‹ Portraits intimes (volume 2)Chapitre 13 sur 22 · M. COQUELIN AINE · texte numérisé non relu

M. COQUELIN AINE

bonder. Il n'y était pas uniquement poussé par la soif du gain. Il éprouvait ce besoin maladif de changer de place, dont avait été possédée avant lui son illustre camarade Sarah Bernhardt : voir de nouveaux pays, affronter des spectateurs inconnus, promener sa gloire à travers les continents... Il courut ainsi les deux Amériques, la Russie, l'Allemagne, que sais-je! Partout où ses cornacs voulurent l'entraîner, il alla, superbement traité, leur imposant des conditions draconiennes, menant un train de prince. On affirme qu'ils ne rentrèrent pas toujours dans leurs frais, et que certaines de ces tournées furent des désastres financiers. Ceci n'a pas de quoi nous surprendre. Le talent de M. Coquelin, si grand soit-il, ne saurait avoir le prestige qu'exerce la belle voix d'un ténor ou d'une chanteuse. La musique est universellement comprise. Pour saisir l'intérêt des pièces de Molière ou d'Augier, il faut connaître à fond notre langue. Enfin, M. Coquelin ne saurait aspirer à égaler la séduction de Sarah Bernhardt, qui ressemble à la reine de Saba!...

Le public est routinier, fidèle à ses habitudes. Il ne sépare pas un acteur du cadre où cet acteur s'est formé. M. Coquelin a acquis sa réputation au Théâtre- Français. Le public ne peut comprendre qu'il n'y soit pas demeuré. M. Coquelin serait aujourd'hui le doyen de la Maison; il aurait une classe au Conservatoire, la croix d'honneur, une action prépondérante dans le comité I... Je sais bien qu'il affiche tout haut son

mépris pour ces avantages. Mais ce mépris est-il sincère? Enfin, le public qui considère que M. Coquelin a été et reste incomparable dans les grands valets du répertoire, ne veut pas encore admettre qu'il possède la force tragique de M. Mounet-SuUy.

Ironie du sorti M. Coquelin était né pour interpréter l'art classique dans notre premier théâtre, et il en est réduit à jouer des mélodrames ou des vaudevilles sur des scènes secondaires; il semblait voué aux dignités officielles, et il s'est condamné, jusqu'à la fin de ses jours, aux aventures du roman comique. Je souhaite qu'il s'en trouve heureux. Mais peut-être, si nous l'entendions réciter aujourd'hui le fameux monologue de Figaro^ y sentirions-nous comme une nuance de lassitude et d'amertume.

jyjuo YVETTE GUILBERT

Un soir, — il y a de cela bien près de dix ans, — on jouait Thcodora au théâtre de la Porte-Saint-Martin. M"" Sarali Bernhardt, légèrement indisposée, avait cédé son rôle à une actrice dont j'ai oublié le nom. La salle, naturellement, était bien moins garnie qi:e de coutume. Cependant, au second rang des fauteuils, on remarquait deux jeunes femmes, une brune et une blonde, qui semblaient écouter la pièce avec une attention passionnée. De la brune, je ne dirai pas grand'cliose, mais la blonde était charmante. Ce n'est pas qu'elle fût classiquement jolie. M. Ravaisson, qui est amoureux, comme vous savez, de la Vénus de Milo, eût trouvé sa bouche trop grande, sa taille trop longue, son cou trop maigre, son nez trop court, ses cheveux trop jaunes. Mais, dans ce visage irrôgulier, brillaient des yeux extraordinaires, ardents et mobiles, des yeux à damner saint Antoine; ce nez trop court était on ne peut plus spirituel; et lorsque

cette bouche trop grande s'entr'ouvrait, elle laissait voir des dents perlées; enfin, cette taille trop longue avait des souplesses, des élégances suprêmes et des ondulations suggestives.

Le rideau venait de tomber sur le second acte. La petite blonde se pencha sur sa voisine : « C'est curieux, lui dit-elle; j'ai souvent entendu parler de Sarah Bernhardt, j'ai vu sa photographie; et, ce soir, je ne la reconnais pas. Comme la scène vous change! » L'aimable chroniqueur Edmond Stoullig(il m'a lui-même conté cette historiette) écoutait en souriant ce dialogue. Il interrompit la jolie blonde : « Pardon, mademoiselle; il est tout naturel que vous ne reconnaissiez pas Sarah Bernhardt; car, ce soir, elle ne joue pas; l'actrice qui interprète Théodora n'est que sa doublure. »

L'entretien s'engagea. Devinant au ton de notre confrère, à l'autorité de ses paroles, un homme influent et répandu dans le monde des théâtres, la belle enfant n'hésita plus. Elle lui ouvrit son cœur, lui exposa son histoire, lui confia ses espérances. Elle se nommait Yvette Guilbert, elle exerçait la profession de modiste et se sentait entraînée vers la scène par une irrésistible vocation. Son rêve était de devenir comédienne. Mais il lui fallait un appui, quelques conseils. L'obligeant Edmond StouUig lui en donna d'excellents; il mit la future étoile aux mains de Landrol, l'excellent pensionnaire du Gymnase, qui était un bon acteur doublé d'un prcfes-

MtLB YVETTE GUILBERT 159

seur expérimenté. Yvette piocha, pendant un an, les ingénues de Scribe; elle apprit à rire, à, pleurer, à marcher, à parler d'une façon à peu près correcte. Puis, quand elle connut l'a, ô, c, de son métier et qu'elle se jugea mûre pour le grand art, elle entra aux Variétés et débuta dans une des petites femmes de Barbe Bleue. Son rôle se composait d'un couplet qu'elle détailla avec gentillesse. Elle comprit que le succès l'attendait de ce côté. Après quelques tentatives malheureuses dans le mélodrame, elle se fit engager à l'Eldorado, où on lui donna quatre-vingts francs par mois pour dire chaque soir deux chansonnettes au début du spectacle, devant les banquettes vides, entre huit heures et demie et neuf heures moins un quart. — Aujourd'hui, M"« Yvette Guilbert reçoit, de ce même Eldorado, quinze cents francs par représentation; elle ne va pas chanter dans le monde à moins de mille francs; chacun de ses voyages à Londres lui rapporte une fortune. Un imprésario lui a offert un million d'or vierge (comme à la princesse de Bagdad) si elle consentait à le suivre pendant deux ans dans les provinces du Nouveau-Monde. On se l'arrache I Elle fait fureur... On se sert d'elle pour lancer des mines d'or! Dernièrement, un richissime Yankee, de passage à Paris, eut l'idée de donner une soirée. Il manda, naturellement, Yvette qui débita une tranche de son répertoire habituel. L'amphitryon la prit il part et, lui serrant la main, dans une effusion passionnée : « Mademoiselle, dit-il, vous êtes une

grande artiste. Je croirais vous outrager en vous remettant un cachet comme aune vulgaire chanteuse de café-concert. Voici vingt actions d'une mine d'or encore inconnue et qui est appelée à la plus haute prospérité. Gardez ces titres, n'en parlez à personne et attendez. » Yvette, qui a le cœur sur la main, confia le secret à un ami à qui elle voulait beaucoup de bien; l'ami ne put se tenir de le répandre. La spéculation s'en mêla. Les actions montèrent à un taux extravagant. L'ingénieux Yankee écoula son paquet, c'est-à-dire augmenta son patrimoine de quelques millions. Yvette réalisa une cinquantaine de mille francs en cette affaire dont elle avait été l'inconsciente promotrice.

Ainsi, la petite modiste de 1885 connaît tous les bonheurs auxquels aspirent les hommes. L'opulence matérielle (elle a maison à la ville, maison aux cîiamps, chevaux pur-sang et cou'pés du bon faiseur) ; la popularité (on se retourne quand elle passe sur les boulevards; on murmure : c'est Yvette; et les femmes du monde singent sa façon de s'habiller); le plaisir de devoir sa fortune à son art et non pas à sa beauté, comme c'est le lot de beaucoup de comédiennes... Je suppose qu'elle doit être étonnée, parfois, de cette extraordinaire prospérité. Elle a le sentiment de son mérite et ne pèche pas par excès de modestie; mais il y a en elle une gamine de Paris intelligente et futée, qui se demande en comparant l'humilité de ses dél)uls au prodigieux engouement

Page 1