‹ Portraits intimes (volume 2)Chapitre 9 sur 22 · M. FERDINAND BRUNETIÈRE · texte numérisé non relu

M. FERDINAND BRUNETIÈRE

étroite classificalion, ce qu'elle a d'aride et d attristant; on y respire comme une fraîcheur de cloître; les idées de M. Brunetière semblent des moines vêtus de bure et figés dans des poses hiératiques. Et, en toutes matières, ce surprenant dialecticien est aussi affîrmatif. M. Paul Desjardins a raconté qu'un jour, comme on interrogeait M. Brunetière sur l'hydrothérapie ou l'électrothérapie, M. Brunetière répondit « qu'il ne savait encore ce que c'était, mais que, dès qu'il le saurait, il en pourrait raisonner; car lorsqu'on a des principes universels , on peut les appliquer à tout. »... N'est-ce pas admirable? et no croirait-on pas entendre un Marphurius et un Pancrace d'un autre âge se lançant à la tête des syllo gismes?

M. Brunetière est, en effet, d'un autre âge; et, s'il pèche par manque de souplesse et de bonne grâce, il ne tombe pas du moins dans la veulerie qui est le défaut de ce siècle vieillissant. Il est franc, robuste, d'une scrupuleuse honnêteté ; il a des ardeurs de théologien. Et je suis convaincu que l'homme d'action qui est en lui nous ménage dos surprises.

... Je l'ai entendu plaider. Un heureux hasard m'avait placé tout près de lui, derrière la barre, et j'ai pu l'observer à loisir... 11 arriva tête nue, selon son habitude , la démarche indolente , l'œil indifférent; il s'entretint à voix basse avec quelques confrères qui s'approchaient d'un air empressé et l'interrogeaient avidement. Rien, dans son attitude, ne trahissait l'impatience; il demeurait flegmatique, poli, un peu dédaigneux. Et tandis qu'il parlait, j'examinais les lignes de son profil, et j'y trouvais la confirmation de ses traits de caractère : cheveux grisonnants coupés en brosse à la cavalière, front têtu, nez fin et allongé, lèvres minces, menton proéminent, vigoureusement marqué et séparé en deux lobes par une profonde entaille. Cela signifiait : volonté tenace, grande énergie morale, se dissimulant sous des dehors de froideur, élégance hautaine, got'Its d'art, souplesse et subtilité d'esprit. Tel appa-

POUTRAITS INTIMES. ''

raît M. Waldeck-Rousseau, tel il est dans sa vie publique au Palais comme au Parlement. Ce que nous savons de sa vie privée nous le montre dilettante raffiné, collectionneur, grand curieux, peintre amateur, brossant des paysages et se livrant à des sports variés, recherchant les gens d'esprit, unissant les qualités d'un lettré aux fières qualités d'un gentilhomme. L'ensemble est déconcertant. On voudrait voir, de temps à autre, passer un frisson sur ce masque impénétrable. Car, enfin, M. Waldeck-Rousseau n'est pas de marbre, en dépit des apparences: il s'efforce seulement de le paraître. L'émotion qu'il peut ressentir se traduit par de petits mouvements nerveux, à peinesaisissables.Jele considérais attentivement pendant que son adversaire, M^ Du Buit, développait son plaidoyer. Il s'était coulé sur son banc, comme au fond d'une baignoire, le chef penché en arrière, les yeux mi-clos, les genoux surélevés, le bras négligemment étendu, la main pendante, en une posture plus que négligée, et que (n'eût été l'extrême distinction naturelle de M^ Waldeck) on eût trouvée un peu familière. Or, sa main reflétait avec une merveilleuse précision les mouvements de son âme. M* Du Buit émettait-il un argument contestable ou en contradiction avec la doctrine de M" Waldeck?... La main sèche et nerveuse s'agitait fébrilement, battait un roulement saccadé sur le panneau de chêne... Et c'était tout... Le visage de M" Waldeck n'avait pas tressailli.

Maintenant Theure est venue... « Maître Waldeck- Rousseau, vous avez la parole », dit le président... Un mouvement de curiosité parcourt l'auditoire, et tout aussitôt les murmures s'apaisent. L'orateur s'est levé. Il a ouvert son dossier, méthodiquement classé; et les deux mains appuyées sur la barre, il commence. La voix est claire, sans excès de sonorité, d'un timbre net et mordant, le geste est rare. Mais le regard, tout à l'heure vague et endormi, s'illumine... Une intelligence souveraine y luit, non pas l'intelligence fougueuse de l'artiste qui obéit à l'inspiration, mais l'intelligence réfléchie, maîtresse d'elle-même, du chef d'armée qui dresse ses plans de campagne. M. Waldeck-Rousseau est bien, en effet, un capitaine ; ses idées sont des régiments qu'il range en bel ordre et qu'il fait défiler méthodiquement; il ne les lance pas à l'assaut de l'ennemi, il l'en enveloppe insensiblement; il l'entoure d'un réseau inextricable de preuves, de raisonnements; il poursuit son chemin, sans s'échauffer, d'un ton égal; son discours se déroule, comme une eau transparente, dont aucun mouvement de passion ne trouble la limpidité. Cela a la pureté, et la sonorité, et la dureté du cristal. Cela est harmonieux, et cela serait monotone si, de temps à autre, l'orateur n'avivait sa harangue de quelques grains d'ironie. Nul ne manie cette arme avec plus de perfidie. Et c'est par là que M. Waldeck-Rousseau se montre l'égal des grands maîtres. Il possède, au suprême degré, l'art du badinage académique. Il

blesse d'une main légère sans avoir l'air d'y loucher, il saupoudre de ridicule son adversaire et lui lance négligemment une allusion, une épithète qui vaut un coup de poignard et qui demeure fixée dans la plaie... Tour à tour grave, moqueur, subtil, le plaidoyer évolue, et la conviction pénètre dans l'esprit de l'auditoire. Sans action, sans rhétorique et presque sans flamme, par la seule force de la pensée toute nue, M^ Waldeck-Rousseau arrive à ses fins : il n'émeut pas, il persuade; il ne renverse pas, il s'insinue. Et vraiment, si l'éloquence n'est que l'art de manier des idées et de dire avec précision et sobriété des choses justes, cet avocat est un orateur incomparable...

On sait comment M. Waldeck-Rousseau fit la conquête de Gambetta. 11 arrivait de province; il avait débuté au barreau de Saint-Nazaire, où ses premiers essais furent médiocres. En ce temps-là, M* Waldeck bafouillait et précipitait fâcheusement sa diction. Voulant se guérir de ce défaut, il s'en allait, le soir, au bord de la mer, et prononçait des discours, s'efTorçant de régler ses phrases sur le mouvement rythmique des vagues. Cette méthode, renouvelée de Démosthène, réussit. Ce stagiaire acquit le sang-froid qu'il a depuis conservé. Et comme il y joignait déjà une belle pureté de langue et une rare finesse, sa réputation ne tarda pas à se répandre. Il devint l'aigle de Rennes et l'oracle du département d'Ile-et-Vilaine, qui l'envoya siéger à la

Chambre des députés. Or, un soir, à la lin d'une séance fort longue, Gambetta, qui présidait, somnolait dans son fauteuil, lorsque M. Waldeck-Rousseau prit la parole... Immédiatement Gambetta se réveilla... Et il fut conquis. Cette netteté nuancée d'impertinence, cette sûreté d'argumentation, la correction de ce verbe, que la sténographie pouvait recueillir sans y changer un seul mot, l'emplirent d'admiration... Il rejoignit le jeune député dans les couloirs, lui prit affectueusement le bras : « Vous avez beaucoup de talent, lui dit-il; si jamais je deviens le chef du gouvernement, vous serez un de mes ministres. » Gambetta tint sa promesse. Il confia à M. Waldeck- Rousseau le portefeuille de l'intérieur. On n'a pas oublié de quelle façon ce dernier s'acquitta de sa lâche, quelle énergie il y déploya. La circulaire qu'il envoya aux préfets pour les engager à ne tenir aucun compte des recommandations des membres du Parlement est demeurée fameuse. Elle mit en lumière les doctrines du ministre, elle contribua peut-être à précipiter sa chute... M. "Waldeck-Rousseau n'a pas changé. Il est autoritaire, quoique libéral et progressiste. Il estime qu'une démocratie a besoin d'être dirigée; et le spectacle de ce qui s'est passé en France depuis dix ans l'a encore affermi dans ses principes. Mais je n'ai pas ici à étudier les conceptions politiques de M. Waldeck-Rousseau : je veux rester sur le terrain des belles-lettres et n'étudier en lui que l'orateur.

J'ai dit la séduction qu'il avait exercée sur Gambetta. Comme il arrive toujours, Gambetta prisait chez autrui ce dont il était lui-même privé. Il manquait de mesure, d'atticisme, d'élégance, au sens grammatical du terme : il devait nécessairement être frappé des qualités de tenue et de sagesse qui caractérisaient le talent de son collaborateur. Mais il possédait ce que n'a jamais eu M. Waldeck-Rousseau : la chaleur communicative, l'ardeur irrésistible, le don des grandes images, la magie qui fait qu'une voix qui s'élève au sein d'une assemblée pénètre au même instant tous les cœurs... Gambetta fut l'homme des heures terribles; il sut trouver les mots qui secouent un pays jusqu'aux moelles et qui précipitent les soldats à la frontière. M. Waldeck-Rousseau est l'avocat des générations modernes, qui ne se paient plus d'illusions et sont, avant tout, pratiques. Ce ruisselet d'eau vive est bien frêle quand on le compare à ce torrent. Mais nous vivons à une époque Où les questions d'affaires prennent le pas sur les questions de sentiment.

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