XII
Le dernier acte de l'administration de l'abbé Terray avait été la rédaction d'un édït par lequel le roi fit remise au peuple du droit de joyeux avènement; iflais il ne faut voir dans ce fait qu'un élan spontané de la bonté et de l'humanité de Louis XVI. Trois mois après l'avé^ment de ce prince, l'abbé Terray fut invité à se retirer à sa terre de Lamothe-Tilly. Le môme jour, trois autres ministres, Maupeou, d'Aiguillon et de Boynes, furent remplacés, « C'est une Saint-Barthélemi de ministres, dit quelqu'un à ce sujet. — Au moins, fit observer l'ambassadeur d'Espagne, n'est-ce pas le massacre des innocents, » Mme Du Deffand nous fait connaître, par une lettre du 11 septembre 1774, l'impression que produisit dans Paris la chute du chancelier Maupeou et de l'abbé Terray. « Il n'y a rien de nouveau ici, si ce n'est la joie immodérée que le public a fait paraître dit renvoi du chancelier et de l'abbé Terray. On a fait leurs effigies; on les a brûlées, rouées , pendues. La police a été forcée d'arrêter les tumultes*. »
On apprit quelque temps après de Vabbé Terray un trait de cupidité qui lui porta le dernier coup. Il était d'usagé que le contrôleur général qui renouvelait le bail des fermes touchait de la compagnie une gratification de cent mille écus. Comme la situation des contrôleurs généraux était devenue très-précaire depuis 1750, il arrivait que tel d'entre eux qui venait de renouveler un bail des fermes, et de toucher cent mille écus de pot de vin, tombait peu de temps après, de sorte que son successeur, chargé de sur-
1 Mémoires de Mme Catnpan, t. I, p. 81. * Lettres, etc., t. H, p. 502.
veiller l'exécution de ce bail, n'en retirait aucun profit et se trouvait réduit à son seul traitement. Il y avait un moyen très-naturel d'obvier à cette inégalité. C'était de supprimer la gratification, ce qui aurait donné le droit d exiger des fermiers généraux une augmentation de bail au moins équivalente. On trouva préférable de décider que les contrôleurs généraux qui renouvelleraient le bail des fermes déposeraient la gratification d'usage au trésor et retireraient tous les ans la quotité de l'année.
L'abbé Terray avait, on l'a vu plus haut, signé, en 1774, un bail avantageux à l'État. Quoique sa fortune excédât cinquante mille écus de rente, il lui parut cruel de quitter le ministère sans avoir profité de la gratification ordinaire. H sollicita donc du roi et en obtint une signature par laquelle il était autorisé à s'approprier en entier la gratification, objet de sa convoitise. Ce fut là, de la part de Louis XVT, une première faiblesse blâmable dont le nouveau contrôleur général lui fit comprendre là portée! Par l'effet d'une faiblesse nouvelle qu'on aurait mieux fait de lui épargner, Louis XVI retira ensuite l'autorisation donnée. L'abbé Terray fut donc obligé de restituer les cent mille écus qu'il avait touchés. Pour mettre le comble à l'humiliation de l'ancien contrôleur général, le gouvernement donna à cette espèce d'exécution un très-grand retentissement; il mit en quelque sorte la France entière dans la confidence de cette affaire en réunissant les curés de Paris afin de les prévenir qu'il tenait à leur disposition, pour les employer en œuvres bienfaisantes, les cent mille écus retirés à l'abbé Terray ! . C'étaient là, surtout après les portraits en effigie roués et pendus dans les carrefours, de tristes vengeances que l'on aurait mieux fait de dédaigner, et qui retombaient en définitive
1 Annale* de Linguct, t. $1, p, 300, — particularités, etc., par Montyon, p. 173, note,
l'abbé terray. 409
sur le gouvernement même, en ruinant la puissance déjà si compromise de l'autorité.
L'abbé Terray, fut remplacé par Turgot, le 24 août 1774. On prétend que, de sa retraite, l'abbé Terray décocha contre ce. ministre quelques pamphlets qui envenimèrent les esprits pendant la funeste disette de 1775, soulevèrent les populations contre le pouvoir, obligèrent celui-ci à sévir et portèrent les premiers coups au crédit du nouveau contrôleur général. Sur ces entrefaites, on arrêta deux hommes que l'abbé Terray avait employés autrefois pour ses achats de blés, mais ils furent solennellement acquittés ' . En ce qui touche sa propre administration si attaquée, non-seulement dans le public, mais par les économistes, l'abbé Terray n'écrivit pas un mot pour la défendre. L'ouvrage d'un de ses contemporains, Sénac de Meilhan, qui occupa plusieurs intendances et remplit un instant les fonctions de sous-secrétaire d'État de la guerre sous Louis XVI, contient une sorte de justification des actes de l'abbé Terray. Quelque singulière qu'elle puisse paraître au point de vue de la morale, il semble que l'ancien ministre ne l'aurait pas désavouée. Sénac de Meilhan fait rencontrer aux Champs- Elysées les ombres de Semblançay, surintendant des finances qui fut pendu à Montfaucon sous François 1er, et de l'abbé Terray. Un dialogue s'établit entre elles. Vivement pressé par son devancier, l'abbé Terray justifie comme il suit les actes de son administration2.
« L'abbé Terray. Quand je fus nommé contrôleur général, le revenu était au-dessous de la dépense de 75 millions ; on ne voulait ni faire banqueroute, ni diminuer la dépense, ni imposer. Qu'auriezvous fait?
1 Annales, etc., t. XI, p. 300.
* Considérations sur la richesse et le lujce, par Sénac de MvHUan, Amsterdam, 1787 ; p» 306 et suiv.
410 PORTE ÀITS HISTORIQUES.
Scmblançat. J'aurais quitté.
L'abbé Terrât. J'ai été plus courageux ; je guis resté : je me suif sacrifié. J'ai ajouté des six sols pour livre, diminué des arrérages, établi de nouveaux droits, forcé secrètement la perception des vingtièmes; enfin, je suis venu à bout de rétablir peu à peu l'équilibre. On ne m'a pas rendu justice; j'ai été odieux.
Semblançat. Je vois que vous avez fait à peu près tout ce qui vous était interdit; vous avez imposé, fait banqueroute, tout, excepté de diminuer la dépensé. Imposer, supprimer, voilà vos
moyens Je rends justice à vos talents. Vous avez, à ce que j'ai
entendu dire, une grande sagacité, beaucoup de netteté, de justesse dans l'esprit, de la fermeté dans le caractère; enfin, vous avez le génie des affaires; mais on attaque vos principes, on blâme votre indifférence pour le bien, votre mépris pour l'opinion publique.
L'abbé Tebrav. Je vais vous parler avec sincérité. Ce n'est pas sans raison que le public m'a jugé défavorablement. J'ai aggravé par mes discours ce que mes opérations avaient do rigoureux. Je n'ai songé qu'au fond des affaires, à ce que les circonstances exigeaient impérieusement. J'ai rendu de grands services, j'ai débrouillé un chaos effrayant, et j'ai été haï de ia nation. Eh bien! écoutez une grande vérité. Pour être admiré, aimé, il ne m'a manqué qu'un vice, l'hypocrisie. Si j'avais joué la sensibilité; si j'avais écrit, débité des phrases pathétiques; si j'avais eu toujours à la bouche les mots de bienfaisance, d'humanité
Semblançat. Le mal que vous avez fait n'est-il pas réel?
L'abbé Tebrat. Celui que j'ai épargné était cent fois au-dessus. Que serait-il arrivé si je n'eusse employé que des palliatifs? Les embarras se seraient multipliés à l'infini, la détresse où l'on était plongé serait parvenue au point de ne laisser d'autre ressource qu'une banqueroute générale. Un homme du monde entendant dire que mon successeur décriait mon administration, disait : Si l'abbé Terray a si mal fait, pourquoi son successeur ne nous rend-il pas ce qu'on nous a été? Mais, en me blâmant, on profitait
des améliorations que j'avais faites
Semblançat. Vous pouvez avoir raison. Les discours nuisent plus aux hommes que leurs actions; c'est à leurs manières seules
l'abbé terray. m
qu'ils doivent souvent la haine ou la faveur publique; mai» enfin, avez-vous suivi, dans vos opérations, les principes de la justice? L'abbé Terhay. Il ne s'agit pas de morale. En matière d'État, il n'y a qu'une loi suprême : celle de la nécessité. Les moyens que j'ai employés vous paraissent simples; mais le mérite consiste dans le choix, dans l'adresse à s'en servir. Faire banqueroute est une chose odieuse, aussi ne l'ai-je pas faite. On ne se sert d'une telle expression que pour désigner une suppression générale; mais de petites diminutions partielles dans les capitaux ou les arrérages, quoique cela revienne au fond au même, ne sont pas vues du mfene&il. Tout consiste dans l'habileté..... p
L'abbé Terray mourut à Paris le 18 février 1778. Il çst curieux de voir en quels termes ceux de ses contemporains qui se portèrent ses défenseurs ou qui le jugèrent avec le plus d'impartialité tirent son oraison funèbre, L auteur des Annales politiques annonçant dans son recueil la mort du dernier contrôleur général de Loui6 XV, dit que ce ministre aurait pu, comme Auguste, s'écrier, en rendant le (lernier soupir : « N'ai-je pas bien joué mon rôle dans la farce de la vie? » Puis, comme l'abbé Terray prétendit avoir laissé dans les caisses du trésor, en se retirant, environ cinquantesix millions, soit en argent, soit en valeurs représentatives, Linguet comparait, lui aussi, ce ministre à Sully, ajoutant que Turgot avait gaspillé cet argent, comme les successeurs de Sully dilapidèrent les millions laissés par lui à la Bastille '. »
Dç son côté, Sénac de Meilhan, qui avait beaucoup connu l'abbé Terray, a dit : « Un roi économe aurait trouvé en lui un ministre habitué au travail et sans Caste. 11 aimait les
1 Annales, etc., L III > p. 1T0, et t. VI, p. 390. Je lois faire observer que Tnrgei et les économistes contestaient absolument ces assertions. D'après eus, cette situation du trésor, au moment de la chute de l'abbé Terray, était ttctrve et mensongère.
femmes sans ivresse. (On a vu, par l'aventure de la baronne de La Garde, comment l'abbé Terray comprenait l'amour.) Indifférent à la haine, à l'amitié, à l'opinion, il suivait constamment ses projets, et peut-être doit-on le comparer au bourreau qui égorge sans colère et sans pitié1. » Un autre contemporain, M. de Montyon, a dit que ce fut peutêtre une faute de renvoyer l'abbé Terray au moment où son expérience des affaires pouvait être le plus utile, et que probablement, sans devenir vertueux, il aurait, dans son intérêt même et pour , ne pas blesser les sentiments du maître, pris les dehors de la vertu. M. de Montyon ajoute pourtant < qu'une administration aussi vicieuse et aussi scandaleuse que celle de l'abbé Terray ne pouvait plaire au jeune et vertueux Louis XVI. » Suivant lui, le comte de Maurepas, qui obéissait volontiers à* l'opinion, attribua à l'abbé Terray des malversations dont il n'était pas coupable, « et, par une injuste censure contre un homme qui prêtait tant à la censure, parvint à le perdre *. »
On peut tenir cette dernière appréciation pour impartiale et vraie. L'abbé Terray n'ajouta pas à tous ses vices le crime d'avoir volé l'État à son profit. Il avait, s'il faut en croire son panégyriste Linguet, avant d'être contrôleur général, et même depuis longtemps, 152,000 livres de rentes, dont 80,000 provenaient de biens territoriaux que lui avait laissés un de ses oncles, 36,000 d'une abbaye que lui avaient value ses services rendus à la cour, et les autres 36,000 livres du produit de ses charges de conseiller au parlement et de rapporteur de la cour. Comme contrôleur général il toucha, pendant quatre ans et demi, 200,000 livres par an, qui formaient le traitement du contrôleur général, non compris le pot-de-vin de cent mille écus pour le renouvellement du bail des fermes, et qui, à la vérité, lui échappa. Enfin,
1 Biographie Michaud, article Terray.
* Particularités, etc., p, 172.
l'abbé terray. 415
Louis XV l'avait gratifié d'une seconde abbaye rapportant 80,000 livres de rente. On comprend donc qu'il ait laissé en mourant une grande fortune dont la source peut, à la rigueur, n'être pas tenue pour suspecte.
Les historiens royalistes de la révolution ont jugé sévèrement l'abbé Terray, et certes on ne saurait les en blâmer. L'un d'eux, l'abbé Georgel, a résumé son appréciation de ce ministre en ces termes : « Tout en affichant le cynisme, l'abbé Terray s'était attiré une sorte de considération, parce que, doué d'une grande facilité pour le travail et les détails de la procédure, il était devenu à la Grand' Chambre le rapporteur de la cour. 11 a depuis étalé sans pudeur ses maximes machiavélistes dans le ministère des finances dont il a fait un abîme sans fond où l'esprit anti-royaliste^a été puiser les éléments de noire malheureuse révolution * . » D'un autre coté, des écrivains révolutionnaires ont élevé, dans ces derniers temps, à l'abbé Terray, à cause même de ses réductions sur les rentes, sur les pensions, sur les tontines, et de sa banqueroute partielle, un véritable piédestal. Dans leur enthousiasme, qui touche au lyrisme, aucun nom, parmi ceux de tous les surintendants et contrôleurs, généraux, n'est comparable au sien. Sully, Colbert, de Machault, Turgot, sont éclipsés par l'abbé Terray, auquel il ne semble manquer, aux yeux de ces écrivains, pour s'être élevé à la gloire suprême, que d'avoir fait une banqueroute universelle 2.
Isa description que les contemporains de l'abbé Terray ont faite de sa personne est en harmonie complète avec ce que l'on sait maintenant de son caractère et de sa moralité. Une grande taille voûtée, une figure sombre, l'œil hagard, le regard en dessous, les manières disgracieuses, un ton grossier, une conversation sèche, tels étaient, d'après M. de
1 Mémoires de Vabbé Georgel A* I, p. 77; voir, en outre, p. 1 20 et suir. 3 Fastes de la Révolution française, par Armand Marrast et Dupont. Introduction^ p. clix et suiv.
Mootyon, les «ignés caractéristiques du personnage ■ , On l'avait surnommé le grand fournir. Son rire était, oaustique 4t de mauvais augure. « Voilà l'abbé qui rit, dit un jour un homme sourd chez qui il dînait ; est-ce qu'il est, arrivé malheur à quelqu'un? » Un peintre de mérite, Roslin, a fait, en 1774, un portrait de l'abbé Terray dans lequel, malgré les flatteries et les ingénieuses combinaisons de l'artiste, on Ut, sous une dignité de surface, toutes les mauvaises passions du modèle \ Vers les derniers temps de son ministère, il avait été nommé directeur des bâtiments, des académies et des manufactures du royaume, et c'est lui qui, le premier, affecta les galeries du Louvre aux expositions de peinture. Arrivait-il que l'abbé Terray eût raison, on pouvait être sûr qu'il mettrait les procédés contre lui. Un jour, on lui dit que des contrôleurs de routes, dont il avait supprimé les emplois, étaient dans son antichambre et sollicitaient une audience. Un grossier juron, qui parvint jusqu'aux oreilles des employés supprimés, leur apprit le sort qui les attendait, et les mit en fuite. On ne s'étonnera pas que des caricatures, des satires nombreuses et acérées aient été faites contre l'abbé Terray. Pamphlets, libelles, épigrammes, ne lui ont pas été épargnés. Sous ce rapport, pourtant, il faut bien le reconnaître, ces épigrammes auraient pâli devant celles qu'une phalange de rimeurs atrabilaires ne ménagea pas à Colbert , Ces injustices de l'opinion n'ont d'ailleurs aucune signification morale; les peuples seuls, si une leçon leur a jamais été utile, pourraient profiter de pelletât Aujourd'hui quq les
1 Particularités, etc., p, 155,
* Ce portrait a été gravé par J. Gathelin pour sa réception à l'Académie. La légende est celle-ci : « Joseph-Marie Terray, ministre d'État, commandeur, secrétaire des ordres au roi, contrôleur général des finances, directeur et ordonnateur des bâtiments de Sa Majesté, jardins, arts, académies et manufactures royales, abbé des abbayes de Molesme et Troarn, seigneur de la Motte, Tilly et autres lieux. »
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passions contemporaines ont fait silence , la comparaison de l'abbé Terray à Sully et à Colbert ne s'explique pas plus qu'il y a soixante ans, Si l'abbé Terray peut être comparé à Sully et à Colbert, c'est par quelques suppressions et réductions de rentes, illégales et arbitraires, au nombre d'autres fort justes, que ces ministres ont faites, c'est-à-dire par celles de leurs opérations qui méritent d'être blâmées; car, quel que soit le respect auquel ils ont droit, il ne faut pas croire que toutes les mesures composant le vaste ensemble de leur administration soient indistinctement dignes d'éloges. Parmi les surintendants et les contrôleurs généraux de l'ancienne monarchie, il n'en est p&? un seul qui puisse être mis en parallèle avec l'abbé Terray* Supérieur ^ un grand nombre de ses prédécesseurs et de ses successeurs par le talent» ou plutôt par l'esprit des affaires, qu'il possédait à un haut degré, on le prendrait en outre, à le juger par ses comptes rendus au roi, pour uu administrateur ami de la justice et du peuple, sur le sort duquel il sait s'attendrir de la manière la plus éloquente, Mais rejetez 1* décoration, la phrase, et vous vous trouvez en face d'uue bassesse sans exemple, s'il s'agit de satisfaire aux caprices de la maîtresse en faveur, d'une arrogance insultante à l'égard des pauvres gens qu'on spolie, mais dont on n'a rien à craindre ; enfin, pour couronner l'œuvre, d'une cupidité insatiable. Cependant, que la vent change, qu'à un roi corrompu et dégénéré, tel que fut Louis XV, succède un prince vertueux et réformateur, comme Louis XVI, et, capable de tout, même du bien, si son intérêt Pexige, le même ministre redoublera ses semblants d'honnêteté et de vertu, pour rester en place. Voilà ce que fut l'abbé Terray; voilà pourquoi son nom sera toujours, dans l'histoire de l'administration française, la personnification de la mauvaise foi et de l'immoralité.
Parmi les administrateurs les plus justement illustres de l'époque impériale, il n'en est point dont les services aient été plus utiles et aussi universellement appréciés que ceux du duc de Gaéte et du comte Mollien. Placés tous les deux au timon des affaires à la suite de l'épreuve la plus violente qu'une société humaine ait jamais subie, et dans un temps de détresse financière sans exemple dans l'histoire d'aucun pays, ils ont eu, l'un et l'autre, le bonheur insigne d'attacher leur nom à une série de mesures qui, sous l'inspiration de l'homme de génie aux mains duquel la France nouvelle venait de remettre ses destinées, firent sortir la régularité et l'ordre du plus affreux chaos. De ces deux
I Le duc de Gaëte a publié, de son vivant, les ouvrages dont les titres suivent :
1° Notice historique sur les finances de France, de Van 8 (1 800) au t«r avril 1814, par le duc de Gaëte. Paris, 1818, 1 vol. in-8°;
2° Mémoires, souvenirs, opinions et écrits du duc de Gaëte, Paris, 1826, 2 vol. in-8°. — Cet ouvrage contient, outre la notice précédente in extenso, un Précis de la vie du duc de Gaëte, par lui-même. Ce second volume est consacré en entier à la réimpression d'opinions et discours relatifs aux opérations financières de la Restauration ;
5° Supplément aux Mémoires et souvenirs de M, Gandin, duc de Gaëte. Paris, 1834, 1 vol. in-8°.
II existe, en outre, un Essai sur la vie et l'administration du duc de Gaëte, par M. Auguste Portaiis. Paris, 1842, in-8° de 110 pages.
administrateurs, l'un, le duc de Gaëte, ancien commissaire de la trésorerie nationale, fut appelé au ministère des finance le lendemain même du 18 brumaire, sur la désignation de Sièyes, encore très-influent à cette époque. Dans les années suivantes, on vit la France se relever triomphante du milieu des ruines avec cette vitalité qui lui est propre, et qui est, même pour elle, un objet d'étonnement toujours nouveau. L'expérience du ministre des finances seconda merveilleusement le chef de l'État dans cette grande et noble tâche d'aider tout un peuple à se reconnaître et à se reconstituer. Deux ans après le 18 brumaire, le ministère des finances ayant acquis une importance à laquelle, à raison des immenses mouvements de fonds que nécessitaient le service des armées et l'agrandissement incessant du territoire, un seul homme semblait ne pouvoir suffire, le Premier Consul fit de ce ministère deux grandes parts. Laissant la première et la plus considérable en réalité, celle comprenant l'assiette et la perception de l'impôt, à M. Gaudin, qui conserva le titre de ministre des finances, il confia l'autre à M. Barbé-Marbois, et, quatre ans après, à un ancien Premier Commis des finances avant la révolution, nommé depuis directeur de la caisse d'amortissement, à M. Mollien, qu'il fit ministre du trésor. Pendant neuf ans, le duc de Gaëte et le comte Mollien concoururent, dans des attributions qui se côtoyaient en quelque sorte et menaçaient souvent de se confondre, au succès de l'œuvre commune. On comprend sans peine, tant ce court espace de temps fut fertile en événements, que leur administration soit, aujourd'hui encore, curieuse à étudier. Heureusement, l'un et l'autre ont laissé des Mémoires importants où leur propre biographie se mêle à l'exposé des mesures qu'ils ont proposées ou fait exécuter, où l'anecdote ellemême a sa place et égayé, de temps en temps, le fond un peu sévère du récit. Ces Mémoires nous serviront à raconter,
l'une après l'autre, ces deux existences également laborieuses où quelques différences se laissent d'ailleurs apercevoir dans la trempe dea caractères et daiis la trame même des idées. Le duc de Gaête étant entré aux affaires le premier* c'est lui qui fournira d'abord la matière dé l'étude en deux parties dont ils vont être l'objet*
Martin-Miôhel-Gharles Gauditt était lié à Saint-Denis, te 16 janvier 1706» ttié et petit-fils d'avocats au parlement de Paris, privé, jeune encore, d« la fortune qu'il devait avoir, il fut élevé au collège Louis4e-Grand, fit son droit, et entra, en 1779, au ministère des financés par la protection et dans les bureaux de M, d'Àilly, Premier Commis de l'intendant d'Oriffesson. À peine âgé de dix^ieuf ans, le jeune Gaudin se formait aux affaires en recevant le public à la place de M. d'Ailly. Quatre ans Après >" en 1777, celui-ci ayant été nommé directeur général des impositions* il confia une division de son service à Gaudin, qui n'avait alors que vingVdeux ans* Cependant, tes derniers temps de l'ancienne monarchie approchaient, C'était l'époque où Neoker, de Galonné, Joly de Fleury, Loménie de Brienne* traversaient le ministère des finances, accueillis à leur avènement par des espérance* déraisonnables, exagérées, tombant, tour à tour, sous le coup d'une opposition et de critiques qui ne l'étaient pas moins. Doué de formes douces et bienveillantes, d'une politesse exquise que relevait encore l'élégance de sa mise toujours très - soignée, M» Gaudin se maintint, malgré ces fréquents changements, dans la position que lé hasard dé la Vie et son aptitude lui avaient faite. Il était ce qu'on appelait alors Premier Commit des finances. «Ces fonctionnaires, dit-il lui-même dans Ses Mémoires, inamovibles de fait, exerçaient naturelle-
ttiènt l'autorité de l'expérience et celle du talent qui les avait portés à leur place, à laquelle ils devaient généralement borner leurs prétentions sotis un régime essentielle* ment aristocratique. Ils en étaient dédommagés par ta* égards que l'intérêt personnel est toujours disposé à témoigner À celui qui a lé pouvoir de te servir, et le cabinet d'un Premier Commis était souvent plus fréquenté, même par tout ce qu'il y avait d'élevé dans la so&été, que l'audience du chef honoraire du département auquel il appartenait» »
La révolution trouva M. Gaudin Premier Commis des finances. Nommé, peu de temps après, par le roi, l'un des six commissaires â la trésorerie nationale que rassemblée constituante venait d'instituer, en remplacement de l'ancienne organisation financière et pour annuler autant que possible l'action de la royauté déjà frappée au cœur, il <&ntribua de son mieux à faire fonctionner une multitude d'agents choisis par les autorités locales, sans connaissances acquises, et tombant les uns sur les autres à mesure que l'opinion révolutionnaire gagnait du terrain. « L'administration, dit-il à ce sujet, fut ainsi condamnée à marcher au milieu des décombres. » Les commissaires de la trésorerie nationale avaient pour mission principale de veiller à ce qu'aucune somme ne fût payée qu'en vertu du décret qui l'avait mise à la disposition du ministre et sur le visa de trois d'entre eux. Spécialement chargé de la surveillance des recettes et de la comptabilité des receveurs, tâche Ingrate qui exigeait , dit-il , plus de courage que de talent , M. Gaudin s'en acquitta du moins, et cela n'était pas chose facile , de manière à empêcher que le désordre ne devînt inextricable.
Les mauvais jours de la révolution étaient venus. Incessamment attaquée par le club des Jacobins, la trésorerie nationale n'aurait pas manqué de succomber sans l'autorité de Cambort, qui présidait le Comité des finances de la cou-
vention. c Je lui ai dû personnellement dix fois la vie, » remarque M. Gaudin , qui loue hautement le courage et la loyauté du célèbre représentant. Un jour, Gaudin et Gambon sauvèrent d'une mort certaine quarante-huit receveurs généraux. 11 faut lire, dans les Mémoires du duc de Gaête, cette scène, qu'il raconte avec une naïve et bien excusable fierté. Il avait entendu crier dans la journée le décret par lequel la convention mettait en jugement soixante anciens fermiers généraux et quarante-huit anciens receveurs généraux. L'heure de la réunion du Comité des finances étant venue, il y court et demande au président comment il se fait que les fermiers généraux et les receveurs généraux sont l'objet d'une même mesure, alors que leurs fonctions n'ont jamais eu rien de commun, c Rien de commun ! s'écrie Gambon. Eh! que veux-tu dire? — Je vais te l'expliquer. » M. Gaudin expliqua donc au Comité que les fermiers généraux prenaient à bail la perception de certains droits pour lesquels ils devaient ren/lre au trésor une somme déterminée ; que le surplus leur appartenait, et que, quant aux receveurs généraux, ils étaient seulement chargés de percevoir les contributions directes, comme le faisaient les receveurs de district, moyennant une remise ou taxation fixée par la loi. « J'ignore, continua M. Gaudin, quel reproche la convention peut avoir à faire aux fermiers généraux; mais assurément il ne pourrait s'appliquer aux receveurs généraux, qui n'avaient point à remplir des fonctions semblables. » A ces mots, le Comité se récrie; on prétend que cela n'est pas possible, que M. Gaudin se trompe. « J'atteste sur mon honneur, reprend celui-ci, la vérité de ce que j'ai dit, et j'oûVe d'en rapporter la preuve. — Puisqu'il en est ainsi, dit alors Cambon à l'un des membres du Comité, va au bureau des procès-verbaux et efface le nom des receveurs généraux du décret rendu ce matin. » Or, on connaît le sort qui attendait les malheureux fermiers généraux (au nombre
desquels se trouvait Lavoisier) dont la convention avait décrété la mise en jugement.
Quelques autres anecdotes racontées par M. Gaudin, et dans lesquelles il joue aussi un rôle, se rapportent à la même époque. Un jour, le trop fameux d'Eprémesnil est reconnu par la multitude qu'il avait jadis ameutée contre le gouvernement. Poursuivi, hué, blessé, il n'a que le temps de se réfugier rue Neuve-des-Petits-Champs , dans l'hôtel de la trésorerie nationale. Pétion était alors maire de Paris. M. Gaudin le fait prier de venir à son aide et l'introduit dans un cabinet où l'on avait déposé d'Eprémesnil à moitié mort. < Et moi aussi, Pétion, dit celui-ci, je fus l'idole du peuple! » A ces mots, Pétion pâlit, sort du cabinet et se trouve mal. Quelques instants après, il avait disparu ; il craignait de se compromettre. M. Gaudin fut plus heureux auprès de deux membres de la commune de Paris qui passaient là par hasard, et d'Eprémesnil fut sauvé. Écoutons cependant, comme enseignement, les réflexions d'un grenadier qui était parvenu à le protéger cpntre les fureurs de la populace. « Ce n'est pas, disait ce grenadier à M. Gaudin, que je puisse prendre aucun intérêt à l'homme qui est dans ce cabinet ; £ar je n'ai pas oublié qu'il était l'un de ceux •qui avaient excité, en 1788, des insurrections contre le roi. Le régiment des gardes-françaises fut commandé pour rétablir l'ordre; mais il lui avait été défendu de tirer sur le peuple, de sorte que les pétards et les fusées lancés de toutes parts venaient nous brûler impunément les moustaches. Nous ne V avons jamais pardonné au Parlement de Paris. »
Le 8 thermidor vint enfin. Ce jour-là, Robespierre avait commencé la lecture d'un discours spécialement dirigé contre l'administration de la trésorerie, qu'il accusait * de nourrir un esprit aristocratique et cojitre-révolutioimaire. On sait quelle était la conclusion ordinaire de ces sortes de
harangue*. Heureusement, les choses se passèrent autrement en cette occasion. Dans la matinée, M. Gaudin rencontra le président du comité révolutionnaire de son quartier, t Eh bien, dit celui-ci en l'apercevant, serait-il possible que le bruit qui se répand fût fondé? Que veulent-ils donc? Les chou* allaient si bien!. . . (H est vrai, fait observer M. Gaudin entre parenthèses, qu'il tombait régulièrement cinquante à soixante tètes par jour.)— Que veux-tu? répondit-il, il y a des gens qui né sont jamais coktBtUs! » Et il se hâta, dit-il, de quitter son interlocuteur en faisant de tristes réflewions sur ta nature humaine* On conçoit que ces réflexions devaient être fort tristes; pourtant, on aurait aimé un peu plus de feu et d'indignation au sujet de ces choses qui allaient si bien. Mais telle était la nature de M. Gaudin : doux, modeste, inoffensif, il avait, à Une doèe un peu trop prononcée, les défauts de ses qualités.
Empêcher, dans sa sphère, le plus de mal possible, et trouver le secret de vivre au milieu de cette fureur incessante des éléments révolutionnaires contre tout ce qui leur semblait un reproche ou un obstacle, telle fut la double préoccupation de M. Gaudin jusqu'au moment où les partis, épuisés par leurs excès mêmes, permirent à la France de respirer. Fatigué lui-même du triste spectacle de tant' de luttes, menacé dans sa santé, ayant assez payé de sa personne à l'époque où Ton courait d'autant plus de dangers qu'on rendait plus de services, il profita du calme momentané qui succéda à la constitution de l'an 111 pour se retirer. Il avait acheté une propriété rurale près de Soissons, dans la commune de Vic-sur-Aisne, où il constate avec bonheur, que la réwfalion n'avait pas pénétré, tant les mœurs des habitants avaient conservé de douceur. H passa là trois ans et demi dans une profonde retraite, goûtant* pour la première fois de sa vie, le charme si doux de Tindépen* dance. 11 avait alors trente-neuf ans à peine. Si pourtant,
dans les premiers mois de son séjour à Viosur-Aisne, il n'avait nul désir de rentrer dans la carrière des fonctions publiques, il est permis de croire qu'au bout de quelque temps cette détermination cessa d'être irrévocable, En attendant» il {isait beaucoup et réfléchissait (c'est lui-même qui le raconte) aux questions de l'économie politique qui l'avaient toujours occupé, c'estrà-dire à la nature, des impôts et aux institutions de crédit. Pour le moment, il ne demandait qu'à être oublié; mais les services qu'il avait rendu s faisaient que, de temps en temps, on songeait à lui, quoi qu'il en eût. Au mois de brumaire an IV, époque de l'établissement du directoire exécutif, il avait refusé la place de ministre des fi* nances. Peu de temps après , le corps législatif l'ayant nommé commissaire de la trésorerie nationale, il avait de nouveau décliné cet honneur. Vers le milieu de Tan VI, le président du directoire l'appela à Paris et lui proposa de le nommer commissaire général près la trésorerie nationale. M. Gaudin était flatté de la confiance qu'on lui témoignait; mais, certain que les fonctions qu'on lui offrait l'exposeraient à des luttes sans utilité pour les affaires , fâcheuses pour lui, tsompromettantes pour le directoire lui-même, il demeura inébranlable. Cependant, celui-ci voulait, à tout prix, qu'il restât à Paris pour s'éclairer, au besoin, de ses conseils; d'un autre côté, M, Gaudin objectait la médiocrité de sa fortune, On le décida en le nommant commissaire général des postes. M. Gaudin avoue d'ailleurs ingénument que jamais, depuis ce jour, aucun des membres du directoire ne lui demanda un avis.
Environ un an après, Sièyes, qui venait d'être rappelé de l'ambassade de Berlin et nommé président du directoire, manda M. Gaudin auprès de lui, sous prétexte de l'entretenir du service des postes, mais en réalité pour pressentir ses intentions au sujet du ministère des finances. Quelques jours plus tard, il le lui proposa formellement. M. Gaudin
avait bien réfléchi aux éventualités de cette nouvelle entrevue, et il s'y était rendu, décidé à sacrifier sa place de commissaire général des postes, à retourner à Vic-sur-Aisne, plutôt que de prendre le ministère en ce moment. Il répondit à Sièyes qu'il ne pouvait accepter. « Et pourquoi? lui dit celui-ci. — Parce que là où il n'y a n'y finances, ni moyens d'en faire, un ministre est inutile. » Sièyes convint que la situation était déplorable, et cependant il fit un nouvel effort, c Si vous persistez dans votre refus, vous aurez le regret de voir le choix du directoire tomber sur un homme tout à fait incapable pour cette partie, sur Robert- Lindet» — Eh bien ! répondit M, Gaudin, usez encore celui-là. Peut-être arrivera-Ml dans* l'intervalle quelque événement qui pourra permettre de se dévouer avec quelque espérance de succès, car les choses ne peuvent pas durer comme elles sont. — Allons, répliqua Sièyes, espérons et prenons patience. »
Environ six mois après cette entrevue, le 19 brumaire au matin, M. Gaudin était introduit dans un cabinet du Luxembourg où Sièyes l'avait mandé. « Eh bien, dit celui-ci en le voyant, vous m'avez refusé il y a six mois ! — J'accepte aujourd'hui. — Je vous reconnais là, répliqua Sièyes en lui tendant la main. Entrez là dedans, vous y trouverez le général. »
M. Gaudin obéit et se trouva en face du général Bonaparte, qu'il n'avait jamais vu, et dont il fait ce simple et vivant portrait : « D'une taille peu élevée, vêtu d'une redingote grise, extrêmement maigre; le teint jaune, l'œil de l'aigle, les mouvements vifs et animés, il donnait, lorsque j'entrai, des ordres au commandant de la garde. Après que celui-ci se fut retiré, il vint à moi de l'air le plus gracieux : «Vous avez, me dit-il, longtemps travaillé dans les finances?— Pendant vingt ans, général.— Nous avons grand besoin de votre secours et j'y compte. Allons, prêtez serment, nous sommes pressés, »
M. Gaudin prêta serment ; le Premier Consul reprit : « Le dernier ministre du directoire (c'était ce même Robert- Lindet que le prudent Gaudin avait conseillé à Sièyes d'user en attendant) va être informé de votre nomination. Rendez* vous dans deux heures au ministère pour en prendre possession, et donnez-nous, le plus tôt que vous pourrez, un rapport sur notre situation, en même temps que. sur les premières mesures à prendre pour rétablir le service qui manque partout. Venez nie voir ce soir, rue de la Victoire; nous causerons plus amplement de nos affaires. »
La situation des finances, au moment où M. Gaudin fut nommé ministre de ce département, était véritablement désastreuse. Dans sa fiévreuse ardeur d'innovations, l'assemblée constituante, au lieu de se borner à modifier ce que l'ancienne administration pouvait avoir de défectueux, avait fait en quelque sorte table rase et substitué un système tout d'une pièce à celui qu'elle avait trouvé en vigueur. Ainsi, proscrivant tous les droits de consommation, à l'exception de ceux de douanes, elle demanda à un pays où les affaires et les transactions s'étaient subitement arrêtées dans l'appréhension de l'avenir, trois cent quatre-vingts millions de contributions directes, indépendamment des frais de perception et des dépenses communales. Comme, malgré cette exagération de l'impôt direct, le budget présentait encore un déficit considérable, le gouvernement fut obligé d'y pourvoir au moyen de la création des assignats. Bientôt, en train de tout bouleverser, il chargea les communes elles-mêmes de la confection des rôles , remplaça les anciens receveurs généraux et particuliers des finances par les receveurs de district, et crut avoir fait merveille en nommant des collecteurs au rabais. '
Créé en 1791» au moment de l'abolition des corporations, supprimé en 1793, l'impôt des patentes avait été ensuite rétabli, quoique avec difficulté, et Ton avait tenté, mais sans succès, à cause des souvenirs justement odieux de l'ancienne gabelle, de mettre une taxe sur la consommation du sel* Le tabac qui, avant 1789, rapportait à l'État trente millions par an, n'en rendait plus que dçux, Eh même temps» un emprunt forcé et progressif resserrait les capitaux et para* lysait le travail* Grâce à toutes ces fautes réunies, la détresse du trésor était arrivée à ses dernières limiter Au moment où M. Gaudin accepta la lourde responsabilité des affaires, la rente ô pour 100 était tombée à 10 francs. Depuis plus de dix mois, les employés des ministères et l'armée n'avaient touché ni appointements, ni solde* À l'intérieur, l'armée ne vivait que de réquisitions qui absorbaient une partie des contributions. D'un autre coté, quelques fournisseurs, mal surveillés, s'appropriaient des délégations dont ils touchaient le montant par avance, tandis que d'autres ne pouvaient parvenir à se faire acquitter leurs créances, qui, cédées à prix réduits, encombraient la place de valeurs dépréciées. Par suite de l'incurie ou de l'impuissance des communes, les rôles des contributions de l'année courante n'étaient pas établis. En un mot, le trésor public ne possédait pour toute ressource disponible, le 19 brumaire, que cent soixante sept mille francs, reste d'un emprunt de trois cent mille francs contracté la veille à grand'peine.
En arrachant définitivement la France aux partis violents qui se la disputaient de nouveau, au risque de l'entraîner encore une. fois avec eux dans l'abîme, le 18 brumaire avait donné au ministre des finances ce levier invisible, mais tout-puissant, qui manquait à ses prédécesseurs : la confiance.. Une des premières et peut-êjre des plus hardies mesures du gouvernement consulaire, fut, en ce qui concernait les finances, de revenir, en partie, aux anciennes métho-
des d'impôt et aux formes de perception que rassemblée constituante avait eu le tort de dédaigner, Installée le 20 brumaire, la nouvelle administration remplaça, dès le 27, l'emprunt progressif par une subvention extraordinaire, fixée au quart des contributions foncière et mobilière, et payable, du moins pour moitié, en valeurs dépréciées. L'effet de cette simple mesure fut immense. Encouragées par cet abandon des formes révolutionnaires, plusieurs maisons de commerce tirent m gouvernement une avance en espèces qui permit enfin de songer à la subsistance des armées, L'obligation imposée aux acquéreurs des biens nationaux de souscrire des engagements qui furent avantageusement négociés , la centralisation à paris du payement de toutes les fournitures, le rétablissement des cautionnements en numéraire, suivirent de près. Ces diverses dispositions ne tardèrent pas h porter leurs fruits et à rassurer de plus en plus l'opinion.
En même temps, le nouveau ministre des finances se préoccupait d'une tâche non moins importante, celle de réorganiser l'assiette et la perception de l'impôt foncier. Cet impôt, qui devait fournir une ressource annuelle de près de trois cents millions, présentait, au commencement de l'an IX, un déficit de près de quatre cents millions sur le recouvrement des années antérieures. L'un des premiers soins de M. Gandin fut de remédier à ce désordre et aux causes qui l'avaient produit. L'ancien Premier Commis des finances avait, sur ce point, une expérience des affaires qui lui fut des plus utiles. Impatient d'enlever aux communes la confection des rôles, il proposa et fit adopter la création d'une direction générale des contributions directes, à l'instar de celle des vingtièmes, qui existait avant la révolution. 11 y eut alors, comme, il y a encore aujourd'hui, dans chaque département, un, directeur,^ un inspecteur, un contrôleur chargés de recueillir les renseignements nécessaires
pour la confection des rôles et de vérifier les réclamations. Quant aux collecteurs au rabais, dont les exactions ruinaient les contribuables, ils firent place à des percepteurs nommés sur des listes de candidats présentés par les préfets. Par suite de ce retour intelligent à une forme d'administration déjà ancienne, mais éprouvée, et qui n'avait donné lieu à aucune critique fondée, M. Gaudin opéra une économie importante sur les frais de perception, soulagea d'autant les contribuables, et parvint à faire exécuter en une seule année trente-cinq mille rôles en retard sur l'an VU, tous les rôles de l'an Vill et ceux de l'an IX. Ces derniers furent mis en recouvrement dès le premier jour de la même année.
Une autre disposition d'une incontestable utilité, celle des obligations des receveurs généraux, disposition empruntée d'ailleurs à l'ancienne monarchie, remonte à la première année du gouvernement consulaire, et rendit, principalement dans ce moment de détresse, les plus grands services. Ces obligations consistaient en engagements, pris d'avance par les receveurs généraux , de payer tous les mois, à jour fixe et en espèces métalliques, le douzième des contributions directes de leur département. Cette excellente mesure reçut un utile complément de la création d'un comité de receveurs généraux résidant à Paris, et d'une caisse d'amortissement entièrement séparée du trésor public, et destinée, indépendamment de ses autres attributions, à recevoir le cautionnement en numéraire de ces comptables, pour l'appliquer, au besoin, au remboursement de celles de leurs obligations qui auraient pu être protestées aux échéances. Là fondation de la banque de France, pour la création de laquelle on préleva cinq millions sur les cautionnements des receveurs généraux, rendit aussi, au bout de peu de temps, au commerce, à l'industrie, des services de jour en jour plus appréciés, et consolida le gouvernement lui-même, qui ne pouvait que gagner, au
double point de vue moral et matériel , à raffermissement de la confiance et à la reprise des affaires.
Cependant, malgré son activité incessante et les résultats déjà obtenus, le ministre des finances éprouvait de grands embarras et se préoccupait vivement de l'impossibilité où il était de satisfaire à toutes les nécessités du moment. Son ambition était de présenter aux consuls, au corps législatif, un budget régulier, et, loin d'avoir atteint ce but, il était encore réduit à vivre d'expédients. Cette nécessité avait été surtout impérieuse dans la première année de son ministère. Désireux d'y échapper, il était persuadé qu'on ne pourrait le faire qu'en rétablissant quelques-uns des impôts indirects si maladroitement supprimés par l'assemblée constituante. On s'était borné jusqu'alors, dans la crainte de rencontrer une trop vive résistance, à frapper diverses marchandises ou denrées de quelques droits sans importance aux entrées des villes, en faveur àek hospices. Après avoir mûrement réfléchi à toutes les exigences de la situation, M. Gaudin proposa le rétablissement de quelques droits indirects, notamment sur le sel, qui lui paraissait, à raison de la modicité de sa valeur intrinsèque et de l'importance de sa consommation, particulièrement susceptible de supporter une taxe modérée au profit de l'État; mais sa proposition fut ajournée indéfiniment. Découragé par ce refus, se croyant hors d'état de suffire aux besoins du présent, voyant l'avenir compromis, il écrivit au Premier Consul pour lui proposer de remettre le ministère en des mains plus fermes et plus habiles. Heureusement, le Premier Consul avait déjà pu juger M. Gaudin. Le 7 germinal an VIII, il lui adressa la lettre suivante, qui peint en même temps celui à qui elle était destinée et celui qui l'écrivait :
« Je reçois, citoyen ministre, votre lettre du 6 germinal. C'est parce que nos besoins sont grands et notre position délicate, que
vos talents, votre probité et votre lèle pour le bien public soc^ nécessaires.
« Vous avez déjà beaucoup fait. Il vous reste sans doute bien des obstacles à franchir et quelques dégoûts à essuyer; mais les beaux jours viendront.
« Il faut que tout le bien qui reste encore à faire soit fait sous votre ministère.
« Je n'ai pas besoin de vous parler de la confiance et de restons sentie que j'ai pour vous.
« BONAPÀMS. »
La lettre était flatteuse, et M. Gaudin ne put que se féliciter de l'avoir provoquée. Il resta. Quelques tçmps après, le Premier Consul lui donna une preuve nouvelle du prix qu'il attachait à ses services. Un ancien contrôleur général des finances sous Louis XVI, M. de Galonné, avait obtenu de rentrer en France, et, à peine arrivé, il cherchait à supplanter M. Gaudin, Celui-ci le connaissait pour avoir autrefois travaillé avec lui, étant Premier Commis des finances. M. de Calonne avait le travail facile et la conception vive. Doué , en outre , d'une présomption qui ne pouvait être comparée qu'à sa légèreté devenue en quelque sorte proverbiale, il crut que l'ancien Premier Commis de son département s'empresserait de lui céder la place s'il se présentait pour la réclamer. 11 parvint à faire remettre au Premier Consul, par un des hommes qui avaient le plus contribué au renversement de l'ancienne monarchie, un Mémoire où il traitait lestement M. Gaudin, et proposait l'adoption d'une série de lois qui devaient, disait-il, restaurer les finances et rétablir le crédit du jour au lendemain. Le Premier Consul fit du Mémoire et de son auteur le cas qu'ils méritaient, « Il m'a pris pour le malheureux prince dont il avait si bien gouverné les affaires, dit-il un jour à M. Gaudin, en lui racontant cette intrigue. Je vous donnerai son Mémoire ; c'est vraiment une chose curieuse. »
Le lendemain, M. de Galonné et son Mémoire étaient oubliés ; on n'en parla plus depuis.
M. Gaudin avait, au surplus, une manière victorieuse et sans réplique d'écarter ses concurrents: il poursuivait activement, mais sans bruit, l'oeuvre de reconstruction qu'il avait entreprise. La seconde année de son ministère fut marquée par plusieurs mesures importantes. Des sommes considérables étaient encore dues sur les contributions directes des années antérieures. Afin de liquider cet arriéré, qui remontait aux premières années de la révolution, une loi de l'an IX autorisa les administrations locales à accorder les dégrèvements et modérations qu'elles jugeraient convenables. D'un autre côté, depuis l'annulation des assignats, les rentes sur l'État étaient acquittées en bons que les rentiers et pensionnaires donnaient en payement de leurs contributions ou négociaient, avec une perte plus ou moins forte* Une loi du 23 thermidor an IX ayant décidé qu'à l'avenir les rentes et pensions seraient payées en numéraire, les rentiers et pensionnaires prirent l'alarme , persuadés que le trésor ne pourrait jamais tenir cet engagement. On a vu plus haut que l'assemblée constituante avait désorganisé les services placés dans les attributions du ministère des finances. En introduisant partout le système des administrations collectives, elle avait détruit la responsabilité des agents du pouvoir, énervé sort action, détendu tous les ressorts, et, en définitive, compromis gravement les recettes. M» Gaudin crut ne pouvoir mieux remédier à ces inconvénients qu'en plaçant à la tète de chaque administration un directeur général , chargé de mettre sous les yeux du ministre le résultat des délibérations auxquelles H ne lui était pas possible d'assister ; de provoquer ses décisions; de soumettre à son approbation le payement de toutes les dépenses administratives; enfin, de transmettre ses ordres et d'en surveiller l'exécution. La direction gêné-
raie des douanes fut donnée au comte Duchâtel, celle dés forêts au comte Bergon. « Cette nouvelle institution, observe M. Gaudin, ne tarda pas à porter ses fruits. Des améliorations sensibles se firent bientôt remarquer, et Ton eut constamment à se féliciter de s'être ainsi rapproché du régime qui avait existé sous l'antique gouvernement de la France. »
Le moment était d'ailleurs venu où M. Gaudin allait se trouver dédommagé des préoccupations qui l'avaient tourmenté pendant les premières années de son ministère. Le déficit de l'an IX avait été de 100 millions, alors (c'est M. Gaudin lui-même qui en fait l'observation) que celui qui avait servi de cause ou de prétexte à la révolution ne s'était élevé qu'à 56 millions. L'année suivante, les recettes montèrent à près de 489 millions, et la dépense n'excéda pas 500 millions. On touchait donc enfin à une situation normale, régulière. Cette situation était, au surplus, l'un des vœux les plus ardents du Premier Consul, et, pour atteindre ce but, il ne dédaignait pas, quand cela était nécessaire, de se mêler des détails. Un jour, dit M. Gaudin dans ses Souvenirs, les administrateurs d'une régie placée dans les attributions du ministre des finances furent, après des observations faites sans succès par ce dernier, appelés à donner des explications au Premier Consul. Ces explications lui ayant paru peu satisfaisantes : « Vous moquez-vous de moi ? dit-il vivement. Pensez-vous qu'un homme qui n'est pas né sur le trône, et qui a couru les rues à pied, puisse se payer d'aussi mauvaises raisons?... » Puis, radoucissant le ton, et démontrant paisiblement le vice des explications qui l'avaient mécontenté : « Allons, messieurs, dit-il, j'espère que le ministre des finances n'aura plus qu'à se louer de vous. »
Pénétré de la nécessité d'avoir des finances prospères et bien ordonnées, l'empereur examinait lui-même les divers
éléments du budget, et s'occupait de sa formation avec un soin particulier. Lé témoignage de son ministre des finances est, sur 6e point encore, curieux à consulter. Tous les ans, les divers ministres remettaient à ce dernier l'état des crédits qui leur étaient nécessaires. L'Empereur vérifiait ces états, article par article, notamment ceux de la guerre et de la marine. Les grands travaux publics donnaient lieu à des discussions approfondies entre des ingénieurs ; l'Empereur, qui assistait à ces discussions, indiquait ensuite les ouvrages les plus urgents, et fixait les crédits qu'il entendait y consacrer dans l'année. Quand le chiffre total de la dépense avait été arrêté, le ministre des finances discutait avec l'Empereur les voies et moyens, et rédigeait le budget général qui de* vait être présenté au corps législatif.
On vient de voir quelle était la sollicitude de Napoléon pour les travaux publics. Une lettre qu'il écrivit en 1807 à M. Cretet, ministre de l'intérieur > qui avait alors ces travaux dans son département, lettré reproduite par M. Gaudin dans ses Souvenirs, contient à cet égard de curieux détails. C'était le moment où l'attention du gouvernement venait d'être appelée sur la nécessité de multiplier, dans l'intérêt de l'agriculture et de l'industrie* les voies navigables; jusqu'alors si peu nombreuses. Le système de FEmperéur était dé faire construire les canaux aux frais de rËtat, d'en hâter l'exécution, de les revendre à des compagnies aussitôt qu'ils seraient achevés et d'employer le produit de cette Vente à commencer de nouveaux canaux, c J'attache également une grande importance et une grande idée de gloire, disait l'Empereur en terminant, à détruire la mendicité.. Les fonds ne manquent pas; mais il me semble que tout cela marche lentement; et cependant» les années se passent. Il ne faut point passer sur cette terre sans y laisser des traces qui recommandent notre mémoire à la postérité.... Vous avez déjeunes auditeurs, des préfets in-
telligents, des ingénieurs des ponts et chaussées instruits ; faites courir tout cela, et ne vous endorme? pas dans le travail ordinaire des bureaux... Les soirées d'hiver sont longues : remplissez vos portefeuilles, afin que nous puissions, pendant les soirées de ces trois mois, discuter les moyens d'arriver à dé grands résultats. »
De son côté, le ministre des finances poursuivait avec sa prudence ordinaire, mais aussi avec la suite qtù était un des traits de son caractère, le cours de ses sages réformes. Depuis son arrivée au pouvoir, il avait cherché, d'accord avec le Premier Consul, à diminuer, d'année en année, les charges de la propriété foncière, à laquelle on a vu que rassemblée constituante avait demandé la totalité dès ressources nécessaires au gouvernement* Une réduction de dix millions de francs avait été accordée à cette propriété pour 1805, en compensation de la création de la régie des droits réunis, dont les base* furent- posées, cette année même,- sous la direction d'un des membres les plus distingués du conseil d'État, le comte Français (de Nânted). Malheureusement, les exigences de la guerre ne permirent pas d'alléger davantage la propriété. En 1805, les droits provenant de la vente du tabac rapportèrent dix-huit millions» L'impôt sur le sel fut aussi rétabli, mais débarrassé des formes vexatoires qui avaient attiré tant et de si justes malédictions sur l'ancienne gabelle. Vers la même époque, le gouvernement supprimait une taxe d'entretien dès routes qui excitait des rixes continuelles et entravait- le commerce, en même temps qu'elle était une cause incessante de vexations pour les particuliers. A la vérité, elle rapportait seize millions au trésor; mais elle profitait surtout aux fermiers du bail. Les domestiques, les chevaux et les voitures de luxe avaient été
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frappés, antérieurement an 18 brumaire, d'une taxe somptuaire qui, bien qu'à peu près improductive, occasionnait les plus vives réclamations* Elle fut également supprimée en 1807. La création de la Cour des comptes date de la même année. Les renseignements que donne à ce sujet M. Gaudin sont pleins d'intérêt* Un jour, en conseil des ministres, l'Empereur causait familièrement de divers objets d'utilité générale. Tout en parlant, il fit remarquer que la France manquait d'une institution analogue à ce qu'étaient autrefois les Chambres des comptes, qui avaient le droit de poursuivre d'office les abus dont la connaissance parvenait jusqu'à elles, et que, relégué au fond de son palais , il ne pouvait savoir que ce qu'on voulait bien lui dire, personne n'ayant mis-» sion de l'avertir des choses qu'il lui importait le plus de con* naître* * 11 fautr puisque nous en sommes sur ce chapitre, ajouta l'Empereur, que lu jninistre des finances me présente prompteinent le projet d'organisation d'une Cpur propre à remplir mes vues, qui ne pourraient jamais l'être par le simple bureau établi, depuis la révolution, pour régler toutes les comptabilités publiques* d — Puis, s' adressant à M. Gaudin : « Ayez soin surtout, ajouta-tril, que cette organisation soit telle que la connaissance des abus qui auraient été reconnu* par la Cour des comptes doive arriver nécessairement jusqu'à moi* » Deux jours après, à minuit, l'Empereur faisait demander à M. Gaudin le projet que celui-ci lui avait promis* Imprimé sur l'heure, ce projet fut distribué le lendemain même au conseil d'État, et discuté, dans la journée, en présence de Napoléon. Quelques jours, observe M. Gaudin, avaient suffi pour que sa pensée fût devenue un fait* Telle fut l'origine de la loi du 16 sep* tembre 1807, qui, à quelques modifications près, régit encore aujourd'hui la Cour des comptes»
La veille même du jour où cette loi fut votée, le corps législatif avait sanctionné une mesure dont la réalisation,
longtemps poursuivie par M. Gaudin, a été plus longtemps encore défendue par lui, avec une anxiété paternelle, contre les attaques passionnées dont elle devint ensuite l'objet, et qu'il a toujours considérée comme l'acte culminant de sa carrière administrative; il s'agit de la loi sur le cadastre. Mesurer, sur une étendue de plus de 40,000 lieues carrées, plus de cent millions de parcelles ou propriétés séparées; faire, pour chaque commune, un plan où toutes les parcelles qui la composent sont rapportées et classées d'après le degré de fertilité du sol ; évaluer le produit imposable de chacune d'elles; réunir, sous le nom de chaque propriétaire, les parcelles éparses oui lui appartiennent; déterminer enfin, par la réunion de leurs produits, soif revenu total, et baser sur son revenu le chiffre de l'impôt foncier qu'il aura à supporter : tel est l'objet du cadastre ; tel était le but que M. Gaudin s'était proposé alors qu'il n'était encore que Premier Commis des finances, et qu'il lui fut donné d'atteindre. Ce but, Colbert l'avait bien entrevu pendant son long ministère ; Law, lui-même, dans son court passage au pouvoir, et d'autres contrôleurs généraux s'en étaient préoccupés, mais aucun d'eux ja'y toucha. L'organisation sociale comportait alors trop d'exceptions pour que le succès fût possible. L'assemblée constituante avait, de son côté, ordonné un cadastre général et parcellaire de Ja France ; mais les événements ne permirent pas qu'il fût exécuté. A peine arrivé au ministère, M. Gaudin s'appropria l'idée de Colbert; seulement, le plan étant gigantesque, tout donnait lieu de croire que la dépense serait considérable. Sous cette impression, on recula devant les frais, on s'effraya du temps, on adopta un moyen terme, et le plan entier fut compromis. Heureusement, H. Gaudin persista. Fort dé son expérience sur ces matières, il faisait valoir notamment cette considération que, dans toutes les communes non cadastrées, il existait des propriétaires imposés au quart, au tiers et jusqu'à la moitié de leur
revenu réel, tandis que d'autres né payaient que le dixième, le vingtième, le cinquantième, et inême moins. Enfin , la loi du 15 septembre 1807 lui donna raison. Immédiatement commencées, les opérations furent poussées avec activité et eurent un plein succès. — « Oh ! pour lé coup, dit un jour au duc de Gaëte PEmpereur, de retour d'une tournée dans l'intérieur, vous êtes parvenu à rallier toutes les opinions à votre cadastre ; on m'en a remercié partout; j'ai dit que c'était votre ouvrage et que jen'çn réclamais rien.» Malgré des entraves sans cesse renaissantes, malgré la modicité des crédits accordés pour cette grande entreprise par les chambres de la Restauration, les opérations cadastrales, terminées enfin, depuis 1840, dans toute la France, assurent à la répartition de la contribution foncière une base d'une justesse, sinon invariable, du moins aussi exacte et proportionnelle cju'il était possible de l'obtenir.
Tout en dirigeant avec cette habileté et cette persévérance dans ses idées les finances de l'Empire, M. Gaudih trouva encore le moyen d'utiliser son expérience au profit de plusieurs pays étrangers. Lors de la réunion de la Ligurie à la France, Napoléon l'avait appelé auprès de lui pour le charger de l'organisation financière de cette nouvelle province. Six ans plus tard, en 1811, il lui confia la même mission en Hollande et à Munster. Dans l'intervalle, M. Gaudin avait été fait comte de l'Empire, puis, lôrs de l'érection des nouveaux duchés, duc de Gaëte, avec une riche dotation. Jusqu'à cette époque, d'ailleurs, il avait peu songé à sa fortune. En 1807, on offrit de lui vendre, dans le département de l'Aisne, une propriété à sa convenance. Mais il lui fallait 200,000 francs comptant, et il ne les avait pas. Ne voulant pas, dit-il, à raison de sa position* les emprunter à un particulier, il écrivit à l'Empereur pour le prier de lui en faire l'avance sur les fonds de la Grande armée, sous la condition d'en payer l'intérêt à 5 pour 100, et de rembour-
ser le capital en trois ans. Le duc de Gaéte reçut, courrier par courrier, la lettrç suivante, qu'il reproduit, avec un juste orgueil, dans ses derniers Souvenirs :
« Je reçois votre lettre du 48. J'approuve fort ce que vous avez fait relativement à vos affaires. Je dois tant à votre bonne administration, qu'il est tout simple que je vienne a votre secours dans cette circonstance. J'ordonne donc, par le billet ci-joint, à M. Béreuger, de vous remettre trois cent mille francs sur les fonds qui appartiennent à la Grande armée. Je régularisera! cela sur la liste civile. Voyez-y une preuve de ma satisfaction de vos services.
« A Varsovie, le 20 janvier 4S07,
« Napoléon. »
Sauf quelques améliorations de détail , notamment dans la fabrication des monnaies, le? dernières années du mi* nistère du duc de Gaéte n'offrirent, il le dit lui-même, rien de particulier, Entraîné par les nécessités de la situation, il se trouvai}, obligé de demander à la- propriété foncière, en centimes extraordinaires et çn décimes de guerre, plus qu'il ne lui avait retiré. Tout ce qu'il pouvait, c'était de maintenir Tordre et la régularité dans sa vaste administration, en attendant des jours de paix qui ne venaient pas* Au lieu de cela, les revers succédèrent aux revers ; la premier* Restauration s'accomplit.
L'exposé de la situation du royaume, qui fut présenté aux chambres peu de temps après, contenait , au sujet de l'administration des finances sous l'Empire, des récriminations dont le duc de Gaéte s'émut. D'après cet exposé, le système de finances de l'ancien gouvernement se présentait, au premier coup d'oeil» avec une apparence d'ordre et d'exactitude ; mais l'équilibre n'y était que fictif , et le budget des recettes, comme celui des dépenses, était altéré par uw foule d'inexactitudes et même de faussetés.
Blesçé au vif par ces imputations qui l'atteignaient direo
tement, l'ancien ministre des finances de l'Empereur releva le gant avec une vivacité inattendue de sa part, et lança dans le public une brochure qui fit sensation et qu'on si* gnala à Louis XVIII comme un acte d'hostilité, bien que le duc de Gaëte y eût protesté de son dévouement au chef de l'État. La réponse était victorieuse et concluante. Bien qu'elle ne fût pas signée, on l'attribuait généralement au duc de Gaéte; mais d'autres pouvaient être accusés de l'avoir faite» Pour lever tous les doutes et établir nettement sa position, il écrivit à Louis XVIII une lettre empreinte de noblesse et de fermeté : « On m'avait estimé assez peu, y était-il dit, pour supposer que je me regarderais comme désintéressé dans la querelle, dès qu'on m'aurait fait la grâce de ne me considérer que comme l'instrument passif du mensonge!.,, J'ose le demander à Votre Majesté elle* même : quelle opinion aurait-elle prise d'un homme qui aurait pu consentira une aussi honteuse transaction?... »
L'Empereur avait eu connaissance, à l'île d'Elbe, de la brochure du duc de Gaëte. A peine de retour aux Tuileries, il le fit appeler et lui offrit le ministère des finances. On le voit par le récit qu'il fait de cette entrevue, le duc de Gaëte aurait préféré rester dans le repos. Il fit valoir ses quarante années de services publics et l'avantage qu'il y aurait, dans l'intérêt même des affaires, à lui donner un successeur. L'Empereur promit d'y songer sérieusement dès qu'ils seraient sortis d'embarras, a Aujourd'hui, ajouta-t-il, j'ai besoin que ce soit vous qui me fassiez connaître la situation actuelle des finances, que j'ai tout à fait perdue dç vue. Vous avez l'habitude des formes qui me plaisent et facilitent mon travail. J'espère ainsi me mettre promptement au courant,,. Prenez, dès demain, possession de votre ministère; vous recevrez votre nomination dans la nuit. »
Le duc de Gaëïe se mit à l'œuvre ; il prépara les comptes de 1813 et le budget de 1815. Mais, autour de lui, les évé*
noments se précipitaient avec une rapidité foudroyante» Peu de temps après, il quittait de nouveau le ministère avant que les projets qu'il avait élaborés eussent pu recevoir un commencement d'exécution.
Le duc de Gaëte avait, au moment de la seconde Restauration, près de soixante ans. Ses longs services d$ns l'administration, l'illustration attachée à son nom, sa fidélité dans un moment où elle pouvait présenter quelque danger, le désignèrent aux électeurs du département de l'Aisne, où il possédait une propriété. Nommé député en 1815, il prit, pendant quatre années, une part active à la discussion de toutes les lois de finances. On croira sans peine que son opinion faisait autorité. L'existence de la direction générale des contributions directes, cette utile création à laquelle il avait aussi attaché son nom, était menacée ; il la défendit. Un projet d'emprunt national, au moyen d'actions négociables, avait été présenté; il l'attaqua fortement, parce qu'il y vit la possibilité du retour des abus qu'avait entraînés le papier-monnaie. D'un autre côté, le cadastre, ainsi qu'une autre institution sans cesse mise en question, la caisse d'amortissement, trouvèrent en lui un zélé et persévérant défenseur. Vers le même temps, obligé de se défendre au sujet d'une opération de cette caisse sous l'Empire, il obtint la satisfaction la plus complète d'une commission que. la chambre des députés avait chargée d'examiner l'affaire. Dans la session de 1818, le gouvernement avait demandé la création de 40 millions de rentes pour l'entier payement des sommes restant dues aux étrangers. Nommé rapporteur de ce projet de loi , le duc de Gaëte invoqua , comme le gouvernement l'avait fait lui-même, l'inflexible nécessité, et h loi fût votée à l'unanimité, sans discussion.
' La carrière parlementaire du duc de Gaëte ne fut d'ailleurs et ne pouvait être que de courte durée. Franchement rattaché au gouvernement de la Restauration, peu disposé par sa nature et par les habitudes de toute sa Tie à se plier aux exigences des partis, votant, dans la même session, tantôt pour l'opposition, tantôt pour le ministère, d'après la libre inspiration de sa conscience, il ne satisfît, comme cela arrive toujours en pareil cas, aucune des opinions dominantes. En 1819, les libéraux, en majorité dans le département qui l'avait nommé, lui donnèrent un successeur. *
Le gouvernement fit offrir au duc de Gaëte la place de directeur de la caisse d'amortissement qu'il avait en quelque sorte fondée. Cette position lui ayant paru trop dépendante du pouvoir, il la refusa. Peu de temps après, le comte Roy, alors ministre des finances, lui proposa celle de gouverneur de la banque de France. Le duc de Gaëte avait aussi contribué, dans le temps, à l'établissement de cette institution. Après avoir pris conseil de quelques amis, il crut, les motifs de refuser n'étant pas les mêmes, devoir accepter ce poste, et il l'occupa pendant quatorze années: Là, dans une vieillesse active encore et honorée, il employa ses loisirs à retracer les souvenirs les plus importants de sa longue carrière administrative. Il avait publié, en 1818, Une première édition de sa Notice historique sur les finances de France de 1800 a 1814, travail substantiel, plein de faits, où il rappelait simplement, succinctement, comme s'il eût parlé d'un autre, l'état déplorable des finances à la fin de la crise révolutionnaire et les mesures dont il avait. provoqué ou assuré l'exécution. Huit ans après, il fit paraître, avec ses Mémoires, opinions et écrits, une édition nouvelle de cetle Notice. Enfin, en 1834, à l'âge de soixante et dix-huit ans, le duc de. Gaëte, l'esprit toujours jeune et lucide comme dans la vigueur de la vie, compléta son œuvre par la publication d'un volume intitulé Supplément à mes Mémoires,
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volume d'une lecture piquante, où l'anecdote abonde, et qui renferme, sur l'Empereur qu'il avait servi quinze ans avec dévouement, de» détails remplis d'intérêt.
Les écrits du duc de Gaéte traitent principalement» on vient de le voir, de questions spéciales» Avec plus de chaleur et d'élégance, son style serait celui d'un véritable écrivain. Tel qu'il est, c'est un style administratif du meilleur aloi, c'est-à-dire logique, plein de faits, concis. Quelques réflexions, un peu trop clairsemées, de temps en temps l'é-* nonciation d'un principe d'ordre , d'une règle d'administration, arrêtent et reposent l'esprit. On jugera, par les extraits suivants, du caractère et de lu bonté native du duc de Gaéte :
« L'homme public doit, si je puis m'exprimer ainsi > savoir se séparer de son fauteuil , et lui renvoyer tout ce qu'il est d'usage de débiter de fadeurs à celui dont on peut craindre quelque mal oii espérer quelque bien. Les hommes, en général, sont ainsi faits. Il ne faut ni leur en vouloir, ni les en traiter moins bien. H faut seulement n'y pas mettre trop de confiance, afin de ne pas se préparer des regrets. » (Mémoires, t. I, p. 7.)
« Il importe d'être exact, surtout quand on accuse. » {Mémoire*, t. II, p. 38.)
« Également éloigné d'ériger l'emprunt en système comme un moyen de créer des capitaux et d'enrichir l'État, et de le proscrire dans tous les cas comme entraînant nécessairement un pays à sa ruine, je Fadmets comme nécessité, de même que j'adopte l'amortissement pour remède. » [Mémoires, t. II, p. 284.)
a La fortune des États se gouverne pafles mêmes principes que celle des particuliers. L'esprit d'ordre est, par conséquent, le premier besoin de l'administration des finances. Cet esprit s'applique à tout. Il embrasse les hommes et les choses : les convenances du service sont sa seule règle pour l'emploi des hommes, comme les principes immuables de la justice pour la décision des affaires. C'est ainsi qu'il appelle et qu'il fixe la confiance avec laquelle il n'est rien ^impossible, » {Notice, p, 4^.)
« Peu d'hommes ont la justice de calculer les services qu'ils reçoivent en échange de l'impôt qu'ils acquittent. Ils y voient généralement une charge gratuite, et non une dépense obligée de la même nature que celles qu'exige l'entretien des familles. » (Notice, p. 452.)
a Le meilleur impôt est celui dont les formes dissimulent le mieux sa nature, et qui, en dispensant d'ailleurs le contribuable de toute jSrêvoyance, s'identifie le plus complètement avec les dépenses de nécessité que Ton fait communément sans regret. » (Afoticef p.. 4 55,)
Le due de Gaete était gouverneur de la banque de France depuis dix ans lorsque la monarchie, à laquelle il s'était rallié sincèrement , fut renversée par une révolution nouvelle. Cette révolution, qu'il n'avait pas désirée, le surprit et l'affligea. Quatre ans plus tard, le gouvernement lui donna un sue* cesseur. Les esprits même les plus supérieurs, les caractères les mieux trempés, savent rarement se défendre de regrets plus ou moins vifs, lorsque l'heure est venue pour eux d'abandonner les fonctions qui ont rempli la plus grande partie de leur existence. Agé de près de quatre-vingts ans, le duc de Gaëte éprouva à son tour de ces regrets. Cependant, sa nature se fit bientôt jour. Entouré de quelques amis dévoués, objet constant des soins d'une femme dont l'affection avait fait le charme de sa vie, son humeur, de tout temps marquée au coin d'une douce philosophie, reprit bientôt le dessus. Ceux qui l'ont vu à cette époque le représentent comme il avait toujours été, bon, affectueux, modeste. Petit de taille, mais bien fait, d'une propreté merveilleuse jusqu'à son dernier jour, il porta, l'un des derniers en France, les cheveux frisés et poudrés comme au temps de sa jeunesse. Le Ô novembre 1841, il s'éteignit sans souffrances, après une courte maladie.
Le caractère du due de Gaete n'est pas de ceux qui laissent dans leur époque une empreinte profonde. Il man-
qua peut-être, dans quelques circonstances, d'énergie et de fermeté. Il raconte lui-même, dans ses Mémoires, qu'en 1802 une intrigue Tut ourdie contre lui par de bons amis de cour qui le représentèrent au Premier Consul comme dénué de cette qualité qu'il estimait particulièrement. Les mêmes amis incriminaient jusqu'à ses formes, qui décelaient, disaient-ils, làjaiblesse de son caractère. Le duc de Gaéte échappa au coup qu'on lui portait en préparant un budget qui lui valut tous les éloges du Premier Consul; mais le reproche ou plutôt le vernis de faiblesse est resté. On en remarque d'ailleurs des traces dans ses œuvres mêmes. Attaqué plusieurs fois très-vivement sous la Restauration, il n'ose, tout en se défendant par d'excellentes raisons, citer ni les noms de ceux auxquels il répond, ni les livres où ils l'ont attaqué. « Je n'ai jamais eu, dit-il dans un passage de ses Mémoires^ l'intention de blesser personne. » Un ministre peut-il, dans de telles dispositions d'esprit, réprimer les abus fortement appuyés, remettre à leur place les prétentions outrées, se débarrasser des obsessions importunes? Qu'auraient dit de cette règle de conduite, Sully, Richelieu, Colbert?
Par compensation, le duc de Gaëte, à l'opposé de Sully et de Colbert, ne laissa qu'une fort médiocre fortune. 11 avait, à la vérité, toujours vécu honorablement, quoique sans faste. Caractère bienveillant, ministre intègre, administrateur habile, il eut le mérite, sinon d'innover, du moins d'emprunter aux institutions de l'ancien régime, à une époque où elles étaient particulièrement frappées de discrédit, ce quelles avaient de bon et d'applicable dans tous les temps. Ennemi de tous les excès, mais sans avoir pour eux cette haine vigoureuse qua l'on aime chez les hommes investis d'une grande autorité, esprit libéral, -quoique dans une sage mesure, d'une loyauté parfaite, il eut le bon goût, même sous la Restauration , et pendant qu'il occupait un
emploi des plus considérables, de parler hautement de sa reconnaissance pour l'Empereur. Qu'ajouter encore? Dans les Mémoires qu'il a dictés à Sainte-Hélène, Napoléon luimême a fait, en quelques lignes, avec l'autorité de son expérience et de son génie, le portrait de celui qui fut son ministre des finances pendant quinze ans. C'est par là que je finirai.
« C'était, a dît Napoléon Ier du duc de Gaëte, un administrateur de probité et d'ordre, qui savait se rendre agréable à ses subordonnés, marchant doucement, mais sûrement. Tout ce qu'il fit et proposa dans les premiers moments de son administration, il l'a maintenu et perfectionné pendant quinze années d'une sage direction. Jamais il n'est revenu sur aucune mesure, parce que ses connaissances étaient positives et le fruit d'une longue expérience »
On a vu, dans l'esquisse précédente, quelle fut la carrière administrative du duc de Gaéte, et les points par lesquels s'en rapprochait celle du comte Mollien. Grâce h une remarquable rectitude de jugement et à l'expérience que la pratique des affaires lui avait donnée, le duc de Gaëte s'appliqua d'abord, quand le pouvoir alla en quelque sorte le chercher, à corriger l'œuvre de réformateurs inexpérimentés, et s'empressa de rétablir, du moins sur plusieurs points, le mécanisme financier qu'il avait vu fonctionner avant la révolution. Cette expérience et cette sagesse, qui furent la cause de l'élévation du duc de Gaéte et qui le maintinrent au ministère pendant quinze ans, nous allons encore les trouver réunies à un degré même supérieur, et jointes à des vues plus larges, plus étendues, chez le comte Mollien. Enfant de ses œuvres, comme le duc de Gaéte, doué, comme lui, d'une grande prudence, et aussi peu porté pour les aventures, le ministre du trésor de 1806 à 1815 eut, de plus que son collègue des finances, une notion distincte et très-remarquable pour l'époque où il vécut, des vérités essentielles enseignées par l'économie politique. On peut même dire, sous ce rapport, que le comte Mollien aurait été, si les circonstances l'avaient permis,, un novateur de génie. Observateur plein
LE COMTE MOLUEN. 447
de bon sens, esprit à principes, respectueux et sincère tout à la foi», disant, lorsqu'il était consulté, ce qu'il croyait être la vérité, il rendit, avec un noble désintéressement, les plus grands services, commanda toujours le respect, et, dans une vie presque séculaire, n'éveilla jamais l'ombre d'une haine ou d'un soupçon* C'est cette existence calme et remplie en même temps, sobre de faits et vouée tout entière au travail qui crée et féconde, que le lecteur va voir se dérouler dans son éloquente simplicité;
M. Mollien était né à Rouen, en 1758, d'un père commerçant, dont les affaires avaient prospéré, et qui prit les premiers soins de l'éducation de son fils. Dès le début des Mémoires qu'il a laissés, on voit percer ce bon sens inné, cette, raison solide, cette sage modestie, qui ne l'abandonnèrent jamais, même pendant qu'il occupait une des plus hautes positions dans l'État. « Le sort m'a fait naître, dit-il, dans la classe que j'aurais préférée si j'avais pu choisir mes parents : dans celle qui ne connaît pas l'envie et qui ne l'inspire pas, qui aime à dépendre des lpis, et qui ne peut dépendre des hommes que par des devoirs réciproques, » Le père du comte Mollien avait lui-même reçu une éducation cultivée. Attentif aux premières impressions de son fils, se préoccupant de l'inquiétude et de la défiance d'esprit dont elles témoignaient, il lui recommandait de ne pas prétendre à être plus clairvoyant ou mieux inspiré que pes pères, d'honorer Dieu comme ils l'avaient honoré, de résister à la tentation de se eréer des routes nouvelles, et surtout à celle de vouloir soumettre les autres à son opinion* Le jeune Mollien n'oublia jamais ces sages conseils, et en profita. A l'âge de douze ans, on l'avait envoya dans un des collèges de l'Université, à Paris. Il y resta quatre ans, et remporta,^ dans la dernière année, un. prix au concours général.
On croit communément que les examens imposés, depuis quelques années, aux jeunes gens qui se destinent aux fonc~
lions publiques, sont une innovation toute moderne. On va voir qu'il n'en est rien, ci Dans un temps, dit le comte Mollien à ce sujet, où les moindres emplois publics ne s'obtenaient qu'après quelques épreuves, les administrations choisissaient plus volontiers leurs élèves parmi ceux dont les succès dans leurs premières études pouvaient donner plus d'espérances. » M. Mollien dut au prix qu'il venait d'obtenir d'être inscrit au nombre des jeunes gens qui aspiraient à entrer dans l'administration des finances. Mais ce n'était là qu'une expectative, et, en attendant, le lauréat de l'Université fut rappelé à Rouen, où son père lui fît faire un cours de droit, et le plaça chez un avocat qui, au bout de peu de temps, le jugea capable de donner lui-même des consultations. Un mémoire qu'il eut occasion de faire pour un grand personnage de la province, fut trouvé si concluant, qu'on demanda au père de M. Mollien de lui permettre d'aller plaider à Paris la cause qu'il avait si bien discutée. Cette démarche était d'autant plus flatteuse, que le jeune Mollien n'avait alors que dix-sept ans. Arrivé à Paris, il fut introduit, par son noble client, chez le célèbre avocat Gerbier, qui approuva et signa le mémoire, prit l'auteur eh amitié, et lui conseilla, sous l'impression des plus tristes pressentiments, de ne pas se faire avocat. « J'ai vu encore briller les beaux jours du barreau, lui dit Gerbier ; je n'ai peut-être pas trop malheureusement parcouru cette carrière, et cependant, je regrette de l'avoir préférée... Si te grand procès qui nous menace s'engage, je ne connais pas de profession dont l'avenir soit exposé à plus de hasards et de dangers que la mienne ; j'en écarterais mon fils si j'en avais un. » Docile à la voix de l'expérience, M. Mollien suivit cet avis. Présenté, quelques jours après, au maréchal de Richelieu, il lui dut son entrée définitive au ministère des finances. Là, sans autre recommandation que son travail, il parvint, au bout de quelques années, et fort jeune encore, a l'emploi de Pre-
mier Commis. On a vu dans la biographie du duc de Gaéte quelle était l'importance de ces commis, dépositaires des vieilles traditions. Vers la même époque, ce dernier en occupait un semblable dans la direction générale de la contribution foncière. Quant à M. Mollien, il fut chargé, c'est lui qui nous l'apprend, de surveiller, sous la direction d'un intendant des finances, la compagnie de la Ferme générale à laquelle était confié le recouvrement des impôts sur la consommation du sel, du tabac, et de quelques autres parties des revenus publics.
Un ambassadeur de la république de Venise en France avant la révolution, le chevalier Gappello, adressait, le 2 décembre 1790, à son gouvernement une remarquable dépêche pleine d'aperçus véritablement prophétiques, et dans laquelle on lit ce qui suit au sujet des principaux embarras du moment : « Tout le monde sait que la grande catastrophe qui vient de ruiner la France, au moins pour une longue suite d'années, a eu sa source dans le désordre des finances. C'est une terrible leçon pour tous les souverains, qui doit leur apprendre qu'il n'y a de sûreté que dans l'ordre et l'économie... » Le même diplomate ajoute, il est vrai: « Des abus qui pullulaient sans cesse dans le gouvernement, des coups d'autorité renouvelés de jour en jour, la faiblesse du roi toujours victime de ses bonnes intentions, le despotisme ministériel, l'odieux de la féodalité, toutes ces causes faisaient, dès longtemps, soupirer les peuples après un changement... '. » Quoi qu'il en soit, la cause première des embarras du gouvernement de Louis XVI et des fautes où il tomba n'en fut pas moins celle indiquée par l'ambassadeur vénitien. Rien ne saurait, d'ailleurs, donner une idée plus juste des préoccupations et des inquiétudes
1 Vie et Mémoires de Dwnoutïez, pièces justificatives, t. II, p. 405 et 407.
qui en résultaient que les remplacements incessants des ministres chargés de la gestion de la fortune publique. Le comte Mollien fait observer que, dans l'espace de dix-sept ans qu'il servit l'ancienne monarchie, de 1774 à 1701, il vit se succéder quinze ministres des finances : c'étaient l'abbé Terray, Turgot, de Clugny, Taboureau, Necker, Joly de Fleury, d'Ormesson, de Calonne, de Fourqueux, de Villedeuil, Lambert, Necker (2* ministère), Lambert (2e ministère), Delessart et Tarbé. Gomment les finances se seraient-elles relevées en subissant, en quelques années, tant de directions, souvent opposées? Au lieu de cela, chaque nouveau venu, pour vouloir trop vite améliorer la situa*» tion, ne faisait que l'aggraver. En 1774, l'intérêt de la dette constituée était évalué par l'abbé Terray à 93 millions; treize ans plus tard, il était constaté officiellement par M. Necker que cet intérêt n'était pas moindre de2 17 millions, ce qui constituait une augmentation de plus de 123 raillions. La dette exigible, qui était, en 178$, de 250 millions, atteignait, quatre ans après, suivant une déclaration de M. Necker, 660 millions. En même temps, l'exagération de certains impôts et le relâchement de l'autorité occasionnaient, sur tous les points du territoire, les plus graves conflits. Dans l'année 1783, c'est encore le comte Mollien qui constate ce fait, la seule contrebande des sels avait donné lieu à 4,000 saisies domiciliaires ; on avait, de plus, arrêté sur les routes, pour cet objet, 2,500 hommes, 2,000 femmes, 6,600 enfants, près de 1,200 chevaux, 56 voitures. Les condamnations à la peine des galères excédèrent, dans la même année, le nombre de 200; enfin, sur les 6,000 forçats qui se trouvaient dans les bagnes, le tiers était composé de contrebandiers. Ajoutons que, plus fortes que les lois, les mœurs forçaient, dans bien des cas, à l'indulgence, les tribunaux spéciaux chargés de juger les innombrables contraventions fiscales qui leur étaient déférées.
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On a vu que M. Molliea était chargé de la surveillance de la Ferme générale. Doué d'un esprit investigateur, désirant le progrès qui pouvait s'obtenir sans secousse, il avait immédiatement cherché à se rendre maître de tous les dé* taHs de soft service, afin de réprimer les abus qui avaient pu s'y introduire, Un de ces abus était le revenu excessif que chacun des soixante fermiers généraux retirait de sa place, et qui n'était guère moindre de 300,000 livres, in* dépendamment des appointements des commis et de tous les autres frais de régie. Un esprit satirique avait dit des fermiers généraux, qu'ils étaient chargés de recouvrer tout les revenus de l'État, à la condition d'en rendre quelque chose, Le gouvernement aurait bien voulu se soustraire à une charge aussi exorbitante; mais il lui aurait fallu rembourser à la Ferme générale un cautionnement de 93 mil* lions, et l'état du Trésor, sans cesse aux expédients, s'y opposait absolument. A. l'occasion du renouvellement de divers baux qui eut lieu de 1784 à 1786, M. Mollien eut le mérite d'amener les compagnies fermières à une augmentation annuelle de 14 millions. M. de Galonné était alors à la tête de l'administration des finances. « Jamais, dit le comte Mollien, ministre ne parut moins sentir, ou ne sut mieux déguiser les embarras d'une position difficile ; les fonds ne • manquaient jamais au Trésor lorsqu'il était question de distribuer des grâces. p Juste du moins, en cette circonstance, M. de Calonne fit accorder j>ar le roi une pension de 3,000 fr., pour services extraordinaires, à son habile et intelligent collaborateur.
Cette faveur était d'autant plus flatteuse que celui qpi venait de l'obtenir avait à peine alors vingt-sept ans. 11 y puisa un nouveau stimulant pour faire tout le bien qu'il était en son pouvoir d'accomplir. A toutes les époques, les faiseurs de projets ont pris le ministère des finances pour le point de mire de leurs plans de réforme. Ce que la dernière
révolution dont la France a été le théâtre a fait naître de ces plans est, l'on doit s'en souvenir, innombrable. Sous l'ancienne monarchie, et notamment dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, toutes les têtes étaient tournées de ce côté, et, pour quelques idées praticables, les projets les plus singuliers, les plus absurdes, abondaient. Le devoir des ministres eût été de faire soumettre à un examen sérieux ceux de ces projets qui indiquaient des améliorations possibles, d'en presser la réalisation, et, puisque les changements un peu radicaux rencontraient, dans la masse d'intétérèts qui vivaient des anciens abus, des résistances insurmontables, de procéder à la répression de ces abus, partiellement, et par le détail. Malheureusement, le nombre même des plans de réforme était cause qu'on n'en lisait aucun, et les projets les plus utiles étaient oubliés dans les cartons. C'est ce qui était arrivé à un Mémoire de Lavoisier. On sait que l'illustre chimiste était aussi fermier général. 11 avait constaté, dans ses recherches statistiques sur la ville de Paris, que le cinquième environ des objets de consommation échappait à l'impôt, ce qui, outre le préjudice que les fraudeurs portaient au commerce loyal, enlevait tous les ans six ou sept millions au trésor ou aux hôpitaux. Lavoisier proposait de remédier au mal en remplaçant les anciennes et informes barrières en bois, incapables de prévenir la fraude, par une enceinte en pierre qui la rendrait impossible. Mais son mémoire, présenté au ministre depuis deux ans, était menacé d'un oubli indéfini. M. Mollien en eut connaissance , l'approuva hautement, et le patronna auprès de M. de Calonne. H aurait désiré que les bureaux de perception, qui, dans le système proposé, devaient être établis à chacune des nouvelles barrières, eussent été construits simplement et à peu de frais. Le ministre voulut que ces constructions, d'un genre spécial, rappelassent les Propylées d'Athènes. C'est à cette bizarre fantaisie que ï*
France, doit les singuliers monuments placés k la plupart des entrées, de sa capitale. Heureusement, le même ministre laissa M. Mollien libre d'établir, outre le chemin de ronde intérieur, indispensable pour la surveillance de la fraude, un chemin en dehors de l'enceinte, qui est devenu depuis le boulevard extérieur et l'un des ornements de Paris.
Peu de temps auparavant, M. Mollien avait adressé à M. Joly de Fleury, alors ministre des finances, un Mémoire dans lequel il démontrait l'avantage d'accorder au port de Bayonne, pour le commerce des États-Unis, la franchise dont jouissait le port de Marseille pour le commerce du Levant. Les États-Unis d'Amérique étaient alors sur le point de conquérir définitivement leur indépendance. Dans, la prévisipn de ce fait, dont l'époque seule présentait encore quelque incertitude, M. Mollien s'était préoccupé de l'idée d'ouvrir de nouveaux débouchés à la France. Tout en reconnaissant qu'un système complet d'échanges ne pouvait s'ouvrir entre elle et les États-Unis, il lui semblait qu'ils pourraient tirer des ports de France des draps, des sels, des cuivres, des fers fabriqués, des toiles, des armes; en solder une partie avec des tabacs, des cotons, des bois, et acquitter le reste avec le produit des ventes qu'ils auraient faites ailleurs d'autres productions moins nécessaires à la France, Ce projet annonçait dans son auteur des idées économiques libérales, qui étaient d'ailleurs, en ce moment, celles de l'administration. Par malheur, la Ferme générale craignit qu'il ne diminuât ses recettes. D'un autre côté, les entraves inhérentes au mode de recouvrement de cette partie des revenus publics étaient telles, que, malgré le vœu du ministre des finances et celui de M. de Vergennes, ministre des affaires étrangères et président du conseil des finances, malgré les sollicitations de la province tout entière, le plan de M. Mollien ne put être mis à exécution.
Un pareil échec n'était pas,, au surplus, de nature à mo-
4M POfttHAfTS HlSfOMQUÊS.
difttr ses idée» sur les avantages que les nations partent retirer d'un système d'échanges sagement entendu. M. Mollien fut toute sa vie partisan de la liberté commerciale, non de cette liberté qui n'admet aucune règle, aucune limite, et qui compromettrait tout, présent et avenir, pour l'honneur d'un principe, mais d'une liberté tempérée, progressive, ayant égard aux conditions géographiques d'un pays, à la quantité des capitaux, au degré d'avancement dé son industrie. Les premières impressions de M. Mollien à ce sujet lui avaient été inspirées par son père. Quoique manufacturier dans une province qui avait tout à redouter de la concurrence de l'Angleterre, celui-ci avait lu et médité un livre à jamais célèbre, les Recherches d'Adam Smith sur la richesse des nations, et il avait été frappé de la profondeur de ses observations et des conséquences qu'elles pouvaient avoir sur le sort des hommes. Dans une conversation qu'il avait eue avec son fils, et que celui-ci reproduit religieusement , il lui avait fortement recommandé la lecture de ce livre. « Je désire que vous lisiez et méditiez cet ouvrage, lui avait-il dit dans un langage empreint d'une sollicitude paternelle ; l'auteur n'imagine rien, mais il a tout observé ; il n'a pas créé des hypothèses, mais il a saisi, dans tous leurs rapports mutuels, les' combinaisons, les intérêts de Tordre social. Sa théorie est telle que doit être toute théorie exacte; ette n'offre rien de conjectural : eHe explique le mécanisme de la société comme Newton a expliqué le système du monde, en le prouvant. . . » Ces salutaires conseils n'avaient pas été perdus. Plus tard, M. Mollien hit, à son tour, avec fruit, l'ouvrage d'Adam Smith. « J'avais remarqué, dit-il, que le vénérable et judicieux Malesherbes en disait du bien. Le même ouvrage était dénigré par tous les hommes de l'ancienne routine, qui se disaient si improprement de l'école de Colbert. Ils sent* Liaient s'être persuadé que ce qui importait avant tout à la
LE COMTE MOlXfflft. 4&ft
richesse dé notre nation, c'était qu'il ne sortit jamais un éeu de France; qu'avec cette garantie et sous cette condition, le genre et la quotité de l'impôt, le taux du salaire, le plus ou moins de perfection des procédés industriels, le prix des matières premières, étaient choses complètement indifférentes, pourvu que ce fêt un Français qui gagnât ee qu'aurait pu perdre un autre Français. »
Cependant, M. Mollien s'était fait, dans la société pari-* sienne, une existence conforme à ses goûts. Les salons les plus distingués de Paris étaient, vers 1780, le théâtre de continuelles discussions sur les finances. Un certain ban* quier et faiseur d'affaires, Suisse d'origine, du nom de Penchaud, passait alors pour très-versé dans cette partie et faisait école» Lorsque M. Necker arriva au ministère, Penehaud se déclara contre lui et l'attaqua vivement. Ses salons étaient fréquentés par des hommes de cour, entre autres M. de Cakmrte; par des abbés, parmi lesquels l'abbé Louis était le plus assidu, et par des magistrats» Là, Penehaud contrôlait les actes du ministre, et notamment son système d'emprunts viagers. Dans ces conversations, AL Mollien expliquait, par d'excellents motifs, son opinion sur ces emprunts qu'il considérait comme contraires à. l'esprit de famille, et favorisant la vie. oisive, au grand détriment de la richesse publique et particulière. Tout en contestant l'utilité des emprunts viagers, M. Mollien appréciait d'ailleurs, avec la modération qui le distingua toujours, l'administration de M. Necker, qu'il croyait bien supérieur à ses détracteurs. Mais M. Nècker tomba. Peu de temps après, M. de Calonne arriva au ministère et s'attacha Penehaud avec un traitement considérable, en qualftéd'agent consultatif. Une anecdote racontée par le comte Mollien donne une étrange
idée du caractère de ce banquier et du ministre dont il était l'ami. Ce dernier avait entrepris de refondre toute la monnaie d'or. Prévoyant peut-être que Penchaud ne serait pas partisan de ce projet, M. de Calonne ne l'avait pas consulté. Homme à système, Penchaud était encore plus attaché au succès de ses idées qu'à M. de Calonne ; il fit remettre secrètement au roi un Mémoire dans lequel il combattait victorieusement le projet du ministre. Louis XVI, très-embarrassé, confia le Mémoire à M. de Calonne, en le chargeant d'y répondre. Celui-ci n'avait pas prévu les objections et se trouvait hors d'état de les réfuter. « Je ne sais, ajoute le comte Mollien, si l'auteur du mémoire s'était trahi par quelques confidences ou si M. de Calonne qui, malgré son apparente légèreté, avait le tact très-fin, le devina, mais ce fut lui qu'il chargea de la réfutation, sans lui laisser entrevoir le moindre soupçon. Il fallut bien que Penchaud s'y résignât; et, comme l'attention du roi appartenait à d'autres intérêts qu'à une discussion théorique sur les monnaies, le ministre parvint aisément à effacer l'impression qu'avait produite le Mémoire, quand il put en présenter au roi la rétractation faite par l'auteur même. »
Mais les expédients de M. de Calonne ne le maintinrent pas longtemps au pouvoir ; il fut renversé à son tour par l'opinion, déjà toute-puissante, et remplacé par M» de Fourqueux. « Le roi, dit tristement à ce sujet M. Mollien, nommait encore de$ ministres, mais il n'y avait plus de ministère. » Vers, cette époque, M. Mollien contribua à la négociation du célèbre traité de commerce de 1786* entre la France et l'Angleterre. M. Mollien était, comme on l'a vu, employé dans la division du ministère des finances, qui avait, dans ses attributions la surveillance de la Ferme générale, et, par suite, l'application du tarif des douanes. Il avait attentivement étudié, en homme aussi éclairé que désintéressé, les actes de l'administration de Golbert, et il avait pu
lire, dans la correspondance de l'illustre minisire, cette réflexion qui annonce le coup d'oeil et la fermeté de l'homme d'État : « Les marchands, disait Golbert, ne s'appliquent jamais à surmonter, par leur propre industrie, les difficultés qu'ils rencontrent dans le commerce, tant qu'ils espèrent trouver des moyens plus faciles par l'autorité du roi ; et c'est pour cela qu'ils y ont recours pour tirer quelque avantage de toute manière, en faisant craindre le dépérissement entier de leur manufacture \ » De cet ensemble de faits et d' observations, M. Mollien avait tiré la conclusion que Colbert n'avait voulu que donner des lisières à l'industrie de son temps. Or, M< Mollien trouvait, en 1786, que l'industrie française avait fait des progrès qui lui permettaient d'entrer en concurrence avec celle des nations voisines. Suivant lui, de bons esprits (indépendamment même des économistes) demandaient, depuis quelque temps, des modifications dans les tarifs des douanes; ils faisaient observer que, dans tout pays dont l'industrie se perfectionne, des restrictions, des prohibitions, des gênes, toujours les mêmes, devaient, avec le temps, beaucoup plus nuire au véritable commerce qu'elles ne pouvaient profiter à quelques routines arriérées. M. Mollien ajoute que telle était aussi l'opinion de plusieurs habiles manufacturiers français qui étaient parvenus, par leurs seuls efforts, à produire mieux et à moindre prix que les étrangers. Lorsque cette question avait été agitée, à l'occasion du renouvellement du bail de la Ferme générale» seul, dans le Conseil, M. de Calonne avait été d'avis que les droits de douanes ne devaient pas être modifiés. Mais M. de Vergennes, les autres ministres, et le roi lui-même, adoptèrent le projet que M. Mollien avait préparé, et d'après lequel la Ferme générale, au lieu de garantir une somme fixe pour le produit des douanes, ne devait plus rendre
1 Archives de la marine, lettre du 2 octobre 1671.
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compte que de ce qu'elle durait perçu. Quant aux taxes que le gouvernement pourrait avoir l'intention de réduire ou de supprimer, il fut déridé qu'elles seraient successivement modérées d'une dixième ou d'un vingtième par an, pendant la durée du nouveau bail.
Grâce à ces modifications, M. de Vergenries put négocier, dans la même année, le traité de commerce de 1786, que M. Mollien avait eu pour but de faciliter et qu'il approuva toute sa vie, malgré les critiques intéressées qui n'ont pas été épargnées à son auteur.
Malheureusement, M. de Vergennes mourut très-peu de temps après et ne put surveilleur l'exécution de son oeuvre. D'un autre càiè, les troubles qui agitèrent bientôt les provinces et l'incertitude de l'avenir compromirent les intérêts de quelques fabricants français, dont la ruine fut, comme on devait s'y attendre, imputée au traité de 1786. Soixante ans plus tard, eiî 1845, ce fameux traité inspirait les réflexions suivantes au eomte Moliien : « Ce qui n'aurait « pas dû être moins observé et mérite bien qu'on y pense, «t c'est que nos tarifs de douanes, dans lesquels le comte « de Vergennes, ministre peu novateur, voulait opérer len- € tement et successivement des modifications, parce qu'il c jugeait mieux et de plus haut les besoins du commerce « que beaucoup de nos commerçants, sont encore parvenus « à traverser presque intacts , pendant plus d'un demîc siècle, les six ou sept révolutions qui ont suivi celle de « 1780, si contraires entre elles, et qui ne se sont guère ac- « cordées que par le privilège d'inviolabilité que toutes ont € conféré à ces mêmes tarifs. »
Mais le traité de 1786 n'eut-ïl pas été emporté par les événements , il n'aurait pu , on le comprend , exercer qu'une inftjience bien secondaire Sur la matche des affaires. La situation du gouvernement était telle, que des réformes profondes pouvaient seules prévenir une révolu-
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tion, et ces réformes, la faiblesse chaque jour croissante de l'autorité, 1 obstination des uns et l'aveuglement des autres ne permettaient même plus de les entreprendre. Victimes de cette fausse situation, les ministres des finances se sue* cédaient sans avoir le temps de rien mûrir, de rien exécuter. Réformateur hardi, mais ayant mal calculé ses forces et sondé le terrain sur lequel il marchait, H. de Galonné avait voulu faire une véritable révolution financière. I>es nombreux intéressés que froissait son plan, très-juste, d'ailleurs, dans beaucoup de ses parties, se récrièrent ; c'en fut fait du mi* nistre et de ses projets. A partir de ce jour, les événements se précipitèrent avec une irrésistible violence. En même temps que la royauté, la propriété fut attaquée législative jnent par ceux-là mêmes qui auraient dû se sacrifier au besoin pour la défendre. « Or, dit 'à ce sujet le comte Mollien, la propriété .est le premier des organes du corps social; c'est lui qui donne le mouvement à toutes les autres parlies. Cet organe est aussi le plus irritable ; 6a susceptibilité est si délicate et si expansive, que la lésion qu'il éprouve sur un point se communique à tous les autres. » Prévoyait, dès le début de la révolution, les excès dont elle ne tarderait pas à se souiller, reconnaissant son impuissance à faire quelque bien, ir prévenir un peu de mal, M, Mollien s'empressa de fuir Paris et le spectacle de ses émeutes, de ses violences chaque jour croissantes. On venait de réorganiser l'administration générale des domaines nationaux et de l'enregistrement; il demanda et obtint d'être nommé directeur de ce service dans le département de l'Eure, où il désirait se fixer par le motif que les habitants de ce pays n'avaient que des opinions modérées et qu'ils étaient sans enthousiasme pour la révolution. On se souvient que le même motif avait guidé M. Gandin dans le choix de la retraite où il chercha, lui aussi , à se faire oublier. Cette appréciation était sans doute alors celle de tous le^ esprits sensés. Mais les espé-
ranoes de M. Mollien furent trompées. A Évreux, comme dans toute la France, les mauvaises passions s'agitaient et fermentaient à l'approche des grands dangers publics. « Une minorité active, dit M. Mollien, avait mis dans ses intérêts Cous les prolétaires et tous ceux qui, sans travail et sans efforts, croyaient s'enrichir en s' appropriant quelques lambeaux des propriétés publiques et privées qu'ils dévastaient. » Quelques jours après le 10 août 1792, le duc de la Rochefoucauld, avec qui il avait d'intimes rapports, fut assassiné à Gisors. Mandé le même jour à Paris comme suspect, pour rendre compte de sa conduite, M. Mollien en fut quitte cette fois pour sa place de directeur des domaines, qui lui fut ôtée.
Cette mesure, qui lui rendait sa liberté, fut loin de lui causer aucun regret. Issu d'une famille de commerçants, il avait conservé pour la carrière que son père avait parcourue avec honneur une vive sympathie. Un intérêt lui fut offert dans une filature de coton nouvellement fondée. Il s'agissait d'importer en France les procédés mécaniques dont l'Angleterre faisait depuis vingt ans usage dans ses manufactures, et c'était, pour le dire en passant, le traité de 1 786qui réveillait nos manufacturiers de leur torpeur. M. Mollien accepta cette offre. Au bout de quelques mois, il se réjouissait des résultats obtenus, lorsque le ministre des finances, Clavière, lui écrivit coup sur coup de venir le trouver. On était au mois de mai 1793. M, Mollien se préoccupait beaucoup de l'aspect qu'allait lui présenter Paris, et syrtout la première place qu'il aurait à traverser. « Je ne pouvais, dit-il, me distraire de cette pensée. Au moment où j'arrivai, lorsque mes yeux, qui auraient voulu ne rien voir, virent, retrouvèrent le concours ordinaire des allants et des venants, leur marche indifférente... j'eus la simplicité de mW étonner.» Le ministre, qu'il vit le lendemain, attribua sa destitution à un malentendu, et réclama son concours ; mais M. Mollien
répondit qu'ayant introduit dans son pays une industrie qui assurait l'aisance et la tranquillité des populations, il croyait mieux servir la France dans son nouvel état que dans l'ancien. Puis, malgré toutes les instances qui lui furent faites de rentrer dans l'administration , il persista dans son refus.
Le ministre Clavïère avait dit à M. Mollien, dans l'espoir d'ébranler sa résolution : « Ne craignez-vous pas que votre éfcfignement des affaires publiques ne soit mal interprété? » Six mois après, cette prévision se réalisa. M. Mollien était revenu prendre la direction de sa manufacture. Au mois de février 1794, il fut traduit devant un comité révolutionnaire d'Évreux. Relâché une première fois, il fut de nouyeau, vers la fin du même mois» appréhendé comme complice des fermiers généraux, d'après un ordre du Comité de sûreté générale de la Convention. Il aurait pu faire massacrer les gendarmes qui venaient le chercher, par les ouvriers de sa manufacture, qui n'attendaient que le signal. IX préféra les calmer, les paya d'avance pour quinze jours , fut amené à Paris et renfermé à l'ancien hôtel des Fermes avec les trente-deux fermiers généraux, doftt' on F accusait d'avoir été le complice et parmi lesquels figurait le malheureux Lavoisier. Ils avaient été dénoncés par un misérable, nommé Gaudot, que M. Mollien avait lui-même autrefois fait entrer dans les bureaux de la ferme générale, sur te recommandation de MM. Vërgennes et d'Ormesson , et qui en avait été chassé pour "avoir volé dans la caisse qui lui était confiée ,- une somme de 2 à 300,000 francs. Gaudot, qui s'était échappé de pa prison, le 10 août 1792, et qui voulait anéantir les pièces de son procès, annonça des révélations' qui devaient, disait-il, obliger les anciens fermiers généraux à restituer au trésor plusieurs centaines de millions. 11 lui fallait pour cela pénétrer dans les bureaux où se trouvaient les pièces, qu'il se hâta de faire
463 pobtraIts historiques.
disparaître. Une fois tranquille à ee sujet, il lança son accusation. On n'en sait que trop les résultats.
Le 6 mai 1794, la Convention décréta, dit M. Mollien, que les anciens fermiers généraux avaient mis la répit* blique en péril , parce que quelques-uns de leurs agent* avaient été soupçonnés, en 1789, de vendre du tabac trop humide, et renvoya devant le tribunal révolutionnaire ceux qui avaient ainsi conspiré. M* Mollien, qui redoutait moins la mort que la manière de mourir, était parvenu à se procurer une forte dose d'opium, et attendait que le moment fût venu d'en faire usage. Lavoisier, à qui il en avait offert, ne voulut pas en accepter» « Nous donner la mort, dit-il, ce serait absoudre les forcenés qui nous y envoient. » Le 8 mai, les trente-deux fermiers généraux furent mandés devant le tribunal révolutionnaire. Au moment du départ* les guichetiers eux-mêmes fondaient en larmes. M. Mollien, entré le dernier dans la prison, s'attendait à être appelé après tous les autres ; d'un autre côté, le décret ne concernait que les. fermiers généraux» Au moment où il allait suivre ses ca-* marades, ses amis, le concierge le repoussa brusquement, en lui disant :.« Rentrez, vous n'avez rien à faire ici, » U rentra et fut sauvé. Quelques heures après, trois de ceu* qu'il avait vus partir dans la matinée, MM. de la Hante, do Laage fils et Sanlot, furent ramenés à la prison, et en la voyant, s'évanouirent dans ses bras. Le parent de l'un d'eux, qui siégeait au tribunal révolutionnaire, les avait arrachés à la mort en faisant remarquer qu'ils n'étaient que fermiers adjoints, et que, par conséquent, le décret ne pouvait leur être appliqué; mais les malheureux venaient de perdre leurs pères et leurs frères sur l'échafaud.
Le 9 thermidor vint enfin délivrer M. Mollien. A peine libre, il repartait pour sa province. Bientôt après, il cachait chez lui un jeune artiste, Topino-Lebran. Celui-ci, après avoir contribué à avajicer de quelques jour? Félargisfi«ment
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de Mf Mollien, était poursuivi à son tour pour la violence de ses opinions, Topino-Lebrun paya depuis/ de sa tète, ses illusions démagogiques. M. Mollien, qui le plaignit sincèrement, fait à ce sujet lep réflexions les plus sensées, les plus vraies, et que Ton dirait écrites d'hier : « Son principal tort, dit-il, était d'être né dans un temps qui n'était pas fait pour Jui, et dont il ne pouvait pas soutenir l'épreuve , parce que sop éducation même l'avait rendu étranger à son siècle» // savait Plutarque par cœur ; il ne connaissait même pas la géographie de la France, Ia révolution l'avait surpris étudiant les arts à Rome ; sa folie fut de croire que la Grèce devait avoir été le pays le mieux gouverné; que toutes les sociétés européennes devaient être refondues sur le modèle des peuplades de ce coin du monde qui a jeté tant d'éclat. Ce qu'il savait seulement de leur gouvernement, c'était qu'il se disait républicain. Dans un temps calme, ce jeune homme eût. été un artiste distingué; revenant en France au milieu des troubles civils, il ne fut qu'un de ces esprits turbulents 9 s' agitant sans résultat et sans but, et que la peine atteint souvent plutôt gu$ les vrais factieux r dont ils ne sont eux-mêmes que les instruments et les dupes / »
La France était délivrée des angoisses de la Terreur; mais il n'y avait ni sécurité dans les esprits, ni confiance dans l'avenir, ni gouvernement stable et régulier. Quelques années s'écoulèrent pendant lesquelles la société, semblait en quelque sorte chercher à reprendre son assiette» sans pouvoir, comme si elle fût sortie d'une longue ivresse, y parvenir. M. Mollien, que son éloignement de Paris et sa participation à la gestion d'une manufacture éminemment utile n'avaient pa* suffisamment protégé contre les honora-
bles souvenirs qu'il avait laissés dans l'administration, passa ces années dans la plus grande obscurité, cherchant, avant tout, comme les hommes de son temps que leurs vertus, leur richesse ou leurs services désignaient à l'attention de leurs concitoyens, à se faire oublier. Esprit observateur et pratique, il suivait, du fond de sa solitude, la marche des affaires, et gémissait de voir le pays livré à cette succession d'expériences qui, tout en le ruinant, le laissaient toujours sous le coup d'une recrudescence d'anarchie. Les réflexions que le souvenir de ces temps à jamais funestes lui a inspirées sont pleines de sens et donnent une idée de son intelligence et de sa droiture. « C'était surtout par leurs propres actes, dit-il, que les gouvernements éphémères d'alors rendaient plus difficile à manœuvrer le pouvoir qu'ils avaient saisi. Ce qu'on oublie toujours, malgré tant d'épreuves, c'est que l'éducation en cette matière ne s'improvise pas. Comme, dans leurs divers commandements, ils portaient tout au delà du possible, ils rencontraient presque partout résistance, et leur seule arme était la violence. Ils n'avaient gardé pour moyen de finances que les confiscations, pour moyen de police que les emprisonnements, et ils se vantaient d'être parvenus, par de telles mesures, à tenir encore alors plusieurs armées sur pied. Ces armées, composées de soldats et de chefs également novices, avaient cependant su repousser les premières invasions du territoire et se rendre conquérantes elles-iftêmes ; maià elles ne pouvaient être entretenues dans l'intérieur que par des réquisitions sur les villes et les campagnes, ce qui augmentait encore la détresse générale. »
Enfin, l'étoile du général Bonaparte se leva, et bientôt le pays entier eut les yeux fixés sur elle, comme sur l'astre de salut. M. Mollien rappelle, et je ne puis résister an plaisir de citer, quelques paroles qu'il adressa à deux savants illustres dont il était l'ami, Monge et Berthollet, avant leur
dépari pour l'Egypte, où ils accompagnaient le jeune général. « Celui qui vous conduit, disait à ses amis M. Mollien; "au moment de leur séparation, n'a fait encore ici que commencer son oeuvre. Son absence va redevenir un temps d'é* preuves. Je suis résolu de passer hors de France une partie de ce temps. Pendant que vous visiterez en Egypte les monuments des temps anciens, je tâcherai d'observer, dans les pays que je parcourrai, ceux des temps nouveaux qui peuvent être plus à notre usage, et quand nous nous reverrons, de meilleures chances pour la France seront revenues. J'espère avec vous. j>
On sait comment les prévisions de M. Mollien s'aecomplirent. Quant à lui , il était parti pour l'Angleterre en 1798, désireux d'étudier sur les lieux même l'organisation financière de ce pays, et n'ayant, il le dit lui-même, pour compagnon de voyage, que l'ouvrage d'Adam Smith. Quelques mois après, de nouveaux orages s'annonçaient a l'horizon. Ne voulant pas que son absence servît de prétexte à la confiscation de son modeste patrimoine, M. Mollien se hâta de rentrer en France. Son voyage n'avait, d'ailleurs, pas été sans résultats; il avait observé à Londres même la crise violente à laquelle était alors en proie la banque d'Angleterrç, qui venait d'être obligée de suspendre* le remboursement de ses billets. 11 avait autrefois connu M. Gaudin, comme lui Premier Commis des finances avant la révolution, et qui avait été nommé ministre des finances le lendemain du dix-huit brumaire. Une- des premières mesures du nouveau ministre, à l'expérience et aux lumières duquel M. Mollien rend de fréquents hommages dans le cours de ses Mémoires, fut la création d'une caisse d'amortissement, qui devait, entre autres fonctions, acquitter, à défaut des signataires, les obligations des receveurs généraux, recevoir en dépôt les cautionnements qu'on allait demander à tous les comptables, hériter de toutes les rentes
viagères, de toutes les pensions éteintes par le décès des titulaires, et employer le produit de ces extinctions à ra* cheter au cours de la Bourse des rentes perpétuelles à cinq pour cent. M. Gaudin proposa à son ancien collègue l'emploi de directeur de la caisse nouvelle. Celui-ci ne partageait pas, sur tous les points, les vues du ministre au sujet des services qu'on pourrait demander & cette institution; mais il s'agissait de contribuer au rétablissement de l'ordre, de rendre à la propriété et aux propriétaires, par les bienfaits inséparables d'une bonne administration, la sécurité qui leur manquait depuis si longtemps. M. Mollien soumit d'abord ses doutes au ministre, qui, confiant dans la fidélité de son concours, n'hésita pas à persister dans l'offre qu'y lui avait faite. Elle fut acceptée.. Quelque temps auparavant, le nouveau directeur de la caisse d'amortissement avait publié, sous le titre d'Aperçus et résultats de la doctrine française et de la doctrine anglaise en finances y un éprit ayant pour objet d'expliquer les deux systèmes. D'après M. Mol* lien, l'institution qui fonctionnait en Angleterre était organisée d'une manière bien plus utile; mais ce qui importait, suivant lui, c'était de faire, dans la voie que nos voisins avaient ouverte, les premiers pas, toujours les plus difficiles en France, quand il s'agit d'affaires sérieuses et qui jye sont pas de nature à passionner les esprits. L'ignorance même était si grande à ce sujet, que, chaque jour, des hommes d'ailleurs très-honorables, et qui affichaient la morale lu plus austère, félicitaient le directeur de la caisse d'amortissement « d'avoir une place dans laquelle on pouvait légitimemenl faire la plus grande fortune de France. » Cette opinion blessait profondément, on peut se .le figurer, la délicatesse de M* Mollien. Jaloux de la détruire, doué d'une susceptibilité extrême pour tout ce qui touchait à la probité et à l'honneur, il fit distribuer aux principaux fonctionnaires un petit Mémoire dans lequel, mettant à la portée de tous
la théorie encore mal comprise de l'amortissement, H expliquait en même temps les bienfaits qu'il était permis d'en attendre si Ton parvenait à imiter plus fidèlement le système appliqué par les Anglais.
A peine installé dana ses nouvelles fonctions, M. Mollien avait opéré* dans l'administration qui lui était confiée, une amélioration de peu d'importance au premier aspect, mais qui n'erf devait pas moins avoir une grande portée, à cause de l'ordre qu'elle introduisit dans la comptabilité delà caisse d'amortissement. Fils de négociant, ayant lui-même dirigé une manufacture considérable, il avait pu apprécier tout le prix de la régularité et de la clarté résultant de la teftue des écritures en partis double. M. Mollien définissait parfaitement cette méthode en disant qu'elle épié chaque opération d'nn commerçant pour en décrire spontanément les effets sur les capitaux, les valeurs, les marchandises (fcmt il disposé ; exprinie tout avec la concision des formules arithmétiques ; inscrit chaque objet dans un Compte nouveau à chaque modification qu'il subit, mais en conservant la traee de son passage- dans 'les autres comptes, de telle sorte <ftte tout compte se déclare débiteur de la valeur qu'il reçoit, et créancier de celle qu'il affecte à un autre. Emprunter au commerce ce système tout a la fois si simple et si dur pour rappliquer à la comptabilité du gôttverftement, c'était prévenir te retour d'un grand nothbre de malversations qpdi n'avaient eu d'autre origine que 1$ facilité qu'offrait l'ancienne méthode, aux caissiers" de l'État, de donner le change sur leur situation réelle. M, MoHien n'hésita pas, et, pour ne pas compromettre le succès de son plan, il eut le bon esprit de n'en parier que lorsqu'il fut devenu un fait. H craignait atéc raison leflux des raisons oiseuses et banales par lesquelles les hommes de routine empêchent les réformes et provoquent les révolutions. On lui aurait objecté, en effet, (Ju'û n'était pas de la dignité du gouvernement
de se traîner sur les traces du commerce, qu'il devait avoir des formes de comptabilité spéciales, que celles en vigueur avaient traversé des siècles, qu'une (elle innovation pourrait avoir des dangers, etc., etc. Pendant les vingt années qu'il avait servi l'ancienne monarchie, M. Mollien avait vu cent fois des améliorations importantes repoussées par d'aussi pauvres motifs. Instruit par la triste expérience du passé, n'ayant jamais qu'un seul but et un seul mobile, l'intérêt général, il sut, non pas seulement dans cette circonstance, mais pendant tout le temps qu'il occupa de hautes fonctions, faire le cas qu'il fallait des frayeurs vulgaires de la routine et du fracas des réclamations privées. Sans ostentation ni condescendance, avec la simplicité et la fermeté du véritable administrateur, il opéra tout le bien et empêcha tout le mal qu'il lui fut donné de faire ou de prévenir.
L'établissement d'une banque d'escompte, qui devint bientôt la banque de France, suivit de près la rentrée de M. Mollien aux affaires; mais M, Mollien ne fut pas le promoteur de cette mesure. L'un, des auteurs les plus influents de la proposition fut M. Grétet, qui devint ensuite conseiller d'État, et fut, pendant quelques années, ministre de l'intérieur sous l'Empire. Ipabu des idées anglaises sur la nature et les conditions du crédit, M. Mollien aurait voulu, en ce qui concernait la banque d'escompte, qu'au lieu de lui prêter cinq millions, indépendamment du privilège lucratif qu'il accordait» le gouvernement n'eût fait cette concession aux actionnaires qu'à prix d'argent. Il blâmait aussi, à juste titre, la stipulation qu'ils avaient fait introduire dans leurs statuts, et en vertu de laquelle ils pouvaient user de l'escompte à des conditions plus avantageuses que le public. Mais la constitution de la banque d'escompte n'était pas dans les attributions de M. Mo) lien, et il ne pouvait que soumettre au ministre des finances, en admettant que celui-
ci les lui eût demandées, à titre purement consultatif, ses idées sur la nouvelle institution, qui réussit, du reste, à merveille, et produisit, nonobstant l'imperfection des premiers statuts, les meilleurs résultats.
Quoi qu'il en soit, malgré la fermeté salutaire et la sagesse du nouveau gouvernement, le pays, tel qu'un malade épuisé par de longues fièvres, se remettait lentement, eu égard à son impatience, et la bourse de Paris, ce thermomètre prosaïque et matériel, si l'on veut, mais fidèle, de l'opinion publique, éprouvait des fluctuations nombreuses et profondes. Dans sa bonne foi et. son ardeur pour le bien, le Premier Consul s'émut de ces variations, et vit de l'hostilité et des opposants là où il n'y avait que des appréhensions et des spéculateurs. 11 avait entendu vanter la capacité de M. Mollien; il le fit venir, lui exposa ses griefs, et voulut savoir de lui s'il n'existait pas un moyen de mettre un frein à cette fureur désordonnée du jeu, qui, en même temps qu'elle semblait s'en prendre aux intentions mêmes du gouvernement , compromettait souvent de la manière la plus grave, par des manœuvres frauduleuses, la fortune d'un certain nombre d'hommes de bonne foi, et favorisait l'oisiveté et tout le cortège des mauvaises passions, aux dépens de la probité laborieuse, de Tordre, de l'économie. Il faut lire, dans les Mémoires mêmes de M. Mollien, la conversation qu'il eut à ce sujet avec le Premier Consul, conversation qui ne dura pas moins de deux heures, et dans laquelle les deux interlocuteurs traitèrent à fond la question, chacun à uh pôle opposé, mais tous les deux avec une grande hauteur de vues. Indigné de quelques scandales qui lui avaient été signalés, le Premier Consul ne parlait que de réglementation et de répression énergique, si ces scandales se renouvelaient.
« Je ne veux gêner l'industrie de personne, disait-il à ce sujet; mais, comme chef du gouvernement actuel de la
France, je ne dois pas tolérer une industrie pour qui rien n'est sacré, dont lo moyen habituel est la fraude et le mensonge, dont le but est un profit plus immoral encore que celui qu'on cherche dans les jeux de hasard» et qui, pour le plus médiocre profit de ce genre, vendrait le secret et l'honneur du gouvernement lui-même, si elle pouvait en disposer. »
Malgré les abus qui pouvaient en résulter, M. Mollien était partisan de la liberté des transactions, persuadé que ses avantages étaient encore plus grands que les abus qu'elle pouvait entraîner» Napoléon ayant invoqué l'exemple de l'Angleterre et de la Hollande, M» Mollien lui fit remarquer que les marchés à terme y étaient bien plus multipliés qu'à Paris.
c Ce qui dislingue notre dette, ajoutait-il, c'est que son cours est susceptible de plus d'écarts» Souvent, les causes les plus légères le font varier, en un seul jour, de deux ou trois pour cent, tandis qu'une variation d'un quart ou d'un demi pour cent, dans le cours de la dette anglaise ou hollandaise, est une sorte de révolution dans ces deux pays. Cette mobilité, dans le cours de nos fonds publics, est sans doute un puissant attrait* pour l'essaim de petits spéculateurs, dont le savoir-faire se borne à parier sur les diffé* renées; mais c'est d'une plus haute influence que dépendent les variations dans lesquelles ils trouvent des profits et des pertes* Les gouvernements antérieurs au vôtre, général, n'ont-ils pas révélé la cause de ces fluctuations dans les souvenirs et les traces que laissent encore Teurs expédients en finances ï Je ne citerai pas toutes les fautes; je ne remonterai pas aux plus anciennes ; chaque faute pourrait être le titre d'un grand chapitre : les expropriations, la violation de la foi des contrais, le faux-monnayage des assignats étendu à toutes les valeurs données en payement au lieu de la monnaie réelle promise, les atermoiements indéfinis, des immeubles supérieurs en valeur à toutes.les dettes de l'État
et dont la vente a laissé l'État débitent de Gommes encore plus fortes; la propriété partout incertaine, soit sur les sacrifices qu'exigerait d'elle l'impôt , soit sur la nature et l'époque du remboursement de ses avance» ; l'instabilité dans les plans de finances et dans les modes de payements introduisant une instabilité semblable dans tous les marchés, dans le prix de toutes choses. G'est , je crois, à ces désordres qu'on doit attribuer quelques symptômes d'inquiétude et de défiance qui leur survivent encore, et à la manifestation desquels la liberté d'un marché public tel que la bourse est peut-être plus favorable. Mais si l'opinion s'y dévoile plus qu'ailleurs , elle y indique peut-être mieux aussi qu'ailleurs les moyens de la satisfaire. »
Revenant sur les marchés à terme, M. Mollien émit l'avis que ni la législation ni la morale ne s'y opposaient. Un arrêt du Conseil de 1786 les avait, à la vérité, proscrits; mais cet arrêt n'avait jamais été exécuté. Si des abus s'étaient introduits dans les transactions de bourse reposant sur des marchés à terme, on devait surtout en accuser la jurisprudence, qui plaçait ces transactions hors du domaine de la loi. M. Mollien estimait avec raison que, lorsqu'un homme libre avait pris des engagements téméraires, c'est dans leur exécution qu'il devait trouver la peine de son imprudence ou de sa mauvaise foi ; que l'efficacité de la peine était dans l'exemple qu'elle laissait, et qu'en annulant le corps du délit au profit du plus coupable, la jurisprudence de 1786 n'avait pas laissé un bon exemple. Dans son opinion, l'objection commune contre les marchés à terme faits à la bourse, objection fondée sur ce qu'on ne peut pas vendre ce qu'on ne possède pas, et que la loi ne peut pas reconnaître un marché qui n'aurait pas dû être fait, n'était, au fond, qu'une pétition de principe. Il lui semblait que la loi ne devait pas défendre ce qu'elle ne peut pas punir, et bien moins encore ce qu'elle est réduite à tolérer. Pouvait-on, enfin, interdire
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à la bourse de Paris un mode dé transaction accrédité par un long usage à Londres, à Amsterdam, et qui s'était plus particulièrement introduit dans nos habitudes d'après les changements survenus dans le régime de notre dette publique? c Je ne prétends pas, dit en terminant M. Mollien, conclure, de ce que les marchés à terme ne peuvent pas être interdits, qu'ils sont exempts d'abus. C'est pour qu'ils soient réprimés dans leurs abus que je demande que les contractants soient jugés selon la loi commune des contrats; c'est pour que les abus soient plus rares, que je ne me permets aucune objection contre le projet de circonscrire la compagnie des agents de change dans un moindre nombre, de constituer leur responsabilité, d'introduire surtout parmi eux la discipline de corps, qui prévient plus sûrement les fautes que la responsabilité ne les répare. »
C'était la première fois que M. Mollien voyait Napoléon. On ne saurait donc trop louer les deux interlocuteurs, l'un pour sa franchise, l'autre pour la manière bienveillante dont il avait encouragé le développement d'une opinion contraire à celle qu'il avait exprimée. L'entrevue avait eu lieu à la Malmaison, où M. Mollien fut retenu pour la journée. Au milieu du dîner, qui fut d'abord grave et silencieux, M. Mollien eut le plaisir d'entendre le chef de l'État dire , en recommandant aux deux consuls ses collègues la rédaction d'un projet d'organisation de la compagnie des agents de change et de règlement pour les marchés de bourse, qu'il ne fallait pas avoir la prétention de défendre ce qu'on n'avait pas le pouvoir d'empêcher, et que l'autorité publique se compromettait beaucoup moins en réformant une loi vicieuse qu'en tolérant son infraction* «Je n'eus pas l'air, ajoute M. Mollien, de me reconnaître dans les citations ni de m'approprier ce qu'elles pouvaient avoir d'obligeant pour moi : je n'en restais pas moins persuadé que
j'aurais dû employer beaucoup mieux le temps que m'avait sacrifié le chef du gouvernement. »
A partir de cette époque, M. Mollien revit fréquemment le Premier Consul. A la seconde entrevue, celui-ci lui soumit un nouveau plan d'organisation de la caisse d'amortissement, à l'occasion duquel il voulait le consulter, et dont il n'était d'ailleurs pas satisfait, parce qu'on y avait divisé les Conseils et la responsabilité à l'infini. « 11 faut sortir de cette ornière de républicanisme, dit à ce sujet Napoléon; il faut que l'administration agisse au lieu de délibérer. C'est parce que la caisse d'amortissement doit avoir des attributions qui semblent étrangères entre elles, c'est parce qu'elle doit remplir des. devoirs différents, qu'il faut, pour y maintenir l'ensemble, une autorité centrale qui puisse rallier tout, surveiller tout, répondre de tout. » Napoléon lit ensuite une critique sévèi*e de quelques opérations du ministre des finances, présent à l'entrevue, et qui, sans se troubler, continua, avec autant d'impassibilité que s'il se fût agi d'un autre que lui, de modifier le nouveau plan d'organisation de la caisse d'amortissement , d'après les intentions qui venaient de lui être expliquées. M. Mollien, qui vit le lendemain M. Caudin, constate qu'il se souvenait à peine de l'orage de la veille. « Ce serait être bien dupe, lui dit celui-ci , d'attacher à ces saillies plus d'importance que celui qui s'y livré; elles ne sont pas rares, mais elles ne laissent point de traces : le Premier Consul est le premier à s'en accuser, et il demandé souvent qu'on les oublie comme lui-même. »
D'autres entrevues suivirent, dans lesquelles le Premier Consul consulta M. Mollien sur une foule de projets concernant la banque de France, le change, les monnaies, les emprunts, le crédit public, les impots. Deux anciens ministres des financés, MM. Necker et de Calonne, avaient proposé des plana de finances qui devaient, suivant eu*, remédier
aux embarras de la situation. Interrogé à ce sujet, M* Mol* lien répondit que pas un des conseils donnés au gouvernement ne pouvait être suivi. «Ce n'est pas des conseils que j'attends, reprit vivement le Premier Consul, mais des avertissements, et il faut les chercher à toutes les sources. » 11 ajouta qu'il avait des ministres honnêtes, mais que les circonstances demandaient des hommes extraordinaires. Puis, avec une volubilité et une vivacité d'expression incomparables, il fit à sa manière, dit M. Mollien, l'énumération des devoirs et des qualités d'un ministre, et, à la suite, le portrait de chacun de ceux qui remplissaient alors ces fonctions. « Vous le voyez, répéta le Premier Consul en terminant, je ne me laisse pas imposer par les réputations... Les anciens services, je ne les estime que comme une école dans laquelle on doit avoir appris à mieux servir. En peu de temps, je suis devenu un vieux administrateur ; l'art le plus difficile n'est pas de choisir les hommes, mais de donner aux hommes qu'on a choisis toute la valeur qu'ils peuvent avoir.» Cependant ces entrevues et leur durée, qui n'était pas sans être remarquée, indiquaient que la faveur de H. Mollien suivait une marche ascendante. H en fut averti un jour par l'un des frères mêmes de Napoléon , Joseph, qui dit en souriant à M. Mollien, à l'issue d'un de ces entretiens, que le Premier Consul l' avait gardé bien longtemps et qu'os voyait bien qu'il le traitait comme un homme dont il vou*lait faire bientôt un ministre. M. Mollien, dont la vie entière a prouvé qu-'il avait toujours été plus disposé à chercher l'estime que l'éclat, était, par suite, plus porté à s'effrayer qu'à se réjouir de cette prédiction. Sur l'ordre du Premier Consul, il devait lui adresser tous les jours directement, et sans l'intermédiaire du ministre des finances, un rapport sur les événements financiers de la journée, les dispositions de la bourse et les divers faits commerciaux se rattachant aux opérations qu'on y faisait H assistait en outre quel*-
quefois aux conseils des ministres. Le Premier Consul avait même voulu lui donner la moitié du traitement d'un ministre ; mais il refusa cette faveur et préféra être rétribué sur le taux des autres directeurs généraux. En 1804, à l'occasion de la proclamation de l'Empire, il fut nommé conseiller d'État. Peu de temps après, il profita de son droit d'initiative pour proposer deux projets de loi qui furent adoptés, mais avec quelques amendements et après une discussion approfondie à laquelle le Premier Consul avait lui-même pris part. Homme d'étude et de cabinet avant tout, M, Mol lien, qui avait peu de goût pour parler en public, crut remarquer, dans cette occasion, qu'il y avait aussi peu d'aptitude, et devint, dit-il, « circonspect jusqu'à la timidité. » Deux nouvelles années se passèrent. Tous les ans, il publiait un compte rendu des opérations de la caisse d'amortissement, et la netteté, la loyauté de ses explications ne faisaient qu'accroître son influence, soit dans le public, soit auprès du chef de l'État.
La banque de France eut à traverser, en 1805, une crise violente. Les porteurs de ses billets avaient pris l'alarme et assiégeaient ses caisses toujours à sec. On redoutait les catastrophes qui avaient marqué la chuto du système de Law. M. Hollien avait, dès le début de la crise, donné le conseil, qui no fut pas écouté, de restreindre lies escomptes. Les événements ne tardèrent pas à prouver qu'il avait rai* son. Heureusement, la victoire d'Austerlitz vint ranimer les esprits ; la panique cessa : peu de temps après, Napoléon revenait subitement à Paris.
Le 26 janvier 1806, au milieu de la nuit, M. Mollien apprit cette arrivée par une lettre de convocation à un conseil de finances fixé h huit heures du matin. Le ministre des finances et celui du Trésor, MM, Gaudin et Barbé*Marbois, ainsi que deux conseillers d'État très en faveur, MM. de Fermon et Crétet, y assistèrent seuls avec lui. « Il parait que
les plus grands dangers de l'État n'étaient pas en Autriche, dit r Empereur en se dérobant aux félicitations qui lui étaient adressées; écoutons le rapport du ministre du Trésor. » Celui-ci exposa alors que, depuis son entrée au ministère, les recettes ayant toujours été trop faibles relativement aux dépenses, et surtout trop tardives, il avait, dans ces derniers temps, accepté les offres d'une compagnie déjà chargée des principales fournitures pour les années; que cette compagnie, dont les sociétaires avaient reçu la qualification de faiseurs de service, avait réduit de 12 à 9 pour cent l'escompte que le Trésor supportait auparavant; qu'elle lui avait fait remettre pour plus de cent millions de traites payables dans ses comptoirs américains ; qu'à la vérité elle avait reçu, en échange de quelques versements faits au Trésor, des délégations sur les receveurs généraux pour une somme beaucoup plus forte, mais qu'elle avait remplacé ces valeurs par des gages supérieurs composés de lettres de change payables à Paris et de traites, de la trésorerie d'Espagne sur la Havane, la Vera-Cruz, etc.
Napoléon avait pendant quelque temps modéré son impatience. « Ils vous ont trompé, s'écria-t-il enfin en interrompant M. Barbé- Marbois; ils ont abusé de votre droiture, à laquelle je rends justice. Ces hommes qui vous ont promis les trésors du Mexique seront-ils plus puissants et plushabiles que le ministère espagnol, pour leur faire traverser les mers dont les Anglais sont les maîtres? S'ils ont gagné la confiance de l'Espagne, c'est en lui livrant les fonds qu'ils ont puisés au Trésor public de France. C'est nous qui avons payé un subside à l'Espagne, au lieu d'en tirer celui qu'elle nous devait; maintenant toute la trame m'est dévoilée; je veux interroger en personne ceux qui l'ont ourdie. » Laissons ici encore la parole à M. Mollien : « L'ordre fut donné, dit-il, de faire venir deux des foiseurs de service, et le Premier Commis du Trésor, spéciale-
ment chargé du détail des négociations. (Ce dernier avait reçu, des faiseurs du service, i un million de gratification qu'il a restitué plus tard}. Us comparurent, et quoique la scène dont je fus alors témoin ne soit que trop présente à mon esprit, je n'entreprendrai pas de la décrire. S'il m'est permis d'employer une figure pour en peindre les effets, je dirai qu'ils faisaient sur moi ceux de la foudre tombant du plus haut du ciel, pendant une heure entière, sur trois individus sans abri* L'un, M. Després, ancien agent de change, qui s'était fait banquier, fondait en larmes; l'autre, M. Roger, Premier Commis du ministère du Trésor, balbutiait quelques excuses; le troisième^ M. Ouvrard, immobile comme un roc, ne proférait pas une parole, mais tout son air semblait dire que comme rien n'est plus passager qu'une tempête, il ne faut que savoir en attendre la fin. Je douté que tous trois l'attendissent avec plus d'impatience que moi '.»
M. Barbé-Marbois ne pouvait plus conserver le ministère du Trésor. À l'issue du Conseil , l'Empereur fit rappeler M. Mollien dans son cabinet : « Vous êtes ministre du Trésor, lui dit-il en le voyant; vous prêterez serment ce soir. Il faut, dès ce soir même, prendre possession du ministère; M. de Champagny préviendra M * de Marbois. Je ne veux pas en charger le ministre des finances, parce qu'ils sont mal «nsemble. » Puis, frappé du silence dé M; Môllien, l'Empereur ajouta avec vivacité : « Vous ne me persuaderez pas que vous ne voulez pas être ministre ; on ne refuse pas un ministère.
^ — Ce que j'ai appris aujourd'hui) reprit M, Môllien, m'autorise à redouter le ministère que vous me destinez ; et
Voir, aux pièces justificatives, n° 6, plusieurs lettres fort curieuses de l'Empereur, dû roi Joseph, et un rapport de M. Barbé-Marbois concernant cette opération.
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je dois m'y croire moins propre qu'un autre, car non-seulement je ne connais pas l'organisation du Trésor public, mais je ne conçois pas la division des finances en deux ministères.
a — Vous n'êtes pas appelé à juger cette question, répondit l'Empereur. La France actuelle est trop grande pour qu'un ministre des finances suffise à tout. J'ai, d'ailleurs, besoin d'une garantie dans l'administration des finances; je ne la trouverais pas dans un seul ministère. Les comptes qu'il me présenterait seraient sans contrôle; et, quand j'y croirais, le public n'y croirait pas. Je sais bien que, dans l'état où est le Trésor, vous aurez des difficultés à vaincre»; mais je vous montre d'autant plus de confiance; je tous
aiderai. »
M. Mollien n'avait accepté qu'avec une vive appréhension, c'est lui-même qui le raconte et on peut le croire sur parole , les hautes et difficiles fonctions que l'Empereur venait de lui confier. C'est, heureusement, le propre des natures d'élite comme la sienne, non pas de diminuer ou de mal apprécier les difficulté», mais de s'estimer, par modestie, impropres à les surmonter. Ici, d'ailleurs, M. Mollien succédait à un homme considérable et qui, malgré sa capacité et son expérience des affaires, avait succombé à la tâche. 11 n'ignorait pas non plus que le précédent ministre du Trésor vivait en mauvaise intelligence avec le ministre des finances, et cet état de choses, qui répugnait particulièrement à son caractère, lui paraissait résulter fatalement du partage d'attributions trop intimement unies pour n'être pas centralisées. Suivant lui, dans la combinaison qui avait été adoptée par les considérations exceptionnelles que l'on a vues, le ministre du Trésor avait l'action sans la pf£- .
voyance, le ministre des finances la prévoyance sans Tac* lion. D'un autre côté, la situation du Trésor, au moment où M* Mollien venait d'être chargé de cette administration déjà si vaste et qui s'agrandissait tous les jours, était plus critique que jamais, par suite de la désastreuse opération qui avait déterminé la, crise. M, Barbé»Marbois avait évalué le déficit du Trésor à 73 millions. Or, un employé du ministère , M. Bri cogne, encore caché dans les rangs, et dont M. Mollien mit l'intelligence et l'activité à contribution, établit par des preuves irréfutables que le déficit résultat du débet et de la faillite des faiseurs de service ne s'élevait pas à moins de 142 millions.
L'un des premiers «oins de M. Mollien fut d'atténuer les conséquences de cette opération, à laquelle M. Barbé-Marbois n'avait consenti que dans la fausse idée, alors et aujourd'hui encore si commune, que la France serait le pays le plus fortuné de l'Europe si Ton pouvait, même au prix de quelques sacrifices momentanés, y attirer toutes les piastres neuves du Mexique.
Persuadé que ce n'était pas la rareté du numéraire qui causait la pénurie du Trésor, M. Mollien laissa, sans partager leurs illusions , les journaux * français se féliciter , comme d'un événement des plus heureux, de l'arrivée de quelques lingots d'argent dans nos ports. Pour lui, ce qui le préoccupait avant tout, c'était de sauver du naufrage tout ce qu'il serait possible d'obtenir soit du gouvernement espagnol, en dédommagement des avances qui lui avaient été faites, soit des faiseurs de service qui venaient d'être déclarés en faillite. La cour d'Espagne s'engagea à rembourser soixante millions.' Quant aux faiseurs de service, ils possédaient pour quatorze millions d'immeubles que le gouvernement s'appropria. Ils avaieitt , en outre , comme fournisseur* de la guerre et de la marine, d'immenses approvisionnement* dam les principales villes de France : on
les obligea à continuer leurs fournitures, tout en ne les payant que le tiers ou la moitié de leur valeur. Ce qui prouve, d'ailleurs, qu'ils n'avaient joui, même avant leur faillite, que d'une confiance très-limitée, c'est que leurs lettres de change s'escomptaient difficilement à 12 et 18 pour cent, tandis que le papier des maisons de banque de MM. Perregaux père, Delessert, etc., était recherché à 4 ou 5 pour cent. Grâce à sa vigilance et à sa fermeté, M. Mollien fit rentrer au Trésor une partie de la somme dont les faiseurs de service l'avaient mis à découvert. La lettre suivante, que Napoléon adressa d'Osterode, le 28 mars 1807, à son ministre du Trésor, montre quelle était alors la situation de cette affaire :
« J'ai lu avec attention votre rapport du 45 mars sur le débet des anciens banquiers du Trésor et l'état de situation qui y était joint. En m 'occupant de nouveau de cette affaire, j'ai senti renaître toutes lés peines qu'elle m'a causées. Ces misérables nous ont soustrait 442 millions, qu'ils ont employés en partie à des spéculations aventurières : le contre-coup s'en fera longtemps ressentir en France. Je vois qu'il nous est encore dû , en réalité , 85 millions, puisque l'Espagne n'a pas tenu tous ses engagements... Il est nécessaire que vous écriviez à notre ambassadeur à Madrid, etc., etc. Napoléon. »
En même temps qu'il s'occupait du soin, de liquider, le moins mal possible, cette triste et malheureuse opération, M. Mollien introduisit dans le ministère du Trésor une amélioration des plus importantes, et qui eut les conséquences les plus favorables, non-seulement pour le service, mais sur le développement des transactions commerciales. À l'époque où il avait pris possession de ce ministère, les receveurs généraux étaient autorisés à- ne rendre compte au Trésor du montant des contributions directes de leur département que par dix-huitième, tandis qu'ils pouvaient
les recouvrer par douzième. Il résultait de là qu'un département où les recettes s'élevaient, par exemple» à trois millions et qui dépensait dans l'année, pour le compte de l'État, une somme égale, n'avait pas cette somme à 3a disposition au moment où elle lui eût été nécessaire, et qu'il fallait pourvoir à cette insuffisance par des envois de fonds onéreux au Trésor, en même temps qu'ils occasionnaient des retards de payement nuisibles à la considération et au crédit du gouvernement, attendu que ses fournisseurs élevaient leurs prétentions en conséquence. « Quelques entreprises particulières profitaient sans doute, dit M. Mollien, du singulier droit attribué aux comptables de placer à intérêt, pour leur propre compte, une partie de leurs recouvrements; mais comme ils ne devaient faire ainsi que des placements à court terme et que plusieurs résistaient difficilement à l'attrait d'un gros intérêt, il arrivait trop souvent que ces fonds se trouvaient engagés dans des spéculations aventureuses. C'était la principale cause des débets qui se découvraient chaque année, et ils avaient été nombreux, malgré la vigilante sévérité «de mon prédécesseur. »
Au mois de juillet 1806, M. Mollien, impatient de remédier à cet état de choses, prépara, dans ce but," un décret que l'empereur voulut signer sans le lire, en disant à son auteur ces flatteuses paroles : « Je ne puis pas signer trop vite l'émancipation du Trésor. » Le décret portait qu'à l'avenir le produit des impôts serait immédiatement applicable, dans le lieu même où ils auraient été perçus, aux dépenses publiques régulièrement exigibles. A cet effet, les impôts devaient être versés, au fur et à mesure de leur perception, dans une caisse dite de service, qui ouvrit à chaque comptable un compte d'intérêts réciproques. Quant aux comptables, ils étaient admis à profiter de eet intérêt sur toutes les sommes provenant de leurs recouvrements, qui seraient
mises à disposition du Trésor avant le délai obligatoire. Par contre, ils devaient payer l'intérêt de tout produit d'impôt qui, après ce délai, n'aurait pas été employé au service public.
Cette ingénieuse organisation réussit au delà des espérances de M. Mollien. Elle était, en effet, favorable tout à la fois aux receveurs généraux et aux créanciers de l'État, et par suite, à l'État lui-même; aux premiers, parce qu'ils continuaient le placement de leurs avances d'une manière bien plus sûre qu'auparavant; aux seconds, parce que sûrs désormais de l'époque où leurs créances seraient payées, ils pourraient étendre leurs opérations et soumissionner les fournitures publiques à de moindres prix. Là ne se bornèrent pas les résultats de la caisse de service. Bientôt, les uns lui offrirent de l'argent à un taux modéré; d'autre* lui demandèrent au pair ses mandats sur diverses places de France, ce qui lui permit de rendre immédiatement disponibles, pour le trésor public, les fonds dont il avait besoin, en quelque lieu que ce tût. Les mandats que délivra la ' nouvelle cause sur toutes les caisses publiques de l'Empire, fournirent le moyen de faire arriver, plus tôt et sans frais, à Paris même, une autre partie des recouvrements. Ajoutons que ces mandats furent recherchés par une foule de personnes qui faisaient ainsi, à moindres frais, des paye* ments à de grandes distances. Les banquiers eux-mêmes ne dédaignèrent pas d'avoir recours à la caisse de service, qui leur permettait de faire des remises sur des places où ib n'avaient pas de correspondants^
Cependant, M. Mollien était traité dans les bureaux du Trésor de novateur, et Ton sait la défaveur qui s'attache d'ordinaire h ce mot, Parmi ses chefs de division, quelquesuns ne croyaient nullement au succès de la nouvelle caisse; les autres étaient convaincus qu'il n'y avait rien à changer à leur méthode, : H n'y eut pas d'ailleurs résistance, mais inertie* Deux ou trois chef* seulement, parmi lesquels
figuratif M. Rielle, qui; a laissé au ministère des finances, comme directeur du Mouvement général des fonds, une haute réputation de capacité, secondèrent l'habile ministre qui avait le courage de secouer, au grand avantage du trésor et du public, les tristes lisières de la routine.
M, Mollien avait déjà heureusement modifié la comptabilité de la caisse d'amortissement» Celle du Trésor sollicitait les mêmes réformes ; il les opéra, mais sans précipitation et après en avoir démontré jusqu'à l'évidence la nécessité. Ici encore, les partisans des vieilles méthodes protestèrent contre le progrès. On vit, dit M. Mollien, l'ignorance en fonctions affecter son mépris ordinaire contre ce qu'elle appelait dédaigneusement la comptabilité mercantile. Les opposants, ceux qui ne savent rien oublier et rien apprendre, croyaient l'avoir confondu en disant que * Colbert, Turgot, Necker, dans leur enthousiasme pour le commerce, avaient tenté de soumettre a ces formules la comptabilité* minis* térielle, et qu'ils avaient renoncé à cette entreprise. » M. Mollien répondait qu'une méthode de comptabilité qui ensevelissait dans les écritures un déficit de 142 millions et un certain nombre d'autres . déficits moins importants, sans que le caissier général en pût soupçonner l'existence , était jugée par ce lait même. Il insista donc et eut gain de cause, Un bureau de comptabilité centrale qu'il établit dans son ministère, et dont il confia la direction à MM. de Saint-Didier et d'Audiflret, fut chargé de donner l'impulsion et s'en acquitta à merveille. Au bout d'un mois, cette petite révolution administrative fut accomplie, et la nouvelle comptabilité fonctionna sans frottement. Par suite, les comptes deç receveurs des deniers publics furent rendus et jugés dans l'espace d'une année, tandis qu'il eu fallait quelquefois plus de dix auparavant.
Napoléon avait exprimé un jour devant M. Mollien l'avis € qu'il était toujours plus sur d'imiter que d'inventer, r Une
autre fois, il disait de son ministre du Trésor, € qu'il était bien de la secte des novateurs; que, cependant, on se trouvait assez bien de ses innovations. » Un jour, s'adressant à lui devant un cercle nombreux, avant l'ouverture d'un conseil d'État auquel il allait se rendre : c Je vais, lui dit-il, faire discuter une loi qui n'est pas dans le système de vous autres idéologues, car elle doit déclarer usuraire tout intérêt qui excède cinq pour cent. • M. Mollien professait sur ce point des opinions tout à fait contraires qu'il avait exposées à Napoléon. H croyait les lois contre l'usure au moins inutiles, lorsqu'elles n'étaient pas nuisibles, et il lui semblait juste de laisser au propriétaire d'un capital, le droit d'en tarifer le loyer proportionnellement aux risques. Il n'alla pas à cette séance du conseil d'État, et il constate, d'ailleurs, que la mesure relative au taux de l'intérêt y fut approuvée à l'unanimité. Vers la même époque, il entendit, à plusieurs reprises, l'Empereur dire « que le monde était vieux; qu'il était au-dessus du pouvoir des hommes d'en changer la forme; que, dans les routes frayées, on connaissait les mauvais pas et qu'on les évitait; que, dans les routes qu'on voulait frayer, on ne devinait pas les précipices, etc. » '
« Naturellement inquiet, remarque M. Mollien, défiant de moi-même et un peu des autres, sachant que Napoléon, lors même qu'il paraissait emporté par le premier jet de ses idées , ne disait rien sans intention, je finis par traduire tous ses adages en épigrammes indirectes contre moi. Fatigué de cette idée, jelui écrivis pour lui demander si les préventions qu'il manifestait sur les innovations s'étendaient à celles qu'il pouvait remarquer dans les finances depuis 1 806. J'avais cédé à un mouvement d'humeur. Voici la réponse que je reçus :
a Monsieur Mollien, je ne comprends rien à votre lettre; je
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rais fàcbé que vous pussiez penser que ce que j'ai dit au conseil d'État dût vous concerner d aucune manière. J'aurais droit de me plaindre de cette injustice de votre part ; toutefois, je ne veux pas le faire, puisqu'elle m'offre une nouvelle occasion de vous assurer du contentement que j'ai de vos services, et de l'intention où je suis de vous donner, sous peu, une preuve éclatante de mon estime. « Cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu, etc,
« Napoléon. »
a Rambouillet, ce 7 novembre 4807. »
Peu de jours après , Napoléon envoya à M. Mollien le grand cordon d'une cour étrangère ; puis, il lui adressa de Fontainebleau, le 12 novembre 1807, la lettre suivante :
« Monsieur Mollien, voulant vous donner une preuve de la satisfaction que j'ai de vos travaux, je donne ordre à .... de vous remettre une somme de 300,000 francs sur un fonds extraordinaire de la grande armée.
« Cette lettre n'étant à autre fin, etc.
« Napoléon. »
Comment trouve-t-on cette vengeance? 11 y a, dans la correspondance de Louis XIV à Colbert, des lettres qui rappellent la première de celles qu'on vient de lire et qui sont écrites tout à fait dans cette grande et belle manière.
Les années qui suivirent n'offrirent pas au comte Mollien (car l'Empereur lui avait, en outre, conféré cette dignité) d'autre occasion de mettre en relief ce qu'il y avait dans son esprit de sage et de hardi, de progressif et de pratique tout à la fois. Tous ses efforts durent se porter sur la nécessité de mettre à la disposition des troupes qui sillonnaient sans cesse l'Europe les millions nécessaires à l'entretien de plusieurs armées de deux à trois cent mille hommes. On peut se figurer les préoccupations du ministre du Trésor pendant ces huit années. Chaque jour, l'Empereur lui signalait
des besoins nouveaux à satisfaire et discutait les moyens d'y pourvoir avec cette passion des détails qui, s'alliant aux vues d'ensemble les plus grandioses, était pour ses ministres un continuel sujet d'etonnement. Le comte Mollicn cite dans ses Mémoires un grand nombre de lettres que Napoléon lui adressa à cet égard. Celle qui suit , écrite de Fontainebleau, le 21 janvier 1813, donnera en même temps une idée du génie administratif de l'Empereur et des obligations de tous les instants qu'elles créaient à ses ministres :
a Je désire que vous me fassiez un travail sur les fonds qui se trouvent à la grande armée. Envoyez d'abord un nouveau payeur. Je pense qu'il faudrait établir à Magdebourg une caisse centrale avec laquelle vous correspondrez, et qui aura le maniement des fonds de Hambourg, Mayence, et de tous autres points; cela fournirait à la caisse principale. Il faudrait qu'il y eût là un intendant, et il ferait des envois aux divers corps d'armée, suivant les circonstances et ce que vous lui prescrirez. Il serait sous vos ordres directs, et aurait la faculté nécessaire déjuger les événements, afin de mettre les fonds en sûreté selon les circonstances. Si cette institution avait eu lieu, nous n'aurions pas perdu autant d'argent. Il faudrait que tous les payements de la grande armée se fissent en lettres de change ou mandats sur cette caisse, quand même le Trésor devrait perdre quelque chose à cela. Il vaut mieux que les fournisseurs soient payés sur un point central, que de traîner l'argent et d'être obligé à payer partout. Cet individu, correspondant tous les jours avec vous, et n'étant là sous les ordres de personne autre, sa comptabilité sera plus en règle. Ce serait une espèce de caisse de la trésorerie qui payerait sur les crédits que vous ouvrirez aux différents payeurs, et pourrait acquitter pour leur compte les différentes ordonnances. En effet, comment " concevoir qu'un payeur général qui suit le quartier général d'armée, qui tantôt se trouve au milieu d'un camp, tantôt est obligé de faire le service sur un territoire de cinq ou six cents lieues, puisse y suffire? Autaut vaudrait-il que le ministre du trésor suivit mon quartier général.
a Sans doute que Paris est trop loin pour faire les payements,
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mais Magdebourg est un point central ; le payeur général de l'armée sera sous les ordre* du directeur de la trésorerie. Il recevra les fonds le» plus nécessaires pour la solde, et payera sur ses crédita en mandats su; la caisse centrale. Vous comprenez ce que je veux dire. L'ancien payeur général ne m'a pas satisfait ; au fait, il faut convenir aussi que sa besogne était trop difficile ; bien des millions ont été perdus par suite des circonstances, et parce qu'il n'était pas prudent d'avoir à Wilna", qui est une place ouverte, jusqu'à 4 0 millions à \a fois; l'abondance nous a nui. En attendant que ceci soit établi, je désire avoir dans la semaine le travail que je vous demande, et connaître les dispositions que vous avez faites pour envoyer des fonds. J'ai perdu assez d'argent, tâchons de n'en plus perdre. Défendez qu'il y ait une caisse à Berlin, cette caisse doit être à Spandau, qui n'est qu'à trois lieues. On peut avoir aussi des caisses dans les places de Custrin, Stettin et Glogau ; mais de petites caisses alimentées au fur et à mesure par la caisse centrale de Magdebourg; qu'il n'y ait à Berlin aucune caisse; qu'il y en ait une à Spandau, mais qu'elle ne contienne pas plus de 500,000 fr.; enfin, que le payeur général de l'armée fasse le plus possible son service en mandats sur la caisse de Magdebourg, et qu'il n'ait pas à sa suite phis d'un million. Beaucoup de généraux, d'officiers et d'administrateurs prendront, volontiers même, des mandats payables à Paris par le Trésor public, et il n'y a pas d'inconvénient à ce que le payeur général en ait dans sa caisse autant que vous le jugerez nécessaire. Je vous prie aussi de me rendre compte de toute» les caisses que vous avez au-delà du Rhin, à Hambourg, dans la trente-deuxième division militaire, et à Hanovre. Vous me ferez un rapport là-dëssus; il faut calculer que des troubles peuvent avoir lieu dans ce pays ; il faut donc faire en sorte que, le cas arrivant,, noua éprouvions le moins de pertes possible ; il faut non-seulement que vous portiez vos regards sur les caisses qui ne dépendent que de votre ministère, mais encore sur les caisses des droits-réunis et des douanes, afin que des dispositions soient prises pour que ces caisses restent toujours peu garnies. Vous devez aussi faire un règlement pour que les caisses- de la trésorerie soient attelées de huit très-bons chevaux, ayant toujours des chevaux haut le pied, et qu'il y ait des charretiers de choix,. Il est nécessaire que .vous
me fassiez bien connaître la situation de votre service au delà eu Rhin, que vous m'indiquiez ce que vous voulez faire et les besoins auxquels vous voulez pourvoir, afin que je rectifie là-dessus vos idées, car les renseignements que vous pourriez recevoir des bureaux de la guerre seraient fautifs. Sur ce, etc.
a Napoléon. »
Quand les armées alliées entrèrent pour la première fois à Paris, le comte Mollien suivit à Blois l'Impératrice-régente. Préoccupées de l'avenir, les troupes qui l'avaient escortée se plaignaient en outre vivement d'un arriéré de solde ; un détachement de la garde impériale, cantonné à Tours, faisait entendre les mêmes plaintes. Le comte Mollien leur donna satisfaction à tous en les faisant payer sur les fonds de la caisse du domaine extraordinaire , qui avait été amenée à Blois. Le 20 mars suivant, à peine entré aux Tuileries» l'Empereur envoya, coup sur coup, chercher le comte Mollien. Celui-ci était à la campagne et n'arriva que le soir assez tard. « Dans ce moment de crise, lui dit l'Empereur en l'embrassant, vous ne me refuserez pas de reprendre votre place au ministère. » Le comte Mollien Payait pas désiré ce poste neuf ans auparavant. Exempt d'ambition comme il l'était, il donna à l'Empereur une véritable preuve de dévouement en reprenant de nouveau le ministère du Trésor. Il se mit donc à l'œuvre avec sa conscience et sa probité ordinaires, ne négligeant aucun effort pour faire face aux terribles exigences du moment et pour suffire aux dépenses que nécessitait la réorganisation de l'armée. Les résultats qu'il obtint furent hors de toute prévision , merveilleux. « La facilité avec laquelle le ministre des finances et le ministre du trésor pourvurent aux dépenses, a dit à ce sujet Napoléon, fut l'objet de l'étonnement général '• »
1 Mémoires de Napoléon, t. IX, p. 24.
Les événements de 1815 rendirent de nouveau le comte Mollien à cette liberté qui lui était si chère et qu'il ne consentit jamais plus à aliéner depuis. A deux reprises , sous la Restauration, le ministère des finances lui fut offert; en 1818, par le duc de Richelieu ; un an plus tard, par M. le duc Decazes. Appréciateur éclairé du mérite et de l'expérience de l'ancien ministre du Trésor sous l'Empire, le duc Décades aurait voulu que de si précieuses qualités ne fussent pas perdues, pour la France dans un moment où, par suite des sacrifices qu'elle s'était imposés, tant de lumières et de droiture lui étaient particulièrement nécessaires. Le comte Mollien résista à ces honorables instances. Néanmoins, nommé pair de France en 1819, il prit une part assidue à toutes les discussions de finances. Fréquemment chargé, depuis lors, du rapport sur le budget, il trouvait encore le moyen, par les sages conseils qu'il donnait et les écueils qu'il signalait, d'être utile à l'administration dont il avait fait partie pendant près de trente-cinq ans. En même temps, le comte Mollien s'occupait de la rédaction de ses Mémoires ,. « Tout homme , dit-il dans un post-scriptum, véritable modèle de modestie et de simplicité , qui, surtout à certaines époques, s'est trouvé engagé dans les affaires publiques , reste , longtemps après sa retraite , responsable de ses opinions comme de ses actes. » Persuadé avec raison que les souvenirs des contemporains d'une période si remplie que celle où il avait vécu pouvaient n'être pas inutiles pour les générations futures, le comte Mollien expose, avec
1 Ces Mémoires, que M. le comte Mollien a fait Imprimer en 1845, en quatre volumes, sous le titre, de Mémoires d'un ministre du Trésor public, n'ont été distribués qu'à un petit nombre d'amis.
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une lucidité parfaite , les divers actes de sa longue carrière administrative, donne de l'attrait aux sujets mêmes les plus spéciaux, et touche en passant à quelques-uns des faits politiques et militaires qui ont immortalisé son temps, ce Je ne fais, dit-il quelque part d'une manière charmante, que me replier sur mes souvenirs et revenir sur le sentier que j'ai parcouru au milieu d'événements qui occuperont longtemps la curiosité du monde» » Par intervalles , un léger coup de crayon, une anecdote , une réflexion caractérisent quelqu'un des. grands personnages de cette époque si féconde en individualités brillantes. En même temps, l'homme bienveillant , l'esprit noble et élevé , le cœur généreux du comte Mollien se trahissent fréquemment, mais sans ostentation aucune et, en quelque sorte, malgré lui. On en jugera par les courts extraits suivants :
t Pour porter las hommes à acquérir toute leur valeur, il n'est pas inutile quelquefois de paraîtra les estimer plus qu'ils ne valent.
« On n'a jamais fait assez quand on n'a fait que son devoir.
« On a longtemps donné à la guerre le premier rang parmi les arts. Tous les peuples ont commencé par là. Pour conserver son rang, il faut que la guerre ne serve plus qu'à protéger et à dé* fendre tous les autres arts, qui n'en doivent pas moins chercher à se défendre assez bien eux-mêmes dans chaque pays pour n'avoir pins de rivaux à craindre au dehors. »
Dans les conversations des dernières années de sa vie, Napoléon a eu plus d'une fois l'occasion d'exprimer son opinion sur le comte Mollien : c le ne crois pas, disait-il un jour* qu'aucun souverain se soit jamais mieux entouré que j'avais fini par l'être. » Et, après avoir énuméré les qualités et les aptitudes diverses de MM. Cambacérès et Lebrun, de Bassano, Caulaincourt, Mole, de Montalivet et Decrès, il citait encore: « Gandin, d'un travail si simple et si sûr;
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Mollien» de tant de perspicacité et de promptitude. » Une autre fois, Napoléon disait : « M. Mollien avait ramené le Trésor public à une simple maison de banque, si bien que, dans un seul tout petit cahier, j'avais constamment sous les yeux l'état complet de mes affaires, la recette, la dépense, l'arriéré, les ressources \ » C'est ainsi qu'un siècle et demi auparavant Colbert agissait pour Louis XIV. De son côté, le comte Mollien, tout en notant, avec une respectueuse réserve, quelques dissidences au sujet d'un petit nombre d'actes du gouvernement impérial, ne parlait jamak de l'Empereur qu'avec des paroles de déférence et d'admiration.
a Lorsque, les passions se tairont, dit-il dans l'introduction de ses Mémoires, Napoléon restera pour l'histoire un des plus grands phénomènes des siècles. Quoique les événements dont il disposa ne soient pas de nature à se reproduire, les souvenirs qu'il laisse, ses entreprises, sa chute même, car quel autre tomba jamais de si haut! seront longtemps une grande leçon pour les souverains et les peuples. La postérité jugera en lui le conquérant, le législateur, le suprême administrateur d'un empire qu'il avait rendu immense. C'est sous ce dernier rapport que j'essaye d'ajouter quelques traits au vaste tableau de sa vie... »
Dans cette même introduction, le comte Mollien fait, au sujet des événements qui marquèrent la fin du règne de Louis XVI, les réflexions suivantes où la justesse de la pensée s'allie à la précision et à la netteté de la forme.
«... La réformation politique dont se fût alors contentée la France, et peut-être pour longtemps, n'était guère autre que celle que le plus éclairé des ministres de Louis XV, M. de Machauit, avait, dans sa sage prévoyance, proposée à ce prince au milieu du
1 Mémorial de Sainte-Hélène, édition Bossanga, 1*34,1. IV,
p. ii7, t. vu, p. aie.
dix-huitième siècle. La marche du gouvernement français était donc toute tracée : l'indécision n'avait pas le prétexte de la prudence. Le chef d'un État qui ne sait pas user à propos de son droit pour faire la loi dans l'intérêt de tous, doit finir par la recevoir lui-même au lieu de la donner, et la reçoit moins bonne pour tous et pour lui. »
Telle fut la vie publique de M. Mollien. Ses Mémoires, les plus utiles sans contredit parmi ceux que l'époque impériale a fait éclore, auront, lorsque la famille dé l'illustre ministre croira le moment venu d'en faire jouir le public, de nombreux lecteurs. Puissent-ils , en attendant, inspirer aux hommes qui ont longtemps occupé le pouvoir, l'idée de rendre, avec cette simplicité et cette modestie, compte de leur administration ! Les hommes d'État anglais ont cette louable vanité, et l'opinion publique leur en sait gré, parce que l'exposé qu'ils font de leur politique ou de leurs actes, si sujets, sans cette précaution , à être dénaturés par les partis , est encore, pour les anciens ministres, une manière de fortifier les traditions nationales et de servir leur pays.
On sait maintenant ce que fut le comte Mollien. Ajoutons que les faveurs qu'il avait reçues de Napoléon, et dont les événements de 1815 emportèrent la majeure partie, constituèrent sa seule et modeste fortune. Quoique ayant rempli des fonctions publiques pendant plus de trente ans, il ne demanda aucune pension et n'en eut point d'autre que celle de trois mille Hvresqui lui avait été donnée par Louis XVI, et dont le brevet éphémère, trouvé dans ses papiers par les chevaliers de la Terreur, avait failli lui coûter la vie. Quant à la dignité de sa vie privée, à sa bienveillance, à son exquise politesse, émanation dernière de la politesse de l'ancienne société, rien ne saurait en donner une idée. Les personnes qui ont eu l'honneur de voir le comte Mollien pendant sa longue et admirable vieillesse, ne parlent qu'avec
attendrissement de la distinction de ses manières, de son indulgente bonté et des paroles d'encouragement qu'il trouvait pour les jeupes gens. Déjà un peu avancé dans la vie, il avait épousé la fille d'un ancien Premier Commis des finances, mademoiselle Dutilleul. Il faut lire, dans les Mémoires mêmes du comte Mollien , en quels termes affectueux, avec quelle tendresse mêlée de respect, il parle de la femme, modèle de bonté et de dévouement, qui fut tout à la fois l'honneur et le bonheur de sa vie.
Le comte Mollien était arrivé à l'âge de quatre-vingtdouze ans avec toute la plénitude de ses facultés. Au milieu des angoisses auxquelles les esprits étaient en proie depuis les mauvais jours de 1848, une heureuse et dernière surprise lui était réservée. Un jour, c'était dans le mois d'avril 1850, une visite bien imprévue lui est annoncée. Le neveu de l'empereur qu'il avait fidèlement servi quinze ans, v l'empereur actuel, alors président de la république, voulut aller voir le plus ancien et le seul des ministres de l'Empire qui, avec M. le comte Mole, eût survécu à cette époque, devenue pour nous le passé, c L'illustre vieillard, dit à ce sujet un écrivain impartial , reçut cet hommage avec la simplicité qui avait marqué le cours entier de sa carrière. Il dit ce qu'il pensait sur la France. Il exprima un vœu pour un membre de sa famille. Ce vœu, témoignage et legs dernier des affections qui avaient tenu tant de place dans sa vie, était exaucé quelques jours après '... »
Le comte Mollien mourut à peu de jours deJà, le 20 avril 1850, avec la foi du chrétien et en pressant dans ses mains défaillantes la main de sa femme. Douce et belle mort, après une vie qu'on ne saurait trop offrir en exemple aux
1 Journal des Débats, du 13 janvier 1851 ; article de M. le comte de Salvandy, à propos d'une notice de M. de Barante sur le comte
Mollien.
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administrateurs qui seront appelés à diriger les grandes affaires du pays 1 Esprit bienveillant mais ferme, hardi et prudent tout à la fois, ami des innovations sages en haine des révolutions insensées, convaincu par la réflexion, l'étude et l'expérience que les intérêts matériels des nations doivent être gouvernés d'après» certaine* lois générales et y subordonnant, en toute occasion, ses conseils et -ses actes, le comte Mollien joignit à toutes ces hautes qualités un désintéressement rare, une absence complète d'ambition, et donna dans la vie privée, après trente ans passés en grande partie au faite des honneurs, le rare et consolant spectacle d'un calme, d'une sérénité et d'une dignité inaltérables.