‹ Portraits intimes (volume 2)Chapitre 10 sur 22 · LE PÈRE OLLIVIER PREDICATEUR · texte numérisé non relu

LE PÈRE OLLIVIER PREDICATEUR

J'avais une grande curiosité de connaître son éloquence rude et familière qui m'avait été vantée. Car le Père Ollivier est célèbre à l'égal de M. Mounet-Sully et de M"^ Rose Caron. De singulières histoires courent à son sujet. On raconte qu'il interpelle ses paroissiens du haut de la chaire, et les secoue vertement; et que, dans son ardeur à flétrir le vice, il s'abandonne à des saillies d'une telle vivacité que les mères alarmées se lèvent pendant le sermon et font sortir leurs filles de l'église. Un Bridaine, un Maillart, un Guillaume Pépin en plein xix" siècle, cela ne manque point de ragoût et vaut la peine qu'on se dérange...

A trois heures donc, je franchis l'enceinte de la vieille nef, et m'assieds au coin du banc d'œuvrc, en un endroit réservé, d'où je pourrai observer à l'aise la physionomie et la mimique de l'orateur. L'ofïice s'achève au murmure des psaumes, soutenus par les

sourds grondements de l'orgue. Puis c'est le remueménage des gens qui s'apprêtent à écouter un discours : froissements d'étoffes, bruits de chaises qu'on retourne, toux discrètes, glissement de pas sur les dalles. Brusque remous dans la foule, le baudrier du suisse, coups de canne frappée en cadence : c'est LUI. Il grimpe d'un pas alerte les degrés de la chaire, et s'agenouille pour l'oraison. Il n'a pas le physique que j'attendais. Je me le figurais corpulent, réjoui, bonhomme, ayant l'aspect d'un bon frère cordelier, d'un Gorenflot cordial. Il est plutôt maigre, à peine grisonnant et paraît doué d'une solide constitution... « Mes chers frères! »... La voix est extrêmement sonore et rappelle, par la vigueur du timbre et par la netteté de l'accent, celle de Got... « Qu'est-ce que la foi?... La foi, mes chers frères, c'est le repos de l'intelligence dans le vrai... »

Il développe sa définition et s'engage dans une argumentation fuyante, dont les subtilités dépassent certainement le niveau de l'auditoire. Dix minutes s'écoulent... Il continue d'évoluer parmi les idées abstraites, sans qu'un mot pittoresque vienne égayer la sécheresse de cette dissertation. Et je sens poindre en mon âme un soupçon d'inquiétude... Eh quoi! c'est là ce prédicateur au franc - parler ! Mais il s'exprime comme un théologien de la Sorbonne ! Il a joliment volé sa réputation!... Attendez! Le Père Ollivier s'est arrêté; il a pris un flacon déposé auprès de lui et s'en est versé une rasade. Et soudain sa

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physionomie est transformée. Il frappe un grand coup de poing sur le rebord de la chaire, et s'écrie avec véhémence : « Telles sont mes théories, et je vous interdis de les discuter et je vous interdis de penser qu'elles puissent être discutables. » Et poursuivant, de plus en plus animé : « Je sais que certains professeurs soutiennent d'autres doctrines, mais je hausse les épaules devant leur bétisel » Et réellement il hausse les épaules, et il foudroie ses contradicteurs imaginaires; et toute sa personne exhale l'indignation ; et je voudrais vous rendre l'intonation dont il souligne les trois syllabes du mot bêtise, et ce qu'il y enferme de mépris!... « D'ailleurs, messieurs, vous êtes les premiers coupables. Si la religion est ébranlée, si le sophisme et l'erreur sapent les croyances les plus sacrées, c'est à votre ignorance, à votre indifférence, que nous le devons. Et je ne suis pas fâché de vous le dire en face une bonne fois! »... A la bonne heure!... Nous retrouvons le véritable OUivier, rOllivier de la légende, qui va fouailler d'un bras infatigable les hontes de la société moderne... Oui! quelque chose me dit que je vais entendre de très dures vérités... Je me pelotonne sur ma chaise, je ferme à demi les yeux et prends une altitude de pêcheur humilié...

Quel orage, ô mes amis! Le tonnerre roulant au flanc des montagnes, l'artillerie vomissant la mort dans le camp des ennemis, ne sont pas plus terribles que l'éloquence du Père Ollivier emplissant de ses

éclats l'immense vaisseau de Saint-Paul. Ce sont, tour à tour, des imprécations et des apostrophes joviales, des malédictions et des anecdotes, l'ironie agressive et la fureur , des gaietés rebelaisiennes mêlées à des mélancolies prophétiques. 11 n'y a rien, en tout cela, de bien neuf. Les reproches dont nous accable le Père Ollivier ont été ressassés par tous les prédicateurs. Notre égoïsme, notre esprit de lucre, la frivolité de nos divertissements, notre ignorance dans les choses de la foi, notre lâcheté, notre bassesse, notre insouciance... Ces lieux communs forment la trame ordinaire des sermons. Le Père Ollivier a le mérite de les vêtir d'une forme personnelle. Au lieu d'employer des périphrases fleuries, il va droit au but, il parle aux braves gens qui l'écoutent, un langage terre à terre, le langage de la rue, de l'atelier, il jette pêle-mêle dans sa harangue, les locutions populaires, les scènes intimes, les conversations du coin du feu; il cause en chaire comme on cause en cassant une croûte el en vidant un verre de vin, les coudes sur la table et les manches retroussées... «Je sais bien, dit-il en riant, qu'on m'accuse d'être trivial et d'employer des mots vulgaires pour exprimer mes idées, mais que voulez-vous, mes enfants, j'ai toujours eu l'habitude d'appeler un chat un chat et ce n'est pas à soixante ans passés que l'on change de conduite, surtout quand on est, comme moi, Breton bretonnant, et plus entêté qu'une mule d'Andalousie... » Et, sa verve s'aiguisant au bruit des

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rires qui saluent ces propos salés : « Mon Dieu, ajoutet-il, je ne voudrais pas vous imposer, pour votre dimanche, de trop dures pénitences. Mais faites votre examen de conscience. Êtes-vous content de vousmêmes? Je m'adresse aussi bien aux hommes qu'aux femmes... Vous, messieurs, vous ne vous occupez que de gagner de l'argent, vous savez le cours des huiles et le mouvement des rentes à la Bourse. Quand votre journée est achevée, vous rentrez au logis, vous prenez votre fils sur vos genoux et vous dites à cet enfant : « Suis l'exemple de ton père et tâche, plus tard, de réussir comme lui dans les affaires I » Les affaires^ mot abominable, qui peint une époque. On ne vit plus pour la morale, pour l'honnêteté, on ne vit que pour les affaires... »

L'orateur lève les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de ces misères. Et il s'attaque aux femmes, jadis ferme rempart de la chrétienté, ardentes à remplir leurs devoirs religieux, aujourd'hui entraînées dès le lendemain de leur première communion dans le tourbillon du monde. Elles glissent peu à peu sur la pente du scepticisme. Elles ne résistent pas à la tentation des dîners en ville, des spectacles; elles oublient d'observer les pénitences du carême; et, de concessions en concessions, elles tombent dans tous les désordres de l'impiété... « Je suis vieux jeu, conclut-il, je radote, et cependant je vois clair. Il y a eu, à toutes les périodes de l'histoire, des débordements et des scandales. Ce qui caracté-

risG la nôtre, c'est son inconscience. Nos aïeux, quand ils se damnaient, savaient qu'ils se damnaient; nous n'avons même plus le sentiment de nos fautes. Nous côtoyons un abîme que nous ne voulons pas voir; et nous courrons, les paupières closes, les mains pleines de fleurs, à la catastrophe. »

Le Père Ollivier est animé d'intentions excellentes et d'une sincérité communicative. Il est dans son rôle en s'élevant contre la corruption des mœurs; et nous sommes obligé d'avouer que sur bien des points il frappe juste... Pourquoi faut-il que sur d'autres il irrite et blesse le sens commun? C'est qu'avant d'être moraliste et philosophe, cet orateur est homme de parti ; tout ce qui ne plie pas sous l'étroite règle qui est la sienne lui devient ennemi; il ne supporte, en aucune mesure, la contradiction; il n'admet pas qu'il entre une parcelle de vérité dans l'opinion de ses adversaires; la science même le gêne; il n'essaie pas, comme certains esprits souples du clergé, de s'accommoder avec fille, de trouver entre elle et la foi un terrain de conciliation ; il se déchaîne contre ses efl^ets pernicieux, il la déteste; il hait les savants qui consacrent leur vie à étudier la nature au lieu d'adorer le Créateur. Il voudrait que l'on pût efl"acer cinq cents années d'efforts accomplis dans l'intérêt de la civilisation; il voudrait revenir au moyen âge, aux rudes époques où les hommes vivaient entre la croix et l'épée, et mouraient heureux après s'être confessés. Qu'on ne s'y trompe pas. L'âme d'un

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