer de grandes diminutions sur les droits. » Puis , à l'occasion de la victoire du clergé au sujet de la déclaration de ses biens, que le contrôleur général avait voulu exiger, et qui ne fut pas donnée, Barbier ajoute : « Si cela est ainsi , voilà un beau coup manqué, et l'on n'y reviendra pas aisément ; on dit que M. de Machault était malade ces jours-ci. Peut-être le chagrin y a-t-il eu sa paît ' . »
vaise humeur de notre chroniqueur n'avait rien de systématique et qu'il était assez peu rigide au fond. Cette absence de parti pris perce à chaque page de son curieux Journal, et lui donne un cachet de véracilé précieux pour l'histoire.
l 'Journal, etc., t. III» p. 106, 212 et 230.
On lie s'étonnera pas, d'après ce qui précède, que tons ceux qui ont examiné, avec le soin qu'exigent ces sortes de matières, les plans financiers du contrôleur général de Machault , aient amèrement regretté l'insuccès de ses efforts. Sous ce rapport, l'appréciation de tous les hommes véritablement compétents % été unanime. Suivant M. Montyon, la création du Vingtième, alimentant une caisse d'amortissement, aurait, si elle avait été maintenue, sauvé la France. « La nation , ajoute-t-il , connut alors qu'on pouvait sans danger et avec succès résister aux ordres du roi et aux lois, et elle en prit l'habitude. La désorganisation de la puissance royale, la déchéance du trône et l'insubordination nationale datent de cette époque. » Dans son Histoire financière de la France, M. Bailly s'est complètement associé à ce jugement. « Étendus et perfectionnés conformément aux vues de celui qui les avait proposés, le Vingtième et la caisse d'amortissement auraient, dit-il, pu prévenir tous les malheurs que le désordre des finances et l'accumulation exorbitante de la dette ont attirés quarante ans après sur la monarchie. » De son côté, M. Droz reconnaît, dans son Histoire du règne de Loués XVI, que si l'on eût suivi les voies dans lesquelles était entré le contrôleur général de Machault, Louis XV eût laissé un héritage bien différent à son successeur. Enfin, le comte Mollien, ce guide si consciencieux et si sûr en pareille matière , a dit expressément, en recherchant quelles étaient les aspirations réelles de la France en 1789, que « la réforme politique dont elle se fût alors contentée , et peut-être pour longtemps, n'était guère autre que celle dont le plus éclairé des ministres de Louis XV, M. de Machault» avait, dans sa sage prévoyance , proposé l'adoption à ce prijice, au milieu du dix-huitième siècle • . »
1 Particularités sur les ministres des finances célèbres, par Montyon, article Machault; Histoire financière, par Bailly, t. II, p. 135 ;
MACHAtLT D ARNOtVILLE, 323
En quittant le ministère, M. de MachSult s'était retiré à son château cTArnouville Ml y resta jusqu'à la prise de la Bastille. On raconte que Louis XVI avait eu le projet de prendre pour premier ministre l'ancien contrôleur général et ministre de la marine de son aïeul, mais qu'une intrigue de cour écarta M. de Machault, dont on connaissait la droiture, la fermeté, l'esprit religieux (car celui qui avait voulu enlever au clergé les immunités dont il jouissait injustement n'était nullement l'ennemi de la religion et du clergé), et lui fit substituer le comte de Maurepas, ce ministre sceptique, qui avait consacré les vingt-huit ans de son exil à réunir toutes les obscénités constatant le libertinage des plus hautes classes de la société depuis plusieurs siècles. « Il fut arrêté , dit à ce sujet Mme Campan, que l'âge du roi exigeait qu'il y eût près de lui une personne de confiance, un premier ministre , et les yeux se fixèrent sur MM. de Machault et de Maurepas..» La lettre pour rappeler M. de Machault était écrite , lorsque Mme Adélaïde obtint la préférence de ce choix important en faveur de M. de Maurepas. On rappela le page qui était déjà muni de la première lettre. « Si la lettre eût été partie, dit la reine à ce sujet, M. de Machault eût été premier ministre, car jamais le roi n'eût pris sur lui d'écrire une seconde lettre contraire à sa première volonté *. »
Histoire de Louis XV T, par M. Droz, 1. 1, p. 127 ; Mémoires d'un ministre du trésor public, par M. Mollien, 1. 1, p. 6.
1 À 16 kilomètres de Paris, près de Gonesse, sur la route de Compiègne. Cette terre fut érigée en comté, en 1757, en faveur de Machault. liOuisXVni habita le château d'Àrnouville pendant les trois jours qui précédèrent son entrée à Paris, au mois de juillet 1815. (Note de l'éditeur du Journal de Barbier.)
* Mémoires de M00 Campan, 1. 1, p. 80. -r- Chamfort confirme l'anecdote en ces termes : «C'est un fait connu que la lettre du roi envoyée à M; de Maurepas avait été écrite pour M. de Machault. » 11 paraît que l'enveloppe seule de la lettre fut changée. D'après Soula vie, le Dauphin,
624 portraits' éistoriques.
Qui peut prévoif quelle influence M. de Machault aurait pu exercer au début de ce règne, avec F appui d'un prince aussi honnête, aussi libéral, aussi bien intentionné que Louis XVI ? Ce que Ton ne sait que trop, c'est le rôle funeste et dissolvant que remplit le comte de Maurepas. Quand la tourmente révolutionnaire se fut déchaînée sur la France, M. de Machault, qui, depuis la prise de la Bastille, était x allé demeurer à Thoiri, chez sa belle-fille, s'effraya du voisinage de Paris et se réfugia à Rouen, dont on lui avait vanté la tranquillité. Le noble et austère vieillard, alors âgé de quatre-vingt-onze ans, cherchait un coin de terre pour y mourir tranquille. Vain espoir! Après deux années de transes et de perplexités, des agents du gouvernement de la terreur allèrent, sur la dénonciation de quelque misérable, chercher à Rouen et ramenèrent à Paris comme suspect celui qui avait essayé de faire, à lui seul, pour le peuple honnête et laborieux, pour la masse de la nation, en lui donnant l'égalité de l'impôt, plus de bien qu'aucun homme n'en a peut-être jamais fait. Enfermé dans la prison des Madelonnettes, malade, privé des soins que réclamait son âge, sollicitant vainement de ses impitoyables geôliers l'assistance d'un médecin, l'homme qui , avec la prévoyance et l'intuition du génie, avait essayé de prévenir la révolution,
père de Louis XVI, avait laissé à son fils une note concernant les principaux personnages de la cour. M. de Machault y avait l'article suivant : <c Mon père a renvoyé un Tiomme roide de caractère avec quelques erreurs dans l'esprit, mais un honnête homme, M. de Machault. Le clergé le déteste pour ses sévérités contre lui; l'âge l'a beaucoup modéré. » Le même Soulavie ajoute que ce fut un jésuite, l'abbé de Rondon vil lier*, ancien précepteur de Louis XVI, qui le fit revenir sur le projet qu'il avait eu d'appeler auprès de lui M. de Machault, et lui fit préférer M. de Maurepas. (Voir les Mémoires de Mme Campan, t. I, p. 342, éclaircissements historiques.)
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mourut, le 12 juillet 1794, à l'âge de quatre-vingt-treize ans, dans une prison révolutionnaire. Ah! chassons les pensées que provoquent de si grands services et une si triste fin ! Mais n'est-il pas vrai que cette défiance de soi avant d'entrer au pouvoir , ce sentiment des besoins nouveaux en l'occupant, cet isolement volontaire et ce calme après en être sorti, constituent un noble caractère 1 Pour moi , j'éprouve , je l'avoue , une satisfaction inexprimable à le signaler aux sympathies de tous ceux (et, Dieu merci! ils sont nombreux,) que les vertus civiles, en tout temps et dans tous les pays les plus rares et les plus difficiles de toutes, attirent et charment particulièrement.
Au pied des Alpes françaises, dans le village de Moirans ' , situé sur la route de Lyon à Grenoble, un cabaretier du nom de Paris tenait, vers la fin du dix-septième siècle, à l'enseigne de la Montagne, l'hôtellerie la plus considérable de l'endroit. Quatre fils qu'il avait, «tous quatre fort grands et bien faits, » nous apprend le duc de Saint-Simon, qui les connut plus tard, faisaient l'office de garçons d'auberge, pansaient les chevaux et servaient les voyageurs. Un jour, c'était peu de temps après que le duc de Vendôme eut remplacé au commandement de l'armée d'Italie le maréchal de Villeroy fait prisonnier à Crémone, un munitionnaire se présente à l'auberge de 'la Montagne, et s'informe avec inquiétude auprès de l'hôtellier s'il ne serait pas possible de
1 D'après la Biographie universelle de Mi chaud, les frères Paris seraient originaires du village de Moras (ancien Dauphiné, compris aujourd'hui dans le département de laDrôme), sur la route de Vienne à Valence. Le Journal de Barbier les fait naître à Moirans (Isère). L'analogie de ces deux noms a pu les faire prendre l'un pour l'autre. Dans l'incertitude, l'indication de Barbier, qui était contemporain des frères Paris, m'a paru, sauf information plus précise, devoir être adoptée de préférence. Quelques auteurs écrivent Paris avec accent circonflexe ; une signature de Paris-Duverney, que j'ai sous les yeux, ne porte pas d'accent.
LES FRÈTES PABIS. 327
fairç parvenir sans délai, au due de Vendôme, un convoi de vivres qu'il attendait. Les fils du cabaretier Paris étaient intelligents, pleins de bonne volonté, d'énergie, et le munitionnaire promettait de bien payer les services qu'on lui rendrait. Les frères Paris s'engagèrent à le tirer d'affaire et tinrent exactement parole, a Us prirent, dit Saint-Simon, des chemins qu'eux seuls" et leurs voisins connaissaient, à la vérité fort difficiles, mais courts, en sorte que, sans perdre une seule charge, le convoi joignit M. de Vendôme, arrêté tout court faute de pain, et qui jurait et pestait étrangement contre les munitionnaires... Ce fut Je premier commencement de la fortune de ces frères Paris. Les munitionnaires en chef les récompensèrent, leur donnèrent de l'emploi, et par la façon dont ils s'en acquittèrent, les avancèrent promptement, et leur valurent de gros profits; enfin, ils devinrent munitionnaires eux-mêmes, s'enrichirent, vinrent à Paris chercher une plus grande fortune et l'y trouvèrent. Elle devint telle dans les suites, qu'ils gouvernèrent en plein et à découvert sous M. le Duc, et qu'après de courtes éclipses, ils sont devenus les maîtres des finances et des contrôleurs généraux,. et ont acquis des biens immenses, fait et défait des ministres et d'autres fortunes, et ont vu à leurs pieds la cour, la ville et les provinces ', »
C'est le portrait de ces frères Paris, e\ particulièrement de Paris-Duverney, le plus considérable des quatre, que je voudrais esquisser ici.
Une publication dont ils ont fait l'objet, sous ce titre : Histoire de messieurs Paris, quelques passages du Journal historique et anecdotique de V avocat Barbier ; des lettres échan^ gées par Paris-Duverney avec le maréchal duc de Richelieu et le cardinal de Bernis, fourniront les principaux traits de cette esquisse. Parles péripéties de leur existence, parle rôle in>
1 Mémoires de Saint-Simon, édition Delloye, t. XXXIV, p. 91 et suiv.
faiensc qu'ils ont joué à diverses reprises, soit après la chute du système de Law, soit pendant les guerres du dix-huitième siècle, les frères Paris ont laissé, dans ce siècle, une empreinte curieuse à étudier. D'autres financiers de leur époque, notamment Samuel Bernard, qui laissa à sa mort plus de 60 millions, indépendamment des dots données à ses filles et des dettes payées pour ses fils, ont possédé de colossales fortunes aussi subitement acquises. Nul, ni de leur temps ni depuis, n'a joui d'une influence comparable à celle des quatre frères Paris, mais surtout du conseiller d'État Paris-Duverney, le troisième et le plus habile d'entre eux.
L'historien des frères Paris donne, au sujet de la circonstance à laquelle ils durent leur fortune, quelques détails conformes d'ailleurs au récit du duc de Saint-Simon. L'armée française et le Dauphiné allaient manquer de vivres. L'aîné des quatre frères, Antoine Paris, alors âgé de dixneuf ans, court à Lyon, propose aux magistrats de cette ville de céder les blés conservés dans les magasins d'abondance, à condition de les remplacer, aussitôt après le dégel, par ceux que les glaces retenaient en Bourgogne. La demande ayant été accueillie, six mille sacs de blé sont expédiés sur Grenoble. Alors, Antoine Paris se rend en toute hâte dans le Vivarais, en ramène mille mulets et trois mille sacs de blé qui sont immédiatement acheminés sur leur, destination par une rivière couverte de glaces, dans laquelle cent hommes tracent un canal. Grâce à tant d'activité, l'armée fut ravitaillée, les troupes royales purent faire le siège de Montmeillan, et le Dauphiné lui-môme, profitant de ces approvisionnements, échappa aux désastres de là disette de 1693 '.
L'intendant de Grenoble , cause première de l'absence
1 Histoire de Messieurs Paris, ouvrage dans lequel on montre comment un royaume peut passer, dans l'espace de cinq années, de
^'approvisionnements à laquelle l'intelligence d'Antoine Paris avait remédié, se vengea sur celui-ci en le persécutant. Cette injustice lui fit déserter sa province, et il se rendit à Paris, où ses frères le suivirent bientôt. Quelques années après, en 1701, la funeste bataille de Ramillies lui fournit une nouvelle occasion de faire remarquer et apprécier ses services. Malgré la déroute désastreuse qui suivit la bataille, et bien que les troupes se fussent, en fuyant, éloignées des magasins formés pour les subsistances, elles ne manquèrent pas un seul jour des vivres indispensables. Grâce aux ressources d'Antoine Paris, qui, nommé d'abord trésorier des troupes, était devenu directeur général des vivres pour l'armée de Flandre, la faim n'acheva pas ce qui avait échappé à l'ennemi. Dans les campagnes suivantes, Antoine Paris; auquel le surnom de la Montagne resta en souvenir de la petite auberge de Moirans, fut presque toujours chargé de la fourniture des armées. Aidé de ses frères, dont l'un, Paris-Duverney, quitta bientôt l'état militaire, qu'il avait d'abord embrassé, empruntant quelquefois à Lille, à Gand, à Anvers, sous sa responsabilité personnelle, de quoi satisfaire aux exigences du lendemain, il pourvut, autant que le permettait le malheur des temps, aux besoins du service les plus impérieux.
Vint la funeste année de 1709. Louis XIV avait décidé, à l'ouverture de la campagne, que le Dauphin irait com-
Vétat le plus déplorable à l'état le plus florissant, par M. de L... (Luchet), ancien officier de cavalerie; 1776, in-12. — Cet ouvrage, qui contient quelques faits intéressants, mais mal présentés, a été fait, évidemment, comme l'annonce l'auteur, avec des matériaux laissés' par les frères Paris. Ces matériau* ne se trouvent pas à la Bibliothèque impériale. Que sont-ils devenus? Leur publication in extenso, si toutefois ils existent encore quelque part, Jetterait un jour curieux sur l'histoire d'une grande partie du dix- huitième siècle et serait certainement des plus désirables.
mander l'armée de Flandre. Avant de le laisser partir, on eut l'idée de demander au ministre de la guerre Ch&millard, quelle était la situation des magasins sur la frontière. Trompé par un de ses agents, le ministre affirma qu'il s'y trouvait deux cent quarante mille sacs de blé. Par bonheur, on ne s'en rapporta pas à lui. Mandés à Meudon par le maréchal de Vlllars, qui devait commander sous le Dauphin, les frères Paris prouvèrent au maréchal, au duc de Bourgogne, au Dauphin, par des pièces irréfutables, que les provisions de la frontière se réduisaient à sept mille sacs, et qu'il en fallait mille par jour. A ce coup de foudre, les équipages du Dauphin, sur le point de partir, s'arrêtent. Le duc de Bourgogne se décide à révéler la vérité au roi, qui signe enfin le renvoi du ministre Cham illard. De leur coté, les frères Paris reçoivent Tordre de partir pour la Flandre. Mais comment nourrir des armées quand l'ennemi victorieux est à quelques lieues de la frontière, quand la détresse est partout, le trésor public à sec et l'État sans crédit? Pendant cinq mois consécutifs, on ne put jamais se promettre une seule fois de distribuer du patn aux troupes le lendemain. Cependant, à force de prévoyance et d'activité, les munitionnaires donnèrent aux soldats une demi-ration de pain tous les jours. Je me trompe; le second jour de la bataille de Malplaquet, l'armée n'avait eu, depuis quarante-cinq heures , d'autre nourriture que les chevaux tués par le canon. Dans la seconde nuit, on put enfin délivrer du pain à une partie des troupes. Au lever du soleil, trois brigades d'infanterie, celles de la Reine, de Béarn et de Navarre, n'avaient pas encore reçu leur ration. Tout à coupole canon résonne et la bataille recommence. A ce signal, les héroïques brigades oublient qu'elles n'ont pas mangé depuis deux jours et vont se faire tuer. Heureusement, la revanche de Denain approchait ' .
1 Histoire de messieurs Paris, p. 9 et suiv.
Lfes fftÊhÈs paris. iSl
La Frahce était sauvée, mais la campagne n'était pas terminée. L'éloigrtement deà vivtes que l'on avait, pour plus de sûreté, conservés eil Pleatdie, bccasiorttia un iiouvel embarras. Paris-Duverney y remédia en faisant faire à ses équipages trente-cinq lieues en soixante»douze heures. Quelques jours après, il s'introduisait, sous un déguisement, dans la place de Mons, au pouvoir dé l'ennemi, et, en moins de quinze hèurefe* il rapportait la copie de la situation deâ magasins, qui avait été envoyée le jour môme aux députés des Provinces* Unies et au prince Eugène, Quand il s'agit de reprendre Douai, les chevaux manquèrent; ceux deà vivres* au nombre de 3,000, furent mis à la disposition du général. 1,800 périrent, mais le service n'en fut ffas moins assuré. Cependant, le ministre (c'était vers 1712) payait les frères Paris en billets d'État, remboursables en 1716. Confiants dans l'avenir, ils s'en contentaient, et, de jour en jour plus accrédités, plus soutenus pat* les capitalistes, qui les voyaient à l'œuvre, ï\i taisaient face à tout au moment même où la Cour leur déclarait qu'il était impossible de leur fournir un louis d'or en espèces. L'officier de cavalerie qui s'est fait l'historiographe des frères Paris disait à ce sujet, en 1776 : « Un général de vivres, lorsqu'il est prévoyant, fécond en ressources, d'une volonté décidée et sans bornes, est, suivant l'opinion des plus grands capitaines» un homme absolument néces* saire à l'exécution de leurs projets. Une armée ne peut se mouvoir sans subsistance. Quand un événement, heureux ou malheureux, détruit lés dispositions qui avaient été adoptées, si le munitioîin&ife ne trouve pas dans son génie dé quoi y suppléer, le général est forcé d'interrompre le cours de ses victoires ou d'en perdre le fruit, heureux si ses défaites ne laissent pas un libi*e cours à l'armée ennemie. On rappellerait, si cela était nécessaire, l'estime (Jue le maréchal de Turenne témoigna au munitionnaire Jacquier. Ce grand général n'avait pourtant que des armées de 25 à 30
mille hommes. Quelle idée n'aurait-il pas eue, s'il en avait commandé de 180 mille, de celui qui assurait l'existence d'une masse aussi formidable de soldats * ! »
Lorsque la paix fut définitivement signée, les frères Paris vinrent dans la capitale jouir d'un repos acheté par plus de vingt ans d'une activité non interrompue et de travaux couronnés de succès. Sans doute leur fortune devait être déjà considérable. Etait-elle, c'est une question qui se présente naturellement à l'esprit, à l'abri de tout soupçon? A défaut de renseignements officiels, Dn peut, en pareil cas, s'en rapporter au témoignage moral des relations privées et des amitiés. Or, il paraîtrait que les frères Paris avaient pour protecteur et pour appui principal à la cour, le duc de Beauvilliers, qui était lui-même l'ami de Fénelon et du duc de Bourgogne. Le contrôleur général des finances Desmarets, les maréchaux de Villars et de Villeroy et le duc de Noailles, s'intéressèrent en outre à la liquidation de diverses créances qu'ils eurent à réclamer.
C'était vers le commencement de la régence. Cédant a un sentiment louable par l'intention, mais mauvais en principe et désastreux par ses conséquences, le régent venait, à l'imitation de ce qu'avaient fait d'ailleurs Henri IV et Louis XIV, d'instituer une Chambre de justice chargée de se faire rendre compte de toutes les opérations de finances des vingt-cinq dernières années, et de faire rentrer dans les coffres de l'État les bénéfices qui ne paraîtraient pas suffisamment justifiés. 726 personnes de Paris et des provinces comparurent à cette occasion devant la Chambre de justice et furent taxées à 105 millions. Parmi elles, Samuel Bernard figura
1 Histoire de messieurs Paris, etc., p. 19,
pour 4 millions '. Soumis au jugement d'une commission spéciale et particulière, les frères Paris n'eurent, d'après leur historien, à payer qu'une taxe de 200,000 fr.
Six mois après cette espèce de condamnation, à laquelle les idées du temps et de nombreux précédents ne laissaient aucune gravité et qui n'avait rien d'infamant, le duc de Nôailles avait recours à l'expérience des frères Paris, et cherchait à s'étayer sur eux pour combattre l'influence chaque jour croissante de Law. On leur proposa, dans l'esjx)ir de contre-balancer cette influence, de se charger du bail des fermes. Est-il certain, comme l'assure leur biographe, qu'ils aient hésité et qu'il ait fallu les presser d'accepter ? N'étaient-ils pas, au contraire, à la tête d'une ligue jusqu'alors secrète qui cherchait à renverser Law et ne négligeait rien pour y parvenir? Dans tous les cas, ils soumissionnèrent ce bail et en restèrent adjudicataires. A partir de ce moment, les frères Paris devinrent les antagonistes déclarés de Law. Porté par l'opinion, celui-ci sembla devoir, pendant quelque temps, confondre tous ses détracteurs. En moins de deux ans, les actions de la Compagnie des Indes s'élevèrent de 500 à 20,000 livres. A peu près seuls, les frères Paris protestaient, hautement contre cette hausse prestigieuse. Informé de leur opposition, Law, dont l'orgueil était devenu immense, ne la supportait qu'avec peine. Au mois de juillet .1720, il les dénonça comme intéressés à compromettre le succès du Système, à égarer l'opinion, et il les fit exiler. L'avocat Barbier, fidèle écho des passions et des préventions de la robe contre la finance, est sur ce point curieux à entendre. « Les Paris, dit-il, qui sont quatre frères, qui étaient directeurs des vivres lors de la guerre , qui ont été depuis,
1 Vie privée de Louis XV, par Moufle d'Angervilie, t. I, p. 196. Pièces justificatives. Ces pièces donnent le nom de tous les financiers atteints par la Chambre de 1716, ainsi que la quotité de leur taxe.j
il y a deux ans, à la tète des fermes générales, qui sont de grands fripons, mais qui ont de l'esprit infiniment, sont exilés tous quatre d'avant-hier en Dauphiné, qui est leur pays. Il y en a deux qui ont été soldats. Ces gens-là étaient les créatures de d'Argenson, et peut-être ils tenaient conseil avec lui, qui savait les secrets du régent et de Law, dans le but de faire tomber le Système et Law lui-même. 11 faut bien qu'il y ait quelque chose de vrai là dedans '. »
Le Système tomba bientôt, non par suite des manœuvres des frères Paris, mais par la force des choses. Bâti en quelque sorte «sur le sable, n'ayant pour base que des revenus imaginaires, il n'avait vécu et grandi que par la confiance et l'engouement. Dès que ces deux mobiles manquèrent, tout s'écroula. Naturellement, les frères Paris attendaient ce moment avec impatience. Rappelés à Paris au mois de décembre 1720, ils furent mis de nouveau à la tête des fermes générales. En peu de temps, leur faveur ne connut pas de limites. Victimes du Système, exilés à cause de lui, ayant prédit tout ce qui était arrivé, ils prirent, ou plutôt tout s'accorda pour leur laisser prendre, à dater de leur retour, la suprême direction des affaires financières. Une caricature du temps constate l'influence qu'ils exercèrent dès lors. « Il court, dit Barbier, une estampe sur les quatre frères Paris , qui gouvernent les finances. Ils sont montés tous quatre sur un cheval, en guise des quatre fils Àymon, et ce cheval ressemble par la tête à M. de La Houssaye, contrôleur général des finances. Le régent le mène par la bride et le cardinal Dubois le... fait marcher *. *
Le public s'était habitué, depuis de longues années, à voir dans les quatre frères Paris un être collectif qui mettait en
1 Journal historique et anecdotique du régné de Louis XV, par Bsibier, avocat au parlement de Parte; 1. 1, p. 92. 1 Ibid, tic, p. 125.
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cemmtm ses ressources, que l'on Supposait immenses, et son expérience des affaires. En réalité, c'est le troisième àeë frères, Paris-Duverney, qui avait pria la direction des intérêts de la famille, et qui donnait l'impulsion. Quand là Système se fut écroulé, on pensa qu'il serait impossible d'arriver à une situation normale si Fon ne commençait par déblayer encore une fois le terrain, c'estrà-dire par faire une nouvelle banqueroute. C'est Paris-Duverney qui fut chargé de réduire la fortune de tous céUx qu'une commission» dont il était le président, crut avoir fait, pendant lé Système, des bénéfices exagérés. La Commission du fisà remplaça les anciennes Chambres de justice. Tous les financiers et grands spéculateurs qui purent trouver, argent comptent , des protecteurs auprès des personnages influents du moment, furent épargnés ou virent leurs titres réduits dans de très-minimes proportions. Suivant l'usage ordinaire, et c'est ce qui avait, dans le temps , fait blâmer par Sully l'établissement d'une Chambre de justice, les petits spéculateurs payèrent pour les autres. Cependant, l'affaire du Visa n'en présentait pas moins des difficultés immenses que Voltaire a parfaitement appréciées ; « On fit, dit-il, un recensement de toutes les fortunés des citoyens, ce qui était une entreprise non moins extraordinaire que le Système. Ce fut l'opération de finance et de justice la plus grande et la plus difficile qu'on ait jamais faite chez un peuple. On la commença vers la fin de 1721 ; elle fut imaginée, rédigée et conduite par quatre frères, qui, jusque-là, n'avaient point eu de part principale aux affaires publiques, et qui, par leur génie, méritèrent qu'on leur confiât la fortune de l'État. Ils établirent assez de bureaux de maîtres de requêtes et d'autres juges ; ils formèrent un ordre assez sûr et assez net pour que ce chaos fût débrouillé. 511*009 citoyens, la plupart pères de famille, portèrent leur fortune à ce tribunal. Toutes les dettes innombrables furent liquidées après de 1,631 mil-
lions numéraires effectifs en argent dont l'État fut chargé. C'est ainsi que finit le jeu prodigieux de la fortune qu'un étranger inconnu avait fait jouer à toute une nation ' . »
L'historien des frères Paris ajoute que le résultat du Visa fut une diminution de 650 millions sur les créances qui parurent les plus suspectes. D'un autre côté, le nombre des actions de la compagnie des Indes fut réduit de 135,000 à 56,000. On anéantit en outre pour 50 millions de billets de banque. En définitive , le Visa procura l'extinction d'un million et demi de dettes. Malgré cela, l'État devait encore une somme énorme, bien au-dessus de ses ressources, et il était privé de la ferme du tabac, qui avait été aliénée à la compagnie des Indes '.
Telle fut cette gigantesque opération du Visa, qui remua la société parisienne de fond en comble, et qui la tint en quelque sorte sur des charbons ardents pendant près de trois ans. Examinée à distance et de sang-froid, cette opération a été critiquée avec raison par des juges éclairés. On a fait remarquer que les détenteurs des billets de la banque et de la compagnie des Indes n'avaient ni emprunté, ni traité avec l'État à des taux usuraires, ni comtois de malversations; que si des déprédations avaient eu lieu au préjudice de l'État, ses employés seuls, c'est-à-dire Law et ses agents, s'en étaient rendus coupables; que tous les effets existants au moment de la chute du Système avaient profité au gouvernement qui les avait lui-même créés, et que ces valeurs constituaient une dette réelle et légitime. Pour se libérer sans manquer à la foi publique, le gouvernement devait donc, ou reconnaître la dette après en avoir constaté le montant, ou, du moins, profiter du bas prix des effets pour les retirer de la circulation par des achats successifs, en
1 Œuvres; édition in-8°, t. XI, p. 167. * Histoire de messieurs Paris, etc., p. 65.
appliquant premièrement à lette opération les millions qu'il avait arrachés aux actionnaires de la banque. En ren- ' dant les possesseurs des effets royaux responsables du discrédit de ses valeurs, en prétendant distinguer l'homme enrichi de l'homme dépouillé, et indemniser l'un de ce qu'il enlevait à l'autre, le gouvernement avait tenté l'impossible, même en admettant que la révision des titres eût été loyalement exécutée. Or, on a vu qu'il en avait été tout autrement !.
Quoi qu'il en soit, injuste ou non, bien ou mal conduite, l'opération, dans laquelle il faut voir surtout une œuvre de réaction, fut menée à terme. On devine l'importance qu'elle avait dû donner aux frères Paris. Jamais quelques hommes n'ont décidé ainsi, souverainement, mais avec les formes de la légalité, de la fortune de leurs concitoyens. Pendant que l'opération se poursuivait, un incident, gros de scandale, vint préoccuper l'opinion. Les frères Paris, dont la faveur était en ce moment sans limites, accusèrent un sieur de La Jonchère, trésorier de l'extraordinaire des guerres et de l'ordre de Saint-Louis, d'une malversation de 12 à 13 millions. Us affirmaient, en s'engageant à perdre tous leurs biens si l'accusation était reconnue fausse, que La Jonchère, qui, en 1720, avait reçu de l'argent en espèces pour la solde des officiers, les avait payés en billets. De là cette concussion de 12 à 13 millions que les Paris lui reprochaient. Ce La Jonchère avait une jolie femme, qui était la maîtresse de M. Le Blanc, alors secrétaire d'État de la guerre, et qui menait un train de vie insolent. Cet appui n'arrêta pas les frères Paris, qui en voulaient peut-être aussi au ministre. Maîtres de la position, ils forcèrent tous les obstacles. Un jour, les Parisiens eurent la satisfaction d'apprendre à leur réveil que, dans la nuit, à trois heures du matin, La Jon-
1 Histoire financière de la France, par Bailly, t. H, p. 96.
chère, qui était aussi grand-cordon rouge de Tordre de Saint-Louis, avait été arrêté et conduit à la Bastille.
Quelque temps après, le 27 février 1724, c'est Barbier qui raconte le fait, un capitaine de carabiniers, de haute taille comme Paris-Duverney, sortait à huit heures du soir de l'hôtel de la Force (rue Saint-Antoine), habité par les frères Paris, ses parents. Arrivé dans la rue Pavée, située derrière cet hôtel, il fut attaqué par quatre hondmea et reçut trois coups de poignard, qui, heureusement, ne portèrent pas, parce qu'il se débattit. Gomme il ne fut pas volé, on supposa que c'était à Paris-Duverney que les* assassina en voulaient , et que la taille du capitaine les avait trompés. La semaine suivante, le secrétaire d'État de la guerre fut, à son tour, arrêté à la campagne, près de ' Coulommiers, par le commandant du guet achevai, et conduit, lui aussi, à la Bastille. En même temps, l'assassinat, déjà vieux d'un an, d'un commis de La Jonchère, qu'où avait trouvé dans la rivière, percé de deux coups de poignard, revenait à la mémoire, et l'on disait dans le public que ce commis avait été tué pour n'avoir pas voulu conti* nuer à se prêter aux friponneries de son patron '•
Pendant que les frères Paris soulevaient ces haines et tenaient dans une émotion facile à concevoir tous ceux, et le nombre en était immense à Paris comme dans les provinces, qui avaient pris une part quelconque aux opérations du Système, Marseille et la Provence ne pouvaient parvenir à se remettre de l'épouvantable fléau qui les avait désolées Les frères Paris étaient alors les particuliers les plus riches du royaume, ou du moins ils passaient pour tels. On fit à leur bienfaisance un appel qui fut entendu < Aidés de quelques amis, ils s'empressèrent d'envoyer aux villes pestiférées un premier secours de 600,000 livres* Tout à coup le bruit
1 Journal de Barbier, t I, pages 175 et 204.
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se répand que des villes du Languedoc ont été atteintes par le fléau et qu'une partie du royaume en est menacée. Sur l'invitation qui leur en est faite, les frères Paris dressent un plan de soulagement qui est approuvé, et souscrivent euxmêmes pour 3 millions, sans intérêt. En outre, un Conseil de santé est établi par eux et d'après leurs idées, à Paris même. Entraînés par l'exemple, les receveurs généraux des finances s'engagent, à leur tour, pour une somme importante. Dès ce moment, des secours réguliers sont expédiés aux provinces désolées par la pesté, et le fléau, mieux combattu, commence à céder. Désireux de récompenser ces divers services, le gouvernement offrit, dit-on, alors aux frères Paris de créer pour eux quatre places d'intendants des finances. On ajoute qu'ils refusèrent, et qu'ils demandèrent au roi, pour toute faveur, d'écrire au pape pour le prier d'autoriser le mariage de Joseph Paris-Duverney avec la fllle de son frère atné, Antoine Paris. La lettre, qu'on n'eut garde de leur refuser, et que l'un d'eux avait peut-être préparée, est curieuse en ce qu'elle constate tout à la fois les sentiments du gouvernement pour les quatre frères, à l'époque où elle fut écrite, et leur situation réciproque.
« Très-saint Père, les services importants que les sieurs Paris nous rendent depuis longtemps* tain* application à nous les continuer, et les témoignages que nous recevons en toute occasion de leur désintéressement et de leur zèle, nous engagent à accorder à leurs instances la protection qu'ils nous ont fait demander auprès de Votre Sainteté pour obtenir la dispense qu'ils demandent pour le mariage de Joseph Paris, l'un d'entre eux, avec sa nièce, fille d'Antoine Paris, son frère. Et nous nous prêtons d'autant plus volontiers à appuyer leurs instances auprès de Votre Sainteté, que nous' savons qu'ils ont des raisons de famille très-fortes de désirer* l'accomplissement de ce dessein, qui peut seul prévenir un grand dérangement dans leurs affaires domestiques, et même nous priver d'une partie essentielle des avantages que nous lirons des services
que leur union les met en état de nous rendre avec plus de succès. Nous attendons cette grâce de Votre Sainteté, et nous continuerons do demander à Dieu qu'il conserve longtemps au giron de son Église un pape aussi digne de la gouverner. Louis.
v ■ A Paris, le 10 septembre 1721. •
La permission réclamée fut accordée et Paris-Duverney put épouser sa nièce. . Les habiles financiers furent ainsi dispensés, et c'est- ce qu'ils voulaient surtout éviter par ce mariage, d'initier un étranger au secret de leurs affaires. Cette grâce, d'ailleurs, ne les empêcha pas d'en recevoir d'autres. Vers 1724, Antoine Paris fut appelé au Conseil d'État, avec autorisation de se démettre de la charge de garde du trésor royal qu'il occupait déjà, en faveur de son plus jeune frère, Paris de Monmartel. En même temps, celui-ci fut admis à verser au trésor en billets dépréciés, au lieu ^espèces, les 400,000 livres, montant du prix de sa charge. Au surplus, les frères Paris ne demeuraient pas inactifs. Deux ans s'étaient à peine écoulés depuis la chute du Système, lorsque le duc d'Orléans, toujours entraîné par son imagination, se laissa séduire par le projet d'une nouvelle banque qui lui fut soumis par un nomme Roland, que Law lui-même inspirait de ses idées. Consultés par le duc de Bourbon qui avait en eux la plus grande confiance, les frères Paris prouvent que le plan n'est pas nouveau, qu'il n'est que la modification mal déguisée de celui de Law, ajoutant que les conséquences en seraient les mêmes. Vainement le régent se fâcha et voulut forcer la main à son Conseil ; l'avis des frères Paris prévalut. Vers la même époque, le duc de Bourbon les avait chargés de faire établir un relevé des grâces et pensions de la cour. Ce relevé, qui remplit sept volumes in-folio dans lesquels chaque pensionnaire n'occupait qu'une ligne, constata plus de 12,000,000 livres de doubles emplois qui furent rectifiés.
La première idée de l'établissement d'une caisse d'amortissement de la dette publique remonte à cette époque et appartient également aux frères Paris. Par malheur, des obstacles provenant d'un impôt du cinquantième des revenus en nature, qu'ils avaient aussi fait établir, ne permirent pas de mettre alors cette idée salutaire à exécution. Enfin, Paris-Duverney avait songé à organiser un bureau par le moyen duquel le contrôleur général aurait été informé en out temps du prix des grains dans tous les marchés du royaume, de l'apparence des récoltes, ainsi que de la valeur et de l'abondance des blés dans les pays étrangers. C'était un projet des plus utiles, surtout à une époque où les disettes étaient en quelque sorte périodiques. Déjà le travail était prêt, les états étaient dressés, le chef du bureau nouveau était nommé, lorsque intervint une défense sévère de donner suite à l'idée généreuse et bienfaisante de Paris- Duverney. Ses ennemis avaient insinué que l'exécution de ce projet l'aurait rendu encore plus ambitieux et omnipotent.
11 n'était pas possible, en effet, que les frères Paris n'eussent pas des ennemis nombreux et même puissants. On n'acquiert pas des biens immenses ou supposés tels, on ne touche pas surtout comme ils l'avaient fait, peut-être même avec passion et partialité, à toutes les fortunes d'un grand pays, sans soulever des inimitiés vivaces, obstinées. Les ennemis des frères Paris les accusèrent positivement d'avoir, en 1722, fait passer de grandes quantités de blé à l'étranger et de les avoir ensuite fait rentrer en France pour les y revendre à un prix exorbitant. — Si le fait est prouvé, dit le régeni, je les ferai punir solennellement; et il donna l'ordre de communiquer l'accusation à Paris-Duverney. Celui-ci écrivit au bas les mots suivants : « 11 est impossible qu'une pareille manœuvre ait pu s'exécuter sans que beaucoup de gens aient été employés à l'achat, au double trans-
port et à la revente des blés. S'il se trouve dans le royaume un seul homme qui y ait coopéré, je porte ma tête $ur l'é« chafaud. » Il ne se présenta personne pour appuyer la dénonciation, et l'accusation fut abandonnée, du moins pour le moment.
La disgrâce du duc de Bourbon amena l'occasion depuis longtemps attendue. Les frères Paris s'étaient» depuis la On de leur premier exil^ principalement appuyés sur ce prince et avaient joui, sous son ministère» de la principale autorité* Leur patron ayant été remplacé par le cardinal de Fleury, et relégué, sinon exilé, à Chantilly, les frères Paris perdaient en lui leur plus fort soutien. D'un autre côté, l'ancien secrétaire d'État de la guerre, Le Blanc, dont ils avaient dénoncé et fait condamner l'agent» venait d'être réintégré dans son ministère à la grande joie des Parisiens, qui avaient, il y avait deux ans à peine, applaudi à son arrestation. A cette nouvelle, les frètes Paris durent comprendre que leur fortune était, suivant le langage pittoresque du* duc de Saint-Simon, menaeée d'une nouvelle éclipse. Leur pressentiment ne tarda pas à se réaliser. « Les quatre frères Paris, dit l'avocat Barbier, à la date du mois de juin 1726, softl exilés ! l'un va en Périgord, l'autre en Dauphiné, le troisième à Saumur et le dernier par delà Vitry-le-Français. Enfin, on a mandé en cour M. d'Ombreval qui est à présent intendant à Tours, pour rendre compte de Son administration lorsqu'il était lieutenant de police, au sujet de la cherté du pain. Chacun politique et fait des contes différents sur ces grands événements. L'on dit hautement que M. le duo avait fait un traité avec les Paris et d'autres, pour acheter tous les blés du royaume en vert, c'est-à-dire sur pied* Savoir si cela aurait pu être mis à exécution '. » .
La lettre de cachet de Paris-Duverriey ne lui avait pas fts-
1 Journal de Barbier, etc., 1. 1, p. 239.
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signé de résidence fixe. Seulement, il lui était enjoint de se tenir à 50 lieues de Paris. Il avait un ami dévoué à Vitryle-Français ; il se rendit auprès de lui: Le jour de son départ, ses maisons de ville et de campagne avaient été fouillées de fond en comblé. Ott espérait y tf ouver un trésor ; la découverte se borna à quatre mille livres. Retiré à trois lieues de Langres, dans une campagne où il avait été rejoint par un de ses commis, Paris-Duverney attendait la fin de cette nouvelle crise. Une nuit, il est éveillé en sursaut et arrêté par le prévôt d'Alsace, assisté d'un brigadier des armées du roi. Le jour venu, une forte escouade le conduisit à Paris. Le voyage dura six jours, pendant lesquels il n'eut pas toujours du pain à manger. De son côté, le peuple, constamment attroupé devant la voiture qui renfermait le célèbre financier, l'accompagnait de ses malédictions1. «Hier, à dix heures du soir, dit le Journal de Barbier, à la date du 28 septembre 1726, on amena à la Bastille Paris-Duverney, que M. Langlois, grand prévôt de la maréchaussée d'Alsace, a arrêté dans l'endroit où il était exilé, et qu'il a fait conduire, à petites journées, avec bonne escorte de maréchaussée. Il y a longtemps que cela aurait dû être fait. On dit qu*on va remuer l'affaire du pain, qui est terrible et qui crie vengeance ; car, non-seulement on a mangé le pain à.un prix exorbitant, mais encore c'était, du mauvais blé, et actuellement, dans les provinces, il y a des maladies infinies \ »
Telles étaient les rumeurs populaires et les rancunes , non-seulement des classes inférieures , 'mais encore du Palais, et sans doute. aussi de la bourgeoisie parisienne. Il s'agit de voif sur quels faits étaient basés l'arrestation de Paris-Duverney et le procès en parlement qui s'ensuivit.
1 Histoire de messieurs Paris, p. 116.
* Journal de Barbièt, t. I, p. 247.
Un contemporain des frères Paris , Duclos, qui les avait sans doute connus , rapporte, au sujet de l'influence qu'ils exercèrent sous le déplorable ministère du duc de Bourbon, une particularité qui explique la disgrâce dans laquelle ils furent enveloppés à sa chute. Suivant Duclos, la marquise de Prie, maîtresse du duc, était douée de trop d'esprit pour ne pas reconnaître que ni son amant , ni elle-même n'avaient l'aptitude nécessaire pour gouverner. « Pour y suppléer, dit-il, elle résolut de choisir des guides qui ne pussent exister que par elle. Les Paris lui parurent propres à remplir ses vues ; elle en forma son conseil intime, et les produisit auprès de M. le duc. Quoique le prince eût déjà la plus haute idée du mérite de sa maîtresse, le comité des Paris y ajouta beaucoup. Chaque projet, avant d'être présenté au prince, était concerté avec elle. On avait soin d'y laisser, à dessein , quelques rectifications à faire qui passaient la portée de M. le duc, et que la dame, endoctrinée d'avance, ne manquait pas de faire observer. Les Paris, comme frappés d'étonnement, admiraient sa sagacité, «corrigeaient le plan sur ses remarques ; et le prince, admirateur plus naïf, se félicitait de trouver, dans une maîtresse adorée, un adjoint si utile au ministère ' . »
On comprend donc que lorsque le duc de Bourbon tomba du pouvoir, pour avoir, dit-on , essayé, de concert avec sa maîtresse, de faire renvoyer de la cour le cardinal de Fleury, une partie de l'animosité qui s'était accumulée depuis plusieurs années sur la marquise de Prie rejaillit sur les frères Paris, ses inspirateurs et ses conseils. Cependant, cette animosité ne suffisait pas pour traduire en parlement
1 Mémoires secrets de Duclos, collection Petitot, t. LXXVll, p. 28.
fcelui d'entre eux , Paris-Duverney, qui , de l'aveu de tous, avait pris la plus grande part aux affaires dés dernières années. Voici donc sur quoi Ton se fonda.
Un trésorier des États du Languedoc avait reçu de la province une somme de 7 millions, destinée au roi , et provenant d'une création d'offices municipaux. Le régisseur de ces offices, un sieur Bouret, riche financier du temps, avait ensuite sous-traité avec ce trésorier et s'était mis à sa place ; enfin , un traitant du nom de Barrême s'était, à son tour, substitué à Bouret, avait reçu de lui le prix de leur marché et avait souscrit un engagement pour la somme à laquelle le trésor public avait droit. Son billet fut remis au caissier du trésor, qui n'aurait pas dû le recevoir, attendu qu'il n'émanait pas du trésorier des États du Languedoc. Le jour de l'échéance venu, le billet ne fut pas payé. On mit tout d'abord en cause Bouret et Barrême ; puis, le gouvernement ayant cru savoir que Barrême avait eu, dans cette affaire, Paris-Duverney pour associé, celui-ci fut aussi impliqué dans le procès.
Lorsque, sous l'administration de Golbert, des financiers avaient , par suite de condamnations prononcées par la Chambre de justice, été enfermés à la Bastille, on leur avait du moins laissé la faculté de s'y établir le moins mal possible ; et, sans doute, leur situation n'avait pas été bien malheureuse, puisque la plainte la plus amère qu'ils eussent fait entendre était de n'avoir pas de glace pendant l'été. Paris- Duverney ne fut pas traité avec la même faveur. A peine arrivé à la Bastille, on l'enferma, avec son domestique, dans une chambre humide, malsaine, et on l'y laissa six mois sans voir personne, sans pouvoir écrire au cardinal de Fleury, sans être interrogé. Attaqué d'une fièvre lente, il "demande un médecin ; on lui envoie celui du ministre même qu'il suppose être l'instigateur de sa disgrâce et de son pro- *cès. Cependant, ses craintes ne se confirmèrent pas et la
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fièvre disparut. Quand se» papier» eurent été inventoriés et qu'on eut dressé un état de ses biens, on put se convaincre» c'est au surplus lui-même qui le dit, que les trésors immenses dont on le croyait possesseur n'existaient que dans l'imagination de ses persécuteurs. Des rentes viagères sur la ville et sur la compagnie des Indes constituaient , di£-il , toute sa fortune. On s'était flatté en outre, selon lui, que sa captivité encouragerait Tes délateurs. Or, pas une preuve ne fut apportée qui vînt en aide à ses ennemis. Ni ses papiers, ni sa correspondance, ni ses commis ne fournirent le moindre indice, de culpabilité. On revint alors sur la fameuse opération du visa , dans l'espoir d'y découvrir des traces d'abus ; mais plus de cent employés les cherchèrent en vain. Il fallut pourtant que 1q procès commençât. Le procureur général avait d'abord émis l'avis qu'il n'y avait pas lieu d'y comprendra Paris-Duverney ; ce ne fut que par déférence pour ses avocats généraux qu'il conclut à ce que celui-ci fût « assigné pour être entendu. » Enfin , après des incidents multipliés, après un interrogatoire qui dura dix jours et des obstacles infinis, Paris-Duverney fut remis en possession de ses papiers, et Obtint d'avoir pour conseils, un avocat, une de ses nièces et un de ses commis. La confrontation des accusé? fut marquée par une scène singulière. Quand le tour de Barrême fut venu , il déclara hautement qu'on lui avait offert sa liberté et le moyen de payer son billet en vingt* quatre heures , s'il voulait déposer contre ParisrDuverney, Ce seul fait peint ranimosité des accusateurs de ce dernier, et rappelle les violences dont la Cour s'était rendue coupa-ble lors du procès de Fouquet. Les trois avocats généraux et le procureur général étaient d'ailleurs divisés sur le point capital du procès, Deux avocats généraux étaient d'avis que PariSî-Duverney fût admonesté ; le troisième et le procureur général s'y opposaient. Enfin, le 11 mars 1728, un arrêt du parlement déchargea Paris Duverney de l'accusation. Au
iu$me instant, un exempt lui remit une lettre de cachet qui l'exilait à trente lieues de Paris. ? 11 sortit du palais, dit son historien , et traversa la ville en recevant des témoignages public» de joiet Ses Mémoires avaient démontré si clairement son innocence, que ses plus cruels ennemis se firent une espèce de vanité de publier qu'Us étaient détrompés S »
On n'a pas oublié en quels termes et avec quelle violence l'avocat Barbier» cet écho fidèle des bruits de la rue, de la salle des Pas-Perdus et des salons, avait approuvé- l'arrestation de Paris-Duverney et son incarcération à la Bastille* Barbier lui-même revint plus tard de ces impressions. Quel* ques lecteurs conserveront peutrêtre encore des doutes sur l'innocence et la probité du fameux financier. Pour moi » j'aime mieu* croire è la justice dp l'arrêt du parlement; et cet arrêt paraît surtout équitable» si l'on considère les cir> constances dans lesquelles il fut rendu, les passions qu'a-r vait soulevées le procès de l'accusé, les rancunes puissantes qui étaient déchaînées contre lui, et les efforts de ses ennemis pour le faire condamner.