‹ Portraits intimes (volume 2)Chapitre 14 sur 22 · M"-'' YVETTE GUILBERT · texte numérisé non relu

M"-'' YVETTE GUILBERT

qu'elle excite : « Est-ce que, vraiment, mon galoubet vaut trois cent mille livres de rente? »

Tout succès qui dure, et qui s'affirme avec les années au lieu de décroître, a sa raison d'exister. On pouvait croire que la vogue de M"" Yvette Guilbert serait un déjeuner de soleil; on se plut tout d'abord à l'attribuer au savoir-faire de la jeune actrice, à son talent pour la mise en scène, à l'aspect pittoresque et dégingandé de sa silhouette. Je ne dis pas que les gants noirs de M»« Yvette Guilbert et ses gestes d'automate lui aient nui, tout au contraire : son image s'est fixée, grâce à ces moyens, dans l'imagination du public. Ils n'eussent pas suffi à captiver pour longtemps ses sympathies. Si le public s'est attaché à M"o Yvette Guilbert c'est qu'il trouvait en elle la qualité maîtresse, sans laquelle il n'est pas de comédienne ni de chanteuse : la diction. M"^ Yvette Guilbert est, avec des aptitudes très différentes, de la race des Darcier, des Thérèsa ; elle ne bêle pas, elle ne mime pas ses chansons, elle les dit; elle y cherche des nuances, elle y introduit des intentions auxquelles l'auteur même n'a pas songé ; elle tire de ces couplets qui souvent sont misérables, de petits drames ironiques, dont la saveur est piquante; elle arrive à tromper l'auditeur sur la valeur de son répertoire; il se trouve applaudir des inepties dont il rougirait s'il les relisait dans le silence du cabinet; il n'applaudit, en réalité, que l'interprète qui lui fait illu-

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sion. Un goût sûr et subtil, une diction raffinée et compliquée; un sens très vif de cette drôlerie d'attitude et de regard qu'on pourrait appeler la drôlerie « clownesque »; une fausse ingénuité qui souligne, sans avoir l'air d'y toucher, les allusions polissonnes : voilà, je crois, par où Yvette a conquis les foules. Joignons-y la séduction d'un organe admirable, d'une netteté, d'une vigueur de timbre peu communes. Lorsqu'elle déclame une chansonnette, pas un mot n'en est perdu. Sa voix sonore et souple emplit la cave de la Scala de même qu'elle domine , aux Ambassadeurs, le tumulte des bocks et des conversations particulières. Ajoutons que, dès qu'elle paraît sur la scène, chacun prête l'oreille ; le silence s'établit ; on veut écouter V étoile...

Mon Dieul ce qu'elle chante ne vaut pas la peine, neuf fois sur dix, d'être entendu. Remarquez que la plupart de nos chanteuses de genre ont été supérieures à leur répertoire. Thérèsa avait assez d'âme et de talent pour traduire les conceptions des poètes, et elle roucoulait le Sapeur et Cest dans l'nez qu'ça m'chatouille. M™* Judic avait une merveilleuse délicatesse, elle interprétait à ravir la chanson tendre et grivoise; et on lui fabriquait des idioties telles que la Mousse, qu'elle a trimballée dans tous les concerts. M"" Yvette a eu la chance de tomber, lors de ses débuis, sur un écrivain de beaucoup d'esprit, Léon Xanrof ,qui est un chansonnier do la bonne école, un rimeur alerte et lé^er qui a, de plus, le goût de la

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blague parisienne. Il composa pour la nouvelle diva de petits poèmes, des scies d'ateliers, où revivait la verve gouailleuse et rapinesque du quartier latin. Vous vous rappelez la complainte des Quatre z'Etudiants :

Je sais une complainte De quatre z'étudiants, Fait'pour donner la crainte Des femmes aux jeun'gens.

L'premier faisait des lettres, L'second du droit romain, L'troisième faisait des dettes, L'qualrième ne f'sait rien.

Vous connaissez aussi l'odyssée des Six potaches qui suivent leur pion chez une demoiselle de mœurs équivoques, et la peinture de cet extraordinaire Hôtel du Numéro-Trois, où tous les voyageurs se servent du même peigne et lutinent la bonne dans les couloirs. La gravelure de ces chansonnettes est sauvée par la gaieté de l'auteur. M. Xanrof est un vrai Gaulois, dont la bonne humeur s'avive d'une pointe de satire. C'est — dans son genre — un moraliste qui peint les mœurs de son temps. Yvette saisit du premier coup le sens caricatural decesbluettes : elle y fut délicieuse. Pendant longtemps elle demeura fidèle au poète qui lui avait valu ses plus grands succès. Depuis quelques années elle s'écarte de lui, je ne sais pourquoi; elle cherche des productions plus compliquées, plus prétentieuses; on dirait qu'elle veut ennoblir sa manière, qu'elle rougit de la frivolité de ses chansonnettes de

début. Il lui arrive ce qui arrive à la plupart des artistes : elle aspire à se renouveler, à se transformer, à briser le cadre où la faveur du public l'a confinée. M. Coquelin aîné, qui est un valet incomparable, nourrit l'ambition de jouer la tragédie. M^'® Yvette Guilbert, qui a la séduction, le charme, l'esprit, tient à nous démontrer qu'elle a aussi la puissance. Elle remplace sur l'affiche V Hôtel du Numéro-Trois par la Soularde, qui est un morceau de bas réalisme assez répugnant. Et elle se donne un mal! Elle fouille ce pauvre morceau qui ne mérite pas tant d'honneur; elle en exprime la quintessence ; elle coupe les cheveux eii quatre, en seize ! Et l'on se dit, en sortant : « Mon Dieu! que cette Yvette est intelligente! »... On se disait autrefois : « Que cette Yvette est charmante!... »

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