‹ Portraits historiquesChapitre 8 sur 26 · JUGER · texte numérisé non relu

JUGER

Ixwig le Grog, chrétien sincère, se souvenant, d'ailleurs, des difficultés que les foudres de l'Église avaient suscitées à son père, il n'avait aucun motif pour s'associer aux bru* taUtés de Henri Y. Cependant, tout en paraissant rester neutre danfc la querelle, il refusait de reconnaître aux papes le droit qu'ils s'attribuaient de nommer et d'installer les évêques sans, la participation du souverain temporel. Plusieurs fois» il avait essayé de faire régler la question d'une manière conforme à la dignité et aux intérêts de la cou* roûtie. Ne pouvant y parvenir, il temporisait et protestait d'une manière indirecte eontre le nouveau mode d'élection dès évèques. On en eut la preuve, lorsque, en 1108, il se fit sacrer roi. À cette occasion, c'est Suger lui-même qui le raconte, l'Église de Reims prétendit qu'elle seule avait le droit de procéder au couronnement des rois ; qu'elle avait obtenu de Clovis ce privilège, inattaqué et respecté jusqu'alors, et que quiconque aurait l'audace de le violer, se* rait frappé d'un anathème perpétuel. Mais l'archevêque de Reims s'était fait élire et introniser sans le consentement de Louis le Gros, et, malgré l'anathème dont on le menaçait, celui-ci se fit couronner à Orléans '. Quelques années après, en 1119, dans le concile que le pape Calixte II tint à Reims, Louis le Gros et Suger mirent tout en oeuvre pour que la question des investitures fût enfin réglée à la satisfaction des deux pouvoirs. Malgré sa reconnaissance pour le roi de France, le pape réclama d'abord la stricte exécu-» lion du décret de Grégoire VU. National avant tout, Suger parla dans un sens contraire. Suivant lui, tant que les hom* mes d'église posséderaient des fiefs et des terres relevant da la couronne, le roi ne pouvait et ne devait pas renoncer à son droit d'investiture. Déjà, Louis le Gros menaçait de se retirer avec tous les prélats de son royaume, quand le pape,

v * VitdU Louis le Gros, chap. XIII.

mieux inspiré, consentit à ce que les évêques possédant des fiefs et des terres fussent soumis à l'investiture du pouvoir temporel. ; Telle était la situation des choses, lorsque, quatre ans après, Suger ayant été élu, à l'unanimité, abbé de Saint- Denis, Louis le Gros fit emprisonner les religieux qui vinrent lui porter la nouvelle de cette nomination. Sans doute, le roi s'était attendu à être auparavant consulté sur ce choix, car il lui importait essentiellement qu'une fonction aussi considérable ne fût pas donnée sans son consentement. Son irritation fut, d'ailleurs, de courte durée. A peine eut-il ma. nifesté son mécontentement, dans le seul but, on peut le croire , de réserver ses droits et de sauvegarder son auto? rite, que la colère fît place à la satisfaction, la sévérité à l'indulgence. Cependant, Suger avait continué sa route vers Paris, tout en se faisant précéder de messagers qui devaient le tenir au courant des dispositions du roi. Avant même d'arriver à Lyon , il apprit l'élargissement de ses religieux. Quelques jours après, le 10 mars 1123, il faisait son entrée à Saint-Denis, et trouvait sur le seuil de l'abbaye qu'il était appelé à gouverner, le roi lui-même, qui l'attendait au milieu d'un grand nombre de seigneurs et de prélats. A cette époque de sa vie, Suger était encore simple diacre. Le lendemain de son arrivée, il fut ordonné prêtre par l'évêque de Senlis. Puis, le jour suivant, en présence du roi, de toute la cour et d'une foule immense, pendant que les chants des religieux se mêlaient au son des cloches de l'abbaye sonnant à toutes volées, l'archevêque de Bourges

bénit solennellement le nouvel abbé de Saint-Denis,

Le concile de Reims, dans lequel le pape Calixte II régla la question des investitures à la satisfaction de Louirfe Grès,

avait été marqué par une circonstance dont leâ suites faillirent devenir funestes à la France. L'empereur d'Allemagne, Henri V, avait dû assister à ce concile. Au dernier instant, il hésita et refusa de s'y rendre. Malgré les instances du roi et dé Suger, le pape lança les foudres de l'Église contre l'empereur. Au moment où l'excommunication fut prononcée, trois mille cierges qui éclairaient la cathédrale de Reims s'éteignirent , image matérielle des ténèbres aux* quelles l'esprit de Henri Y allait être livré. Suger aurait voulu prévenir cette extrémité, dont il redoutait les consé quences pour la France* Les événements ne lui donnèrent que trop raison* On sut, à quelque temps de là, que, furieux d'avoir été excommunié sur les terres de Louis le Gros, l'empereur levait une armée nombreuse, composée de Lorrains, d'Allemands, de Bavarois, de Souabes et de Saxons, à la tête de laquelle il se proposait d'envahir et de démem* brer la France, de concert avec le roi Henri d'Angleterre, dont il avait épousé la fille. A cette nouvelle, le roi fit un appel à tous -ses barons, et tous y répondirent avec empressement. 11 en fut de même des gens des villes et des campagnes. De tous les côtés, des multitudes armées, qu'animait un noble enthousiasme contre les barbares, accouraient sous les drapeaux des comtes et des barons. Le cri d'alarme jeté par Louis le Gros avait fait vibrer avec force la fibre nationale. Écoutons Suger lui-même : « De ceux de Reims et de Ghâlons, qui sont plus de soixante mille, tant fantassins que cavaliers, on forma le premier corps; les gens de Soissons et de Laon, non moins nombreux, composèrent le second; au troisième, étaient les Orléanais, les Parisiens, ceux d'Étampes et la nombreuse armée du bienheureux saint Denis, si dévouée à la couronne. Le roi, plein d'espoir dans Taide de soii saint protecteur, arrêta de se mettre lui-même à la tête de cette troupe. — C'est avec ceux-ci» dit-il, que je combattrai courageusement et sûrement*

Outre que j'y serai protégé par le saint mon seigneur, ]*f trouve ceux de mes compatriotes qui m'ont élevé avec une amitié particulière, et qui, j'en ai la certitude, me seconderont vivant ou me rapporteront mort, et sauveront mon corps. »

Thibaut, comte du palais , Hugues de Troyes, le duc de Bourgogne, le comte de Nevers, Raoul de Vermandois, te comte de Flandre, le duc d'Aquitaine, les comtes de Bretagne et d'Angers formèrent les autres divisions. Ainsi, dans les grands dangers publics, quand surtout la nationalisé de la France était menacée, oublieux de leur ambition; tous les grands vassaux se pressaient instinctivement autou* de la couronne pour la défendre contre l'agression étrarn gère. Lorsque l'armée royale fut réunie, elle se dirigea du côté de Reims, que l'empereur avait juré de détruire. Maisj inquiet pour lui-même, celui-ci, loin de songer à conquérir la France, ne pensait déjà plus qu'à se défendre. On sut bientôt qu'il avait renoncé à ses projets et que son armée était dispersée. Humilié, honteux de l'échec moral qu'il s'était attiré, il mourut, dans l'année même de sa tentative, vérifiant ainsi cette croyance populaire au douzième siècle, et mentionnée à cette occasion même par Suger, que quiconque, noble ou non noble, dont la révolte aurait, en troublant l'État ou l'Église, forcé de déplacer les reliques des saints, ne vivrait pas l'espace d'un an,

Dans Tannée même de sa nomination aux fonctions d'abbé de Saint-Denis , Suger était allé à Rome pour assister au concile général de Latran. A peine de retour, là guerre contre l'Allemagne avait éclaté, et il avait pris, squ$ les ordres du roi , le commandement des milices levées par l'abbaye de Saint-Denis, On venait d'apprendre que l'em^

pereur d'Allemagne refusait le combat, et tout danger était par conséquent passé quand Suger reçut du pape Calixte II, qui voulait , disait-il , l'élever aux plus hautes dignités ecclésiastiques, une invitation pressante de se rendre de nouveau à Rome. Suger se mit en route avec l'agrément du roi. Arrivé à Lucques, il apprit la mort du pape et reprit aussitôt le chemin de Paris. Chargé, presque immédiatement, d'aller représenter la France à la diète électorale de Mayence, réunie pour élire un empereur, il y déploya un faste vraiment royal. Un neveu de Henri V prétendait être nommé à l'empire. Suger parvint à empêcher cette nomination , qui eût été contraire à la politique de la France. Ainsi, grâce à son habileté et à sa connaissance des hommes , toutes les affaires auxquelles il se trouvait mêlé réussissaient selon ses désirs.

11 lui restait pourtant une victoire à remporter , mais c'était la plus difficile de toutes, car il s'agissait pour lui de se vaincre lui-même, c'est-à-dire de réformer la vie fas^ tueuse et mondaine qu'il menait. Un relâchement presque général s'était, on l'a vu plus haut, introduit à cette époque dans les mœurs du clergé. Entraîné par l'exemple , Suger avait payé son tribut aux faiblesses du temps. Or, plus sa renommée de savoir était grande et sa position élevée, plu* l'influence de son exemple pouvait être heureuse ou funeste. Cependant , depuis qu'il avait été nommé abbé de Saint-Denis, il s'abandonnait à toutes les délices de la vie des cours. Son abbaye était devenue un lieu de fêtes et de plaisirs. Les chasses, les longs festins, les conversations frivoles, remplissaient tout le temps qui n'était pas impérieusement réclamé par les affaires. Souvent on rencontrait Suger revêtu , non du froc de moine, mais de l'habit militaire, et suivi d'une escorte de cinquante à soixante cavaliers. Le grand moraliste et réformateur du siècle , saint Bernard, tonnait de toute la force de son éloquence contré

tes habitudes mondaines. « Il s'est élevé de nos jours dans l'Église, écrivit-il à Suger lui-même, deux abus inouïs et détestables : le premier , souffrez que je vous le dise , cher Suger, c'est cette vie insolente et fastueuse que vous avez menée : le second, c'est la réunion d'un état séculier à l'état ecclésiastique, comme le fait Etienne de Gaslonde, qui, ec- ' clésiastique , diacre et bénéficier , est grand-maître de la maison du roi et connétable. Comment faire marcher ces deux choses-là? » Un chroniqueur du douzième siècle, Guillaume de Nangis , disait aussi , en parlant de l'abbaye de Sairtt-Deniâ à la même époque : « La règle était tellement tombée en désuétude dans ce monastère, qu'il n'y avait pas alors une ombre de religion. » On faisait remarquer, en outre, que le cloître était toujours encombré de soldats et de plaideurs; que, contrairement à la règle, l'accès en était libre aux femmes et aux gens du monde ; qu'on y entendait fréquemment la voix des jeunes garçons et des jeunes filles; et enfin, qu'on y rendait bien à César ce qui était à César , mais qu'on n'y rendait pas à Dieu ce qui était à Dieu.

C'est dans ce relâchement de mœurs que vivait Suger depuis plusieurs années. Des avertissements de diverse nature l'aidèrent, par bonheur, à sortir de cet état. Un jour* il accompagnait le roi dans une expédition contre le comte d'Auvergne. Atteint, dans la mêlée, d'un coup violent, il raconte lui-même que, sans la solidité de son armure, il aurait été frappé mortellement , et que le péril qu'il avait couru laissa dans son esprit le germe de pensées sérieuses sur le néant de la vie. Peu de temps après, l'assassinat de Charles le Bon, comte de Flandre, dont il était l'ami, ajouta à ces graves dispositions. Vers le même temps , il apprit que l'abbé de Cluny , Ponce , qui avait été excommunié , à cause du dérèglement de sa vie , et incarcéré dans home même, par les ordres au pape, contre lequel il s'était ré*

Volté, était mort au bout de peu de jours dans sa prison. Enfin, un abbé du Mont-Cassin , Orderise , qui avait fait à Suger, lors de son dernier voyage à Rome, une réception des plus magnifiques, et avec lequel il s'était lié d'une vive amitié, fut également déposé, dans la même année, pour les mêmes motifs que l'abbé die Cluny.

.Suger» cela. résulte de nombreux passages de sa Vie de Louis le Gros, croyait, avec son siècle, aux songes, aux pressentiments, aux avertissements surnaturels. Cette succession d'événements lit sur lui une impression profonde. Il crut à un avis du ciel, et réforma complètement sa vie, afin d'avoir le droit de réformer celle de ses religieux. C'était en 1127. A partir de cette époque, l'abbaye de Saint-Denis prit une face nouvelle. Les hommes d'armes, les plaideurs, les femmes et les seigneurs de la cour ne troublèrent plus le silence de ses voûtes. On a la preuve de ces heureux changements par une lettre que saint Bernard , à qui le mérite en revenait en partie, écrivit peu de temps après à Suger lui-même. « On publie, lui disait-il le cœur plein d'une douce joie, une nouvelle édifiante. On fait partout votre éloge, et les personnes pieuses en témoignent partout leur satisfaction. Ceux mêmes à qui votre nom était inconnu ne peuvent apprendre ce que vous êtes et ce que vous étiez sans admirer les effets de la grâce et sans bénir son auteur. Ce qui nous comble de joie , c'est que vous ayez poussé le zèle jusqu'à communiquer à vos religieux les sentiments que Dieu a mis en vous. Vertueux abbé, qui vous a donc inspiré tant de perfection? Je souhaitais, je vous l'avoue, mais je n'espérais pas entendre dire de vous de si grandes choses. Non content d'avoir apaisé nos murmures» en remédiant aux désordres, vous avez mérité nos applaudissements. Aujourd'hui , dans Saint-Denis , l'on est tout absorbé dans la contemplation de Dieu ; on s'y applique à garder la chasteté, à faire fleurir la discipline, à se nourrir de lectures

spirituelles. Un silence continuel, un Recueillement profond, y élèvent lésâmes vers Dieu, et les doux chants des hymnes et des psaumes y délassent des rigueurs de l'abstinence et des pénibles exercices de la vie religieuse. »

Loin de perdre , par l'effet de sa conversion, l'influence qu'il avait Jusqu'alors exercée sur les affaires temporelles du royaume, Suger la vit, au contraire, grandir de jour eh jour, depuis cette époque. Louis le Gros avait toujours témoigné des sentiments religieux très-vifs. Il avait même, d'après ce que raconte Suger, formé le vœu, lorsque sa mission de rendre à l'autorité royale son ancien prestige serait accomplie, de finir ses jours à Saint-Denis, dans l'abbaye où il avait été élevé. A mesure qu'il avançait dans la vie, ce projet le préoccupait davantage. Lorsqu'il vit Suger ainsi maître de lui, s'isolant de la cour, fuyant les honneurs, l'ostentation , le luxe , et menant , au milieu des nécessités de ses fonctions, la vie d'un anachorète, son estime et son affection pour lui ne firent que s'accroître. Le conseil d'une haute prudence que, vers le même temps, Suger donna au roi de faire sacrer son fils , afin d'éviter l'hésitation et l'irrésolution ordinaire des esprits dans la transition d'un règne à un autre, ce conseil, que des tentatives nouvelles de révolte justifièrent peu après, ne fit qu'ajouter à l'autorité déjà si grande de l'abbé de Saint-Denis. On en vit bientôt une preuve éclatante. Depuis près de trois siècles, le monastère d'Argenteuil et les terres qui en dépendaient avaient été détachés de l'abbaye de Saint-Denis et donnés par Charlemagne à l'une de ses filles. Celle-ci y avait fondé une abbaye qui fut, plus tard, soumise à la règle de saint Benoît, et dans laquelle, avec le temps, les mœurs étaient, au témoignage de Suger, devenues, comme dans beaucoup

d'Autres couvents, fort relâchées. « Ce monastère, dit M effet Suger dans s& Yie de Louis le Gros, était décrié dans l'opinion par la mauvaise conduite et la honteuse irrégularité des religieuses. » Cette acccusation était-elle bien fondée? À la vérité, la célèbre Héloïse s'était depuis quelque temps retirée au monastère d'Ârgenteuil , et c'est elle sans doute que Suger a voulu principalement désigner.

, Dans son ardeur de réformation , obéissant, peut-être aussi , on lui en a fait le reproche , à des préoccupation* plus matérielles, Suger profita de la faveur dont il jouissait pour faire rendre à son abbaye le monastère d'Argenteuil et ses dépendances. Dépossédées de leur asile, les religieuses 4'Argentenil se retirèrent avec Héloïse au couvent du Paraolet, qu'Abélard leur céda. Déjà, quelques années auparavant, Suger avait pris, contre Abélard lui-même, une mesure rigoureuse. Le grand controversiste du douzième siècle était alors religieux à Saint-Denis, Jeté dans les prisons de l'abbaye pour avoir soutenu, ce qui a été reconnu vrai depuis, que les reliques conservées dans l'église de Saint-Denis n'étaient pas celles de Denis l'Aréopagite, il était parvenu à s'échapper ; mais il demandait la permission de suivre les vègles de son ordre dans un autre couvent. Suger, qui venait d'être nommé abbé, s'y opposait. Les amis d' Abélard obtinrent que la cause fût soumise au roi lui-même, en présence de ses conseillers. Suger s'était flatté de venir facilement à bout de cette opposition. L'honneur de son abbaye lui paraissait-il commander qu'il ne fût pas établi, par une décision souveraine, dont le retentissement devait être immense, qu'un homme aussi populaire qu'Abélard «'avait pas pu vivre à Saint-Denis? Dans tous les cas, son espoir fut trompé. Le roi donna tort à l'abbé contre son inférieur. Celui-xn fut autorisé à choisir le lieu de son sén jour, tout en restant, d'ailleurs, moine de Tordre de saint Benoît. Froissé de la solution qu'avait reçue cette question,

dans laquelle son amour-propre était engagé , Suger était , dit-on, parti immédiatement pour Rome, où se tenait alors le concile de Latran.

La France achevait, vers cette époque, de traverser les deux siècles qu'on a justement , par une image énergique, qualifiés les siècles de fer de là monarchie. Grâce à la faiblesse et à rimpéritie des successeurs de Charlemagne, les grands vassaux de la couronne avaient acquis, après lui, une influencé qui, bienfaisante sur quelques points, s'était, sur beaucoup d'autres, traduite par des actes d'oppression et des abus d'autorité odieux. De son côté, en acceptant la couronne de la main des grands vassaux, Hugues Capet avait mis la rovauté sous leur tutelle, et Dieu sait s'ils en abusèrent. Heureusement, l'action salutaire du clergé avait fait contre-poids à celle des comtes et barons. Pendant ces deux siècles funestes, le clergé, faisant cause commune avec la royauté et lui servant souvent de rempart, avait généreusement protégé les faibles et soulagé, par l'aumône, bien des misères. On a vu quels avaient été les efforts de Louis je Gros pour reconstituer la puissance royale, si amoindrie lors de son avènement, et comment sa valeur* indomptable, persévérante, avait été couronnée de succès. En même temps, et parallèlement pour ainsi dire, il s'opérait dans la société un autre travail qui semblait d'abord devoir être funeste à la royauté, et qui finit par lui devenir utile. Excités, vers la fin du onzième siècle, par ce qu'ils avaient appris de l'organisation d'un grand nombre de villes du midi , les habitants de quelques villes du nord sollicitèrent de leurs seigneurs, ecclésiastiques ou laïques, ce que, dans le langage du temps, on appela une Commune» Les bourgeois de Cambrai avaient ouvert la marche ; ceux

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de Saint-Quentin, de Beauvais, de Laon, de Montdidier, de Soîssons, de Sens, d'Amiens, les suivirent. On sait, d'ailleurs, au prix de quels sacrifices de sang et d'argent les chartes communales furent arrachées aux seigneurs. L'histoire des bourgeois, nos aïeux, qui demandaient, non point des droits politiques, mais seulement « la liberté d'aller d'un lieu à un autre» de vendre et d'acheter, d'être maîtres chez eux, et de laisser leur bien à leurs enfants ' ; » cette histoire, pleine de luttes héroïques, de vicissitudes et de péripéties émouvantes, est aujourd'hui bien eonnue. Dans ce mouvement des esprits, le rôle de Louis le Gros, et il le remplit à merveille, fut de combattre la puissance féodale par tous les moyens, soit à main armée, soit, dans les villes où Fautorité royale pouvait être tenue en échec par celle des barons ou des évêques , en octroyant à ces villes des constitutions communales. Sous ce rapport, les violences et l'avidité insatiable des seigneurs lui vinrent merveilleusement en aide. Déjà, sous Philippe 1", un sentiment d'indignation et de colère commençait à circuler, dans les populations, contre leurs oppresseurs. Vers le milieu du douzième siècle, l'auteur d'un roman célèbre, Robert Wace, formula comme il suit les plaintes que proféraient, sans doute depuis longtemps^ les serfs des campagnes et les gens des villes :

Nus sûmes homes cum il sunt; Tex membres avunt cum il unt; Ne nus faut cuer sulement*.

Quoi qu'il en soit , le mouvement communal s'étendait de proche en proche, non, il est vrai, sans rencontrer de

1 Lettres sur V Histoire de Fronce } -par M. Augustin Thierry; lettres xiv et suiv.

1 Nous sommes des hommes comme eux. ;

vives résistances et d'ardentes colères parmi ceux dont il diminuait les revenus ou l'autorité. « Commune, dit un abbé dû douzième siècle, est un mot nouveau et détestable» et voici ce qu'on entend par ce mot : les gens taillables ne payent plus qu'une fois l'an à leur seigneur la taxe qu'il» toi doivent. S'ils commettent quelque délit, ils en sont quittes pour une amende légalement fixée; et quant aux levées d'argent qu'on a coutume d'infliger aux serfs , ils en sont entièrement exempts '. »

Cette opposition n'était pas de nature à arrêter Louis la Gros. Ce qui lui importait avant tout, c'était d'affkiblir les seigneurs, et rien ne le servait mieux que la formation, au* priés d'eux, d'un pouvoir rival et toujours présent. Indé-< pendamment des constitutions qu'il donna à plusieurs corn-* ftiunes importantes, il accorda à un grand nombre de vil-* kges de l'Orléanais et du Gâtinais des chartes qui exemptaient de la taille , de la corvée , des péages , des droits de gîte, etc. La ville d'Orléans était sujette au droit de mainmorte; Louis le Gros abolit en partie ce droit inique, violation manifeste des lois naturelles, et il en fit, en outre, Fa remise complète aux villes de Roye, de Saint-Quentin, de Laon et de Soissons. De son côté, Suger avait, en 1125, concédé la même grâce à la ville et à la campagne de Saint-Denis. Vingt ans plus tard , ayant voulu fonder un village dans un lieu auquel il donna le nom de Villeneuve- Saint-Denis, Suger accorda à chaque colon un arpent un quart de terre, moyennant une rente de quatre écus douze

Nous sommes faits comme eux ; 1 H ne nous manque que du courage... . .

(Wace, le Roman de Rou, cité par M. Aug. Thierry; Introduction *à V histoire du tiers état, p. 2Z.)

1 Guibertus abbas, de vitd sud, etc., cité par H. Thierry, Lettres sur l'Histoire de France, p. 277.

émut. Si

deniers, tvee exemption de toute espace de taille. La charte de concession portait, en outre, que les colons de Villeneuve ne seraient astreints an service militaire que sur l'ordre de l'abbaye et sous sa bannière , et que ni un vassal de l'abbaye, ni un prince, ni le roi lui-même, n'auraient le droit de le leur imposer ' .

Ainsi, tout en cherchant à restreindre l'importance de ta Modalité seigneuriale, la couronne constituait, à son détriment, par l'octroi de constitutions modelées en quelque Sorte sur les constitutions républicaines de l'antiquité, une véritable féodalité communale. Il était évident d'ailleurs, ht suite le prouva bien, que ee nouveau pouvoir n'aurait pas les inconvénients de celui qu'il était destiné à contrebalancer. Les germes de dissolution qu'il portait dans son sein devaient suffire pour en délivrer sans efforts la royauté dans un temps peu éloigné.

Cependant , ni l'âge t ni l'altération de sa santé > ni des blessures gagnées sur les champs de bataille où s'était passée une partie de sa vie , n'avaient pu ralentir l'ardeur de Louis le Gros. Et* vain l'épuisement de ses forces et une obésité excessive lui commandaient le repos. % Se commettait-il dans le royaume, dit Suger, quelque chose qui portât atteinte à la majesté royale, il ne pouvait supporter l'idée de n'en pas tirer vengeance, » Si parfois la maladie le forçait de rester inactif, il s'indignait contre notre misérable nature , à laquelle , disait-il , savoir et pouvoir étaient à peine , ou plutôt n'étaient jamais permis. Déjà âgé d'environ soixante ans , il marchait encore en personne contré ses ennemis, tenait 4ête au roi d'Angleterre, et brûlait ou rasait , sans pitié , les châteaux des seigneurs qui oppri- ,

' * Vabbè Suger, par M.'Combes; pièces justifleatiyes, p. SI 8.

maient leurs vassaux ou qui refusaient de se soumettre à ses décisions. Dans les premiers mois de 1137, il revenait d'une expédition contre le seigneur du château de Saint- Briçon-sur-la-Loire , lorsqu'il tomba gravement malade en route. Il s' arrêta au château de Montrichard et se confessa humblement devant tous les siens. Tout à coup, on le vit se lever , et malgré son extrême faiblesse , aller au-devant du prêtre qui hii apportait le viatique. Il se passa en ce moment une scène d'une grandeur vraiment biblique. Pâle, défait, amaigri par la violence du mal, Louis le Gros abdiqua , en présence de nombreux assistants, le gouvernement de l'État, en s'accusant de F avoir mal administré, remit à son fils l'anneau royal, et lui fit promettre, sous serment , de protéger l'Église, les pauvres et les orphelins. Puis, îl distribua aux indigents et aux églises de l'or, de F argent, des vases de prix, tout son mobilier, ainsi que ses manteaux et ses habits. Sa chapelle se composait , entre autres objets, d'un livre d'évangiles enrichi d'or et de pierres d'une grande valeur, d'un encensoir d'or pesant quarante onces, de candélabres d'or qui en pesaient cent soixante, d'un calice d'or resplendissant de pierres précieuses, de dix chappes d'une riche étoffe, d'une magnifique hyacinthe qui lui venait de son aïeule Anne, fille du roi des Russes. Louis le Gros remit tous ces trésors à Suger, en le chargeant de les déposer auprès des reliques de son abbaye. Ainsi allégé des choses et des soucis de ce monde, il s'agenouilla humblement devant l'hostie consacrée, et confessa Dieu à haute voix, avec l'accent et les paroles de la conviction la plus profonde. Un peu soulagé, à partir de ce moment, il revint dans sa chambre, et, rejetant tout le luxe de la grandeur, s'étendit sur un simple lit de toile. Suger était auprès de lui et ne pouvait retenir ses larmes. «Ne pleure pas sur moi, très-cher ami, lui dit Louis le Gros en l'apercevant, mais triomphe et réjouis-toi de ce que ht miséricorde de Dieu

m'a donné, comme tu le vois, les moyens de me préparer à me présenter devant lui. » Le mal dont il était atteint Vêtant un peu calmé, le roi se rendit à Saint-Denis, au milieu d'un immense concours de peuple, pour y remercier Dieu. Vers le même temps, des députés du duc d'Aquitaine vinrent, pour se conformer à un ordre de leur maître, offrir la main de sa fille et la Guyenne au fils de Louis le Gros. Ainsi, au moment de mourir, celui-ci voyait sa politique et les efforts de toute sa vie couronnés par l'événement le plus fait pour satisfaire son grand cœur et son dévoue* ment à la France. Noble récompense bien due à sa persévérance et à son courage ! Louis le Gros accepta avec empressement l'offre qui lui était faite , et chargea Suger Raccompagner le jeune prince en Guyenne. Thibaut, comte du palais, Raoul, comte de Yermandois, cousin du roi, et plus de cinq cents seigneurs composèrent l'escorte du prince. Quant au vieux roi, il était resté à Paris, toujours en proie à son mal. Les chaleurs de Tété, plus violentes que de coutume, l'aggravèrent encore. Bientôt il comprit lui-même que sa dernière heure était arrivée. Il aurait voulu se faire transporter à Saint-Denis et y mourir, mais cela même était devenu impossible. Le t*r août 1137, c'est Suger lui-même qui le raconte, ce roi, qui, suivant la remarque de ses contemporains, avait passé sa vie à cheval pour reconstituer le pouvoir amoindri et avili que lui avait légué son père, ordonna qu'on étendit un tapis parterre, et' que, sur ce tapis, on jetât des cendres en forme de croix. Gela fait, il renouvela sa confession devant plusieurs évêques, reçut de nouveau le viatique, -et , s'étant fait déposer par ses serviteurs sur le tapis qu'ils avaient préparé, il expira.

La nouvelle de la mort de Louis le Gros arriva à Bor-

tfeaux au milieu des fêtes du mariage de Louis lç Jeun*

avec Aliénor, Bien que prévue, en quelque sorte , cette iport causa une sensation profonde. Tout malade qu'il était depuis quelque temps, Louis le Gros inspirait une frayeur; salutaire aux barons insubordonnés ou trop avides. Laboureurs et marchands savaient qu'ils avaient en lui* un protecteur toujours prêt à se porter leur défenseur. Sous son règne, la main de justice, ce noble attribut de la royauté, n'était pas demeurée oisive. Aussi le peuple disait-il de lui qu'il avait la main longue. Que deviendrait le royaume sous un roi de dix-huit ans If Les grands vassaux qui, au moment où son père l'avait fait asseoir avec lui sur le trône, s'étaient tenus à l'écart, parce que tout ce qui contribuait à fortifier L'autorité royale diminuait leur importance, ne profiteraient* ils pas de l'inexpérience et de la jeunesse du nouveau roi pour faire revivre d'anciennes prétentions t Quoique absorbé par sa douleur, Suger vit, avec le rapide coup d'oeil de l'homme d'État, les nécessités de la situation. Il conseilla h Louis le Jeune de retourner immédiatement à Paris , et ,~ cette fois encore, sa voix fut écoutée. Au bout de quelque^ jours, on apprit qu'une révolte avait éclaté h Orléans; Pn> fitant de la circonstance d'un nouveau règne et de l'éloignement du jeune roi, les bourgeois de cette ville voulurent s'organiser en Commune. Mais Orléans relevait directement de la Couronné, et la politique de la royauté était de ne favoriser l'établissement des Communes que dans les villes où les comtes et les évêques étaient investis, à condition d'hommage seulement, du pouvoir temporel. H importait, à ce point de vue, d'empêcher que le mal ne* s'étendît. Louis le Jeune accourût donc à Orléans, à la tête, de cinq à six cents hommes. « Là , disent les Grandes Chroniques de Saint- Dénys, apaisa l'orgueil et la fof sennerie d'aucuns musards de la cité, qui, pour raison de la Commune, faisoient semblant de soy rebeller et dresser contre la Couronne ; mais

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mouh y en eut qui cher le comparèrent (payèrent) ; car il m fit plusieurs mourir et destruire de maie mort, selon le fait qu'ils avoient desservi. » i

A peu de jours de là, Louis le Jeune et la nouvelle reinp firent leur entrée dans la capitale, où de nouvelles réjouissances eurent lieu en l'honneur de leur mariage. Quant h Suger, il se retira à SaintrDenis, et il y passa isolé, mas non inactif, plusieurs années. Ses regrets, l'austérité de sa vie, la dissipation de la nouvelle cour, la faveur même dont il avait joui dans l'ancienne, devaient le rendre, et, conformément au cours ordinaire des choses, l'avaient rendu importun. La réalisation d'une grande et sublime idée, préoccupation exclusive de sa pensée pendant cinq à six ans, lui fit sans doute bénir cette défaveur et ce repos. Encore simple novice à Saint-Denis, Suger avait souvent, dans ses jeux d'enfant, tracé sur le sable des cours les proportions qu'il aurait voulu donner à l'église bâtie par Dagobert, agrandie et enrichie par Gharlemagne. Suger entreprit de continuer l'œuvre du grand roi. Bientôt, de toutes les parties du royaume et des royaumes voisins, menuisiers, charpentiers, sculpteurs, fondeurs, orfèvres et peintres se dirigèrent en foule sur SaintrDenis. Animés par le zèle de Suger, les populations voisines s'associèrent avec enthousiasme à son œuvre. Le 14 juillet 1140, le roi,, suivi de toute sa cour et d'un grand nomt^e d'évêques et d'abbés, vint lui-même poser la première pierre de l'église nouvelle, au son def trompettes et des instruments. Pendant la cérémonie, ai} moment où l'on chantait ces paroles ; « Jérusalem I tes tnur$ et (es remparts seront faits de pierres précieuses, » le roi tira de se* doigts un anneau d'un grand prix, le jeta au milieu

des fondements de l'église, et eut polir imitateurs tous ceux qui raccompagnaient. Les ouvriers se mirent à l'œuvre. Au bout de peu de temps, on vit, à la rapidité merveilleuse avec laquelle s'élevaient les tours, les piliers et les arcades de la vaste basilique, ce que pouvait la foi dirigée par une volonté intelligente et forte. Se multipliant en quelque sorte, Suger allait des carrières de Pontoise à la forêt de Chevreuse, où il choisissait et faisait couper en sa présence même les arbres nécessaires à la charpente de l'immense édifice; il inspirait les orfèvres et dirigeait de ses conseils les peintres-verriers. Quatre ans s'étaient à peine écoulés, que, grâce à sa direction habile et aux trésors dont il disposait, l'église était terminée. Un seul homme avait obtenu, dans Ce Court espace de temps , ce que , sur beaucoup d'autres points, un siècle entier avait à peine réalisé. Le Il juin 1144, le roi, la reine, toute la cour et un grand nombre d' évoques assistèrent à l'inauguration de la nouvelle église de Saint-Denis. Au nombre des merveilles qu'elle contenait, on remarqua un autel de porphyre gris, dans lequel était enchâssée une table d'or, pesant quarante-deux marcs, enrichie d'hyacinthes, de rubis, de saphirs, d'émerâùdes, de topazes, de perles fines, et de toutes sortes de pierres précieuses. Des chandeliers d'or du poids de vingt mares décoraient le maître-autel, qui était revêtu, sur la face regardant le chœur , d'une tabïe d'or , donnée par Charles le Chauve. Aux deux côtés de l'autel s'élevaient, sur deux éolonnce de porphyre, les statues de saint Pierre et de gaint Paul, de grandeur naturelle et en or fin, don de la piété et dé la munificence du roi Pépin. Quant à Suger, indépendamment de plusieurs tables d'or et d'un grand nombre d'autres objets du plus grand prix, il avait fait exécuter pour le maître-autel un crucifix d'or, du poids de quatre-vingts marcs, dont les pieds et les mains étaient attachés avec de magnifiques rubis taillés en clous. En outre, uri

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énorme rubis, d'une valeur inestimable, figurait la plaie que le fer d'une lance avait faite dans le côté du Christ '.

Les premières années du .règne de Louis le Jeune furent profondément troublées par la question toujours pendante des investitures. Deux élections, celle de l'évêque de Poitiers, qui fut consacré par l'archevêque de Bordeaux sans la sanction royale, et celle de l'archevêque de Bourges, Pierre de la Châtre, neveu du pape, qui le nomma de, sa propre autorité, bien que Louis le Jeune eût déjà approuvé le choix d'un autre prélat qu'avait désigné le chapitre, amenèrent, entre les deux pouvoirs, un conflit qui remplit le royaume de deuil et de ruines. Par malheur, la question religieuse se compliqua d'une question territoriale. La reine Àliénor avait une sœur, Pétronille de Guyenne, qui devait apporter à son mari quelques fiefs situés en Bourgogne. Un des favoris du roi, Raoul, comte deVermandois, déjà marié à une fille de Thibaut, comte de Champagne et de Blois, désira épouser la sœur dé la reine. Secondé dans ses vues par Louis le Jeune, dans un but tout politique, il répudia sa première femme, et obtint de trois évêques qu'ils consacrassent son mariage avec Pétronille de Guyenne. On apprit bientôt qu'une bulle du pape avait interdit le roi.

Or, cette interdiction, qui entraînait la suspension du service divin dans tous les lieux où ce prince viendrait à ré-

1 Les richesses de l'église de Saint-Denis furent pillées en partie par les Anglais, sous le règne de Charles VI et de Charles VIL Ce qui avait échappé à jee premier pillage fut, en 1507, la proie des protestants, qui, pendant les guerres de religion, dévalisèrent l'abbaye et mirent le feu à sa riche bibliothèque. (Vie deSugcr, par M. Nettement, p. 152.)

fiider, Agitait péniblement les populations. De son côté, Thibaut avait donné asile à Pierre de la Châtre, et soutenait ses prétentions contre la volonté du roi. Vainement saint Bernard et le célèbre abbé de Cluny, Pierre le Vénérable, intervinrent auprès du pape pour obtenir la levée de l'interdiction dont il avait frappé Louis le Jeune. L'irritation, portée à son comble de part et d'autre, ne permettait pas que la voix des médiateurs, même les plus puissants, fût encore entendue. Les hostilités continuèrent avec un acharnement que l'appât du pillage, offert aux soldats, rie faisait qu'alimenter. Un jour du mois de janvier 1143, le bruit se répandit que Louis le Jeune s'étant emparé du château de Vitry, qui appartenait au comte de Champagne, y avait mis le feu, que l'incendie ayant gagné la ville de Vitry, les habitants, saisis d'épouvante et redoutant tout de la fureur des soldats du roi , s'étaient réfugiés, au nombre de treize cents, dans une église; mais bientôt les flammes s'y étaient communiquées, et les treize cents malheureux qui avaient cru y trouver un asile, n'ayant pu se sauver, parce que les portes avaient été refermées sur eux, avaient été consumés par le feu. A cette nouvelle, un immense cri de réprobation S'éleva dans toute la chrétienté contre Louis le Jeune, sur qui retomba la responsabilité de la faute. Justement indigné de ces horreurs, saint Bernard écrivit à Suger une lettre véhémente : « Si tout cela se fait malgré vous, lui disait-il, il y a de quoi être étonné; l'étonnement augmente, si c'est par vos conseils. Quoi qu'il en soit, tout ce qui s'est fait de mal, ce n'est pas à un roi jeune, mais à ses vieux conseillers qu'on aura raison de l'imputer. » — « Vous devriez, disait saint Bernard dans une autre lettre à Suger, mieux guider un enfant qui, cruel dans son innocence, oublie, sans motifs, et vos conseils et ses propres projets , dévaste les églises, profane les choses sacrées, élève les méchants et persécuté les bons. »

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Siiger répondit àsaittt Bernard qu'il n'avait pas Conseillé la conduite du roi à Têtard du comté de Champagne qu'il honorait an contraire cordialement. 11 test donc permis de croire que, députe son retour de Guyenne , et à partir du jour <m il avait commencé la reconstruction de l'église de Saint-Denis, son Influence sur la direction des affaires temporelles du royaume avait été à peu près nulle. L'incendie de Vîtry laissa, heureusement, dans l'esprit du roi des souvenirs et des regrets profonds* Saisi, 4 la suite de cette affreuse catastrophe, d*un découragement extrême, il prit, pendant quelque temps, en dégtJùt, le* obligations que lui imposait la royauté et tomba dans un morne chagrin, 11 fallut que Suger et saint Bernard lui-même intervinssent pour rendre quelque ressort à cette âme abattue tout h ta fois par le souvenir toujours présent du sac de Vitry et par l'excommunication qui pesait sur elle depuis plus de trois ans. Un nouveau pape ayant été nommé, interdiction fut enfin levée et le différend relatif à la nômiriation de l'archevêque de Bourges arrangé, au moyen d'un compromis. La consécration de la nouvelle église de Saint-Denis détermina, dans Fesprft du jeune roi, Un redoublement de ferveur religieuse qui se traduisit par le don qu'il fit à la royale abbaye de droits et revenus dont la couronne jouissait dans plusieurs localités. Sur ces entrefaites, une croisade nouvelle fut prêchée en France et elle y excita un grand enthousiasme* Suivant quelques historiens, le frère aîné du roî, mort d'une chute de chenal avant de monter sûr le trône, avait fait vœu d*aller en terré sainte ; Louis se fit un point d'honneur de tenir ce vœu. Un jour, â Vézelay, sous l'impression de l'iSloquencé de saint Bernard, qui, placé sur fe versant d'une tolline, avait éléetrisé du feu de son regard et de sa parole des populations immenses, Louis le Jeune reçut, genou en

terre, la croix symbolique, et fit serment de conduire luimême contre les infidèles ceux qui suivraient sa bannière. Tout en approuvant le mouvement qui remuait l'Europe d'un bout à l'autre, Suger blâma l'intention que le roi avait annoncée d'aller lui-même en Orient. Il écrivit même a» pape et à saint Bernard pour les supplier de se joindre à lui dans le but d'empêcher le roi de se croiser. Avec un sens profond, il leur faisait observer que, pendant la4 première croisade, l'absence des hauts barons avait été très-utile à la royauté, et que l'absence du roi pourrait bien avoir un effet tout contraire. Suger ajoutait que le principe de l'hérédité de la couronne n'était pas encore assez bien étabji pour que le roi, qui n'avait alors qu'une fille , commît l'imprudence de ^'exposer aux chances d'une . expédition lointaine. La réponse ne pouvait être douteuse. Le seul engagement que prit le pape, dans une lettre qu'il adressa à Suger, au mois d'avril 1146, fut de promettre son concours pour maintenir l'autorité du roi contre les attaques dont elle pourrait être l'objet pendant son absence. L'assemblée de Vézelay avait eu lieu peu de temps après. Au mois de février suivant, un parlement convoqué ^ Étampes et composé des barons, évêques et archevêques du royaume, nomma deux régents, Suger et le comte de Nevers. Celufcci s'étant. récusé pour s'enfermer dans un couvent, le roi adjoignit à Suger l'archevêque de Reims, à titre de conseil, et le comte de Vermandois , pour le cas où le recours aux armes deviendrait inévitable. Dans la même année , à la Pentecôte, le roi reçut des mains de Suger l'oriflamme , et de celles du pape Eugène, qui s'était rendu en France, la panetière et le bourdon, signes distinctifs de la croisade. Le lendemain, escorté d'un nombreux et brillant cortège de barons et de seigneurs, parmi lesquels on remarquait Robert, comte de Dreux, son frère, les comtes de Toulouse, dp Champagne, de Flandre, de Soissons, Hugues de Lusignan,

Guillaume de Goùrtenay, Enguerrand de Coucy, et les évêques deNoyon, de Langrès, d'Arras, de Lisieux, Louis le Jeune prit la route de la frontière. La reine Àliénor l'avait devancé, suivie d'un grand nombre de jeunes femmes qui, séduites par les récits merveilleux que les trouvères leur avaient faits de l'Orient , s'étaient jointes à elle. On savait et l'on répétait, avec des paroles de raillerie, que, pour piquer d'honneur quelques barons qui avaient témoigné l'intention de né pas aller en Palestine, là reine leur avait envoyé des .quenouilles. On se figure le nombre prodigieux de barons et de seigneurs qui, accompagnèrent le roi. Quant aux masses, saint Bernard les avait si profondément enthousiasmées et remuées, qu'il put, en toute vérité, écrire au pape, en retournant d'Allemagne où il était allé prêcher la croisade : « l'ai fait autant de veuves et d'orphelins en Allemagne qu'en France. »

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