TII1 AVERTISSEMENT
a été, sous la régence du duc d'Orléans, président du Conseil des finances; et, sans doute, il eût amorti la catastrophe que préparaient à la France les folies de Law, si le mouvement en sens contraire et l'engouement du régent pour le Système et son auteur n'avaient été aussi marqués. Enfin, celui qui ouvre eette galerie de portraits, Suger, a eu dans ses mains, avec le gouvernement du royaume^ l'administration des finances, au milieu des circonstances les plus difficiles , obligé qu'il était de pourvoir aux besoins de Louis VH, engagé dans une croisade malheureuse. Pré* vint-il, dans cette pénible mission, les plaintes des population^ Non, car il y a, par malheur, des tâdhes impossibles. Du moins , le célèbre abbé de Saint-Denis abrégea la durée de la crise» préserva le royaume de la guerre civile» hâta, par la vivacité de ses instances, le retour du roi et lui remit intact le dépôt qu'il en avait reçu. Gomment refuser son admiration à cette noj>le figure? Vainement on interroge les annales de tous les peuplée, nulle autre n'y brille d'un éclat plus pur et plus beau. Pour la hauteur des vues et le sentiment des besoins du temps, la vigueur des décisions et la bienveillance du caractère, l'amour éclairé des arts, l'empire sur soi-même, c'est encore devant l'humble moins du douaième siècle que les plus grands et les plus illustres ministres doivent s'incliner*
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L'abbaye de Saint-Denis possédait, vers la an du onzième siècle, et même plusieurs siècles après, des richesses plus considérables, plus de revenus et plus de terres qu'aucune autre congrégation religieuse de la chrétienté. Fondée en 637 par Dagobert, qui lui imposa la règle de Tordre de
1 H existe divers travaux sur Soger. Le plus consulté, celui qui, depuis plus d'un siècle, a servi de base aux autres, e.st une Vie de Svger, en trois volumes in-12, par dom Gervaisc. L'Académie française a couronné en 1778 un Éloge de Svger, par Garât, éloge tout imprégné des idées philosophiques du temps, et dont M. de Sacy a fait une critique très-sensée dans le Journal des Débats du 13 décembre 1853. En 1842, M. Alfred Nettement a publié une Vie de Suger en un volume, et il s'est particulièrement inspiré de l'histoire de dom Gervaise. Plus lard, en 1847, M. le comte de Carné a constaté, dans ses belles Études sur les fondateurs de V uni té nationale en France, l'influence de l'homme illustre qui fut premier ministre de Louis VI et régent dn royaume scus Louis V!1. Enfin, dans un volume qui a paru Tannée dernière sous ce titre : L'abbé Suger; histoire de son ministère et de sa régence, et que distinguent des recherches plus approfondies sur quelques points, l'auteur, M. Francis Combes, a discuté les principaux actes de l'administration de Suger.
saint Benoît, elle avait été successivement dotée par les rois de France, et s'était en outre agrandie, grâce à de pieusefe fondations et à de» legs nombreux, de biens immenses situés principalement dans les diocèses de Paris, de Chartres, de Beauvais, de Rouen, et jusqu'en Italie, en Espagne, en Angleterre et même en Allemagne. Au. commencement du quinzième siècle, la célèbre abbaye ne comptait pas moins de trois collégiales, de onze prieurés et de cent trois terres ou dépendances, indépendamment de ses riches possessions à l'étranger. L'église que Dagobert luimême avait fait cpnstruire au siège de l'abbaye fut longtemps renommée en Europe par sa magnificence, alors sans exemple. « L'or, l'argent et les pierreries, dit l'auteur du Trésor de Saint-Denis, y furent employés en si grande abondance que c'était chose autant admirable que délectable à xoir. Le pavé et toutes les colonnes qui portaient l'édifice étaient de marbre très-précieux; les tapisseries que le roi fit faire pour tendre toute l'église étaient tissues d'or et parfilées de perles diversifiées de plusieurs couleurs et embellies de personnages... »
Malheureusement, les richesses dont la libéralité des rois et des particuliers avait gratifié l'abbaye, produisirent, là comme ailleurs et comme toujours, leur effet ordinaire. Peu à peu, la règle de saint Benoît avait paru trop austère. Aux psalmodies perpétuelles, qui étaient une des obligations des religieux de Saint-Denis, avait succédé le goût des longs festins, des chasses bruyantes dans les immenses domaines de l'abbaye et des plaisances mondaines. Plusieurs fois déjà, avant le commencement même du douzième siècle, les papes avaient tonné contre ce relâchement d'autant plus funeste, qu'en raison même de sa célébrité, l'abbaye de Saint- Denis pouvait être un dangereux exemple à d'autres congrégations. Un peu plus tard, l'illustre abbé de Clairvaux, saint Bernard, joignit sa voix à celle des souverains pontifes;
mais, pendant longtemps, tous ces efforts furent inutiles. Cependant, la puissance temporelle et politique de l'antique abbaye allait toujours en grandissant, et il semblait que son existence se rattachât plus étroitement, chaque année, à l'existence même de la monarchie. Dans leurs luttes sans cesse renaissantes avec l'Angleterre, avec l'Empire, avec les grands vassaux toujours Munissants, lorsqu'ils n'étaient pas m état de révolte ouverte, les rois de France n'avaient pas d'auxiliaires plus dévoués que les abbés et les religieux de Saint-Denis. Plusieurs d'entre eux, Sigobert, Fulrad, Valdo, lurent employés par les rois Théodéric, Pépin et Charte* magne , dans des ambassades importantes ,. et s'y distinguèrent. Au premier bruit de guerre, les discussions sur là Scolastiqué et sur le rationalisme faisaient d'ailleurs place à ftepfus sévères préoccupations. Les religieux chargés d'instruire les générations nouvelles, ceux auxquels était confiée la reproduction des immortels chefs-d'œuvre de la littérature latine, descendaient de leur chaire ou quittaient la plume. Les plus éloquents parcouraient les paroisses, appelant aux armes, sous l'invocation de Dieu et au nom du seigneur roi de France, tous ceux qui étaient en état de les porter. Bientôt, des masses compactes venaient camper, bannière en tête , sous les murs de l'abbaye, aux cris mille fois répétés de Montjoie et Saint-Denis. Enfin, au jour fixé, en présence du roi, des barons et de toute la noblesse du royaume, ceint de l'épée, revêtu de la cuirasse, du heaume et de la lourde armure des chevaliers, l'abbé de Saint-Denis sortait de l'antique église, précédé de l'oriflamme sainte, aux acclamations d'une foule immense. Puis, suivant la grandeur de la cause à défendre ou l'imminence du danger, il menait, en personne, une armée de dix à vingt mille hommes , sur les champs de bataille, dont le toi lui-même lui montrait le chemin. >
Pendant que, grâce au rôle bienfaisant et tutélaire du clergé ', une simple abbaye acquérait ce merveilleux ascendant et cette influence, il faut voir quelle était, en France, au commencement du douzième siècle, la force réelle de la royauté. Cette nation, dont l'ensemble et la cohésion constituent aujourd'hui la principale puissance, et qui s'enorgueillit d'une homogénéité qu'aucun autre État dans le monde n'a jamais possédée et ne possède à un égal degré, était alors réduite aux proportions les plus minimes, encore amoindries par les prétentions d'un certain nombre de grands vassaux remuants, toujours prêts à fouler aux pieds l'autorité royale. Des dénombrements, sinon très-exacts, du moins approximatifs, établissent que, dans les dernières années du règne de Philippe Ier, vers l'an 1100, ce qu'on appelait rile-de-France et une partie de l'Orléanais, c'est-à-dire les cinq départements actuels de la Seine, de Seine-et*Oise, de Seine-et-Marne, de l'Oise et du Loiret, reconnaissaient seuls la souveraineté propre du roi. Encore, dans cette étroite circonscription, un grand nombre de leudes, en tête desquels se faisaient distinguer les comtes de Chaumont et de Clermont, les seigneurs de Montlhéryi de Montfortrl'Àmaury, de Coucy, de Montmorency, du Puiset, se refusaient de
1 Personne n'a mieux prouvé et démontré, par des faits, cette salutaire influence du clergé que M. Guérard, dans sa belle préface du Car" Maire de l'abbaye de Saint-Père de Chartres. Sans doute, il y eut quelques excès d'autorité, quelques abus : quelle institution n'a pas les siens? Mais, pour un observateur impartial qui connaît bien, comme là science historique moderne permet de le faire, l'organisation sociale du moyen âge, il est constant que cette influence du clergé A été éminemment utile, non-seulement à la royauté, mais encore et surtout au peuple.