Voir P. Chevassu, les Parisiens
tion et de génie. Je me sens de force h créer un inonde; je suis moi-même un mondel » Cet acteur était un surprenant Figaro, car il avait l'âme du héros de Beaumarchais, l'âme inquiète des ambitieux qui ont le sentiment de leur valeur et qui aspirent à de grandes destinées, et qu'excitent les obstacles. Né du peuple, fils de ses œuvres, sorti d'une boutique de boulanger, il incarnait la démocratie consciente de ses droits et réclamant sa part de puissance. Le Figaro de 1865 était bien l'homme nouveau qui s'apprêtait à bâtir sa fortune sur les ruines de l'ancienne société. « A moi les honneurs, les richesses, l'influence, les puissantes relations, le sociétariat, la part entière! Sus aux barbares I Place aux jeunes! Démohssons la Bastille! »
En 1880, Figaro est arrivé, non pas au terme de SCS vœux, car ses vœux sont infinis, mais au point culminant de sa carrière. Il fait la pluie et le beau temps dans la maison de Molière ; il exaspère l'administrateur général, Emile Perrin, qui aime l'autorité et cherche vainement à plier ce comédien à la loi commune. M. Coquelin se rit du décret de Moscou et de ses foudres. Il dirait volontiers : l'État, cest moi! et, de fait, s'il n'est pas l'État à lui tout seul, il en approche. M. Gambetta l'honore de son amitié. Léon tutoie Constant, et Constant veut bien donner à Léon quelques conseils sur les affaires publiques. Tout Paris connaît l'intimité du grand comique et du grand tribun. Lorsque M. Coquelin joue, pendant les
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entr'actes sa loge no désemplit pas : c'est un défilé de journalistes en quête d'informations; ce sont des députés, des sénateurs, parfois des conseillers d'ambassade, parfois des minisires. Souvent aussi, M. Coquelin ne quitte pas le foyer : adossé à la cheminée, les mains dans ses poches, le sourcil froncé, l'œil plein de pensées, il ne dissimule pas son mécontentement; il désapprouve l'attitude du gouvernement dans la question Égyptienne, il flaire un piège du côté de l'Angleterre : « Il faut être aveugle, s'écrie-t-il, pour ne pas le voir! » Mais la sonnette retentit. Figaro doit entrer en scène et débiter son monologue. Écoutons-le! Quantum mutatusf Ce n'est plus le Figaro d'autrefois. C'est un Figaro assagi, je ne dis pas alourdi, mais devenu grave, et pénétré de spn importance. La période de lutte est finie; Figaro couche sur ses positions. « D'autres ont dû leur renommée au hasard, à l'intrigue, tandis que moi, morbleu! je l'ai conquise à la pointe de l'épée; elle est le fruit de ma seule intelligence. » Et, de même que le Figaro de 1865 symbolisait la démocratie vaillante et industrieuse, de même le Figaro de 1880 représente la bourgeoisie orgueilleuse et bien reniée. Le sans-culotte s'est transformé en capitaliste...
Telle fut l'évolution de M. Coquelin. Son désir de posséder s'accrut avec sa fortune; il ne tarda pas à écouter les propositions perfides des barnums internationaux; il commença par s'exhiber dans les villes de France. Dès qu'il avait vingt-quatre heures
de liberté, il prenait l'express et s'en allait à Rouen, à Lille, à Bordeaux, voire à Marseille. Emile Perrin tâchait de s'opposer à ces fugues, mais M. Coquelin, par son astuce, renversait les plus habiles machinations. Mille légendes courent à ce sujet à la Comédie- Française... Emile Perrin apprend un jour que son subtil pensionnaire a promis d'aller donner le dimanche suivant une représentation au Havre. Que fait-il? Il ordonne à M. Coquelin de jouer, ce môme dimanche, les Précieuses ridicules en matinée, et il décide que cette pièce terminera le spectacle... « La matinée s'achèvera vers cinq heures, s'était dit M. Perrin. L'express du Havre part à cinq heures cinq. A moins d'être le démon en personne, je le défie bien de ne pas rater son train. » Il comptait sans son hôte. Mascarille avait pris ses précautions. Il entre en scène comme un boulet, bouscule ses camarades, presse le mouvement de son rôle, l'expédie en deux temps, dégringole l'escalier de la Comédie, saute dans sa voiture, quitte ses nippes, enfile un complet de voyage, tandis que son cheval l'entraîne au grand trot vers la gare Saint-Lazare. Il ne manqua pas le train, il arriva au Havre, y fut acclamé et toucha un cachet qu'il avait, cette fois, doublement gagné. Emile Perrin pensa mourir de saisissement en voyant mentionné dans les journaux du lendemain matin l'exploit de son terrible pensionnaire.
Ce n'était là qu'une amusante gageure. La gageure se renouvela. M. Coquelin prit l'habitude de vaga-