M. HENRI DE BORNIER
d'iiui ils s'étalent effrontément à la devanture des lihi'nircsl »
... Je vois bien, au ton dont M. de Bornier prononce ces mots, qu'il est sincèrement affligé. Il gémit, avec conviction, sur les mœurs de Byzance; et c'est dans l'intention de les corriger qu'il a composé le Fils de VArétin ; il y a plus de vingt ans qu'il ruminait l'idée mère de cet ouvrage. Il la soumit au jugement d'Emile Perrin. Celui-ci lui dit de sa voix ironique et nazillarde : « Votre sujet n'est pas mûr. » M, de Bornier le laissa mûrir. Il laisse volontiers mûrir ses sujets; il ne se presse point; il attend l'inspiration. Et cela nous conduit à divulguer sa méthode de travail...
« Quand l'action de mon drame est à peu près arrêtée, je la jette rapidement sur le papier. J'écris un premier scénario en vers (je manie plus aisément les vers que la prose). Je corrige, je rature et j'établis un second scénario plus développé. Je consulte mes amis, je leur communique ces ébauches successives; et, peu à peu, de retouches en retouches, l'ouvrage arrive à prendre sa physionomie définitive... »
On a raison de dire que l'homme se retrouve sous l'écrivain. M. de Bornier a gouverné sa vie comme il gouverne ses œuvres, avec la même circonspection. Il a marché à tout petits pas dans le chemin de la gloire. Il débuta prudemment par remporter des prix à l'Académie française, puis il brocha des à-propos pour les anniversaires de Corneille et de Racine, puis
172 PORTILVITS INTIMES
il mit en tragédies des épisodes d'histoire romaine. Et lentement sa personnalité se dessina. L'étincelle qui illumine le quatrième acte delà Fille de lioland iSiWWi d'une méditation obstinée. Le génie de M. de Bornier est fait d'honnêteté et de patience; il n'éblouit pas, il soulève doucement le spectateur, qui oublie, tant il est ému, que la pensée qui le touche pourrait être vêtue de formes plus somptueuses.
Je considère M. de Bornier, tandis qu'il m'accompagne courtoisement jusqu'au seuil... Décidément il ne ressemble plus à Chatterton!... Il a le teint fleuri et le discours enjoué; il s'intéresse à l'humanité, à la nature et à toutes les bonnes choses que nous offre le Seigneur; il goûte avec une égale prédilection les fruits et les livres, le jus de la treille, le chant de l'alouette gauloise, le clairon de Victor Hugo.
Pourquoi ne serait-il pas heureux, je vous le demande? Il possède une conscience pure, un bon estomac... — Et, par-dessus le marché, il a écrit un chef-d'œuvre!..
Je me suis acheminé vers Tobservatoire de M. Camille Flammarion.
Ce monument s'élève sur les hauteurs des coteaux de Juvisy. Il est entouré de pelouses et de feuillages. L'éminent astronome qui y réside a le loisir de contempler, en levant ses regards au ciel, des paysages lunaires et stellaires, et, en les dirigeant vers l'horizon, des sites infiniment agréables. C'est la Seine déroulant, à travers des champs de blé, son ruban capricieux; c'est la silhouette des collines de Draveil, et tout là-bas, le clocher de Champrosay, le clocher d'Alphonse Daudet, de la Petite Paroisse. La maison du savant n'a rien de remarquable au point de vue architectural. C'est une construction carrée qui eut l'honneur d'abriter Napoléon en 1814, quand le grand homme se rendit à Fontainebleau, où il devait signer son abdication. Le relais de poste se trouvait à côté, au carrefour de la Cour de France. M. Flammarion
montre à ses visiteurs un petit buste de l'empereur, qui fut offert à l'ancien propriétaire de l'immeuble, et, dans le jardin, un saule pleureur né d'une branche rapportée de Sainte-Hélène. Ainsi les souvenirs de l'époque impériale abondent en ce cottage, qui appartient aujourd'hui à un républicain de la vieille roche. On sait comment il en devint possesseur. Un admirateur inconnu, que la lecture de ses ouvrages avait charmé, laissa par testament à l'auteur de la Fin du Monde ce charmant domaine (aux astronomes seulement et quelquefois aux ténors adviennent de telles bonnes fortunes)... M. Flammarion s'y installa et s'y arrondit. Il ajouta au parc quelques hectares de bois, au milieu desquels on accède par un pont jeté sur une rue (la rue Camille-Flammarion, s'il vous plaîtl)... Il fît graver au-dessus de la porte, sur un large fronton en pierre de taille, ces fîères paroles : Ad veritatem per scientiam. Et c'est là que chaque année, de mai à novembre, le célèbre auteur de la Fin du Monde vient goûter un repos réparateur, méditer sur la destinée humaine, contempler la voie lactée, écouter le silence des nuits, étudier les canaux de Mars et regarder fleurir ses rosiers. Il est la cordialité, l'obligeance mêmes ; sa bonne grâce n'est peut-être dépassée que par celle de M""' Flammarion. Dès qu'on a franchi le seuil de ce logis, on s'y sent à l'aise, et l'on y trouve de quoi se divertir et s'instruire en même temps. Les femmes, particulièrement, sont attirées par les mystères de l'iulini. Elles ne peuvent songer sans un
petit frisson à l'immensité de Tunivers; elles accablent M. Flammarion d'interrogations passionnées auxquelles il répond avec une spirituelle condescendance. Et quand il leur explique l'étrange beauté des soleils bleus, verts, violets et rouges qui peuplent les étendues sidérales, elles diraient volontiers : Encore! Encore! comme les enfants à qui l'on conte les aventures du Petit Poucet. Mais il ne suffit pas d'ouïr des merveilles, on veut les voir. Et l'on commence l'ascension de l'escalier en pas de vis qui conduit à la coupole de l'observatoire. M. Flammarion, toujours galant, s'efface devant ses visiteuses, il met la lunette au point, et, avec un sourire :
« Madame, je vais vous montrer une de vos sœurs! »
Oh! la minute exquise ! La jolie Parisienne grimpe sur l'échelle, se couche à demi le long des degrés de chêne, approche un œil impatient :
« Eh quoi ! monsieur Flammarion, une étoile, ce n'est pas plus gros que ça?
— Mon Dieu! non, madame. »
Madame est un peu désappointée. Elle comptait apercevoir un soleil jetant des clartés éblouissantes; elle n'a vu qu'un point brillant, scintillant comme un regard entre deux paupières. C'est égal! L'étoile est bien jolie. Sa lumière est si fine, si limpide ! Et elle vient de si loin! Celte pensée emplit la jeune femme de mélancolie.
« Alors, monsieur Flammarion, des milliards de milliards de lieues nous en séparent? »
M. Flammarion suppute gravement ces milliards de milliards, et, recourant à ces comparaisons familières qui rendent ses livres si attrayants, il montre un boulet de canon partant de la terre, s'en allant en droite ligne, éternellement, et (tandis que notre pauvre globe se refroidit) continuant son voyage, poursuivant cet astre qui recule toujours devant lui et ne l'atteignant qu'après des millions de siècles, alors que nos misérables générations terrestres seront depuis longtemps anéanties. Oh! la merveilleuse science que l'astronomie !
... Maintenant nous sommes au salon, où Tenlretien se continue. M. Flammarion fermera demain sa porte et s'absorbera dans ses travaux. Aujourd'hui, il appartient à ses hôtes; il aborde le chapitre des souvenirs. Il a beaucoup vu, encore plus retenu; il a déambulé dans les cinq parties du monde et employé tous les modes possibles de locomotion, depuis l'aérostat jusqu'au dromadaire. Quelqu'un lui demande :
« N'avez-vous pas accompli votre voyage de noce en ballon?
— C'est toute une histoire... »
Et l'histoire est si piquante que je ne résiste pas au plaisir de l'imprimer.
... Donc, en ce temps-là, M. Camille Flammarion était féru d'aérostation. Et sa fiancée partageait cet engouement. Tous deux avaient décidé de s'élever
dans les airs, aussitôt après la cérémonie nuptiale, et de transporter leur bonheur à 2000 mètres audessus du boulevard des Italiens. Ils s'étaient entendus avec l'aéronaute Godard, qui devait leur servir de cicérone. Ce n'est pas que M. Flammarion fût incapable de se diriger lui-même dans la région des nuages, mais les amoureux sont étourdis, et il ne voulait pas exposer sa chère compagne aux conséquences terribles d'une distraction. Un autre passager avait revendiqué l'honneur de les suivre, et ce téméraire (l'auriez-vous cru?) était le vénérable abbé qui avait béni leur union... L'excellent homme rêvait, depuis sa jeunesse, d'aflfronter l'émotion d'une traversée aérienne. Quand M. Flammarion se présenta devant lui pour régler les préliminaires du mariage, il lui réclama, selon l'usagj, son billet de confession. M. Flammarion lui avoua qu'il avait perdu l'habitude de se confesser, et demanda à être dispensé de cette formalité.
« Je veux bien passer outre, dit ingénument le prêtre, mais à une condition : c'est que vous me permettrez de prendre part à votre prochaine ascension. »
Les choses furent ainsi .convenues. Rendez- vous
fut pris à cinq heures du soir aux usines à gaz de la
Villette, Mais, au dernier moment, Godard tomba
malade, et la partie projetée dut être ajournée à
huitaine. Le voyage de noce devenait un voyage
d'après la noce.
« Vous m'aviserez, recommanda le bon curé, dès que M. Godard sera valide. »
Quelques jours plus tard, M. Flammarion fit prévenir le digne ecclésiastique et lui désigna l'instant du départ. Le hasard voulut que ce soir-là l'abbé eût quitté sa cure pour une petite maison de campagne qu'il possédait aux environs de Paris, du côté de Montfermeil. Le message ne lui parvint pas... M. et M"»* Flammarion l'attendirent vainement. A six heures, Godard largua les amarres, et l'esquif s'éleva majestueusement. Une très douce brise le poussait vers l'est. A 1200 mètres elle faiblit, et le ballon se tint immobile. Les passagers, accoudés au rebord de la nacelle, admiraient le prodigieux spectacle de Paris illuminé par les rayons du couchant et, au-dessous d'eux, les bords verdoyants de la Marne. Tout à coup, une voix pure et plus frêle qu'un soupir de vierge monta jusqu'à eux ;
« Flammarion 1 Flammarion ! »
L'astronome tressaillit...
« Je reconnais ce timbre », murmura-t-il. . ,
Et la voix reprit :
« Flammarion!!! Flammarion!... »
Ce fut un trait de lumière.
« Je crois vraiment que notre abbé nous appelle I »
Il s'orienta, consulta la carte...
« C'est bien cela! Nous sommes à IWontfermeil... Le curé nous a aperçus de son jardin. Il s'imagine que nous venons le chercher. »
Et, en effet, Flammarion ne s'abusait pas... Le bon curé regardait d'en bas ce magnifique ballon, objet de ses rêves, et il poussait des clameurs déchirantes. Et il maudissait le couple ingrat qui se dérobait au plus sacré des serments. Il levait les bras, comme pour prendre le Seigneur à témoin de ce parjure. Et de son gosier exténué sortait le même cri, plaintif et désespéré :
« Flammarion!!! Flammarion!!! »
... Les époux s'interrogèrent... Ils avaient le cœur tendre et accessible à la pitié. Une pointe de remords se mêlait à leurs regrets... Eh quoi! allaient-ils demeurer sourds à celte ardente prière? Déjà ils se tournaient vers Godard dans l'espérance de le fléchir. Mais celui-ci redoutait les complications d'un atterrissage. Il jeta un sac de lest, et le ballon fît un bond de 1000 mètres dans l'azur. Tout disparut, Paris, Montfermeil... Les bruits de la terre s'évanouirent... Et non seulement le pauvre abbé dut renoncer à son excursion, mais il eut le désagrément de recevoir un grain de sable dans l'œil!
Tout n'est qu'heur et malheur en cette vallée de larmes!... •
Et maintenant, M. Flammarion, ayant expédié cette anecdote et quelques douzaines d'autres non moins suggestives, nous guide à travers les méandres de son parc. Il en a fait un laboratoire; il a placé des instruments de formes étranges qui sont des baromètres, des thermomètres, des pluvioinèlres... que
sais-je? Il peut vous dire, si vous l'en priez, la température de l'intérieur du sol, de combien de millimètres, chaque mois, grossissent les chênes et les tilleuls, et vous confier mille autres secrets réjouissants. Nous arrivons, devisant toujours, devant des cages de forme carrée, sortes de serres minuscules, peinturlurées de toutes les couleurs de l'arc-enciel.
« Ceci, nous dit-il, est une de mes dernières expériences. J'ai voulu mesurer l'influence qu'exercent les rayons colorés sur le développement des végétaux. J'ai soumis pendant un an les mômes plantes à l'action de difl"érentes lumières. Ici, un lis a grandi sous des rayons rouges, à côté sous des rayons bleus, plus loin sous des rayons verts...
— A-t-il changé de teinte?
— Il est demeuré blanc... Le lis est décidément par excellence la fleur symbolique. Rien ne peut altérer sa pureté.
— Quels autres résultats avez-vous notés?...
— C'est que la lumière bleue retarde ou conserve la maturation et que la lumière rouge l'accélère. Placez une fraise mûre sous une serre bleue, elle restera mûre durant un mois, une fleur épanouie y gardera sa fraîcheur... »
Une observation me brûle les lèvres... Mais ce que M. Flammarion a découvert, c'est tout simplement la fontaine de Jouvence, le secret de l'éternelle beauté I
0 Parisiennes anémiées, qui redoutez les rides précoces, placez-vous, alors que votre front est encore virginal et vos joues fraîches, sous une cloche azurée, habillez-vous d'indigo, portez des saphirs à tous vos doigts, et vous ne vieillirez plus, et vous bénirez le savant à qui vous devrez un tel prodige!
Avant de prendre congé, je demande à M. Camille Flammarion de me montrer la « peau de la comtesse »... On n'a pas oublié cette étrange aventure que tous les journaux ont rapportée, cette lectrice léguant à l'astronome la peau de ses épaules, en le priant d'en tirer une reliure pour son dernier livre.
« Voici », me dit-il.
Et il me met dans la main un volume très proprement accommodé. La « peau de la comtesse » est de couleur blanchâtre (la teinte du parchemin), elle ressemble à ce qu'on appelle le maroquin à grains longs; elle est douce au toucher, n'exhale aucune odeur. En retournant le volume j'aperçois une inscription ainsi conçue : Reliure en peau de femme, 1893; et la sécheresse de cette inscription me fait froid au cœur.
Aimez donc l'astronomie I Envoyez au savant de vos rêves une partie de vous-même! Vous croyez qu'il sera touché de votre attention, qu'il vous donnera un mot de regret, qu'il versera une larme ! Et voilà ce qu'il grave sur votre épiderme : Reliure en peau de fevimel comme il eût mis : Reliure en chagrin ou
Reliure en galuchat. Horreur 1 C'est à décourager les âmes sensibles I
Si M. Flammarion n'est pas le dernier des hommes il composera un sonnet, ou tout au moins un quatrain harmonieux qu'il fera imprimer en lettres d'or sur le « dos de la comtesse »!..,
... Là-haut, très loin, à l'extrémité du boulevard Barbes, un hôtel garni de pauvre apparence, dont le nom flamboie, en lettres rouges énormes, sur une façade décrépite. Le propriétaire de l'immeuble m'accueille d'un air important et jovial, en homme heureux de loger une « illustration » ; et c'est du ton le plus obligeant qu'il m'indique le chemin :
« Au premier, à droite, la dernière porte au fond du couloir. La citoyenne est chez elle ! »
L'escalier est obscur, le couloir humide et tortueux; je cherche à tâtons la dernière porte. Oui! la citoyenne est chez elle. Elle semble même fort animée. Je reconnais sa voix, mêlée à d'autres voix. Ce concert ressemble à une dispute; ce n'est peut-être qu'une discussion pacifique sur la question sociale. Le bruit s'apaise dès que je cogne à la cloison. L'huis s'entr'ouvre; deux ou trois personnages que je n'ai pas le temps de dévisager s'éloignent, et
loi PORTRAITS INTIMES
je pénètro, à mon tour, dans les appartements de Louise Micliel.
Ils sont modestes, en vérité; ils se composent d'une unique chambre, assez vaste, bien éclairée et meublée sommairement. Un lit d'acajou, des chaises dépareillées, une pendule idyllique surmontée d'un berger jouant de la flûte (ô symbole!), quelques chromos cloués au mur, une carpette élimée, un fauteuil Voltaire habillé de reps... Et c'est tout. Le lit est couvert de vêtements en désordre, les chaises et le lavabo encombrés de paperasses. Au centre est placé un guéridon où l'on aperçoit les miettes du déjeuner. Le repas vient de finir. Autour de la table quatre femmes sont assises, dont la plus âgée est la « grande citoyenne ».
Elle a beaucoup vieilli... Je l'avais vue, de loin, l'autre soir, pérorant à la tribune d'une réunion publique, et elle m'avait parue toute guillerette; enveloppée d'une grande mante à pèlerine et coiffée d'un chapeau anglais à bords plats, elle ressemblait à ces bonnes demoiselles que met en scène Dickens et qui distribuent des tranches de cake et des tasses de thé aux enfants sages. Mais ici, dans le jour cru de la fenêtre, c'est une autre Louise Michel qui m'apparaît; sa figure est labourée de rides profondes, sa bouche est fatiguée; son nez et son menton ont quelque velléité de se rejoindre. Avec ses cheveux gris coupés virilement à la hauteur de la nuque et rejetés en arrière, avec sa robe d'alpaga noir qui a l'apparence
d'une suuluno — soutane défraîchie et usée au coude — elle évoque la silhouette d'un de ces curés de campagne qu'a peints si souvent Ferdinand Fabre. L'expression du regard ajoute à l'illusion. L'œil bleu de Louise Michel est entêté et mystique; c'est un œil de croyante ou de visionnaire, que le doute n'est jamais venu troubler ; on y lit une certitude tranquille; cet œil croit sincèrement au retour de l'âge d'or. Et cela lui donne une grande sérénité...
Nous avons causé pendant une heure, et la citoyenne a effleuré mille objets, passant de la théorie à l'anecdote, me contant ses projets et ses souvenirs. Et, tout d'abord, elle ne m'a pas caché sa vive joie : « On respire, enfin; on ne se sent plus menacé par une police scélérate, comme au temps de Casimir; c'est un moment de détente, profitons-en ! » Mais cette liberté reconquise n'égale pas encore la merveilleuse liberté dont on jouit en Angleterre. Là-bas, point d'entraves, point de contrôle. On peut manifester les opinions les plus subversives et médire de la reine, dans les allées d'Hyde Park, sans être inquiété. « Pourtant, ajoute- t-elle, le peuple de Paris serait si calme, si on voulait le laisser en paixl Je suis émerveillée de sa douceur, de son ardeur à comprendre. 11 a beaucoup gagné depuis cinq ans; il ne s'abandonne plus à la violence, il est accessible au raisonnement. »
Je lui fais remarquer que deux compagnons se sont, hier encore, fortement houspillés à la réunion
de la rue d'Arras, ce qui n'est pas un indice d'apaisement. Mais Louise Michel ne s'embarrasse point de l'objection : « Quand la société moderne, qui est une caverne de voleurs, sera détruite, l'harmonie régnera parmi les hommes. » La citoyenne s'exprime avec beaucoup de tranquillité et une impeccable correction. Telle elle parle en public, telle elle parle en particulier, d'une voix lente et qui psalmodie, et qui va d'un train tout uni, sans se presser et qui prête à tous les mots le même accent monotone. Elle dit : « Démolissons la caverne » du même ton suave dont elle dirait : « Donnez du mouron aux petits oiseaux, »
... Et nous voici manœuvrant sur le terrain des principes :
« Citoyenne, lui dis-je, daignez me tirer d'un doute. J'ai lu les ouvrages théoriques des écrivains de votre parti. Il m'a semblé que leur conception idéale de la société future était basée sur une hypothèse. Ils affirment que l'humanité deviendra parfaite et que les hommes s'affranchiront subitement des vices et des passions qui les divisent. Or, croyez-vous que tous vos amis suivent votre exemple, soient, comme vous, désintéressés et décidés à s'effacer humblement? Êtes-vous sûre qu'une vanité détestable ne les poussera pas, quand le jour du triomphe sera venu, à s'élever au-dessus de leurs frères, à s'ériger à leur tour en tyrans du peuple?... »
Louise Michel proteste avec chaleur contre cette
invraisemblable supposition. Mais ses trois compagnes, qui nous écoutent, ne partaient point son optimisme. L'une d'elles, une fraîche boulotte, dont les appas plantureux dansent à l'aise sous les plis d'un caraco écarlate, s'écrie : « Le citoyen a raison 1 Il n'y en a pas deux comme vous, Louise! Nous connaissons un tas d'intrigants!... » Louise se hâte d'interrompre ce discours séditieux; elle est un peu décontenancée.... Deux coups frappés à la porte mettent heureusement fin à son embarras...
C'est un pauvre homme qui entre, un malheureux qui traîne la jambe et dont le visage est amaigri par la misère ou la maladie. Il tient à la main un petit bouquet d'oeillets roses, un bouquet à demi fané, gauchement enveloppé dans un cornet de papier blanc. Et Louise se met en colère : « Comme c'est raisonnable, dans votre position, d'acheter des fleurs! Vous savez bien que cela me désoblige! » L'homme se met à rire : « Voyons! ne vous fâchez pas. Je n'ai pas acheté ce bouquet, on me l'a donné pour vous. C'est une femme qui m'a vu entrer tout à l'heure et qui m'a dit : « Vous allez chez la citoyenne; remette tez-lui ces fleurs de ma part... » Louise se rassérène; elle est flattée de ce délicat hommage, et elle me narre l'histoire du nouveau venu. Il est Hollandais, il fut condamné à trois ans de prison comme socialiste. Il voudrait regagner son pays, et il n'a pas assez d'argent pour le voyage. Et le consul de Hollande ne veut pas le rapatrier! Et la citoyenne
188 l'ORTRAITS INTIMES
est positivement stupéfaite de la dureté d'âme du consul! Quant au gouvernement français il n'y faut pas compter. Toutes ses ressources sont dilapidées en de basses œuvi'esl...
Est-ce la vue du petit bouquet, est-ce la bonne odeur des œillets qui réconforte Louise Michel? Elle s'anime, elle devient facétieuse, elle me parle de ses romans, de.ses pièces de théâtre. Elle a neuf manuscrits tout prêts à être imprimés et qu'elle abaissés sur sa table à Londres, et qu'elle n'a pas osé apporter en France, craignant que la police ne les lui dérobât. Elle me confie qu'elle compose des vers : « Ce n'est pas, ajoute-t-elle, que j'aie besoin de me délasser l'esprit. Mes conférences, mes efforts de propagande ne m'occasionnent aucune fatigue. C'est ma raison d'exister, c'est la passion qui me fait vivre. Mais la littérature doit être au service de l'humanité. Voyezvous, au fond, j'ai toujours été une artiste, je suis une artiste en révolution... »
Tous les soirs, en ce moment, elle prononce un discours. Elle me prie d'annoncer la prochaine réunion qu'elle organise avec la citoyenne Paule Mink. J'ai la naïveté de demander sous quelle présidence elle se tiendra. Un président! Il ferait beau voir! La citoyenne repousse toute présidence! Le président est un animal antédiluvien, un vestige des vieux âges! A bas les présidents!
« Cependant, ajoutc-t-elle, j'ai été obligée, bien malgré moi, d'exercer une fois les fonctions de pré-
sidenle. Celait au relour de Nouméa. Une réunion avait été organisée sous les auspices de Henri Rochefort, qui occupait le fauteuil. Au moment où les débats allaient s'ouvrir, il me dit : « Louise, il faut « qucje m'absente un instant. Mettez-vous à ma place. « Vous me la rendrez tout à l'heure. » Je m'assis à côté de la sonnette... Et Rochefort ne revint pas. Et c'est moi qui dus présider le meeting. Je jurai de ne plus m'y laisser prendre. »
Louise Michel ajoute qu'elle a horreur de se donner en spectacle et qu'elle s'est sentie très humiliée, le jour de son retour à Paris, en apercevant la foule qui l'attendait. Elle admet les ovations qui s'adressent aux principes, non celles qui s'adressent aux personnes...
M Alors, citoyenne, si l'on vous offrait la présidence de la République?
— Je l'accepterais pour vingt-quatre heures. J'ouvrirais les banques et les pinsons. Et le monde serait immédiatement renouvelé. »
En attendant qu'elle pénètre à l'Elysée, la grande citoyenne se livre à une propagande infatigable. Lorsqu'elle rencontre une femme du monde en tournée de charité, elle cherche à lui inculquer ses doctrines :
(' Je m'y prends comme les jésuites, par des moyens détournés; la bienfaisance est un terrain excellent sur lequel on peut s'entendre. Ainsi, je crois bien que la duchesse d'Uzès partage quelques-unes de
mes idées... Et puis, il n'en coûte rien d'essayer... »
Elle sourit...
« L'esprit révolutionnaire se communique par un travail obscur et qu'on ne peut suivre. Cest peut-être un microbe!... »
Vous voyez que la « grande citoyenne » a le mot pour rire.
Louise Michel me tend la main; et je suis étonné de l'énergie qu'elle met dans son shake hand. Cette main osseuse et maigre, cette main de vieille fille, est une main de lutteuse et d'insurgée. Je la devine prête à brandir le drapeau rouge, à exciter les fureurs de la populace... Et rien qu'à sentir la pression de cette main, il m'a semblé entrevoir dans une brusque vision le pavé souillé de sang et le couteau de la guillotine.
M- CAMILLE SAINT-SAENS
Camille Saint-Saëns cause dans l'intimité et s'abandonne à ses souvenirs. Vif et maigre, rajustant, par un geste qui lui est familier, le binocle planté droit sur son nez assyrien, il parle de verve et d'abondance. Sa voix de cuivre égrène les anecdotes. Tout en parlant, il se lève, fait trois pas, s'adosse à la cheminée, revient s'asseoir devant son bureau... Et ses amis suivent avec bonheur le flux de cette parole railleuse et gesticulante, qui caresse mille objets, évoque mille tableaux et sait, à l'occasion, décocher un trait mordant. Le maître conte ses impressions d'autrefois... les silhouettes défilent. Voici le grandduc de Saxe-Weimar, indulgent et paterne, dilettante passionné, qui eut le mérite de discerner avant tout le monde les beautés de Samson et Dalila . Le musicien ne peut se rappeler, sans émotion, ce théâtre de petite ville, premier berceau de sa gloire. Quelle soirée I Et que tout cela est loinl Et depuis
192 PORTR/tlTS INTIMES
celte année 1877, que d'événements! que de triomphes I Et que de voyages!...
« On fait courir un tas de légendes sur mon humeur vagabonde. On me présente comme le juiferrant de la musique. On s'imagine que je me promène pour mon plaisir. Dites bien que c'est par ordonnance de la Faculté. J'ai été condamné comme phtisique. Mes poumons ont besoin de chaleur ; je dois fuir vers le soleil, dès que viennent les frimas! »
L'auteur de Proserpine a beau protester de son amour pour Paris, je le soupçonne d'hypocrisie. Il adore l'exotisme, les flores tropicales, les maisons blanches, les terrasses mauresques et le chant du muezzin. Il a gardé une tendresse de cœur pour Alger, mais il préfère Poulo-Condor! Poulo-Condor l'a séduit et il brûle du désir d'y retourner. Poulo-Condor est peuplé de forçats annamites , de lézards qui portent une arête sur l'échiné et de gigantesques chauves-souris. Saint-Saëns a passé au bagne de Poulo-Condor des semaines délicieuses, et l'inspiration est venue l'y visiter. II s'est intéressé aux chauves-souris, aux lézards et aux forçats. Un jour , certain lézard , trop apprivoisé, lui a grimpé dans le dos. Et Saint-Saëns a trouvé la plaisanterie excellente et s'est empressé d'en faire part à son cher ami Gallet.
Tels sont les menus propos où se divertit le maître, quand on ne le met pas sur le grand art...
M. CAMILLE SAINT-SAENS 193
Entre deux historiettes, Camille Saint-Saëns s'installe au piano. Et soudain il se transfigure : c'est un autre homme. La gaieté gamine et boulevardière s'évanouit ; une flamme s'allume dans le regard où brillait la belle humeur. La Muse vient d'entrer, et chacun a cru sentir le frôlement de son aile. Saint-Saëns est un exécutant incomparable. A rencontre des enfants prodiges, dont le développement hâtif est suivi d'une prompte décadence, il a porté à leur point de perfection les dons merveilleux qu'il a reçus. Depuis son premier concert qu'il donna à l'âge de dix ans devant Paris assemblé, jusqu'à sa dernière séance au Conservatoire, il n'a pas, une seule fois, sacrifié aux grâces frivoles de la virtuosité. On subit, à l'entendre, le frisson religieux qui naît des choses grandes et profondes. Qu'il interprète les œuvres classiques ou ses propres œuvres, il y apporte cette gravité un peu hautaine, cette pureté de ligne et de sentiment, cette ampleur de style qui n'appartiennent qu'à lui.
D'ailleurs, il ne se prodigue pas. Il réduit au désespoir les belles dames qui l'invitent à dîner; il déjoue leurs pièges et résiste à leurs plus tendres prières. Il a horreur de se donner en spectacle. Quand il débarque dans une ville, au cours de ses pérégrinations, il choisit de préférence un hôtel de troisième ordre et s'y fait inscrire sous un faux nom. Lorsqu'il va « dans le monde » et qu'il croit deviner, à des chuchotements non équivoques, qu'une conspiration
rOHTKAlTâ INTIMLS. 13
s'organise contre lui, il se sauve au jardin, ou se précipite sur le balcon ; et là, si la nuit est douce et parfumée, comme on chante dans Mireille, il contemple les étoiles et improvise une leçon d'astronomie... Car Saint-Saëns connaît à fond sa carte du ciel et serait capable d'en remontrer au Bureau des longitudes. C'est un second aspect de son génie... Il fut, voilà bientôt un demi-siècle, l'émule d'un autre Camille — de Camille Flammarion. Il sait calculer la révolution des astres et appelle par leur nom tous les diamants de la voie lactée. Et comme il possède une âme d'artiste, qui s'émeut aux spectacles de la nature et qui s'élève au-dessus des contingences, il parle des étoiles avec un charme infini ; et, à propos d'étoiles, il effleure la science, la philosophie, la métaphysique, il envisage l'étrange mystère de la destinée humaine... Son éloquence s'échauffe, se perd en de sublimes considérations. Et, à écouter ces discours, il semble qu'une harmonie descende vers vous des mondes lointains... Ce musicien, qui est un mage, vous ouvre, par le seul efTort de sa dialectique, et sans le secours du piano, la sphère des divines symphonies...
... Quels talents a-t-il encore?... C'est un « épistolier » très savoureux. Son vieux camarade et spirituel collaborateur Louis Galle t a bien voulu me laisser grapiller parmi les mille ou douze cents lettres qui dorment dans ses tiroirs. Il en est de toutes couleurs et de tous formats; il en est de tristes et de
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joviales; la poésie s'y mêle à la prose. Les unes sont remplies de boutades, les autres de sévères méditations.
Le compositeur circule en Andalousie et s'amuse comme un fou ; il a découvert un village « perché comme un nid de cigogne en haut d'un clocher » et dont les rues « sont vallonnées en dos d'âne ». Les splendeurs du pays l'enchantent : « Les motifs s'offrent d'eux-mêmes, à chaque pas; et quelles^lignes! quels tons 1 » Il parvient même à s'accommoder de la cuisine espagnole, qui est loin d'être savoureuse... Et en marge de sa lettre, Saint-Saëns a croqué une maritorne qui tient entre ses bras une marmite fumante. La plupart de ses épîtres sont ainsi illustrées de croquis humoristiques. Quelquefois il écrit : « Excusez-moi si mon billet est si court, mais le temps me manque. » Et, au verso de ce billet laconique, il a buriné une scène de mœurs et un paysage, qui lui ont bien coûté cinq quarts d'heure de travail... Un autre jour, au lieu d'envoyer sa lettre à M. Gallet, il la dépêche à son chien, auquel il a voué une tendre affection, et met gravement sur l'enveloppe : Monsieur Top, épagneul, chez son Maître, à Paris. Vous voyez l'étonnement des nombreux facteurs qui ont manipulé ce pli facétieux, dans le trajet de Poulo- Condor en France!...
Ce qu'il y a de piquant dans ces épîtres, c'est leur extraordinaire fantaisie. L'esprit de Saint-Saëns voltige, babille, court d'un sujet à l'autre avec une stupé-
fiante rapidité. Par exemple, il faufile ce quatrain entre deux développements très sérieux :
Les pianos délétères Tout le long, le long du mur, Sont rangés comme des stères De bois tendre et de bois dur.
D'autres fois, c'est une simple bagatelle, une fleurette, exécutée en deux coups de plume, une majuscule ouvragée... et rien autour... deux vers jetés dans la page blanche; — tel ce distique ingénieux envoyé à M. Sarcey, qui avait incidemment parlé dans son feuilleton de Samson et Dalila :
Qui m'eût dit que pour moi vous fussiez amical Au point de devenir critique musical!
Ne croyez pas, au moins, que tous les vers de Saint-Saëns soient taillés sur ce modèle. Il est poète. Son collaborateur a reçu de lui des pièces remarquables, où la noblesse de la pensée s'allie à une grande fraîcheur d'inspiration. On en jugera par ces strophes inédites, que M. Gallet a bien voulu me laisser transcrire :
D'Alger, Saint-Eugène, 12 novembre 1873.
Quand le soir est venu, puis l'ombre et le silence, Et l'étoile du ciel et celle du gazon, D'un pas lent et discret je sors de la maison Pour goûter le repos de la nuit qui commence.
Je vais dans le jardin muet, sombre et désert. Une vasque de marbre y répand son eau rare, Don précieux et pur d'une naïade avare... Des insectes lointains j'écoute le concert.
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Nul ne vient en ce lieu; pas de voix ennemies Qui troublent le silence et son hymme divin; Et je bois à longs traits comme un céleste vin Le calme qui descend des branches endormies.
CAMILLE SAIflT-SAENS.
« Ces vers, me dit M. Gallet, sont le reflet de son âme, une âme sentimentale, éprise de solitude, de recueillement et de silence... Ils vous expliquent la jouissance qu'éprouve Saint-Saëns à fuir le bruit des villes, à s'enfermer dans son rêve, loin de nos vaines agitations... »
S'il se plaît moins à Paris qu'à Poulo-Condor, il ne se désintéresse pas de ce qui s'y passe, j'entends au point de vue musical. Je lui demandais ce qu'il pensait de la création d'un Opéra populaire. Saint- Saëns se rallie avec enthousiasme à ce projet. Et comme j'émettais un doute sur la possibilité d'établir le répertoire du nouveau théâtre :
« Un répertoire ! Mais il est tout trouvé ! Le théâtre populaire héritera de tous les ouvrages que l'Opéra dédaigne ou néglige de reprendre. Massenet lui cédera le Roi de Lahore, qui est une œuvre superbe, injustement négligée. Je lui donnerai, pour ma part, le Timbre d'argent^ Etienne Marcel... Joignez-y le fond d'opéra-comique d'Auber, d'Herold, d'Adolphe Adam, d'Halévy et la production abondante des jeunes compositeurs. Il y a là plus d'éléments qu'il n'en faut! Que le théâtre soit bien dirigé, avec économie; que les pièces y soient convenablement montées et
sans prodigalité; que les places ne s'y payent pas plus cher qu'au café-concert, et je me porte garant du succès de l'entreprise. »
Il est à craindre que, lorsque l'Opéra populaire ouvrira ses portes, l'auteur d'Etienne Mai'cel ne soit aux antipodes du Châtelet!...
Mathématicien , philosophe , explorateur , astronome, dessinateur, virtuose, chroniqueur humoristique, critique, poète, musicien de génie, Saint-Saëns est pétri du même limon que les grands artistes de la Renaissance italienne. Il ressemble à Benvenuto dont il a modelé la noble figure. Il ressemble à Léonard de Vinci. C'est un Benvenuto jovial, un Léonard qui ne hait pas le calembour. Mais, sous ce masque de gaieté un peu factice, apparaît le front du créateur, l'œil de rêve et de pensée.
Il y a Boissier et Boissier... Il y a M. Boissier, professeur illustre, grand-officier de la Légion d'honneur, secrétaire perpétuel de l'Académie française , et M. Boissier qui possède, sur les boulevards, une boutique de confiserie.
Or, si le premier tient dans le monde un rang élevé, la renommée du second, pour être d'un ordre moins littéraire, n'en est pas moins éclatante (surtout à l'époque des étrennes...). M. le confiseur Boissier est un des hommes de France dont on s'occupe le plus, chaque année, pendant quinze jours... Depuis longtemps, je rêvais d'apercevoir, né fût-ce qu'une minute, ce marchand légendaire, dont le nom est symbolique et dont les produits — bons ou mauvais — allument une convoitise aux yeux des enfants. Qu'estce que M. Boissier? Est-il jeune ou vieux, gai ou triste, beau ou laid, ressemble-t-il à Croquemitaine, à Polichinelle ou au bon saint Nicolas?
... J'ai eu l'avantage de faire sa connaissance...
En pénétrant dans ce magasin absurdcinent oriental et fâcheusement doré qui est son domaine, je me suis trouvé nez à nez avec un personnage qu'un instinct infaillible m'a permis de reconnaître... C'était lui!... 11 avait l'allure imposante d'un officier ministériel. Vêtu d'un vêtement noir, de coupe sévère, il tenait à la main un portefeuille, insigne de sa puissance, et dont les plis gonflés devaient renfermer une fortune. Tel un amiral qui veille à l'exécution de la manœuvre, tel il circulait autour des comptoirs, ranimant le zèle des vendeuses ou gourmandant leur paresse. Je l'arrêtai et lui exposai le désir que j'avais de conférer avec lui sur le mouvement du commerce parisien... Je crus surprendre dans son regard comme une impression de défiance; je me hâtai de le rassurer sur l'honnêteté de mes intentions et lui affirmai que ma curiosité était absolument désintéressée.
« Je suis à vos ordres, monsieur, veuillez passer dans mon cabinet. Je tâcherai de vous satisfaire... »
M. Boissier m'ouvre la porte de la petite pièce vitrée qui lui sert d' « office »,-s'assied entre un bureau de chêne massif et un gigantesque coffre-fort, croise les mains sur son ventre rondelet et m'exprime son sentiment â l'endroit des affaires en général et de la confiserie en particulier.
... Eh bien, M. Boissier est ravi ; il estime, à l'exemple de Pangloss, que tout est au mieux dans la meil-
leure des républiques. « Il y a des gens qui se plaignent; je ne suis pas de ceux-là. Je n'ai pas remarqué qu'une crise ait sévi sur mon industrie. Les fondants se comportent avec vaillance, et, si les dragées semblent moins animées qu'au temps jadis, il en faut accuser les variations de la mode et non point la pénurie de l'argent. D'ailleurs, les marrons glacés nous consolent de la baisse des dragées; ils sont en grande faveur. Ils pénètrent aux plus humbles foyers, dans les palais et dans les chaumières. Et la consommation en augmente tous les ans. Lorsque le fondateur de cette maison, le père Boissier, mourut, il y a trente années, la vogue était aux pralines. On s'oflfrait dans toutes les circonstances de la vie des sacs de pralines. On échange aujourd'hui des sacs de marrons glacés. »
Achète-t-on de gros sacs, ou de petits sacs?... C'est la seule question qui présente quelque intérêt. La diminution des revenus, les difficultés croissantes de l'existence ont-elles une répercussion sur les dépenses de poche? Dans quelle mesure, par exemple, un célibataire qui commandait pour cinquante louisde bonbons a-t-il réduit son budget? Recherche-t-on les objets luxueux ou les objets simples? M. Boissier n'a observé aucun changement dans les façons d'agir de sa clientèle. On fait autant de cadeaux qu'autrefois, et des cadeaux d'égale importance. M. Boissier l'affirme et je dois le croire; un homme aussi solennel ne voudrait pas m'induire en erreur; à moins, toute-
fois, qu'il ne redoute mon indiscrétion professionnelle et ne se tienne sur le qui-vive!...
Rassuré par Toptimisme de M. Boissier sur la bonne tenue du marron glacé, j'aborde un sujet plus frivole et lui parle des demoiselles de magasin. Vous savez combien elles sont charmantes. C'est une joie de suivre leurs doigts agiles dans les flots de ruban et dans la mousse blanche • du papier de soie ; et lorsqu'elles prennent dans le bocal une pastille de chocolat et la posent délicatement dans la bonbonnière avec des précautions de chatte gourmande, on ne saurait dire ce qu'il y a de plus friand, de la pastille ou de la main blanche... Frôler du matin au soir cet essaim de fines mouches... On perdrait à moins son sang-froid. M. Boissier m'a paru avoir pour ces demoiselles la tranquille affection d'un bon père de famille. Ce sont des jeunes filles très bien élevées, dont les parents ont eu des revers de fortune, ou bien des orphelines qu'il a recueillies; il veille avec sollicitude sur leur vertu. Elles habitent toutes ensemble un vaste appartement, elles sont bien nourries, convenablement payées et elles ont la permission de sortir deux fois par mois ; encore faut-il qu'elles soient rentrées à l'heure du couvrefeu. C'est comme au couvent...
« Et quelles sont, lui dis-je, les qualités qui constituent la bonne vendeuse? Par quels moyens (bien entendu innocents) arrive-t-elle à empaumer le client, à l'entraîner dans la voie des achats dispendieux?
M. Boissier n'a pas daigné répondre nettement à cette interrogation, soit qu'il la jugeât inopportune, soit qu'il crût digne de rentrer, pourn'en plus sortir, dans la réserve diplomatique.
Et j'ai dû faire, en dehors de lui, ma petite enquête.
Je me suis adressé à une blondinette dont les yeux rieurs, les dents blanches et la voix argentine avaient attiré mon attention. Celle-là, sans doute, ne se fera pas prier; elle ne demande qu'à causer. Et tout en lui faisant emplir une caisse de fondants, je lui posai des questions sournoises; et je n'eus pas besoin de ruser : il me suffit de lâcher la bride à son caquet. Vingt minutes d'entretien, le temps d'emplir deux paniers (car la petite vendeuse travaillait ferme, tout en bavardant) m'apprirent ce que je voulais savoir. Et je puis, en toute connaissance, vous esquisser la psychologie de la demoiselle de magasin.
D'abord, elle doit être bonne comédienne. Il lui faut, selon les cas, changer d'expression, de langage, d'attitude, et deviner, tout de suite, le caractère et la position sociale de l'acheteur. Si c'est un vieux militaire, en qui l'âge n'a pas éteint l'humeur conquérante, elle peut se montrer coquette, l'aguicher discrètement, lui lancer un regard plein de promesses, en murmurant d'une voix câline : « Avec ça, monsieur? » Et, neuf fois sur dix, le vieux général doublera ses emplettes, pour recevoir de la vendeuse un second remerciement. A-t-elle à faire la conquête d'un bourgeois sévère et méticuleux, elle affectera
un maintien modeste, elle baissera chastement les yeux, et le bourgeois, charmé de cette suprême distinction, pensera : « Cette enfant est exquise. » Si, à à ce moment précis, elle peut rougir, elle a cause gagnée : le client ne s'en ira pas avant d'avoir vidé son porte-monnaie.
Ainsi la demoiselle de magasin se transforme : elle a un sourire pour le magistrat, un autre pour le financier, un autre pour le collégien, un autre pour le riche Américain, un autre pour le poète esthète et mérovingien. Mais c'est surtout pendant la nuit du 1®' janvier, de minuit à cinq heures du matin , qu'elle trouve l'occasion de déployer ses talents. Elle se mesure à une catégorie particulière : les gens de cercle. Ils arrivent, pressés et frileux, dans leurs pelisses; ils sont bons à prendre avec des pincettes, fatigués et maussades si la dame de pique les a trahis, très agités s'ils ont à se louer d'elle. Ahl l'influence d'une taille ronde, d'un cou délicat où voltigent des frisons , sur l'homme énervé par l'insomnie ! La vendeuse n'a pas besoin d'un grand effort pour s'assurer les bonnes grâces du gagnant et du perdant. Celui-là tire de sa poche une poignée de louis, celui-ci laisse glisser son dernier jaunet. Et tous deux se promettent de revenir voir la jolie marchande, qu'ils auront oubliée le lendemain. Pauvre petite ! Elle n'a rien, ou presque rien de cet or qui tinte à ses oreilles. J'admire la blondinette qui m'a servi... Elle s'est levée à l'aube; elle n'a pas eu le
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temps de s'asseoir. Elle est avenante et gaie; elle ne gémit pas contre la tyrannie patronale... « Et avec ça, monsieur?... » Je me sens pris d'attendrissement. Et je m'enfuis, pour ne pas succomber à la tentation...
Dehors, le pavé est gras, le boulevard est encombré de voitures, la foule qui patauge dans la boue passe indifférente devant les baraques à treize sous. Elle baguenaude et n'achète point. En vain, les camelots s'époumonnent-ils à appeler les chalands. J'avise un Turc des BatignoUes, accroupi derrière une pile de nougats :
« Eh bien! mon brave! et les affaires?...
— Ne m'en parlez pas! Rien ne va plus! Cest une dégoûtation!... »
Voilà comme quoi tous les confiseurs ne sont pas d'accord quand on les interroge sur leur commerce...