‹ Portraits historiquesChapitre 6 sur 26 · SUCER. S · texte numérisé non relu

SUCER. S

temps en temps, sous divers prétextes, à rendre obéissance au roi. A la même époque, le comté de Vermandois, en Picardie, représentait deux départements actuels, et apparte* naît au frère de Philippe 1er. Le comté de Flandre, qui en comprenait quatre, égalait en étendue le royaume de France, qu'il surpassait de beaucoup en population et en richesse» m La maison de Champagne, fait observer M. de Sismondi, à qui l'on doit ces curieuses remarques, couvrait seule six départements, et resserrait le roi au midi et au levant; la maison de Bourgogne en occupait trois ; le roi d* Angleterre, comme duc de Normandie, en possédait cinq ; le duc de Bretagne, cinq autres; le comte d'Anjou, près de trois. Ainsi, les plus proches voisins du roi, parmi les grands seigneurs, étaient ses égaux en puissance. Quant aux pays situés entre la Loire et les Pyrénées, et qui comprennent aujourd'hui trente-trois départements, quoiqu'ils reconnussent la souveraineté du roi de France, ils lui étaient réellement aussi étrangers que les trois royaumes de Lorraine, de Bourgogne et de Provence, qui relevaient de l'empereur et qui correspondent aujourd'hui à vingt et un départements \ »

Mais, si le roi de France possédait un territoire moins étendu que la plupart de ses voisins, si les plus puissants de ses barons étaient en guerre ouverte contre lui, toutes les fois qu'il voulait faire acte de souveraineté dans leurs domaines, il avait du moins pour appui, indépendamment de son titre, deux forces immenses : l'Église et les populations urbaines et rurales. En effet, abusant de la longue incurie et du honteux engourdissement du roi Philippe, ce descendant indigne de Hugues Capet, les grands vassaux de la couronne s'étaient habitués à vexer et piller jusqu'aux seigneurs ecclésiastiques dont ils relevaient. Ils s'installaient de forcé, eux, leurs écuyers, leurs soldats, leurs chevaux et

. * Histoire des Français, par M. de Sismondi, t. V, p. 7.

fi PORTRAITS HISTORIQUES.

Jeurg chien», dans les couvents le* plus riches de la contrée, et s'y faisaient héberger et nourrir des mois entiers, au grand détriment des pauvres. De leur côté, les paysans des ftbbayes étaient contraints de payer aux grands vassaux, soit en argent, soit en denrées, une redevance motivée sur la protection dérisoire qu'ils leur promettaient. Quant aux voyageurs et aux marchands, guettés comme une proie, du haut des aires crénelées, ils n'obtenaient passage,, sur les terres des seigneurs, que moyennant d'énormes rançons. On se figure la haine que ces violences et ces exactions en* tretenaient contre leurs auteurs, dans les couvents, les cam-

pagnes et les villes : on peut croire encore que ce levain (lut être surtout profitable à la royauté, le jour où elle eut conscience. d'elle-même, de sa force, de sa mission; où, enfin, le sceptre de Gharlemagne passa, des mains amollies auxquelles la mauvaise fortune de France l'avait fait tomber, dans des mains courageuses, fermes et vraiment dignes de le porter.

• Vers l'année 1091, un homme, qu'on a cru s'appeler Élinand, déposa un jeune enfant d'environ dix ans, aux formes grêles, à la figure pâle et souffreteuse, entre les mains d'un religieux de l'abbaye de Saint-Denis. D'où venait le père de cet enfant? Dans quelle ville, en quelle province était-il né? Les historiens l'ont sans doute ignoré, car les uns le disent originaire de SaintrOmer, les autres de Tours, d'autresencore de Saint-Denis même. Ce qui est certain, c'est qu'il était d'une naissance obscure. On avait donné au jeune oblat le nom de Suger. Suivant ce qui se pratiquait en pareille cir» constance, Élinand dut assister avec lui au service de 1^ messe, et, à un moment donné, envelopper dans la nappe de l'autel, la main de son fils et l'acte d'oblation ainsi oonçu :

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c Moi, Élinand, je donne à Dieu, à Notre-Dame, au révérend abbé de Saint-Denis, à ses successeurs et à l'ordre de saint Benoît , mon fils Suger , afin qu'il y serve Dieu et tous ses saints jusqu'à la fin de sa vie, selon la règle de l'ordre de saint Benoît; et je le donne de la sorte à Dieu pour la rémission de ses péchés, des miens et de ceux dé tous ses parents, »

L'abbé de Saint-Denis, Yves Ier, reconnut, dit-on, prompte* ment dans le jeune Suger une intelligence d'élite, et pour ne pas compromettre ces dons heureux de la Providence, en laissant sous les yeux de l'enfant le spectacle des mœurs relâchées et trop mondaines de l'abbaye, il le fit élever dans on prieuré voisin. Plus tard, Suger fut envoyé dans une célèbre école du Poitou, où il fit ses humanités. Quand elles furent terminées, on le rappela à Saint-Denis pour lui enseigner la philosophie et la théologie. On voit par là quelles espérances ses supérieurs fondaient déjà sur lui. L'abbaye de Saint-Denis n'avait pas seulement alors la garde des dépouilles mortelles des rois de France ; il arrivait aussi maintes fois que ceux-ci lui confiaient l'éducation de leurs enfants. Pendant que Suger achevait la sienne, le roi Philippe envoya aux religieux de Saint-Denis son fils aîné, qui fut plus tard Louis le Gros. Plus âgé que Suger de quelques années, le prince en fit cependant son compagnon. Doués tous les deux d'un caractère gai, ils s'unirent d'une amitié qui, pour le bonheur de la France, dura toute leur vie» Trois années s'écoulèrent ainsi. En 1098, le jeune prince revint à la cour, et, vers cette époque, fut associé par son père à la couronne. A partir de ce moment; la royauté parut se relever de son affaissement. Épris d'une femme insidieuse et belle qu'il avait enlevée à son mari, le

comte d'Anjou, puis épousée, malgré l'opposition du pape et des évoques, moins un seul qui, par intérêt, consentit à le marier, le roi Philippe l*r avait passé sa vie dans une lâche inaction, se débattant en vain dans la solitude qu'avaient faite autour de lui les justes excommunications de l'Église, et abandonnant ses sujets aux violences impunies des grands vassaux. On a vu quelles furent les conséquences de cette faiblesse et le degré d'abaissement où était tombé le pouvoir royal. A peine le jeune Louis eut-il été appelé à participer aux honneurs comme aux périls de la royauté que les choses changèrent sinon immédiatement, mais peu à peu de face. Les historiens le représentent avec de beaux traits empreints de pâleur , une haute taille, des membres robustes et puissants. Réservé dans ses mœurs, mûr de bonne heure aux choses sérieuses, gai toutefois et se conciliant tous les cœurs par sa simplicité et sa bonté, il avait dédaigné, encore adolescent, la chasse et les jeux ordinaires de la jeunesse, pour apprendre et pratiquer le dur métier des armes. Bientôt, de nombreuses occasions d'exercer son courage se présentèrent, et il les saisit avec joie. Suivi d'une poignée de chevaliers, il se portait, avec la rapidité de l'oiseau, des frontières du Berry à celles de l'Au-, vergne et de la Bourgogne, toujours prêt à soutenir le faible et l'opprhné contre le fort, les laboureurs et les commerçants, lès ouvriers et les pauvres contre les hauts barons. On le vit un jour, à la tête d'une troupe de cinq cents hommes, harceler Guillaume le Roux, roi d'Angleterre, qui était rentré dans le Vexin, avec une armée de dix mille hommes. Quelque temps après, en 1101, Bouchard de Mont* saorency eut des difficultés avec Adam, abbé de Saint-Denis. La querelle s'étant irritée, les deux adversaires se combattirent par les armes et l'incendie. Sommé par Louis de comparaître devant le roi son père, Bouchard de Montmorency refusa de se soumettre à h sentence prononcée contra

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lui. La punition ne se fit pas attendre. Louis ravagea ses terres et celles de plusieurs seigneurs qui avaient épousé sa querelle, puis il fit le siège du château de Bouchard. Humilié, repentant, celui-ci fut obligé de donner pleine satisfaction à l'abbé de Saint-Denis. Après lui, le seigneur de Mou-* chy-le-Chàtel et le comte de Beaumont dans l'Ile-de-France, le baron de Roussi dans la Champagne , le seigneur de Meun dans l'Orléanais, payèrent, les uns de leurs terres, les autres de la vie, leur révolte ou leurs exactions.

C'est par ces actes de vigueur que le jeune Louis préludait à son règne, et justifiait, au grand avantage des populations charmées , le surnom de Batailleur ou d'Éveillé qu'elles lui avait donné. Parmi les seigpeurs dont l'hostilité préoccupait le plus les rois de France, figurait alors, en première ligne, *feeîui de Montlhéry. Placé *ur la grande route du Midi, le château de Montlhéry était une des positions les plus importantes du royaume. Seulement, au lieu de servir de boulevard à, la royauté, il était pour elle un sujet constant d'alarmes. En 1104, un frère de Louis épous* la fille unique et l'héritière du seigneur de Montlhéry. Un peu plus tard, Louis s'engagea solennellement à prendre pour femme la fille du connétable Gui de Rochefort» oncle paternel du même seigneur. Le roi de France n'épargnait rien, on le voit, pour assurer aux siens la redoutable forteresse. Un contemporain, Suger lui-même, raconte qu'il entendit un jour le vieux roi Philippe dire à son fils Louis, à l'occasion de ces mariages : « Allons, enfant Louis, sois attentif à bien conserver cette tour, d'où sont parties des vexations qui m'ont presque fait vieillir, et des ruses, de$ fraudes criminelles, qui ne m'ont jamais permis d'obtenir une bonne paix et un repos assuré V»

1 Vie de louis le Grès, par Soger. Collection Guirot, t. VIII, p. 22. Voici le passage original : « Testabatur quippe pater fttio Ludovico, no~

De son côté, Suger avait vu grandir rapidement sa position et son nom, Le nouvel abbé de Saint-Denis, Adam, l'avait pris en affection et ne négligeait aucune occasion do l'initier à la connaissance des affaires et des hommes, Dana Vannée 1104, il le fit assister à un concile d'évèques qui m tint à Paris, et dans lequel le roi Philippe et sa seconde femme Bertrade parurent tous deux, d'après ce qu'écrivit révêque d'Arras au pape Pascal, en* habits de pénitente, leâ pieds nu», promettant de renoncer au péché, et demandant que l'excommunication qui pesait sur eux depuis treizie ans fut levée. Elle le fut en effet, grâce à cette preuve de sou-* mission d'ailleurs tout extérieure, car Philippe oontinua de vivre avec Bertrade ; et celle-ci , tant le pouvoir de ses charmes était grand, vit en même temps à ses pieds le eomte d'Anjou, son premier mari, et celui pour qui elle Y avait abandonné.

: Dans la même année, l'abbé Adam se fit remplacer par Suger dans le conseil où fut discutée la proposition qu'avait faite le seigneur de Montlhéry de donner sa fille à l'un des fils du roi. A peine âgé de vingt-cinq ans, Suger ouvrit un avis qui témoignait de son habileté. Il lui parut que la proposition était avantageuse, mais que l'héritier de la cou* ronne devait faire semblant de s'y opposer. Ce conseil, digne d'un diplomate expérimenté, valut à Louis plusieurs forteresses importantes que le seigneur de Montlhéry lui donna pouf lever tous les obstacles. Deux ans après, le

bis audientibus, ejus defatigatione acerblssime <gravaftim. Age, In* quiens, AU Ludovico, serva excubans turrim, eu jus de vexatione pêne conseiiui, cujos cfôlo et fraudulenta oequitia numquam pacem bonam et quietem babere potui. »

26 juin 1106, eut lieu à Poitiers, devant le légat du paper un concile où l'on traita de quelques affaires synodiales, et de la nécessité d'entretenir l'ardeur qui poussait les populations chrétiennes vers les lieux saints. « J'y assistai,. dit Suger lui-même, revenant tout nouvellement des écoles. » Un an plus tard, il accompagna à Troyes le pape Pascal qui y tint un grand concile. Ainsi, tout en s'occupant, lorsqu'il était consulté, des intérêts temporels du royaume ou de son abbaye, le jeune religieux de Saint-Denis continuait et perfectionnait ses études littéraires et théologiques. A cette, époque, comme dans les sociétés modernes, les hommeséloquents et persuasifs exerçaient, dans la direction des affaires humaines, une influence considérable. Dans les assemblées où il assistait, Suger, ami de l'héritier du trône et prévoyant peut-être la faveur dont il jouirait après le trépas du roi, se préparait d'avance à la justifier. Un écrivain contemporain atteste que Suger fut le plus grand orateur de son temps. «C'était, dit-il, suivant le mot de Marcus Caton, un homme de bien habile à bien parler. Il possédait dans les deux langues, c'est-à-dire en latin et dans àa langue maternelle, une telle grâce d'élocution que, quelque chose qu'on entendit sortir desabouche, on croyait qu'il lisait, et non qu'il parlait d'abondance !. » Cependant, Louis, toujours brave et chevaleresque, ne laissait pas son épée inactive. Quant à Suger, il applaudissait à cette ardeur qui poussait le jeune prince à ne laisser sans châtiment aucune injustice. « La lâcheté, lui disait-il, jointe à la nonchalance, rend les nobles vils, ôte tout honneur aux hommes faits pour la gloire, et les rabaisse au dernier rang. Au contraire, le courage de l'âme , entretenu par l'activité du corps, rend les nobles plus nobles, rehausse la gloire de ceux qui

1 Vie de Suger, par Guillaume, moine de Saint-Denis. Collection Guizot, t. VIII, p. 169.

en ont déjà, les élève au rang le plus éminent, et les y place pour offrir aux hommes le spectacle des belles actions accomplies par une valeur brillante l. »

Ces mâles paroles ne tombaient pas sur un sol stérile. Déjà, bien avant la mort de son père, Louis avait prouvé, qu'il voulait gouverner selon la justice, et qu'aucun péril ne l'arrêterait, soit pour maintenir ses droits, soit qu'il s'agît d'aller châtier dans leurs donjons les oppresseurs des pauvres, des laboureurs, des marchands. Quand Philippe, à peine âgé de soixante ans , mais usé par la mollesse et la volupté, alla, comme disaient en pareil cas les écrivains du moyen âge, où va toute chair, son fils Louis, désormais roi de France, sans partage du pouvoir, redoubla d'activité, d'énergie. Véritable justicier de son royaume, son autorité s'accrut peu à peu au point qu'il lui suffisait de mander sa volonté aux seigneurs et barons, autrefois les plus impatients de tout frein, pour qu'ils l'exécutassent sur-le-champ. Refusaient-ils d'obéir, Louis arrivait en toute hâte à la tête d'une petite armée, saccageait les terres des vassaux rebelles et montait lui-même à l'assaut de leurs jetât eaux. Des ruines de hautes murailles calcinées par les flammes, des débris de tours et de créneaux se dressant à l'horizon avec leurs découpures informes, annonçaient bientôt aux barons du voisinage et aux paysans du plat pays que la jus* tice du roi avait passé par là. Sans parler de plusieurs au-< très, le seigneur du Puiset, dans la Beauce, en fit l'expérience. Quelque temps après l'avènement de Louis VI, Suger, dont la faveur allait toujours en grandissant, avait été nommé prévôt des terres ou obédiences de Berneval et de Toury, qui appartenaient à l'abbaye de Saint-Denis. Abélard et saint Bernard ont fait un affligeant tableau de la vie sensuelle que des religieux de leur temps menaient dans

1 Vie de Louis le Gros, par Sugcr ; loc. cit., p. 44.

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les grandes propriétés qui étaient éloignées, mais dépendantes des abbayes. « Dans ces lieux, disait Abélard, avec sa violence et peut-être aussi avec son exagération ordn naires, on vit en dehors de toute règle et de toute obéissance, quoique, par un indigne abus du langage, ils soient appelés obédienççs. Là on obéit seulement à son ventre et & sa chair. On y fait venir parents et parentes, amis et amies» avec lesquels on passe le temps d'autant plus librement, qu'on n'a rien à appréhender de la vue de ses supérieurs. * La prévôté de Toury était voisine des terres du baron Hugues du Puiset, auquel elle devait même une redevance féodale. Fléau de tout le voisinage, qui l'avait en exécration, celui-ci continua ses pilleries et ses exactions. Mais Suger n'était pas homme à les souffrir. 11 les dénonça tout d'abord au roi, qui appela le baron du Puiset devant lui pour se jus* iifier. Sur son refus de comparaître, Louis VI déclara la guerre à son hardi vassal, et marcha en personne contre lui. Plusieurs campagnes furent nécessaires pour mettre à la raison le sire du Puiset, qui avait rallié à sa cause quelques seigneurs puissants que le même esprit d'indépendance agitait, et qui, suivant l'énergique expression de Suger, faisaient tous leurs efforts pour arracher les entrailles mêmes du royaume*. Dans les péripéties de la lutte, Suger, couvert du casque et de la cuirasse des chevaliers, menait lui-même les populations au combat. Un jour, il s'introduisit, sous un déguisement, dans une forteresse que le roi l'avait autorisé à faire construire à Toury, et que le sire du Puiset assiégeait. Enfin, après trois ans de rencontres sanglantes, d'assauts et d'attaques réciproques, le baron du Puiset tua, de sa propre main, le maréchal de Garlandè, principal ministre et favori de Louis VI. Persuadé que celui-ci ne lui pardonnerait jamais, il s'embarqua pour la

1 Omni modo dabant operam ut regnum eviscerarent.

Terre-Sainte, où, d'ailleurs, il ne lui fût pas même donna d'expier les fautes de sa vie, car le navire qui le portait périt, corps et biens, dans la traversée*

Ainsi le même coup qui délivrait Suger d'un voisin dont les entreprises lui causaient les plus vives préoccupations depuis plusieurs années, ouvrait devant lui, par la mort inopinée du principal ministre de Louis le Gros , une carrière nouvelle, imprévue; Où s'arrêterait sa fortune? Quelle faveur plus haute encore que celle dont il jouissait déjà était-elle réservée à Fobscur oblat de Saint-Denis?

Deux ans se passèrent, pendant lesquels, de plus en plus jaloux de son autorité, Louis VI la fit reconnaître et accepter par le comte de Chartres, par le farouche Thomas de Marie, par Haimon de Bourbon, et par quelques autres seigneurs qui s'étaient aussi révoltés contre lui. En 1118, Suger, dont la réputation d'habileté s'était de plus en plus affermie, reçut, de son côté, une mission de confiance. Le pape Gélase II était venu en France, fuyant les factions qui désolaient Rome même, dont les principales familles s'étaient vendues à l'empereur d'Allemagne. Suger alla audevant du saint pontife, qui avait débarqué en Languedoc,. et lui offrit, de la part du roi, outre de riches présents, un asile en France. Gélase mourut peu de temps après à Cluny, et fut remplacé par l'archevêque de Sienne, Calixte II, parent du roi, et. qui, sur ses instances, vint bientôt à Reims tenir un concile. De retour dans ses Etats, il avait décidé,, contrairement aux instances du roi de France, que l'église de Sens, qui, de temps immémorial, ne relevait que du Saint-Siège, dépendrait dorénavant de l'archevêché de Lyon,. bien que cette dernière ville ne fît pas alors partie de la France. « J'aimerais mieux souffrir que tout mont royaume

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* f&t en feu et ma via en péril que d'endurer un pareil opprobre! » s'écria Louis le Gros à cette nouvelle. L'affaire étant très-importante, il envoya Suger en ambassade à Rome , et lui adjoignit l'abbé de SamW^main-des-Prés, qui. était pourtant son .supérieur en dignité, et plusieurs autres personnes. Grâce à l'habileté et à l'influence de Suger, Calixte 11 suspendit l'effet de la sentence qu'il avait déjà rendue en faveur de l'archevêque de Lyon. Le pape aurait voulu, en outre, retenir auprès de lui le moine de Saint-Denis, et Rattacher au Saint-Siège. Ses instances furent vaines. Suger se remit en route vers Paris. Un messager envoyé à sa rencontre lui apporta, bientôt après, des nouvelles qui le jetèrent dans la plus grande perplexité.

Un jour, c'était vers la fin de l'année 1123, il s'était levé de grand matin. Avant de sortir de la maison de campagne où il avait, ainsi que ses compagnons de voyage, reçu la plus bienveillante hospitalité» il s'était jeté tout habillé sur un lit, après avoir dit matines, et il attendait le jour. Suger eut alors une vision qu'il a racontée lui-même dans les termes suivants, empreints de la foi naïve du temps :

« Plongé dans un demi sommeil, il me sembla que j'étais dans un petit bateau, seul, sans rameur, errant dans le vaste espace des mers, entraîné par le mouvement rapide des ondes, tantôt soulevé, tantôt précipité par les vagues. Flottant çà et là au milieu des plus grands dangers, frappé par la tempête d'une terreur indicible, j'adressais à Dieu les plus ferventes prières. Tout à coup, grâce à sa bonté secourable, un vent doux et tranquille, sortant pour ainsi dire d'un ciel serein, remit dans le droit chemin ma misérable nacelle, qui déjà tremblait' sous moi et allait périr. Dès ce moment, le vent la poussa plus rapidement que la pensée, et la fit bientôt entrer dans un port à l'abri des orages. — Réveillé par le crépuscule, je me remis en route ; mais, tout en cheminant, je méditais profondément sur cette vision ;

je me fatiguais à m'en rappeler toutes les circonstances, et j'en cherchais l'explication; je craignais, je l'avoue, que ce soulèvement des flots ne m'annonçât quelque grande infortune. Soudain, je vis arriver à ma rencontre un serviteur affidé, qui m'annonça, oppressé tout à la fois de plaisir et de chagrin, la mort de monseigneur l'abbé Adam, de bienheureuse mémoire^ et l'élection qu'une assemblée générale des religieux de Saint-Denis avait faite de moi, à l'unanU mité, pour le remplacer. Le messager ajouta d'ailleurs que cette élection ayant eu lieu sans que le roi eût été consulté, ce prince, quand les religieux et les vassaux de l'abbaye s'étaient présentés devant lui pour soumettre leur choix & son approbation, avait donné un libre cours à son ressentiment, et, non content de les avoir accablés de reproches, les avait fait enfermer dans le château d'Orléans \ »

Quels motifs si puissants avaient-ils donc pu déterminer Louis le Gros à refuser de sanctionner l'élection de l'homme avec qui il avait été familièrement élevé, qu'il avait toujours honoré de son amitié , qui était son conseiller le plus prudent, le plus sûr, et qui, dans le moment même, revenait d'une ambassade où il hii avait donné des preuves nouvelles d'une habileté consommée? Ce refus se rattachait aux ardentes querelles qu'excitait alors dans l'Europe une haute question toujours pendante sous des formes diverses, la question éternelle de la lutte des pou7 voirs spirituel et temporel. On sait avec quelle violence le débat s'était engagé , dans le siècle précédent , entre le Saint-Siège et l'Empire. Continuateur d'une politique profonde, réformateur de génie, Grégoire VII avait, par

* Vie de Louis le Gros, par Sucer,

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le célibat des prêtres, l'unité de la langue ecclésiastique, l'uniformité des prières, cherché à constituer, dans chaque Etat, une société indépendante de la société politique, jugée, gouvernée par d'autres hommes que celle-ci , et obéissant enfin à une autre volonté. En un mot, habituée depuis des siècles à régir l'Europe, l'Église voyait une grande part de cette influence lui échapper de jour en jour, et elle redoublait d'efforts pour la retenir. Une prescription de Gré-» goire VII avait surtout rencontré, chez les empereurs germaniques et même en France, une vive opposition : c'était celle en vertu de laquelle les évêques de la chrétienté devaient être investis de la puissance spirituelle et temporelle attachée à leurs évêchés, au moyen de la crosse et l'anneau, signes distinctifs de l'autorité ecclésiastique, c'est-à-dire par le seul fait des papes1. Se jetant dans un excès contraire, l'empereur Henri IV avait . décidé que l'intervention des papes n'était même pas nécessaire, et il nommait et installait les évêques de sa pleine autorité. La maison de Franeonie préludait ainsi à la séparation que devait consacrer la réforme protestante du seizième siècle. En attendant, la question des investitures (c'est le nom sous lequel se traduit, sait alors* le dissentiment) passionnait les esprits, jetait le trouble dans l'Europe, faisait couler le sang. Les épisodes delà lutte à jamais déplorable qui eut lieu à ce sujet entre le Saint-Siège et les empereurs d'Allemagne sont dans toutes les mémoires. La violence et la perfidie de ces derniers ne connurent pas de bornes. A plusieurs reprises, des papes furent outragés, frappés dans les églises au pied même des autels, et traînés en prison par des soldats allemands. D'autres fois, fuyant la persécution, des pontifes

1 Le canon de Grégoire Vil relatif aux investitures était ainsi conçu : « Nous défendons- absolument de recevoir de la main d'aucune per- , tonne laïque l'Investiture des églises ni des biens ecclésiastiques* »

vénérables durent chercher un refuge sur les terfes des rois de France, toujours hospitalières pour les successeurs de saint Pierre. Un de ces illustres exilés, Gélase II, était, on yient de le voir, mort à Cluny même. En même temps, les empereurs encourageaient dans le clergé national, pour s'en faire un appui dévoué, tous les vices, toutes les passions que Grégoire VII avait cherché à refréner. Maîtres d'une grande partie du sol, les évêques allemands violaient ouvertement les lois du célibat, augmentaient leurs biens par d'opulents mariages, passaient au milieu des plaisirs de la table et des chasses bruyantes le temps qu'ils n'employaient pas à guer-* royer contre le pape , et prétendaient transmettre à leurs enfants, sous le simple consentement de l'empereur, et leur fortune et leurs évêchés.

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