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Le mouvement qui emportait la France et l'Europe vers l'Orient sur les ailes de la foi et de l'enthousiasme avait-il donc ce caractère de folie qu'un siècle sceptique lui a reproché? L'extrait suivant d'un éloge de saint Louis, écrit, au milieu du dix-huitième siècle, répond péremptoirement à ce blâme, et, tout en résumant à merveille l'esprit des croisades, fait voir en quelque sorte le souffle qui les inspira :
€ Transporter au delà des mers des vassaux rebelles et factieux , et par là rendre le calmé à l'État; tourner contre les barbares la fureur de Ces lions indomptés qui déchiraient la patrie, et par là laisser reposer les peuples; occuper leurs armes contre un ennemi éloigné afin qu'ils ne les tournassent pas contre leurs rois, et, par là, affermir le trône; par les guerres étrangères étouffer les intestines : voilà la politique des croisades.
« Combattre un peuple féroce qui avait pour article d$ foi d'exterminer le* chrétiens; qui avait porté ses ravages en Espagne, en Portugal, en Allemagne et jusque dans & France; qui préparait des fers à toute la chrétienté si te religion n'eût réuni les princes chrétiens contre ces rapides conquérants, et, par les croisades, délivré l'Asie et rassuré l'Europe ; en voilà la justice,
« Osons donc une fois braver le préjugé et nous présenter ces guerres saintes aussi heureuses qu'elles auraient pu l'être. L'Asie ne serait point la proie des barbares; la loi de l'Évangile aurait fait des mœurs et des hommes là où la loi d'un imposteur n'a produit que des mœurs honteuses pour l'humanité. L'Europe, l'Asie, l'Afrique, ne seraient, pour ainsi dire, qu'un peuple et une religion; la mer serait sans pirates, le commerce sans obstacles, le nom de chrétien sans ennemis ; des milliers de malheureux , nos frères et nos corn-» patriotes, ne gémiraient point, à la honte des nations, sous les fers des infidèles, et , en voyant le monde affranchi de la tyrannie ottomane, au lieu de dire : Quelle folie que les croisades! pn s'écrierait : Quel malheur pour l'humanité que les croisades n'aient pas réussi! en voilà l'apologie '« »
De son côté, un écrivain contemporain, un étranger qui a écrit l'histoire de la monarchie française avec toutes les passions du républicain et du protestant, M. de Sismondi> qu'on ne saurait soupçonner de partialité à l'égard de* la royauté et du catholicisme, a exposé comme il suit les résultats politiques de la croisade que commanda Louis le Jçune :.
« Tous ce» comtes et ces barons qui, en France, s'occupaient sans cesse à se tenir en garde contre l'autorité royale, mettaient» au contraire, au milieu des étrangers, leur orgueil à faire briller la puissance du roi auquel ils obéissaient.
* Éloge ds saint ternis, par l'abbé Cambacérèa, ctté dan* la Vk tfr Suger, par M. Nettement, p. 229, note.
Us prétendaient que son rang était pleinement égal à oelut de l'empereur ; ils exagéraient l'étendue de ses domaines» le nombre de ses sujets et leur soumission à son autorité; ils en donnaient eux-mêmes des preuves en lui obéissant comme à un chef d'armée; en sorte que ce pèlerinage contribua plus que de longs combats domestiques à relever la dignité de la couronne de France '• »
Dans la première lettre qu'il lui avait écrite après son départ pour la croisade, Louis le Jeune disait à Sugër : c Toutes choses sont entre vos mains, depuis le jour où nous avons confié à votre prudence tout ce qui regarde notre royaume, afin que vous vous en occupiez comme de vos propres affaires. » La puissance de Suger était donc égale â celle du roi lui-même. H était le représentant de la royauté absente. Ses contemporains les plus éminents lui reconnurent oe caractère. Le comte Raoul de Yermandois, qu'on lui
' Histoire des Français, U V, p. 331 . — Je ne voudrais pas paraître injuste envers un homme du talent de M. de Sismondi; il est bon, cependant, que Von connaisse dans quel esprit et sous l'influence de quelles idées il a écrit son histoire. J'en citerai quelques passages pris au hasard dans le volume que j'ai sou& les y eu*. « Quelque avantage qu'un peuple puisse trouver, dit M. de Sismondi, à recevoir l'impulsion d'un gouvernement éclairé et vigoureux en même temps, l'impuissance de ses maîtres est presque toujours pour lui un avantage, car il est bien rare que les forces de leur gouvernement ne soient pas employées à le contenir plutôt qu'à le pousser en avant. La cessation de V autorité souveraine, au contraire, jointe à la fermentation de V anarchie, développe le plus souvent toutes les forces individuelles , et met en jeu dans la nation des qualités jusqu'alors inconnues , des passions auparavant ignorées, une capacité qui, dans un autreordre, n'aurait point trouvé d'emploi; c'est ainsi qu'elle commu-
avait adjoint, le nommait son seigneur; l'évêque d'Orléans, saint Bernard, Pierre le Vénérable, le traitaient .d'excellence, d'altesse, de prince; le pape, de vice-roi; l'évêque d'Angers, de majesté. Pénétré de la grandeur de sa mission, armé, par l'assemblée de barons et d'évêques qui Favait désigné au choix du roi , du glaive temporel et du glaive spirituel, fort surtout de l'appui moral du clergé, Suger comprima, sans engager ni compromettre en aucune manière l'autorité royale, toutes les tentatives de révolte ou d'empiétement qui se produisirent. Un jour, le duc de Normandie, invité par Suger à venir défendre les intérêts du roi; prétexte une maladie simulée, Suger le menace d'aller léchercher à la tête d'une armée, s'il ne se rend pas immédiatement à ses ordres, et le duc de Normandie obéit. De son côté, le comte de Vermandois voulait maintenir au seigneur de Crécy la tour de Bourges, d'où ce seigneur avait expulsé l'archevêque, à la garde duquel le roi l'avaitconfiée. « Nous avons ordonné, écrivit Suger à Raoul de Vermandois, pour obéir au vœu de la justice, que l'archevêque rentrât en pos-
nique au corps politique un esprit de vie et une vigueur dont il ne tarde guère à donner des preuves dès qu'il se soumet de nouveau à un gouvernement régulier. » (T. V, p. 60.) On ne saurait exposer d'une manière' plus attrayante la théorie des révolutions perpétuelles. Dans le même volume, p. 250, on lit « qu'au douzième siècle, une proportion assez commune de loyauté, d'intelligence et de bonne volonté suffisait, avec de la vigueur de corps et quelque courage, pour faire d'un homme' ordinaire un monarque très-distingué, » On n'aurait jamais cru que si peu de qualités eussent été nécessaires pour reconstituer la royauté française en face des envahissements simultanés des papes, des barons et des communes. Eu ce qui concerne Suger, M. de Sismondi lui consacre à peine quelques lignes. Pour lui, c'est un homme assez vulgaire, au style emphatique, qui a la faiblesse de croire aux songes, aux devins, pour tout dire, enfin, un moine. — Le volume de M. de Sismondi dont je viens de parler a paru en 1 823,
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session de la. place ; nous ne changerons jamais de résolu- • tion à Ce sujet. Nous avons voulu vous le mander nousmême, en vous transmettant cet ordre par le porteur de cette lettre écrite de notre main. » Et le comte de Vermandois obéit à son tour. Peu de temps après le départ du roi, une révolte avait éclaté dans le royaume. Les historiens né donnent à ce sujet aucun détail précis. On sait seulement que les révoltés, poussés, tout porte à le croire, par quelques barons mécontents, pUlaient les églises, gaspillaient le bien des pauvres, attaquaient enfin tout ce que soutenait et protégeait l'autorité royale. Suger appela à lui en toute hâte les hommes d'armes du Limousin, du Berri, du Poitou, de. la Gascogne, nouvellement réunie à la France, et. dissipa les insurgés par l'intimidation. Maître d'une force année redoutable, il se garda bien de la dissoudre, et il l'entretint, pendant plusieurs années aux frais mêmes de son abbaye. Vers la même époque, Geoffroy, archevêque de Bordeaux et gouverneur de l'Aquitaine, informait Suger que, dans une assemblée composée des évoques et de tous les grands de la Gascogne qu'il avait réunis, le jour de l'Assomption, à Montde-Marsan, il avait lu au vicomte de Garbadan des lettres d'excommunication lancées contre lui parle pape pour violation de diverses terres et seigneuries appartenant au roi. Ainsi , Suger s'appuyait tout à la fois, pour maintenir l'ordre dans le royaume, sur la force matérielle et sur l'influence du pouvoir spirituel. Cependant, bien que l'appui qu'il recevait de la papauté fût pour lui d'une importance considérable, il maintenait intactes, dans les élections et les investitures des évêques, les prérogatives de la royauté. Après la mort du pape Innocent II, Louis le Jeune avait obtenu des papes Célestin II et Eugène III que cette question délicate, serait réglée d'une manière plus conforme à la dignité du pouvoir royal. 11 avait donc été convenu que la nomination aux sièges d'évêque ou d'abbé qui viendraient à vaquer dans
le royaume n'appartiendrait ni au roi ni au pap*, et que Im
élection» canoniques seraient maintenues. Toutefois, le roi do France conservait, outre le droit de recommander les prélat^ aux chapitres, celui de confirmer leur nomination. Plusieurs élections qui furent faites dans le royaume pendant ta régence de Suger lui fournirent l'occasion de manifester l'importance qu'il attachait à l'entier exercice de ce droit.