M, HENRI DE BORNIER
... Le poète m'a reçu dans son logis patriarcal de la rue Sully, niché au milieu des livres, et qu'éclairait, par ce matin de novembre, un frileux rayon de soleil. Vous connaissez la silhouette de l'auteur de VAiétin. 11 n'a point précisément à se louer de la nature. Son corps, noueux et tordu comme un cep de vigne, fait songer aux figurines gothiques qui décorent les stalles des cathédrales. Mais une expression de bienveillance, une humide et cordiale bonté luisent dans ses yeux; il a la poignée de main généreuse, et la bonhomie de son accueil éveille la sympathie. On ne lui connaît guère que des amis. Et comment n'aimerait-on pas cet honnête homme qui compose des tragédies, ce vicomte sans faste, ce dramaturge qui est un bon vigneron!
... Et nous avons longuement causé du passé et du présent...
A voir M. de Bornier, paisiblement assis dans son
cabinet de l'Arsenal, ou devisant gaiement après boire, on ne supposerait pas qu'il eût été hanté par des idées pessimistes. Cependant, aux environs de la vingtième année, il connut l'amère désespérance. En ce temps-là, M. de Bornier était un adolescent plutôt sauvage. Il avait le cheveu mélancolique et le teint pâle, et rappelait, avec une moindre beauté plastique, le Chatterton d'Alfred de Vigny. Après avoir passé son enfance dans les solitudes rocailleuses des Cévennes et traversé le séminaire de Montpellier, il était venu à Paris, vers 1844, sous le prétexte d'y étudier le droit, en réalité pour s'essayer dans les lettres.
Son âme, que la grâce n'avait pas touchée, mais qui avait gardé une piété assez vive, fut froissée par l'irréligion et le libertinage voltairien de la jeunesse d'alors. Il sentait qu'aucune affinité ne le liait à ses camarades du quartier Latin. Sa mélancolie s'en accrut. Il vécut dans l'isolement et mit au jour, pour se consoler, quelques essais poétiques qui eurent le malheur de passer inaperçus. Il perdit coup sur coup son père et sa mère... Cette épreuve mit le comble à sa détresse. Il résolut de renoncer à toute carrière active, de se retirer sur ses terres et d'y végéter, et d'y mourir, entre ses sangliers, ses chiens, ses chevaux et ses grands arbres....
Comment ce cœur blessé reprit-il goût à la vie? Une légende raconte qu'une aimable femme, la propre tante de M. de Bornier, entreprit de le guérir et que,
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lui montrant, au cours d'une promenade, un chône robuste que la foudre avait frappé et dont le tronc ravagé se couvrait de pousses nouvelles, elle l'exhorta à ne pas s'abandonner : « Regardez bien, lui dit-elle. Ce chêne est un aristocrate et un lutteur. Il est peu commode à ses voisins, et la preuve, c'est qu'il n'en a plus. Je le blâme d'être insociable; mais je lui pardonne, parce qu'il est courageux et fort. Il a subi des désastres, mais il a remplacé ses branches mortes par des branches plus vivaces et qui embellissent sa vieillesse. Méditez l'apologue, mon cher fils ! »
Le « cher fils » se remit à la besogne et publia un second recueil de vers qui lui valut l'estime littéraire de M. de Salvandy. L'arbre commençait à verdoyer. M. de Bornier revenait à des sentiments humains; il consentit à frayer avec ses semblables, il daigna accepter le poste d'aspirant-bibliothécaire que lui proposait le ministre; il savoura la douceur des existences réglées et des assoupissements bureaucratiques. L'ombre de Charles Nodier lui.sourit. Le révolté devint un fonctionnaire modèle!
Voilà bientôt un demi-siècle que ces événements s'accomplirent, et le vicomte Henri de Bornier est encore accoudé à la même table, et il respire la même atmosphère ; et le même tic-tac de la même horloge berce ses rêveries. Le surnuméraire est monté en grade; il est académicien, dignitaire de la Légion d'honneur. Il est demeuré très simple et très philosophe.
Philosophe?... C'est selon le sens que l'on attache h ce lermc. Si M. de Bornier n'a point les fureurs d'Âlceste, il ne pratique pas l'indulgence de Philinte. 11 se préoccupe de la santé morale de son pays; et il n'en est guère satisfait. Il croit discerner, autour de lui, des symptômes d'énervement et d'épuisement qu'il attribue à l'influence des mauvais livres, dont le flot monte toujours.
« Soupçonnez-vous, me dit-il, la perversité de la littérature contemporaine? Elle surpasse en corruption ce que les anciens ont produit de plus cynique. Il ne s'écoule point de semaine où je ne reçoive quelque infâme volume, dont l'auteur, bien souvent, n'a pas atteint la trentaine. Et rien n'égale l'efifronterie de ces jeunes romanciers qui comptent parvenir au succès parle scandale... Dernièrement, un ouvrage m'arrive... J'y jette les yeux et je suis très étonné d'y trouver mon nom imprimé en toutes lettres et précédé d'une dédicace... Je le feuillette et j'y découvre une horrible histoire d'inceste. Ainsi, je patronnais à mon insu cette marchandise! L'écrivain, à qui je reprochai son manque de tact, se montra très surpris de mes scrupules. Il vint me trouver; il avait dix-huit ans à peine, il sortait du collège. A cet âgelà, nous autres, nous rimions des odes lamartiniennes, nous chantions les papillons et les roses! Et le mal, voyez-vous, c'est que, naguère, quand on publiait de tels ouvrages, on les vendait secrètement, on les faisait circuler sous le manteau, et qu'aujour-