‹ Portraits intimes (volume 2)Chapitre 11 sur 22 · LE PERE OLLIVIER PREDICATEUR · texte numérisé non relu

LE PERE OLLIVIER PREDICATEUR

moine du xi\° siècle palpite en ce robuste prédicateur. Au moment d'achever son homélie, il vint à, parler de nos provinces perdues, des menaces belliqueuses de l'avenir; il n'avait pas l'air de redouter la guerre; il semblait, au contraire, l'appeler, comme une œuvre de salut et de purification. Et j'eus soudain la vision d'un prêtre barbare et héroïque , menant ses ouailles au combat sous la bannière de Bertrand Du Guesclin. Le Père Ollivier est né trop tard, dans un siècle trop vieux. Il ne se console pas d'être venu sur terre à une époque où l'Inquisition est abolie. Et il se dédommage en injuriant l'humanilé...

... Jamais homme ne ressembla mieux à son œuvre... Sec, nerveux, étroitement serré dans l'habit noir, pâle et triste de visage, il a l'œil aigu et froid des grands railleurs, l'insolence et la mélancolie de ceux qui méprisent profondément l'humanité. Et ce que M. J.-L. Forain la méprise! Gela n'est pas croyable! Il la méprise avec emportement. Son crayon s'enfonce dans les chairs vives de la taillade avec une joie sauvage. Comment vint k M. J.-L. Forain cette humeur vengeresse ? On sait peu de choses de ses années de début. Il approche de la quarantaine s'il ne l'a dépassée, et n'est célèbre que depuis cinq ou six ans. Quels événements emplirent ces trente-cinq premières années? Il passa par l'École des beaux-arts; il eut comme professeurs des artistes extrêmement pondérés, tels que Dumont et Jaquesson de la Chevreuse. Cependant Carpeaux lui donna quelques leçons et put avoir une influence sur le

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développement de son talent. A son issue de l'École, J.-L. Forain disparaît. On le rencontre vagabondant en Italie, menant la « vie de Bohème » dans la plus large acception du terme, logeant à Paris dans des quartiers innommables, faisant la chasse, comme les camarades, à la pièce de cent sous... Peut-être dirat-il un jour, s'il écrit ses mémoires, les misères qu'il eut à subir : ce sont celles qui guettent tous les débutants, qui ne sont pas venus au monde avec cinquante mille livres de rente. Je suppose que M. J.-L. Forain ne fut ni plus ni moins malheureux que les innombrables Schaunard qui tentent la fortune, et qui meurent à l'hôpital quand ils n'arrivent pas à l'Institut. Les épreuves glissent sur eux : ils les oublient quand ils sont parvenus à la renommée, ou s'y habituent si le succès ne vient pas. Elles laissèrent dans l'âme de M. J.-L. Forain une plus profonde empreinte. Il se mit à considérer la comédie qui se déroulait autour de lui et dans laquelle il jouait un rôle; il nota des scènes, il croqua des types, saisit au vol des mots expressifs; et s'en alla porter ses essais à un journal d'avant-garde, ouvert aux plus hardies tentatives d'art, au Cowrier Français. Ses premiers dessins déplurent aux amateurs, mais excitèrent leur curiosité. Ils les jugèrent cyniques, d'une brutalité repoussante; ils comprirent qu'il y avait là un talent étrangement original et vigoureux. Le nouveau venu s'affirma; il vida les trésors d'observation qu'il avait accumulés; sa réputation s'accrut; la poli-

tique acheva de la consacrer en fournissant au satiriste roccasion d'une série de pamphlets publiés chaque semaine dans le Figaro, sous ce titre : les Tcm-ps difficiles^ et qui eurent le plus vif, je dirai presque le plus scandaleux retentissement. Dès lors, M. J.-L. Forain était lancé. Ses moindres croquis se couvraient d'or. Le gouvernement lui donnait le ruban rouge; demain TAcadcmie des beaux-arts le recevra dans son sein. Et l'on assista à un très comique revirement. Il fut de mode d'exalter cet artiste, comme il 'avait été de mode de le dénigrer. Les bons bourgeois qui repoussaient d'un geste de dégoût ses premières compositions s'extasient aujourd'hui à ses dernières, qui sont pourtant conçues dans le même esprit âpre et cinglant. Ceux mêmes que l'artiste met en scène, les riches capitalistes, les gens de la haute, se disputent ses ouvrages. C'est le triomphe définitif... M. J.-L. Forain n'a plus rien à désirer.

Lorsqu'on feuillette son œuvre on y voit apparaître des silhouettes connues : la fille galante et sa mère, couple comique immortalisé par Gavarni ; le parvenu de la finance, fastueux et ventripotent, le viveur chauve et ramolli, épuisé par la fête; le rat d'Opéra tourbillonnant autour des vieux abonnés. D'où vient que ces types, qui ont été si souvent exploités par les prédécesseurs de J.-L. Forain, se rajeunissent et prennent comme un aspect inédit, en passant par son crayon? C'est qu'il va plus loin qu'eux dans la

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satire. Le sémillant Grévin, Cham (qui fut un rapin de génie), Gavarni lui-même s'attachaient à railler des ridicules superficiels et momentanés; M. J.-L. Forain cherche à dégager ce qu'il y a de permanent et d'éternel sous la forme transitoire; il montre le drame sous la comédie et, par là, il se rattache à la lignée de Rabelais et Molière. En regardant ses dessins, en lisant la plupart de ses légendes, on a tout d'abord envie de rire, puis on y réfléchit et l'on ne rit plus; on est plutôt tenté de frémir.

Tout le fond de vilenie, toute la bassesse dont est pétrie la nature humaine, au dire des moralistes, vous jaillit au visage, comme en un vomissement. On discerne soudain ce qu'il y a d'infamie dans les joies pour lesquelles se damnent les hommes. La volupté n'est qu'un hideux échange : la femme se vend, l'homme paie, et tous deux se méprisent. Une ignoble matrone, au nez rubicond, prend à part une ouvrière encore honnête et qui lui expose ses scrupules; et elle lui glisse dans l'oreille cet avis maternel : « Voyez-vous, ma p'tAle : qui n'a qu'un amant nen a pas. » Plus loin, un monsieur très décoré, se promenant dans les coulisses de l'Opéra, lorgne avec concupiscence les fillettes qui figurent les moinillons de Robert le Diable; et un ami lui murmure ironiquement : « Faut attendre encore un an, mon général. » Puis la scène tourne au tragique; le « client » est étendu tout de son long, terrasse par une congestion cérébrale. La fili(i, en corset, se précipite vers la

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porte : « Maria, vile, vite, Veau de mélisse et un sapin! » Et ces simples mots valent des pages d'analyse. On sent l'immense dégoût de cette fille, sa hâte de se délivrer du moribond, sa crainte d' « avoir des désagréments »... C'est horrible! M. J.-L. Forain excelle à peindre l'âme de ces femmes que Gavarni nommait des lorettes et auxquelles nos aïeux donnaient un nom plus hardi. Il les montre très « peuple », familières avec leurs caméristes qui, demain, peuvent être leurs égales, bienveillantes pour leurs mères qui les servent avec dévouement, et haïssant les hommes qui les font vivre. Je cueille au hasard deux légendes admirables. Une vieille dame repose immobile sur un lit, la figure ennoblie et purifiée par la mort; et, devant elle, une jeune personne accablée de douleur s'écrie : « — Pauvre mère! C'est maintenant qu'on va me voler! »... Deux jeunes femmes élégantes sont arrêtées au Jardin des Plantes devant la cage des orangs-outangs, et l'une dit à sa compagne : « — C'est épatant^ tu n' trouves pas? Y ne leur manque que dTargent! » Je pourrais poursuivre rénumération. M. J.-L. Forain, qui démasque les turpitudes des amours vénales, n'est pas plus tendre pour les hypocrisies de l'adultère. En général, il s'attaque aux heureux, aux désœuvrés, à ceux qui n'ont rien à, faire sur terre qu'à s'amuser, ou i\ exploiter leurs semblables. Il poursuit avec férocité l'homme d'affaires véreux auquel il donne un nez sémitique, un abdomen proéminent, un accent tu-

desque. On complimente un jeune gommeux sur son épingle de cravate « — Oui, c'est une épinr/lc asi^cz rare, en lapis; c'a été trouvé dans les fouilles de... » Le financier intervient : « — Je sais, je sais, fai une cheminée comme ça/ » Ici, le loup-cervier n'est que grotesque; mais il est souvent terrible : il revêt mille formes : prêteur sur gages, il ruine les fils de famille; brocanteur, il exploite les pauvres peintres qui n'ont pas payé leur terme : « — // me faut dans six jours trois Corot et un Diazl... » Homme politique, il touche des pots-de-vin; fournisseur aux armées, il trompe l'État sur la qualité des marchandises. C'est l'agent le plus actif de la pourriture sociale; il est aidé dans sa tâche par la complicité des uns et la veulerie des autres. M. J.-L. Forain ne se lasse pas de le peindre ; il le fixe sur le papier en deux lignes sobres et justes. Car les dessins de Forain ressemblent à ses légendes : ils ne renferment que l'essentiel; il ne modèle pas, il se contente du trait caractéristique, — signe évocateur que notre imagination complète. Il montre un regard, un geste, une attitude, une silhouette; et cela suffit.

Est-ce à dire qu'il n'y ait pas un parti pris de pessimisme dans cette désolante galerie? M. J.-L. Forain a subi le sort de tous les artistes : il s'est laissé influencer par les idées ambiantes. Vous savez le lien mystérieux qui unit entre eux tous les arts et leur fait suivre une marche parallèle. 11 y a une évidente parenté entre Daumier et Balzac, Gavarni et

les vaudevillistes du second empire, Grévin et Meilhac. M. J.-L. Forain est le caricaturiste du Théâtre-Libre; il a le même tour de pensée qui fut celui des auteurs de M. Antoine, la môme blague à froid, la même façon de déformer la réalité dans son sens le plus cruel, le même goût du paradoxe macabre, qui se complaît dans la contemplation des laideurs, en un mot cette forme d'esprit qu'on a intitulé ïesprit rosse. Je crois bien que M. J.-L. Forain gardera sa « rosserie » jusqu'à la fin de ses jours; je le souhaite pour notre plaisir. Et, pourtant, il devra se transformer, s'il veut que la faveur pubhque lui soit fidèle. Les plus heureuses créations s'usent par la répétition même. Un jour viendra où les « barons de la finance » cesseront de plaire pour avoir été trop vus. Nous saurons alors quelle orientation prendra le merveilleux talent de M. Forain. Peut-être exaltera-t-il les faibles après avoir frappé les puissants. Peut-être y a-t-il des ardeurs d'apôtre sous le rire amer de ce sceptique...

M. COQUELIN aîné

Quiconque n'a pas entendu M. Coquelin aîné déclamer à quinze années d'intervalle le monologue de Figaî'o, ne peut se vanter de connaître l'éminent comédien.

En 1865, Figaro est jeune, bouillant d'ardeur, impatient de parvenir. Il a devant lui la vieille troupe de la Comédie-Française, les Régnier, les Samson, les Provost, les Monrose, et il se lance à l'assaut '. Perdu dans la foule obscure des débutants, il se fait bientôt remarquer par sa vive intelligence, la verve extraordinaire de son jeu et la plus merveilleuse voix qui soit au théâtre. Tandis que moi, morbleu/ Avec quelle fièvre joyeuse il jette ce mot célèbre! Il a l'air de dire : « Patience I vous ne me connaissez pas, vous me connaîtrez un jour; vous ne soupçonnez pas ce qu'il y a, dans ma cervelle, d'inven-

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