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a Voilà comme -on travaille un royaume en finances! »
avait dit Voltaire au sujet des opérations et des expédients de l'abbé Terray. Rien, en effet, dans la marche que le con-
1 Rapports y etc., p. 39etsoiv.
5W PORTRAITS HISTflRIOUES.
tràleur général avait suivie, depuis ton Mirée au ministère, n'annonçait un plan de réforme, une ligne de conduite, encore moins le sentiment de ce que la stricte honnêteté et la justice approuvent on défendent. À eette absence de moralité administrative, il faut ajouter un cynisme de paroles et de conduite qu'aucun homme en place n'a jamais égalé. Sous ce rapport, tous les contemporains de l'abbé Yepmy sont d'une désolante unanimité. Doué d'un esprit mordant, froid, sarcastique, il burinait son mépris de luUmème et des autres dans des mots qu'on a recueillis et qui peignent sa vile nature, on ose à peine dire son âme. Tout le monde connaît sa célèbre réponse, « où umles^vous que je prenne? » à l'archevêque de Narbonne qui se plaignait à lui de ce que, dans ses édits, il puisait à pleines mains dans les poehes du public. Une autre fois, n'étant encore que conseiller au parlement, il avait été chargé, après Védit d'expulsion des jésuites, de recevoir l'abjuration des membres de la congrégation désireux de séjourner en France. Impatienté de toutes les formalités qu'on leur faisait subir, Pun d'eux lui demanda s'il y avait encore quelque chose à signer. -<- « L'Alcoran, répondit l'abbé Terray avec son impudence ordinaire, mais je ne l'ai pas chei moi. »
On ne s'attend pas & trouver ici le détail des scandales de sa vie privée. Il en est un cependant qu'il est impossible de passer sous silence, parce qu'il se lie en quelque sorte à l'exercice de ses fonctions, Entouré de maîtresses qu'il se dispensait de payer, l'abbé Terray souffrait qu'elles spéculassent sur les emplois qu'il donnait à leur sollicitation. L'une d'elles, une baronne de La Garde, avait reçu une assez forte somme en échange d'une concession de domaines royaux. Plus tard, il fut reconnu que la propriété cédée, n'était pas domaniale. Le concessionnaire ayant, redemandé sqr ^rgçnt à Mme de La Garde sans pouvoir l'obtenir, se plaignit vivement et très-haut. Informé que l'affaire était arrivée jusqu'au
l'abbé terrày* 393
roi» l'abbé Terray alla le trouver, fil lui-même grand bruit de l'indélicatesse de Mne de La Garde, et obtint une lettre de cachet contre elle. Il revint ensuite tranquillement à l'hôtel du contrôle général où sa maîtresse était établie. Le lendemain, après avoir dîné avec elle* il la quitta, dit-on^ sans un mot d'explication , appela un exempt de police et lui remit la lettre de cachet avec ordre de l'exécuter sur-le-champ \
Cette aventure était-elle vraie dans tous ses détails? Quoi qu'il en soit, elle circula dans tout Paris, et, ajoutée à tant d'autres, elle révolta les plus faciles et les plus indulgents. À cette occasion, le bruit courut que l'âbbé Terray allait être remplacé. M*00 Du Defiand, qui n'était pas, il est vrai, de ses amies, le jugé d'ailleurs à ce sujet avec moins d'animositè que la plupart de ses contemporains. « On parle tous les jours du renvoi de l'abbé Terray, écrivait-elle à la date du 2S décembre 1*771, mais au moment qu'on le croit noyé, il reparait sur l'eau. La dame de La Carde, qui est une infâme, vient d'être renvoyée; il y a été forcé. Ce sacrifice le soutiendra peut-être quelques semaines, mais il périra à la fin. J'ai quelque soupçon que votre cousin en sera fâché ; il a, dit-on, d'assez fâcheuses affaires avec les fermiers généraux sur les Fournitures de tabac, et ce Terray lui est favorable5. »
De son côte, Voltaire, un peu suspect, à la vérité, sûr ce chapitré, à cause du préjudice que lui avait causé la suspension du payement de ses rescriptions, écrivait quelques jours
après les lignes suivantes au marquis d'Argental : « l'ai
été bien émerveille de ^aventure de M"* de La Garde et du procès de M. Duhautoy contre M. de Soyecourt. Je ne conçois pas trop, quoique nous soyons dans un siècle de feF, comment des hommes de cette qualité se mettent dans les
1 ParthcuUrUés* etc*, fl. 1M.
• Lettres, etc., U II, p. t2S.
forges. J'ai peine aussi à comprendre comment les étincelles de cette forge n'ont pas un peu roussi le manteau de M. l'abbé Terray. Je m'aperçois qu'il est toujours à la tête des finances, parce qu'on ne paye point une partie de l'argent qu'il m'a pris depuis l'affaire des inscriptions '. »
L'abbé Terray avait-il, du moins, signalé son ministère par quelques améliorations dans l'assiette et le mode de perception des impôts? avait-il seulement cherché à réduire les frais de rentrée excessifs à cette époque, car, tandis qu'ils ne s'élevaient pas en moyenne, dans la plupart des États de l'Europe, à plus de 5 pour cent, ils atteignaient alors en France Je chiffre énorme de 14 pour cent *?
Voici, en peu de mots, ce que fit l'abbé Terray, en ce qui touche l'assiette et le mode de perception des contributions publiques.
On sait combien l'impôt du sel était odieux sous l'ancienne monarchie, grâce surtout à cette disposition inique de la loi qui fixait arbitrairement aux populations la quantité qu'elles devaient en consommer. Certes, si un impôt méritait d'être adouci, modifié, réformé, c'était celui-là. Que fit l'abbé Terray? Il l'augmenta d'un cinquième. « Il était difficile, a dit à ce sujet M. de Montyon, de choisir un mode d'imposition plus injuste, plus onéreux, plus mal combiné. » Par suite de cette élévation de prix, la contrebande, déjà très-active, s'étendit au point que, dans l'année qui suivit, le produit du sel diminua dans les provinces qui étaient le plus imposées.
Un autre moyen que prit l'abbé Terrgty de se procurer de l'argent fut d'élever le prix d'un grand nombre de péages appartenant tant au roi qu'à divers seigneurs. Cette augmen-
1 Œuvres; correspondance. Lettres du 9 novembre 1771.
* Mémoires d'un ministre du trésor publie (Mi Moliien), 1. 1, p. 201 .
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tation, qui fut fatale au commerce, ne rapporta presque rien au fisc, car le gouvernement fut obligé de souscrire des abonnements onéreux avec les seigneurs chargés de la perception du droit l.
Parmi les augmentations d'offices datant de cette époque, la création des conservations des hypothèques, institution utile, bienfaisante, qui sauvegarde les intérêts privés et facilite les transactions, au grand avantage des particuliers et de l'État, a seule été consacrée par le temps. Cette régie rapporta dès 1772 trois millions à l'État.
La conclusion d'un nouveau bail avec les fermiers généraux fournit d'ailleurs à l'abbé Terray l'occasion heureuse, qu'il ne laissa pas échapper, de diminuer leurs bénéfices. Un appréciateur impartial, le comte de Mollien, les éyaluait vers cette époque à plus de 300,000 francs par an et par fermier général, et il y en avait alors soixante J. Le contrôleur général exigea des fermiers 3 millions de plus par année. En même temps, il les prévint qu'ils auraient à intéresser à leur entreprise, moyennant des versements de fonds fixés par lui, un certain nombre de personnes qui leur seraient désignées. C'était un moyen de faire, sans bourse délier, la fortune de quelques favoris. Comme la somme à prélever de la sorte sur les bénéfices de Tannée devait s'élever à plus de 2 millions, les fermiers généraux commencèrent par résister; mais l'abbé Terray avait réponse à tout. Il les prévint que s'ils renonçaient à l'entreprise, comme ils l'en avaient menacé, au lieu de leur restituer leurs fonds d'avancé et leurs cautionnements, qui s'élevaient à 93 millions, il les consoliderait et leur en payerait la rente. Qu'objecter à un pareil argument? Les fermiers généraux se résignèrent, et le bail, qui stipulait, suivant l'usage, un
1 Particularités, etc., p. 169, et suiv. * Mihnofresde M. Mollien, t. III, p. 67.
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pot-de*vin de 300,000 francs, au profit du contrôleur général, fut signé1.
Gependant, si déloyales et si mal entendues que fussent la plupart des mesures prises par l'abbé Terrày pout réduire la dépense et augmenter la recette , ces mesures avaient produit un résultat avantageux. Dans un compte rendu au roi, du mois de juillet 1772, le wmttôteuf général exposait , avec un art infini , là situation fâcheuse dans laquelle il avait pris les affaires et l'état relativement favorable où il les avait amenées. 11 faisait observer qu'il avait eu à couvrit- un déficit annuel dé 11 millions, y compris 14 millions dé charges nouvelles, et ùêla, disaiMl, « sans altérer la source dés produits, Sans eicèdër les forces des peuples déjà trop chargés d'impôts, et sans énerver l'administration par une trop gïande réduction de se* dépenses. > A l'appui de cette assertion, il produisait, pour l'année 1973, un compte où la reéette était évaluée à 205,010,000 fr.
La dépense étant fixée à 199,990,800
La recette devait donc excéder la dé- , pense de 5,026,000
Il résultait en outre de ce compte que les anticipations, c'est-à-dire les fonds provenant d* emprunts sur les recettes des années suivantes, avaient été réduites de 154 à âO millions, et qu'une somme de 18,500,000 livrés avait pu être réservée pour ^amortissement dé là dette.
D'un autre côté, l'abbé Térray était obligé de constater que, malgré les réductions de toutes sortes effectuées sur les créances de l'État, la dette exigible, qui était au VT janvier 1570, de ilO millions, serait, au 1er janvier 17J3, de 116 millions, par suite des dépenses extraordinaires qu'âvàient occasionnées les mariages du Dauphin, du comte de
1 Histoire financière, par Baili.y, t. II, p. 194. ***■ Mémoire* de M. ifo/fie», t. I, p. 67.
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Provence, les préparatifs d'une guerre maritime, et enfin la cherté des grains pendant les deux dernières années '.
De toutes les accusations qui ont été dirigées contre Louis XV, et elles ne sont malheureusement que trop nom* breuses, et en général trop fondées, la plus grave et la plus triste» à coup sûr, est celle d'avoir trafiqué sur les blés et touché sa part de bénéfices dans le marché que la passion populaire a appelé le pacte de famine. Un roi de France spéculant de sang-froid sur la faim de ses sujets, et enrichissant une indigne courtisane avec l'argent provenant de la crise même qui réduisait la nation au désespoir,* est une véritable monstruosité. Cependant, cette opinion se retrouve dans la plupart des livres publiés pendant la dernière moitié du dix-huitième siècle» et, depuis cette époque, jusqu'à présent, toutes les histoires de Louis XV, même les plus impartiales et les plus éclairées» s'en sont faites les échos. Une pareille accusation est-elle fondée? Est-il vrai d'abord qu'il ait existé en France, pendant près d'un siècle, une compagnie autorisée par le gouvernement et dont le résultat, sinon le but, était de maintenir les blés à un prix élevé? Enfin, quelque document précis, positif, digne de foi» prouve-t-iLque Louis XV ait, il faut bien dire les choses par leur nom, placé des fonds dans cette compagnie et en ait retiré des profits? J'ai abordé ces questions avec une curiosité inquiète; je les ai examinées froidement, impartialement, sans parti pris, et voici tout ce que j'ai trouvé.
On a vu, dans la biographie du garde des sceaux d'Argenson , que , plusieurs fois , pendant le long règne de Louis XIV, le gouvernement, dans la prévision d'une disette, avait fait acheter des blés à l*étranger, et s'en était servi,
4 Cmptcê rendus, etc., p. 84.
dans les moments de crise, pour alléger les cours. Cela avait donné lieu à la création d'une espèce de bureau que Ton appela V administration des blés du roi. A cette époque, et même longtemps encore après, l'exportation des blés était interdite, et cette interdiction ne s'appliquait pas seulement à l'étranger, mais aux provinces même limitrophes. En 1730, un contrôleur général, qui mériterait d'être plus connu pour le bien qu'il a fait et le mal qu'il a empêché, Philibert Orry, crut devoir autoriser la formation d'une compagnie dont les spéculations devaient avoir pour principal objet l'approvisionnement de la capitale. Un autre contrôleur général, dont j'ai fait connaître les grandes vues , la droiture et l'austérité, Machault d'Ârnouville, renouvela le bail passé par Orry. Ses successeurs, de Laverdy et Maynon d'Invau approuvèrent ces spéculations ; l'abbé Terray en fit autant. Bien qu'il eût préféré laisser à la liberté absolue le soin d'approvisionner les marchés, Turgot ne put pas, pendant le peu de temps qu'il resta au pouvoir, faire prévaloir son système; enfin, Necker lui-même, dont personne n'a jamais suspecté l'honnêteté, conserva et maintint, pendant toute la durée de son administration, la compagnie sans laquelle le gouvernement ne croyait pas alors qu'on pût pourvoir a la subsistance de Paris f. Cependant, tous les efforts pour prévenir les disettes restant impuissants, le peuple accablait d'imprécations cette compagnie qu'il considérait, non sans
1 Je puise les faits qui précèdent dans une Notice historique sur les subsistances, qui à paru dans le Moniteur universel des 16 et 16 septembre 1789. Cette notice, écrite sous l'influence des passions révolutionnaires déjà menaçantes à cette époque, est des plus hostiles à l'ancienne monarchie, et Ton n'y met pas en doute que Louis XV et ses ministres n'aient tiré de grosses, sommes de leur participation aucom* merce des blés ; mais rien n'établit cette participation.
Le Moniteur du 15 septembre 1789 reproduit nn sous-traité passé entre les quatre membres qui composaient, en 1767, la compagnie
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quelque raison, comme source de tous ses maux. En effet, le système que le gouvernement avait adopté de bonne foi depuis 1730 n'avait nullement remédié aux disettes, aux chertés excessives, à tous les inconvénients enfin que Ton voulait éviter. En 1764, tout en maintenant au surplus le privilège de la compagnie, le contrôleur général de Laverdy avait, on Ta vu plus haut, autorisé l'exportation des grains au dehors, moyennant un droit d'un demi pour cent, tant que le blé n'aurait pas atteint la limite de douze livres dix sous le quintal, taux auquel l'exportation devait être interdite. Trois années après, le bruit s'étant répandu que la récolte serait insuffisante, le parlement de Paris, toujours ennemi des sages réformes, supplia le roi d'interdire la circulation intérieure et l'exportation des blés. Maynon d'Ynvau était contrôleur général. Converti par la réflexion et l'expérience aux idées des économistes, il maintint l'édit de 1764 avec.d'autant plus de raison que l'exportation se trouvait précisément alors, à cause de l'élévation du prix des blés, défendue par une clause même de la loi, et que celle-ci ne garantissait plus, en réalité, que la circulation intérieure. A peine arrivé au pouvoir, l'abbé Terray adopta une autre conduite. Sans aucune préoccupation de l'avenir et encore moins des principes, ne voyant jamais, en toutes choses,
chargée de l'approvisionnement des blés pour le compte de l'État. Il résulterait de ce traité que le bénéfice ordinaire de la compagnie était de 20 pour cent.
Enfin, le Moniteur du 16 septembre publie une lettre de ces entrepreneurs, contenant des détails sur les odieuses manœuvres auxquelles ils auraient eu l'habitude de «e livrer pour faire la hausse et la baisse. Mais cette lettre n'a nullement le caractère d'authenticité désirable, et la crudité des prescriptions qu'elle contient annoncerait même qu'elle a été, sinon fabriquée en entier, du moins falsifiée dans un intérêt de parti. On croit reconnaître dans cette lettre et dans l'article qui lui sert de cadre, la main de Manuel, l'auteur de la Bastille dévoilée.
402 VORTHMTS HISTORIQUES.
que la difficulté du moment, il révoqua l'éditde 1764, et, malgré les sages avis que lui avait donnés Turgot dam ses admirables Lettres sur le commercé des gratins, il persista jusqu'au bout dans son opinion.
D'un autre côté, bien que régulièrement autorisée par W gouvernement depuis près d'un demi-siècle , la compagnie chargée de l'approvisionnement des blés n'avait jamais, on ne sait trop dans quel but, été reconnue publiquement, Seulement, le public en soupçonnait l'existence, et, commç cela arrive pour tout ce qui porte le cachet du mystère, il lui prétait un plan, des projets, des bénéfice», hors de proportion avec la réalité. Les choses en étaient là lorsque deux lignes deVAlmanach royal de 1774 vinrent donner un corps à tous les bruits qui circulaient au sujet des opérations du gouvernement sur les blés.
L'article était ainsi conçu * :
« Trésorier des grains, an compté du roi :
« M. Demirlavaud, rue Saint-Mattin, vis-à-vis la Fontaine Maubué, »
La qualification était, il faut en convenir, au moins singulière, et le scandale fut, à ce qu'il paraît, grand et prolongé. Le privilège de l'imprimeur de YAlmamch royal fut suspendu pendant six mois, et le censeur qui en avait approuvé l'impression perdit ses places et ses pensions. Le public crut voir, dans pet ensemble de faits, la preuve de l'accusation qui planait vaguement sur Louis XV, Le panégyriste de l'abbé Terray a dit ironiquement à ce sujet : c II s'éleva des cris affreux ; il était clair que le roi négociait, en grains; il était clair que l'âme damnée de la finance était aussi l'agent de ce commerce infernal, et que celui qui prenait de force avec des arrêts l'argent des bourgeois agioteurs dans leurs poclics se servait du trafic des blés pour
1 Almanach royal de 1774, p, 5&3.
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épuiser avec adresse ce qui restait au peuple de ce métal. » Linguet donne ensuite pour explication que l'abbé Terray, ayant craint une disette, avait fait, en secret, des achats de blés que l'on vendait, d'après ses ordres, sur les marchés, de manière h combattre l'élévation des-pris, et que cette opération, qui avait produit d'excellente résultat*, n'avait pas coûté au gouvernement plus de cinq millions ' .
Cette version semble plausible. On a dpjà vu qu'il avait existé, sous Louis \\\ même, une administration des blés du roi. Il est très-probable que le gouvernement de Louis XV avait, lui aussi, organisé, en vue de la disette que Ton redoutait vers cette époque, et qui. dura, en effet, plusieurs années, une administration chargée d'acheter des blés, à l'insu du commerce, afin de combattre de la manière la plus efficace la hausse des prix, si elle avait affecté des proportions exagérées. A tort ou à raison, la ministre crut qu'une pareille opération devait être enveloppée du plus grand mystère. Il faut ajouter enfin que pi Turgot, ni ses successeurs, ni Necker lui-même, ne cassèrent le bail de la compagnie fondée, comme on sait, vers 1730, et prorogée successivement par plusieurs ministres d'une intégrité avérée. Que, plus d'une fois, cette compagnie ait aggravé le mal en produisant la hausse ou la baisse, suivant son intérêt; qu'elle ait fait des bénéfices considérables, excessifs, tout porte à le croire. Quant à Louis XV, jusqu'à production d'une preuve évidente, certaine, le reproche qu'on lui a fait d'avoir agioté sur les blés n'est pas plus vrai que le crime qu'on lui imputa aussi d'avoir fait enlever et égorger de jeunes enfants pour renouveler, par la transfusion d'un sang jeune et généreux, son sang appauvri et corrompu. Épargnons-lui donc cette injustice; il a bien assez de ses défauts, de ses vices, de ses faiblesses honteuses, sans le charger encore d'une pareille lâcheté.
1 Annales politiques, année 1779; t. VI, p. 301 et suiv.
Si Louis XV avait vécu, l'abbé Terray, dont l'ascendant semblait aller toujours en grandissant, aurait fini par renverser son ancien patron, le chancelier Maupeou, et prendre sa place. « L'abbé Terray, dit le duc de Plaisance dans ses Souvenirs, s'était séparé du chancelier; on lui avait rapporté de moi quelques réflexions sévères sur sa conduite privée* .» En un mot, l'ancien triumvirat d'Aiguillon, Maupeou et Terray, était divisé. La mort de Louis XV, qui eut lieu le 10 mai 1774, mit d'accord tous ses anciens ministres. Au lieu de s'attaquer, ils ne songèrent plus qu'à se défendre. On croyait généralement que Louis XVI ne les conserverait pas. Plus ébranlé qu'aucun d'eux, à cause des scandales de sa vie privée, l'abbé Terray redoubla de protestations de zèle pour se maintenir au pouvoir. Dans un compte qu'il présenta au roi, vers la fin du mois de mai 1774, il exposa la situation des finances avec ça netteté et sa précision accoutumées. Ce rapport constatait des faits importants. L'abbé Terray avait établi lui-même, dans son compte rendu de 1772, qu'il y aurait un excédant de recette de cinq millions. 11 avoua franchement que cet espoir, motivé sur des réductions de dépenses que plusieurs départements ministériels avaient promis d'effectuer, ne s'était pas réalisé. D'un autre côté, la maison du roi, le rachat des charges des parlements supprimés et divers frais de banque avaient occasionné des dépenses imprévues. A la vérité, la recette, évaluée primitivement à deux cent cinquante millions, avait dépassé ce chiffre de cinq millions, mais la dépense s'était accrue de vingt-six millions. Après avoir ajouté qu'il faudrait revenir encore aux expédients et rentrer dans le
1 Opinions, etc., p. 43.
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désordre dont on avait eu tant de peine à sortir, l'abbé Terray continuait avec un accent qu'on aurait pu croire parti du cœur :
« Un véritable serviteur de Votre Majesté ne peut envisager sans peine cette situation, et je ne cesserai de réclamer auprès d'elle, jusqu'à ce que la recette soit devenue égale ou même supérieure à la dépense par la réduction de la dernière.
« En effet, Cire, toutes les parties de la recette sont portées au plus haut point possible; les baux à ferme sont réglés pour six ans; les régies sont calculées; je ne puis espérer aucun accroissement de recette assez considérable pour couvrir ce vide; il ne reste plus que des objets de peu d'importence à perfectionner.
« Ce n'est donc que' par la diminution dans les dépenses qu'on pourra joindre le premier et le dernier jour de l'année sans contracter de nouvelles dettes.
« J'espère que la guerre réduira ses dépenses; la marine le peut aussi dans un objet principal.
a Je fais chaque jour de petits bénéfices dans mon département; mais il est nécessaire que Votre Majesté donne les ordres les plus précis pour régler les dépenses de sa maison. Tant d'ordonnateurs différents en dirigent et arrêtent les dépenses arbitrairement; il faudrait réduire tant d'usages, rectifier tant d'abus, opérer tant de réformes, que le zèle, accompagné de la plus grande activité, aura besoin de toute votre autorité pour surmonter un grand nombre d'obtacles.
« Cependant^ Votre Majesté ne sera véritablement heureuse et redoutable à ses ennemis, ses sujets ne seront pleinement satisfaits qu'après le rétablissement de l'ordre dans les finances. La libération ne s'opérera avec effet qu'à la suite du bon ordre, et le soulagement des peuples ne peut venir avant la diminution des dépenses et des dettes.
« Voilà , Sire , le secret du bien et du mal ; si la dépense Surpasse chaque année la recette, chaque année la dette augmentera, et par conséquent les charges du peuple suivront en proportion.
* Si, au contraire, la recette égale la dépense, alors, par les
mesures priges, la datte diminuera chaque apnée, soit par l'extinction des rente* viagères, soit par les remboursements en argent qui ne seront point suspendus. Ainsi, dans peu d'années, Votre Majesté pourra soulager ses peuples d'une partie des impositions qui les accablent.
« Cet ouvrage, Sire, si digne de votre sensibilité, vous était- re> tervé.
« Je ne puis plus ajouter à la recette que j'ai augmentée de près de aoiiante millions,
« Je ne puis plus retrancher sur la dette que j'ai réduite de prés de vingt millions*
« Un moi de vous, Sire, un signe de Votre Majesté feront agir les ordonnateurs avec l'attention qu'ils doivent donner à un objet si important.
« Vos finances approchent du point qu'il faut atteindre pour commencer une libération effective et prompter Ne gouffre* pas qu'elle s'éloigne; l'abîme dans lequel les finances allaient tomber en 1770 ne tarderait pas à s'ouvrir1, y
Nul prince n'était plus capable que Louis XVI d'apprécier un pareil langage, s'il avait cru à la sincérité de celui qui le tenait. Malheureusement pour l'abbé Terray, sa dureté, son cynisme, sa triste indifférence pour le bien comme pour le mal étaient trop connu*, trop bien établis pour que le nouveau roi ne se discréditât pas en le gardant. M"0* Campan raconte que ce contrôleur général allait partout repentant qu'ayant fait courageusement tout le mal possible aux créanciers de l'État, il n'avait plus que du bien à leur faire, et que la nouvelle cour recueillerait le fruit de son plan de finances. « Toutes ces raisons, ajoute-t-elle, développées dans cinq ou six Mémoires qu'il fit remettre successivement au roi et à la reine, ne purent lui servir à conserver son poste. On convenait de ses talents, mais l'odieux que ses opérations avaient nécessairement attiré sur son caractère, et l'immo-
1 Collection de compte* rendu?, ftc,# p. J 15 et «uiv.
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ralite de sa conduite privée, ne permettaient point son plus long séjour à la cour.