‹ Portraits intimes (volume 2)Chapitre 18 sur 22 · M. HENRI MEILHAC · texte numérisé non relu

M. HENRI MEILHAC

Halévy, qui ne produisait encore que de la prose. Ce n'est que beaucoup plus tard qu'une circonstance fortuite les rapprocha et qu'ils eurent l'idée d'associer leurs rares génies. Au reste, Meilhac était un assez méchant écolier, qui dessinait des croquis en marge de ses copies et se reposait du grec en composant des sonnets. Il se préparait vaguement à Polytechnique, quand il ébaucha sa première pièce, Néron, trois actes, qu'il destinait au Palais-Royal. C'était une parodie de l'antique, et peut-être l'œuf d'où devaient sortir plus tard les boufTonneries de la Belle Hélène. On y voyait un Néron inédit et que n'avait pas prévu Racine, un Néron suggestionné par Burrhus, qui lui faisait commettre mille sottises. Néron fut refusé au Palais-Royal ; Meilhac fut retoqué à rX. Et c'est ainsi qu'il entra dans la littérature fri vole... M. Joseph Bertrand n'avait pas oublié le poètemathématicien auquel il avait infligé tant de pensums; et quand, en 1888, Meilhac eut été élu des Quarante, il lui souhaita galamment la bienvenue. « Eh bienl lui dit Meilhac, vous avez tout de même fini par me recevoir! — Élève Meilhac, en ce jour solennel, je vous pardonne! »

Je ne retracerai pas la carrière de M. Meilhac; ceci n'est pas mon affaire. Et puis, le sujet est rebattu. Admiré des délicats et de la foule, père d'une demidouzaine de chefs-d'œuvre, acclamé à Paris, joué dans le monde entier, en pleine possession de sa force créatrice, notre auteur n'aurait rien à désirer, si deux

tourments n'empoisonnaient sa vie : l'inquiétude du troisième acte et la fièvre des premières représentations. ... Donc, M. Meilhac, qui enfante dans la joie l'exposition et le nœud de ses ouvrages, n'en trouve presque jamais le dénouement. Le troisième acte file, comme une anguille, entre ses doigts; il n'arrive pas à le joindre. Et alors s'engage, entre ses personnages et lui, une lutte héroïque qui, pour rester secrète, n'en est pas moins douloureuse. Il tourne et retourne dans tous les sens son scénario; il ajoute, il retranche, il brûle ce qu'il a fait et refait ce qu'il a brûlé; il se prend la tête à deux mains et roule dans des abîmes d'incertitude. Et il n'en sort pas, car la lecture et les répétitions avivent ses peines. Il voudrait tout recommencer à la dernière heure ; et, bien loin d'entretenir l'ardeur de ses interprètes, il l'abat par les plus sinistres prophéties. La pièce est exécrable, elle sera sifflée, elle ne fînirapas. Et ce maudit dénouement qui ne veut pas venir! Huit jours plus tard il n'y paraît plus, et l'œuvre condamnée va gaillardement à la centième. Quelquefois Meilhac est pris d'un si grand découragement qu'il propose de l'argent aux directeurs pour retirer son ouvrage in extremis. On assure qu'il offrit 20 000 francs à M. Samuel pour ne pas jouer le Brevet supérieur. M. Samuel passa outre et n'eut pas lieu de s'en repentir — non plus que M. Meilhac. Lorsque Monsieur Vabhé fut monté au Palais-Royal, il fallut en vingt-quatre heures improviser un premier acte pour

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remplacer le troisième, qui n'allait pas; le second acte de la version primitive devint le troisième et le premier, le second. Ces moments de crises sont cru( Is. Un ami de M. Meilhac, qui fut son heureux collaborateur, me disait que ce qu'il y a de plus difficile pour un auteur comique est de garder jusqu'au dernier moment sa lucidité. Vous trouvez un mot en écrivant votre dialogue ; ce mot vous fait rire, vous le jugez excellent. Vous le relisez, il vous paraît médiocre. Vous l'entendez sur la scène, au cours des répétitions, il vous semble fastidieux, puis exécrable et, enfin, il vous inspire de l'horreur. Vous êtes obligé de vous raisonner, de vous dire : « Mais, puisque ce mot m'a amusé la première fois, c'est qu'il n'est pas mauvais. Je le maintiendrai envers et contre tous ! » Pour ne pas laisser ébranler son énergie il faut avoir une force de résistance peu commune. M. Meilhac en est dépourvu. Un rien l'effare; il est plus impressionnable que sa « petite marquise ». S'il assiste à une répétition et qu'il ait dans le dos quelques personnes et qu'elles ne rient pas aux bons endroits, le voilà tout démonté et triste à mourir. Ou bien il se forge des chimères et fait d'un grain de sable une montagne. Vous ne sauriez croire le souci que lui ont causé les trente moutons qui paissaient l'herbe de Panurge sur les planches de la Gaîté. Quand les trente moutons entraient en scène, M. Meilhac ne pouvait maîtriser son impatience, son cœur se seraait. Notez que les trente moulons montraient une

douceur, une docilité admirables, et que de vieux figurants ayant trente ans de théâtre dans les moelles ne se fussent pas mieux conduits. Malgré tout, Meilhac n'était pas tranquille. Dès qu'un des trente moutons levait la tête, il s'agitait sur son fauteuil.

« Ces moutons sont absurdes. Enlevons-les. Je vous assure qu'ils se feront « emboîter ! »

M. de Saint-Albin tint pour les moutons. La pièce fut jouée et les moutons n'ont pas nui à son succès, tout au contraire...

L'auteur de Ma Cousine est déjà bien à plaindre, pendant que l'on répète ses comédies. Mais, si vous le voyiez, quand on les joue, le premier soir, devant le public! C'est à faire frémir! Quelquefois il prend le train et, s'il s'arrête à Versailles, au lieu de pousser jusqu'à Cherbourg, c'est qu'il a auprès de lui un ami dévoué qui l'oblige à descendre de wagon. Quand il se sent le courage de demeurer à Paris, il s'enferme dans un cabinet de restaurant ou dans un coin du théâtre, loin de tous les yeux ; et il attend, écroulé sur un canapé, un flacon de sel entre les doigts, qu'on lui communique les nouvelles. La veille de son élection à l'Académie, cherchant un endroit écarté où il pût éviter les rencontres et les poignées de mains indiscrètes, il loua une baignoire à l'Odéon et y passa quelques heures dans l'isolement et le silence. Le lendemain il pria M. Louis Ganderax, qui a raconté cet épisode, de retenir un petit salon au cabaret de

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Magny, situé dans une des rues les plus sombres du quartier Latin... Apercevant le sopha qui occupait, selon l'usage, un des côtés de la pièce : « Allons 1 dit Meilhac, c'est là que vous m'étendrez tout à l'heure I » Il eut un moment de faiblesse lorsqu'il entendit le roulement du fiacre qui ramenait Ganderax. Celui-ci lui apportait — heureusement 1 — un bulletin de victoire.

Ne supposez pas au moins que M. Meilhac fût atteint, à ce moment, d'un amour immodéré pour l'Académie; il y tenait, comme on se plaît à gagner une partie engagée. Rien de plus. Ces terreurs, ces défaillances, ces incertitudes sont causées par son excessive nervosité. Il est impuissant à se dominer; il a besoin que son collaborateur le réconforte. Quelle est la part de M. Meilhac dans la collaboration? La question est délicate. Je n'ai pas eu l'impertinence de la lui poser. Et pourtant, je crois savoir qu'il s'occupe plus volontiers du dialogue que de la charpente, et qu'il s'assimile, avec une merveilleuse rapidité, les idées qu'on lui suggère.

A peine son collaborateur a-t-il ouvert la bouche : « J'ai compris 1 » s'écrie Meilhac. Et si l'autre continue et veut développer : « Inutile 1 reprend Meilhac, je vous dis que j'ai compris! » Et la séance ne traîne pas. Le lendemain, M. Meilhac a brodé sur le canevas une délicieuse scène de comédie, empreinte de cette grâce philosophique qui lui appartient en propre. Quand il est bien pénétré de son sujet, il écrit vite et

facilement; j'ai vu plusieurs feuilles couvertes de ses pattes de mouche, sans ratures. Il ne croit pas que la valeur d'un ouvrage soit nécessairement en proportion de l'effort qu'il a coûté. En ce qui le concerne, ce qu'il a fait le plus aisément est ce qu'il a fait de mieux.

Je sais le peu de goût de M. Meilhac pour les entretiens qui s'éternisent, et j'abrège ma visite. Une dernière interrogation, avant de gagner la porte.

« N'avez-vous pas constaté dans le public une certaine évolution, due peut-être à l'influence du Théâtre- Libre, un penchant à s'éloigner de la « pièce d'action » et à se rapprocher de la « pièce d'analyse »?

— Peuh! le public évolue... C'est possible!... Il évolue surtout vers la cochonnerie ! Dumas n'avail pas attendu Antoine pour introduire la vie au théâtre. Il y a beau temps que l'école de Scribe est passée de mode! Mais, en ce moment, on recherche l'ordure, et l'ordure sans esprit, ce que je déteste le plus au monde. Vraiment, à côté de Viveurs, kcùlé d'Amants, dont je raffole, on nous a donné quelques pièces... une surtout!... Enfin! je n'aime pas à parler de mes confrères, si ce n'est pour les louer!... »

M. Meilhac sourit; et ce sourire signifie qu'il aurait beaucoup à dire sur ce chapitre, s'il avait le temps d'y songer, si cela devait servir à quelque chose, et s'il n'était pas du dernier commun de partir en guerre contre son siècle...

Les Halles centrales sont sur le tapis (si j'ose recourir à cette image). Une grande efFervcscence y règne. Les commissionnaires et les porteurs d'une part, et d'autre part les vendeuses attendent avec anxiété la loi nouvelle qui doit réglementer leurs rapports et modifier les conditions habituelles de leur commerce. Les facteurs sont de gros personnages, mais les vendeuses sont des personnes bien intéressantes. Elles forment une famille où les illustrations ne manquent point. Sans remonter à l'excellente Ladoucette, qui osa signaler à Marie de Médicis les fredaines du Vert-Galant, son époux, on peut dire que M""" Angot jouit d'une immortelle jeunesse; elle revit en une vaste postérité... Je suis allé demander à M°"= Angot, ou à l'une de ses descendantes, son sentiment sur ce qui se passe.

J'ai trouvé M"» Angot au milieu de ses poissons, frais comme l'œil; et, tout de suite, nous avons sym-

pathisé. M"" Angot est une verte commère, haute en couleurs, bien campée sur ses hanches, et dont les mains grasses et luisantes, le nez rubicond, le joyeux sourire et l'air de franchise appellent le pinceau du maître peintre Roybet. Elle a été, pendant près de dix ans, présidente du syndicat de ces dames; elle sait sur le bout du doigt tous les mystères des Halles, elle la connaît dans les coins et elle a mené tambour battant les affaires de la corporation; elle n'a pas craint d'affronter les ministres; elle a soumis ses griefs au chef du gouvernement, qui ne l'a pas embrassée, comme eût fait le roi Henri, mais qui l'a reçue avec tous les honneurs dus à son rang. M"* Angot est donc très informée et il y a profit à l'interroger. Je m'en suis donné à cœur joie; je lui ai arraché d'amples confidences. Et notre causerie, interrompue par la circulation des chalands, m'a semblé très attachante. Tout en vidant ses rougets, en enveloppant ses turbots, en parant ses maquereaux, en disputant sur le prix des soles, la bonne marchande m'a ouvert son âme, sans plus de façon, avec la crânerie qui convient à son état. On a le droit de parler haut, quand on est fille, petite-fille, arrièrepetite-fille de vendeuse de marée, qu'on n'a pas un sou de dettes et qu'on est connue sur le carreau de Paris depuis cinq générations!...

Eh bien! M"" Angot n'est pas satisfaite. Ça ne va plus, décidément I... D'abord le commerce languit. Moins heureux que le marron glacé dont la prospérité

est inébranlable, le poisson souffre de la crise. Les fortunes diminuent; chacun restreint ses dépenses; les dernières fêtes du jour de l'an ont été chômées avec une fâcheuse parcimonie...

« Tenez (me dit M™* Angot, me montrant une vieille dame qui venait de lui demander un petit bar), cette cliente s'est toujours servie chez moi. Elle est riche, ou plutôt elle l'était. C'est une rentière. Elle donnait autrefois un dîner par semaine, et un beau dîner; elle m'achetait des pièces de quarante francs; aujourd'hui elle donne un dîner par mois, elle n'y invite que des intimes et elle m'achète des morceaux de douze francs. Et elle marchande, faut voir! L'autre jour, j'en ai été offusquée... « Est-ce que vous « croyez que je veux vous voler? Vous me faites de « la peine ! » Elle m'a répondu : « Vous ne savez donc « pas que mon argent ne rapporte plus que deux et « demi? Mes revenus ont baissé de dix mille francs I » Il n'y a rien à répliquer, mais c'est malheureux... Aussi, monsieur, le pavillon se dépeuple. J'ai vu le temps où, pour obtenir un bout de marbre, il fallait attendre son tour cinq ans, six ans. Personne ne voulait partir. Aujourd'hui, la première venue peut faire sa demande; huit jours plus tard, elle s'installe. Les places ne manquent pas. Et je vous assure qu'il faut avoir besoin de travailler pour se donner tant de mal et gagner si peu. Je suis là, moi qui vous parle, depuis cinq heures. Et, ce matin, ça piquait dur! Et je ne m'en irai qu'à six heures. Treize heures

de « turbin » ! Je ne me plains pas, je gagne ma vie et j'élève mes petits... Mais, c'est égal! Il ne faut plus songer à faire fortune ! »

Encore, si les dames de la Halle n'avaient à lutter que contre la misère des temps!... Les commissionnaires et les facteurs leur font une terrible concurrence. Elles disent déloyale, mais je n'ai pas à prendre parti dans cette querelle qui va, tous les jours, s'envenimant. En principe, les facteurs ne doivent vendre que le gros; or, ils ne se gênent pas pour vendre au détail, et ils piétinent insolemment sur les privilèges de leurs voisines. Indeirx. Colles-ci bouillonnent et fulminent... En me retraçant ces forfaits, jyjme Angot ne peut contenir son indignation; elle trépigne, ses joues s'empourprent et son nez passe au violet. Elle me débile avec une incroyable volubilité un long récit compliqué que j'ai peine à suivre. Elle en appelle au témoignage de ses camarades, qui écoutent bouche bée et non sans admiration ce véhément discours... « Croiriez- vous, madame Thérèse, que tout à l'heure, chez X..., on est venu solder une note de cinq francs! » Cinq francs! Un chœur d'indignation s'élève vers les cieux ! Cinq francs ! Voilà ce qu'ils appellent la vente en gros! Ces facteurs ne manquent point de toupet!

Mille historiettes courent autour des Halles sur ces abus, La plus plaisante est celle de Voie du général Cluserct. L'ex-général Cluseret, qui représente à la Chambre le déparlement du Var, a pris sous sa tutelle

le nouveau projet de loi. Il est le grand redresseur de torts, la providence des marchandes persécutées. Or, dernièrement, rhonorable M. Cluseret, éprouvant le désir de se procurer une oie, alla rendre visite à un commissionnaire de ses amis. A vrai dire, M. Cluseret ne songeait guère, ce jour-là, à la réglementation des Halles et il ne pensait guère, en allant acheter une oie chez son ami le commissionnaire, être complice et principal auteur d'un délit... Donc, comme il arrivait chez son ami, sa vue fut réjouie par une collection d'oies de bonne mine, fraîchement plumées et qui semblaient lui sourire. II exposa son dessein. Le commissionnaire, trop heureux d'être agréable à M. le député, appela des hommes de peine, fit enlever toutes les oies qui encombraient le magasin. Puis il ouvrit un panier au fond duquel se trouvaient une oie, un lapin et un poulet. « Cette oie vous convient-elle? » lui demanda-t-il. L'oie était dodue. M. Cluseret l'agréa et la paya. Le commissionnaire ajouta, ù, voix basse : « Je vais vous l'envoyer au restaurant du Mouton rôti. »

M. Cluseret s'en alla attendre son oie au Mouton rôti, un peu étonné de tout ce mystère. Il en eut bientôt l'explication. Le soir même, le bruit se répandit que M. X..., commissionnaire, avait vendu une oie, au détail, à M. le député Cluseret... Mais X... avait prévu cet orage, et il avait pris ses précautions. Les facteurs ont le droit de vendre ce qu'on appelle les fonds de panier, c'est-à-dire ce qui reste — après

que la vente en gros les en a débarrassés — de leurs marchandises. Voilà pourquoi il avait fait enlever son régiment d'oies et avait pris ostensiblement l'oie unique qui demeurait au fond du panier, en compagnie d'un poulet et d'un lapin. Et c'est ainsi que par l'astuce d'un commissionnaire, né malin, l'honorable M. Cluseret fut sauvé d'une méchante aventure.

Cet incident acheva de l'éclairer. Il poursuivit son enquête. Il est maintenant l'homme de France le mieux instruit de ce qui s'accomplit, de minuit à huit heures du matin, entre la fontaine des Innocents et la Bourse de commerce. Et il s'y accomplit d'assez vilaines opérations. Certes, on peut citer, parmi les facteurs, des gens sérieux et dignes d'estime... Mais il en est d'autres! Ce sont des noceurs de bas étage, venus d'on ne sait où, qui taillent des banques dans les cabarets des environs. Quand ils ont perdu, ils n'hésitent pas, pour se refaire, à user de manœuvres dolosives; ils se servent de ce qu'on appelle, en termes d'argot, de V écriture d' harnache, qui consiste à mal tracer les chiffres sur le carnet de vente, à y inscrire des 9 qui ressemblent à des 1, des 5 et des 8 qui ressemblent à des 3... Essayez donc d'y débrouiller quelque chose! M. Cluseret ne cache pas l'indignation que lui inspirent ces pratiques. Sur ce sujet, il est intarissable et il cite de vrais tours de Scapin dont il a été témoin ou qu'on lui a signalés. Le plus comique assurément est le tour du panier de poires.

Un de ses collègues du Palais-Bourbon apporte à Paris des poires superbes, cueillies dans son jardin, et les dépose chez un facteur avec ordre de les vendre... Trois jours plus tard, on lui soumet la note. Le facteur lui écrit : « Monsieur, j'ai vendu vos poires, vous me devez douze francs ! » Le député croit avoir mal lu. Il demande des explications. Mais non! le facteur ne s'est pas trompé. Il détaille ses frais, manutention, camionnage, que sais-je? le total se chiffre en perte. Et comme le vendeur proteste, le facteur s'écrie, pour couper court au différend : « Vos poires étaient pourries! — Je les ai choisies moimême! — Elles se sont gâtées en magasin! » Comment prouver à un intermédiaire de mauvaise foi que des poires, négociées depuis quarante-huit heures, étaient saines et non blettes! Le diable y eût perdu son latin.

Mon Dieu! les dames des Halles ne sont pas des saintes! Et j'imagine qu'elles ont sur la conscience quelques peccadilles. Malgré tout, je ne crois pas qu'elles aient l'âme si noire. Et tandis que M"»" Angot me dévidait son boniment, il me semblait que son regard était plein de loyauté. D'ailleurs, si elle eût voulu me tromper, elle m'eût caché les petits secrets du métier, les trucs plus ou moins licites qui servent à duper la clientèle. Elle me les a dévoilés.

« Expliquez-moi, lui demandai-je, comment certains restaurants démocratiques arrivent à donner pour vingt-deux sous un potage, une bouteille de

vin, du pain à discrétion, et deux plats, à choisir sur une carte, où figurent des mets recherchés, tels que du saumon hollandaise et du salmis de faisan?»

M"" Angot se mit à rire... Je vis qu'elle prenait en pitié mon inexpérience. Et elle daigna m'instruire... 11 arrive un moment où les viandes ne sont plus en bon état et ne sont pas encore pourries. Elles se trouvent à la limite qui sépare l'extrême maturité de la naissante putréfaction. La horde des petits traiteurs s'abat sur cette proie qu'on leur cède à très bon compte. Le marchand est heureux de se débarrasser d'un comestible qu'il serait obligé de jeter à la voirie... Une sauce pimentée, relevée d'épices, dissimule le mauvais parfum des chairs douteuses et flatte le palais des consommateurs. Passez, muscade! le tour est joué!

Pour ce qui est du poisson, la fraude est plus malaisée. Le dîneur le moins subtil se fâche, quand on lui sert une sole avariée. Mais les progrès de la science viennent en aide à messieurs les gargotiers. Ne pouvant se résoudre à débiter du poisson frais, ils donnent à leur clientèle du poisson rafraîchi. Considérez la nuance, je vous prie! M"'' Angot me montre un superbe saumon, destiné, pour le moins, à une table royale.

« Ce saumon est mort depuis trois mois ; il a été conservé dans la glace et très bien conservé. Je le vends à raison de 4 francs le kilo. Le saumon frais vaut 10 francs, deux fois plus cher. IMais aussi

quelle différence! L'un est rêche et insipide, l'autre fond dans la bouche comme un miel... »

Cruelle invention du frigorifique! Que de tripatouillages se consomment à la faveur de ces artifices! Combien de paniers, aux anses légères, dans lesquels le saumon rafraîchi se substitue sournoisement au saumon frais!

Lorsque j'ai pris congé de M™« Angot, elle a bien voulu me donner une poignée de main, pour m'assurer de sa bienveillance, ce dont j'ai été touché. Une dernière question me brûlait les lèvres. Je lui exprimai l'étonnement où m'avait plongé la distinction de ses manières et de son langage. Pas une faute de syntaxe ni même de goût I Pas un mot de la langue verte! Pas une négligence!... De la tenue, du purisme!... On ne parle pas si bien dans le monde!...

« Oui! oui! Vengueulade des dames de la Halle! Fini! disparu! Ce sont les légendes du temps jadis! C'est comme notre fameux bouquet porté en députation au chef de l'État... Ça ne se trouve plus que dans les livres! »

J'adressai mes excuses à ]VI°® Angot. Et je ne lui avouai pas que je l'avais trouvée un peu trop bourgeoise, à mon gré, et pas assez « peuple »... Le pittoresque s'en va!...

Vous verrez que bientôt les vendeuses de marée auront leurs brevets supérieurs!...

... Il est midi et l'on se met à table. M. Aurélien SchoU a ce malin pour convives deux chroniqueurs, un poète, un docteur en médecine, un musicien, un peintre, trois jolies comédiennes, deux chiens, un angora, une perruche, un cacatoès, deux tourterelles. A midi cinq, on apporte l'omelette et M. Aurélien SchoU commence à avoir de l'esprit. Il en a jusqu'à deux heures — l'heure où l'on s'en va. Les anecdotes, les souvenirs, les traits piquants tombent de ses lèvres. C'est un éblouissement , ce n'est pas une fatigue. M. Scholl n'y met aucune prétention, il ne pose point au grand parleur, il obéit à son tempérament, qui le porte à voir le côté comique des choses. Le plus pauvre sujet l'inspire ; il en fait sortir des étincelles. 11 n'a pas la voix claironnante de Flaubert, la voix âpre et blessante de Barrière; il ne crie pas, ni ne pérore, ni ne se répand en grosses saillies. Il y a en lui un je ne sais quoi d'abandonné et de retenu,

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d'agressif et de narquois dont l'agrément est irrésistible. Il a apporté de Gascogne, sa patrie, la belle humeur et un très léger accent qui donne à ses phrases comme un parfum de terroir — la gousse d'ail dans le manche du gigot. Mais celte exubérance s'est affinée au contact du boulevard.

M. Aurélien Scholl, depuis longtemps, a perdu ses illusions; il n'a plus envie de s' « emballer ». Songez que depuis près d'un demi-siècle il est mêlé à la vie parisienne, qu'il en a pénétré tous les dessous, connu les drames et les scandales, qu'il a coudoyé les personnages célèbres, aux titres les plus divers, et promené son monocle dans tous les mondes, dans le grand, dans le demi, dans les coulisses et les clubs, dans les salles de rédaction et dans les salons de restaurant, qu'il sait tout, qu'il a tout vu. Rien ne saurait l'étonner. Quand il vous a conté quelque bonne histoire, où s'étale la vilenie d'un contemporain, il vous regarde et sourit. Et ce sourire est terrible tant on y lit de mépris pour l'humanité : « Eh ouil les hommes sont de tristes sires. Gardons-nous de les prendre au sérieux; moquonsnous d'eux sans vergogne 1 » L'âme de Scholl tient dans ce sourire : c'est l'àme d'un sceptique redoutable et bon enfant...

Je voudrais pouvoir vous rendre sensible la grâce de son entretien, vous peindre au naturel ce causeur. Cela n'est point aisé... Il y a plusieurs façons de tenir de brillants propos de table. Méry et Ghavette, qui

jouirent d'une illustre renommée, prenaient la parole au potage et entamaient une histoire qui ne se terminait qu'au dessert, et que les personnes présentes écoutaient avec une religieuse attention. Et l'on était ravi, et l'on s'exclamait sur cette verve intarissable. Et, sans doute, l'historiette de Chavette ou de Méry était excellente, mais peut-être avait-elle été préparée dans le silence du cabinet. On était en droit de, le supposer.

II me semble que le véritable espritde conversation doit jaillir plus librement, s'accommoder des diversions, des irruptions, courir d'un train moins uni et faire l'école buissonnière. Qui dit causeur ne dit pas orateur. L'orateur est un général qui mène ses troupes au feu ; le causeur est un fantassin qui se bat dans le rang et tire des coups de fusil. Qu'il vise juste, que sa balle touche au bon endroit, on ne lui en demande pas davantage. Or M. Scholl est un tirailleur prestigieux et dont les munitions ne sont jamais épuisées. Dès que l'ennemi se découvre, il épaule, le coup porte. Et c'est un éclat de rire. Et le blessé ne fait pas toujours bonne contenance. Malheur à qui s'est attiré la colère du chroniqueur. Il a sur la conscience plus d'une victime; il a lancé des mots meurtriers et demeurés légendaires.

« Est-il vrai, lui demandait-on, que V... soit un lâche? — Lui? Il a failli avoir un duel. — Vraiment? — Il en a même eu la première moitié... le soufflet... »

M. Scholl s'est battu vingt fois, il serait allé cent fois au Pré-aux-Clercs, s'il avait voulu y suivre tous ceux qu'il avait égratignés. Il sait repousser avec désinvolture les cartels qui lui déplaisent. On se rappelle sa réponse à certain banquier, de réputation douteuse, qui tenait à s'aligner contre lui : « Ainsi vous voulez vous battre? — Oui, monsieur! — Mais alors, reprend Scholl, sans se départir de son flegme, on vous ôtera les menottes sur le terrain/... »

Le banquier eût mieux aimé recevoir deux pouces de fer dans le ventre qu'une telle réplique. Scholl en trouve à la douzaine, qui sont d'une aussi belle insolence. Et l'on prétend que, malgré son extrême galanterie, il n'a pas épargné les femmes et que certaines coquettes eurent à se repentir de lui avoir été trop cruelles... 11 a toujours détester les prudes minaudières, qui font mille embarras, avant de refuser — ou d'accorder — leurs faveurs.

Il poursuivait jadis la belle comtesse de X..., connue pour son humeur peu farouche. Et la comtesse l'ajournait, le bernait, feignait de ne pas croire à la sincérité de ses sentiments. « Vous êtes un homme banal, lui dit-elle en le menaçant de son éventail, vous débitez partout les mêmes fadeurs... Je n'aime pas les personnes si faciles!... — Ah! comtosse, s'écria Scholl impatienté, si je vous en disais Lutant!... »

Le maître journaliste est devenu moins méchant; il ne fait plus la guerre aux coquettes — ou si peu! Il

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a gardé sa vivacité. 11 pétille, il scintille, il est la joio des dîneurs et des dîneuses. La soixantaine a argenté ses cheveux, mais n'a pas vieilli son caractère...

Sa mémoire est étonnante... Il se rappelle les moindres événements et vous parle des hommes du second empire, morts ou oubliés, comme s'il les eût quittés d'hier. Peut-être son imagination ajoutet-elle à ses souvenirs. Mais qui songerait à s'en plaindre si elle les embellit!... 11 faut l'entendre raconter l'odyssée de son premier voyage à Paris. C'est un roman qui vaut, par la fraîcheur des épisodes, le début de Manon Lescaut. SchoU avait quinze ans, un père jurisconsulte et bordelais, c'est-à-dire doublement sévère, une petite blanchisseuse qu'il honorait de sa bienveillance et une tirelire où il plaçait ses économies. Le jeune SchoU manifestait une grande aversion pour la rhubarbe. Chaque fois qu'il consentait à en absorber une dose, sa mère mettait une pièce de cent sous dans la tirelire. Autant de purges, autant d'écus. Il n'y avait guère plus de cinq écus. Scholl y joignit quelques louis que sa sœur eut la faiblesse de lui prêter; il transporta, de nuit, chez la petite blanchisseuse, une valise, deux chemises, un pantalon de rechange, une demi-douzaine de mouchoirs, jura à sa belle de ne jamais l'oublier, sauta dans la dilligencc et vint chercher fortune à Paris. Depuis longtemps, le goût des lettres Ife tourmentait. Il s'en était ouvert à son père :

« Si tu pouvais gagner douze mille francs par an

comme M. Jules Janin, dit ce magistrat, je te laisserais partir... »

Aurélien se passa de sa permission. Dix ans plus tard il était payé plus cher qu'un ministre.

Ce que fut l'existence de Scholl de 1850 à 1870 on ne peut guère se le figurer, la presse d'alors ne ressemblant pas à la presse d'aujourd'hui. Les journaux politiques étaient rares et se montraient prudents. Le public se jetait sur les journaux littéraires et s'en amusait. Ils étaient extrêmement frivoles... Quand on ouvre une collection du vieux Figaro ou du Nain jaune on est confondu de n'y trouver que des chroniques, des dialogues sur des sujets parisiens, quelques articles de critique et un chapelet d'échos que l'on appelait les « Nouvelles à la main » et qui y tenaient la place prépondérante. Scholl était l'homme de ce genre; on peut dire qu'il en avait le génie. Il excellait à enfermer en vingt lignes le racontar, le potin dont tout Paris se délectait le lendemain; il donnait à ce rien un tour infiniment pittoresque. Il collabora à toutes les feuilles, au Satan, qui s'imprimait chez un marchand de vin, à la Naïade, journal en caoutchouc « pour lire au bain », au Paris-lundi, au Voleur, à VÉvénement. Il devint le « lionceau » des boulevards (le lion c'était Nestor Roqucplan). On le rechercha, on l'attira, il vécut dans la quasi-intimité de tous les hommes illustres, des Dumas, des Hugo, qu'il allait voir à Bruxelles, des About, des Murger, de cent autres.

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Ah ! quand on le met sur ce chapitre ! il est intarissable. Un matin, il entre chez Dumas père et le trouve furieux; le bon géant vient de lire dans je ne sais quel libelle une note venimeuse qui insinue que la Tour de Nesle est l'œuvre exclusive de Gaillardet et qu'il n'en a pas écrit une ligne : « Je t'en fais juge, mon enfant. Quand Gaillardet m'a apporté sa pièce sais-tu comment s'appelait le principal personnage? Anatole, capitaine d'aventures! y aX transformé Anatole en Buridan. N'eussé-je rien ajouté de plus au drame, que cela suffirait, je pense, pour qu'il m'appartînt 1 » Le trait est délicieux. Il peint Dumas avec sa naïve outrecuidance et son indulgence familière.

Je demandais à M. Scholl lequel avait le plus d'esprit, au sens que l'on attache vulgairement à ce terme, de Dumas père ou d'Edmond About.

« Dumas, me dit-il, était épanoui, bruyant, puissamment entripaillé. Il avait toutes les notes et toutes les cordes. Quand il narrait une aventure, on fût resté suspendu à ses lèvres pendant des heures sans se lasser. Mais il savait aussi trouver les drôleries qui éclatent au feu roulant des conversations. Edmond About était plus féminin, à la fois impertinent, enveloppant, plein de grâce, aimable... comme Chausson, sachant trouver, avec une merveilleuse promptitude, le mot agréable ou le mot utile. Je me souviens d'un certain souper chez Fould, le ministre. About allait être décoré; la nomination devait paraître le lendemain au Moniteur. Fould dit à About : « Fermez les

« yeux. » About obéit. Fould prend un ruban rouge, l'accroche à sa boutonnière : « Que fais-je en ce mo- « ment? » Et About sans ouvrir les yeux de répondre : « Vous me nommez commandeur de la Légion d'hon- « neur! »

D'About on saute à d'autres sujets. M. Aurélien Scholl continue de vider son sac aux souvenirs; il nous ouvre ses tiroirs, il nous récite les lettres qu'il a reçues ou qu'on lui a confiées, des lettres de Victor Hugo surprenantes de lyrisme, ce billet adressé par le poète à l'écrivain Battaille qui lui avait dédié un de ses livres : « Votre nom n'est pas Battaille, mais Victoire. » Et cette réponse du romancier : « Vous vous trompez, cher maître, je m'appelle bien Battaille; Victoire est le nom de ma bonne. » Et Scholl possède ces autographes et une copieuse collection de pièces originales. Et, tandis qu'il nous entretient de ces trésors, les langues se délient, les plats et les vins circulent.

« Goûtez ce château-margaux I II n'a que trois ans. Je n'aime pas à laisser vieillir mes vins. Ce sont eux qui me laissent vieillir. »

Le château-margaux est proclamé excellent quoique très jeune. Une gaieté nous monte au cerveau. Et nous ne savons si c'est Bacchus qui nous grise ou bien notre amphitryon...

Maintenant, M. Scholl a changé de vie. Tout s'est transformé autour de lui, il est un peu détaché du journalisme. Il montre de la bienveillance aux jeunes

écrivains, voire aux plus décadents, qui reconnaissent cette sympatliie en ne l'attaquant pas dans leurs feuilles. Ce Parisien, qui n'avait vu de vaches qu'au Pré-Catelan, s'est pris de passion pour la campagne. Il s'est fait bâtir une maison à Étampes avec une écurie, une basse-cour, une volière pour ses bêtes... Scholl à Étampes I Quel paradoxal II a choisi un café qu'il a baptisé le Tortoni étampois, et où il se rencontre avec le commandant de gendarmerie et le receveur des postes. Et c'est là, dans cette calme retraite, qu'il passe la belle saison. Il s'y trouve très heureux. Son perroquet Antoine, sa perruche Totoche l'égayent par leur babil; sa tourterelle Zelmire roucoule sur son bureau; sa chatte Moumoute ronronne au soleil. Et Scholl fume sa pipe, en écoutant le vent bruire dans ses arbres.

« Quand je suis arrivé à Étampes pour la première fois avec ma ménagerie, la ville s'est soulevée. Un employé me réclamait trente centimes pour Antoine, me soutenant que ce perroquet était un faisan. Et j'entendis le chef de gare murmurer : ce doit être BideH... »

Seulement,voilà 1 ... On ne va pas souvent à Étampes. Scholl y reçoit peu de visites, — et il s'en plaint :

« Que voulez-vous! C'est trop loin ! les amis se font tirer l'oreille pour venir me voir. // leur faudrait des appointements l »

... Une pièce de douze pieds carrés, où règne un beau désordre qui n'est pas un effet de l'art, car M. Mounet-Sully ne l'a pas prémédité... Des meubles de tous les styles, espagnols, flamands, levantins, encombrés de bibelots et de cartes de visite, de photographies et de maquettes... Tout autour, des couronnes en papier doré, un peu poussiéreuses, clouées au mur... Ce sont les trophées recueillis çà et là par le maître tragédien... Cette loge lui ressemble; elle est, comme lui, tumultueuse. C'est la retraite qui convient à cet artiste bouillonnant, toujours en quête d'impressions nouvelles, chercheur infatigable, analyste inquiet de ses sensations... On ne se figure pas M. Mounet-Sully dans un salon bourgeois, garni d'acajou et de reps vert, ni dans la mièvrerie d'un boudoir Louis XVI, ni dans la froide correction d'un cabinet empire. La noble fièvre dont il est dévoré bouleverse tout ce qui l'environne. Son âme est tour

à tour grecque, romaine, sarrasine, mystique et romantique. Elle serait ibsénienne si la Comédie- Française avait jugé à propos de recueillir le Canard sauvage. M. Mounet-SuUy vibre comme un luth aux grands sentiments, aux grandes passions. Et, n'en déplaise aux railleurs, il en raisonne à merveille. Ses théories sont quelquefois contestables; il les développe avec une flamme et une abondance d'argumentation et une conviction admirables. C'est un délice de l'entendre disserter sur les choses de son art...

Justement, ce soir, j'ai quelques éclaircissements à lui demander. En l'écoutant tout à l'heure dans le Fils de l'Aj'étin, il m'a semblé qu'il avait modifié linterprétation de son personnage, qu'il l'avait attendri, qu'il en avait atténué les côtés violents et mieux fait ressortir les parties humaines et douloureuses. Pourquoi ces changements?... Je vais le savoir...

Il est minuit, la représentation est terminée, je me faufile le long des étroits corridors, propres et vernis comme des couloirs de paquebot, qui conduisent chez M. Mounet-Sully. L'huis est entre-bâilié. Le tragédien, encore tout suant des belles colères du dernier acte de VArétin, est aux mains de son masseur qui le frictionne vigoureusement. Je le mets au fait et le prie de contenter ma curiosilé.

« Eh ouil me dit-il, je m'étais mépris sur le caractère de mon rôle. Le jour de la première je l'ai poussé au noir, je l'ai rendu odieux. J'avais mis de l'emportement dans ces vers et ceux qui suivent :

. . . . Je fus, il faul le reconnaître, Mauvais père longtemps... Mais je ne veux plus l'ôtre! Puisque je ne suis pas mort de honte à tey yeux C'est que j'ai mieux h faire!

« En sortant de scène, et malgré l'accueil très chaleureux du public, j'étais mal à l'aise, j'avais conscience d'avoir commis une erreur. Et je ne tardai pas à m'en rendre compte en analysant le personnage... Quels sentiments troublent et agitent l'Arétin? C'est la douleur, c'est la pitié. 11 ne doit pas menacer son fils, il doit le plaindre ; il est affreusement torturé en voyant le mal dont il est la cause; et il voudrait le guérir et panser d'une main légère la blessure de ce malheureux enfant... J'ai rendu peu à peu à l'Arétin sa véritable physionomie. Je crois que la pièce ne peut qu'y gagner... »

Cet exemple vous montre le procédé de travail de Mounet-Sully et par quoi il difi'ère de l'ordinaire pratique. En général, le comédien étudie son rôle avant de le jouer. Mounet-Sully achève de l'étudier en le jouant; la plupart des acteurs fixent d'une façon précise la ligne et les nuances de leurs personnages, et, lorsqu'ils en ont arrêté la silhouette, ils n'y touchent plus. Elle se grave dans leur mémoire comme sur une plaque photographique. Mounet- Sully n'est jamais tout à fait identique à lui-même. Son rôle est entre ses doigts comme un morceau de glaise aux doigts d'un sculpteur. Il ne se lasse pas de le pétrir. Tantôt, les modifications portent sur le

détail, tantôt, et plus rarement, sur rensemble. Il en résulte ces curieuses inégalités qui scandalisent les ennemis du tragédieh et, parfois, déconcertent ses amis... Car, enfin, nul n'est infaillible si ce n'est Dieu, et M. Mounet-Sully n'est qu'un demi-dieu. II lui arrive de frapper à côté, dans ses éternels tâtonnements. Et c'est le grand écueil de sa méthode, ou de son absence de méthode, et c'est pourquoi il n'enseigne pas la tragédie au Conservatoire...

Les « variations » de M. Mounet-Sully sont-elles toujours voulues? N'est-il pas , en de certains moments , emporté par une force irrésistible , à laquelle il obéit sans qu'il sache au juste où elle le mènera? Ceci nous conduit à aborder les plus hauts problèmes... M. Mounet-Sully, tout en s'occupant de décoller sa fausse barbe et en l'inondant d'eau de Cologne, veut bien m'ouvrir sa pensée et définir ces trois mots dont tant de gens se servent sans les comprendre : le Génie, le Talent et le Métier.

« Le génie est la faculté créatrice, qui appartient à l'acteur non moins qu'au poète. Il est soulevé par l'inspiration, et brusquement il trouve ce qu'il cherchait ou ce qu'il ne cherchait pas : le cri, le geste qui touche au cœur le public ; il atteint à la suprême expression du sentiment qu'il a mission de traduire. Or, le génie est capricieux ; il n'est pas toujours là quand on a besoin de lui ; c'est alors que le talent intervient. Le talent supplée au génie; il répète et copie, avec plus ou moins de perfection, ce que

l'efTort du génie a fait jaillir. C'est un travail d'innitation et non plus un travail d'invention. Hélas! il y a des soirs où l'on n'a que du talent! Le spectateur, distrait et superficiel, ne s'en aperçoit pas toujours; il ne remarque aucune différence entre telle ou telle autre représentation. Mais l'acteur n'en est pas dupe. Il sent bien, lui, s'il a reçu ou non le baiser de la Itfuse, s'il a joué avec son âme ou seulemennt avec sa mémoire. Dans ce dernier cas, il se méprise secrètement, il prend en dégoût ce métier, le plus vil des métiers quand ce n'est pas le plus sublime. »

Mounet s'est levé; et vraiment une majesté olympienne descend de lui; sa voix de bronze, sa belle voix sonore s'échauffe, il est plein de son sujet... Il me montre, — tel Jupiter du haut de son nuage, — les menus objets qui encombrent sa toilette :

« Se maquiller, se mettre du noir aux yeux, du rouge aux lèvres, s'appliquer un masque sur le visage. Que cela est laid!... Je plains les malheureux qui ne connaissent que ces bassesses et que n'a pas secoués le frisson de l'art. Mais il suffit que le frisson passe pour que tout le reste soit oublié. Arriver à sentir, à penser comme Néron, comme Polyeucte, avoir la vision — fût-elle plus rapide qu'un éclair — que l'on esl Œdipel Quelle jouissance! Je ne l'ai pleinement éprouvée que sept ou huit fois dans ma vie. »

Ce n'est point à Orange, ainsi qu'on pourrait le supposer, que Mounet-SuUy a sub celte commotion

divine. Ce qui lui advint, sur la scène du théâtre antique, fut d'un ordre tout particulier. En y montant, pour la première fois, au mois d'août 1888, en Se trouvant, seul, debout devant le peuple assemblé, en contemplant ce beau ciel de Provence, scintillant d'étoiles, en écoutant les acclamations qui le saluaient, il perdit la notion des choses réelles; son imagination lui suggéra un tableau grandiose ; il se crut transporté en d'autres temps, en d'autres lieux. Il n'était plus Mounet, sociétaire à part entière de la Comédie-Française, il s'appelait Aristodème ou Roscius, il était contemporain de Sophocle, ou, pour le moins, de l'empereur Marc-Aurèle. Il dépensa en cette représentation une énergie surhumaine II lança à toute volée , par delà les collines orangeaises, et jusqu'aux remparts avignonais, les alexandrins de Jules Lacroix...

« 11 y a loin, observe Mounet, de notre petite salle de la rue Richelieu à l'hémicycle du théâtre antique. Voulez-vous apprécier la différence? »

Et Mounet déclame lentement, avec une gravité harmonieuse et triste, le début à'Œdipe roi :

Enfants du vieux Cadmus, jeune postérité,

Pourquoi, vers ce palais, vos cris ont-ils monté?..., etc.

Les vers s'envolent comme une musique éolienne.

« Maintenant, nous sommes à Orange. Écoutez I »

Il reprend les mêmes vers, et l'on dirait qu'un

ouragan passe dans la loge, les meubles tressaillent,

les vitres frémissent. Le mistral est moins redoutable lorsqu'il balaye la vallée du Rhône...

« Je dus, continue Mounet, me tenir pendant deux heures h ce diapason. J'eus , à plusieurs instants, l'intuition que j'allais mourir. Et , — me croirezvous? — j'eusse voulu mourir, en effet, tomber foudroyé devant le palais de Thèbes et ne plus me relever. Quelle fin pour un artiste!... »

M. Mounet-Sully se grise à l'évocation de ces souvenirs, et je comprends son exaltation, et je vous assure qu'elle est sincère et que c'est de très bonne foi qu'il dut souhaiter le trépas, au mois d'août 1888, entre le quatrième et le cinquième acte d'Œdipe.

Il n'est pas mort, heureusement pour lui, pour nous, et pour l'art! Il est même très vivant. Sa santé, qui fut si durement ébranlée, est redevenue vaillante. Il travaille allègrement. Nous 1 dievrons encore, et pendant longtemps, de nobles joies. Il n'est pas près d'abandonner le rôle d'Hamlet, prince de Danemark.

Et ceci nous lance sur une autre piste... Mounet me con te ses recherches, ses efforts, pour arriver à l'intime compréhension du personnage. Les Anglais y veulent voir un philosophe, un poète, un dialecticien {To be or not to be)\ il a cherché à faire d'Hamlet un homme qui souffre et qui côtoie la folie, — un homme et non pas un jeune homme. L'opinion qui attribue vingt ans à Hamlet est erronée : il a trente ans et bien sonnés.

« Banville n'en voulait pas demeurer d'accord. Je le lui démontrai preuves en mains, en lui citant deux lignes du cinquième acte. Les fossoyeurs exhument le crâne de Yorick et ils ajoutent : « Il y a déjà vingt- « trois ans que ce crâne est enterré »... A quoi Hamlet répond : « J'ai connu Yorick; il m'a porté sur son « dos un millier de fois »... Vous voyez que Shakespeare a tout prévu. Ce dialogue a la précision d'un papier de l'état civil.

« Beaucoup de personnages sont ainsi déformés par la légende. La foule aperçoit Marguerite à travers la musique de Gounod. Ophélie, l'ardente et bien portante Ophélie, est devenue une créature presque immatérielle. C'est aux artistes qu'il convient de réagir contre ces fausses interprétations. »

... L'heure s'écoule et Mounet, qui a coutume de ne s'endormir qu'à l'aube, ne semble pas fatigué. Je le regarde, tandis qu'il développe ses théories ou narre ses anecdotes, et je suis frappé de sa bonne grâce et de la simplicité avec laquelle il expose des idées qui ne sont pas toujours simples; et je songe que cet homme est très mal connu et très mal jugé. Cent histoires extraordinaires courent sur son compte. On le dit autoritaire, orgueilleux : l'autorité ne messied pas à Joad ni l'orgueil à don Rodrigue. On prétend qu'il fait faire la nuit sur la scène pendant les répétitions; peut-être est-ce par esprit d'économie ou pour ménager la faiblesse de ses yeux. On l'accuse encore d'immodestie. Mais un artiste de cette allure

ne saurait être modeste, au sens humble du terme. Il sait son mérite et il en parle sans embarras... Il y a bien, autour de sa loge, ces fâcheuses couronnes en papier doré... Mais les plus grands comédiens goûtent les hommages, môme quand ils s'offrent à eux sous une forme enfantine. Laissons de côté les rivalités professionnelles. M. Mounet-Sully inspire à tous ceux qui l'approchent une sympathie profonde, égale à leur admiration. Ce n'est pas peu dire! On l'aime parce qu'il a le cœur ardent et qu'il a foi en son art.

Lorsqu'il parcourut la Roumanie , le soir où il jouait à Bucarest, il fut rappelé trente-cinq fois; et tous les spectateurs lui envoyèrent leurs cartes avec ces mots : Vive la France et Mounet-Sully!

Il pourrait, comme d'autres, ramasser beaucoup d'or à travers l'Europe. Il préfère rester fidèle à la maison de Racine. Et c'est aussi pour cela que nous l'aimons...

La cordiale maison!... L'hiver rue Bellechasse, l'été dans la jolie villa de Champrosay, perchée au bord de la Seine, comme un nid dans leo grands arbres, les amis accourent et s'empressent. Ils furent innombrables. Ils sont restés nombreux. Il n'est pas un homme de lettres qui n'ait traversé ce logis; pas une cigale de Provence — ou d'ailleurs — qui ne soit venue y déposer ses hommages. Et tout de suite on s'y sent à l'aise. Un sourire, une bonne parole rassurent les plus timides. On y respire comme une atmosphère d'activité cérébrale et de paix bourgeoise. Tout y est propre, joliment rangé, harmonieux à l'œil : ce n'est pas le luxe parvenu, la régularité commerçante, ni le débraillé rapin. Une main souverainement intelligente, une main de ménagère et d'artiste a disposé ces objets, à chacun desquels s'attache une impression ou un souvenir. Voici le douloureux portrait d'Alphonse Daudet, peint par

Carrière, voici l'image d'Edmond de Concourt, par llaffaelli, des meubles rapportés de tous les coins de France et d'Europe, des poteries du Midi, des paysages ensoleillés... Gela est luisant, astiqué, on n'y aperçoit pas un grain de poussière et cela est imprégné d'intimité et de tendresse. L'âme familiale, l'âme du foyer y est éparse.

Et dans son cabinet plein de livres, assis devant son large bureau, le maître de céans laisse vagabonder, sur mille sujets, son délicieux esprit.

Le charme de M. Alphonse Daudet a résisté aux cruels maux physiques qu'il a soufferts. André Gill, dans une vieille lithographie, représentait l'auteur des Amoureuses chevauchant sur une sauterelle à travers l'espace. L'écrivain continue de voltiger; sa causerie a toujours des ailes; je n'en connais pas de plus mobile. M. Daudet, qui ne quitte guère son fauteuil, suit d'un œil attentif les événements du monde : il les juge avec une grande lucidité. La politique, les lettres, les faits divers, les théâtres, la gazette des tribunaux, rien ne le laisse indifférent. Je me rappelle l'avoir entendu commenter d'une façon saisissante le procès de Nayve. Ce qui le frappait, c'était le caractère exclusivement provincial de cette affaire ; son instinct de romancier s'éveillait, évoquait avec une surprenante clairvoyance les acteurs du drame et les peignait au vif, bien avant que les débats publics eussent révélé leur physionomie.

Les phénomènes de cet ordre le passionnent. Il

adore collectionner les documents humains. Sa mémoire est un répertoire inépuisable d'anecdotes, de traits curieux sur tous les personnages qu'il a coudoyés. Et il excelle à mettre en relief le mot, le détail caractéristique, à le préparer, à l'amener. Il déploie en causant un art très subtil qui ne sent pas l'artifice et ue lui coûte aucun effort. Il parle sans se presser, d'une voix musicale, où chante comme un lointain écho des magnanarelles; sa verve est d'une essence particulière : elle tient de la gaminerie parisienne avec un soupçon de galéjade; il y entre du lyrisme, une finesse mouillée de grâce, une malice attendrie. Quand il entame quelque histoire du temps passé, à voir Alphonse Daudet la pipe aux lèvres, d'où il tire de lentes bouffées, l'œil vif et profond, la chevelure emmêlée, on songe aux pâtres de son pays; il ne lui manque que le bâton, le chapeau de feutre et la besace du vieux berger Balthazar; mais c'est un berger qui a connu M. de Morny et M. de Villemessant...

L'époque sur laquelle il revient de préférence est la guerre de 1870. Elle l'a profondément remué. Les visions de l'année terrible, après un quart de siècle, ne cessent de le hanter. Il les a notées dans une foule de contes, de nouvelles, de romans, mais il n'a pas tout écrit. II a reçu des confidences terribles dont il n'a point fait part au public.

« Il y aurait, me disait-il récemment, à composer un livre admirable sur ce sujet : la Psychologie des

combattants... Que se passe-t-il chez l'homme qui va au feu, qui se trouve en présence de l'ennemi? La première émotion évanouie, l'être barbare, l'être primitif reparaît. Le soldat ne songe plus qu'à tuer. Ainsi toute bataille se compose d'une série de combats singuliers et meurtriers. Des haines soudaines éclatent entre des hommes qui, deux minutes plus tôt, ne se connaissaient pas. Deux soldats se regardent et ils se détestent. Chacun dans la mêlée choisit son adversaire, après lequel il s'acharne. Pourquoi celui-là, et non pas un autre? Il l'ignore... Une seconde a suffi pour faire éclore cette aversion furieuse et qui exige du sang. C'est un drame qui n'aura jamais connu de personne que des acteurs. Est-il rien de plus tragique? »

M. Daudet a vu de près ces horreurs et celles, encore plus barbares, de la Commune. Il accorde une égale pitié aux vainqueurs et aux vaincus. Il parvint, en 1871, à attendrir Villemessant sur une pauvre femme qu'il eut soin de lui présenter comme une victime de l'insurrection, et qui était, en réahté, la légitime épouse d'un pétroleur. Quand Villemessant découvrit la supercherie, il pensa suffoquer d'indignation : « Qu'on lui donne 500 francs, s'écria-t-il, et que je ne la revoie jamais 1 » L'auteur de V Artésienne n'en demandait pas davantage. « C'est la seule fois, ajoute-t-il, où j'aie réussi à rouler Villemessant! »

Je voudrais vous présenter un Daudet inédit, ou

presque inconnu. Sachez donc qu'il y a en lui, outre le romancier, le dramaturge, le poète, un autre personnage qui ne se révèle qu'aux initiés. Peut-être supposez-vous que M, Alphonse Daudet a de quoi se trouver heureux, ayant produit une douzaine de chefs-d'œuvre? Eh bien! il considère qu'il a manqué le but de sa vie et que la nature l'avait expressément formé (je vous le donne en mille!) pour être un direcieui^ de journal ou de revue. Cet écrivain que la fortune a comblé et qui a le loisir de travailler à ses heures et de n'entreprendre que les tâches qui lui plaisent, regrette de ne pas connaître les soucis, les tourments dont se compose l'existence des rédacteurs en chef. Est-ce concevable? Et, réellement, il possède les qualités de l'emploi; et il y a profit à lui demander conseil. Il a des idées neuves, il invente des combinaisons, il s'attache à connaître le goût du public, à en étudier les variations. Il veut savoir ce qu'on pense, ce qu'on lit, ce qu'on aime à lire loin de Paris, dans les départements et à l'étranger. Il n'a pas, pour les petites villes, le dédain de certains boulevardiers, et ne méprise nullement le suffrage des pharmaciens et des notairesses.

Gouverner l'esprit de ces braves gens, envoyer sa pensée au bout du monde dans les plis d'un journal : la besogne est attachante... M. Daudet fut à même, il y a quelque temps, de s'y dévouer. Il vit entrer chez lui, certain soir, un Yankee au parler brer, aux allures décidées, qui commença par tirer de sa

poche un carnet de chèques. C'était une façon très américaine d'entrer en matière.

« Je vous apporte un million, dit-il, je désire fonder une revue internationale et je vous demande d'en prendre la direction. Je vous offre 100000 francs d'appointements et une part dans les bénéfices... Les fonds sont déposés ; nous pouvons signer tout de suite... »

M. Daudet demanda quarante-huit heures pour réfléchir — ce qui ne laissa pas de surprendre son visiteur. Il s'enquit de ses antécédents, de sa moralité et recueillit d'excellents renseignements. La proposition était sérieuse. Il lui fallut pour la repousser une grande force de caractère. Et encore s'il avait été livré à lui-même! Mais M""" Daudet jugea, dans sa haute raison, que l'auteur de Sapho n'avait pas le droit de se dérober aux lettres. Et voilà comment Daudet, qui pourrait être aujourd'hui « manager » d'un important magazine, est resté tout bonnement .\lphonse Daudet. Il a gardé une mélancolie de ses ambitions déçues et compte bien, un de ces jours, prendre sa revanche. Vous le verrez, quand il sera vieux et retiré dans ses terres, fonder le Journal de Champrosay ^ organe humoristique et philosophique, qui sera rédigé, composé et imprimé en plein air, devant la belle nature !

Si M. Daudet n'a point d'abonnés aux antipodes, il y compte des lecteurs; et ceux-ci l'honorent quelquefois de leur familiarité. Sa correspondance est

formidable. Confessions, envois de manuscrits, demandes de secours et demandes d'autographes; il subit les mille importunités qui s'abattent sur le bureau des hommes célèbres... Parfois une lettre amusante le dédommage des lettres fastidieuses. Lorsque le Petit Journal organisa son concours de feuilletons, il s'en suivit une grande surexcitation chez les littérateurs de sous-préfectures. L'un d'eux, domicilié à X. -sur-Seine, s'offrit à Alphonse Daudet comme collaborateur : « J'ai une idée superbe, lui écrivit-il; un sujet de cape et d'épée, auquel n'avait pas songé Dumas. Nous l'intitulerons le Siège de X. -sur- Seine... » Là-dessus il développait amplement son scénario et terminait par un argument irrésistible, destiné à vaincre les dernières hésitations de Daudet : « Le plus curieux, c'est que X. -sur-Seine est la seule ville de France qui n'ait jamais été assiégée ! Vous voyez si ce sera piquant I »

M. Daudet ne saurait répondre à tant de billevesées; il s'arrête de préférence aux missives que lui envoie la jeunesse. Il examine avec une curiosité mêlée d'effroi la génération montante, les passagers du « dernier bateau ». Il les connaît bien, il les a analysés d'une plume aiguë. Le Paul Astier de Vlmtnorlel, le Charlexis de la Petite paroisse sont pétris en pleine réalité, et ils n'atteignent pas à la sécheresse, à l'effroyable égoismc des modèles.

Ils sont à Paris cent cinquante ou deux cents « esthètes », qui poussent l'irrespect jusqu'à la sau-

vagerie. Ces cannibales de lettres n'ont pas de plus vive joie que de coucher un grand homme, mort ou vivant, sur le marbre du laboratoire, je veux dire dans les pages de leurs libelles. Ils se ruent sur cette proie; c'est à qui lui portera les coups les plus acérés; ils tranchent, ils charcutent, ils arrosent de poison les blessures qu'ils ont faites, afin de les rendre plus douloureuses et les empêcher de guérir. Ces habiles tortionnaires sont venimeux, mais non redoutables, car la foule les ignore. Alexandre Dumas fils fut une de leurs dernières victimes. Ils ne ménagent pas Alphonse Daudet, qui a adopté le sage parti de ne plus les lire. A quoi bon s'agiter les nerfs et se mettre en colère ?

« Ce qui nous console, c'est qu'après nous avoir déchirés, ils se déchirent. Dès que l'un d'eux émerge au-dessus de la moyenne, ils commencent à le haïr. L'envie, la jalousie percent jusque dans les louanges qu'ils lui décernent! »

C'est bien le même esprit qui souffle dans toutes les républiques, y compris la république des lettres!

... Et l'Académie?... M. Daudet ne s'en occupe guère, je vous assure. Il a, comme on dit, d'autres chiens à fouetter. Qu'irait-il faire au palais Ma/arin? Sa maison n'est-elle pas, à elle seule, une académie où tout le monde travaille : le maître, la maîtresse, le fils du logis; celle-ci, fixant en des pages subtilement nuancées ses impressions de voyage; ce dernier portant joyeusement, sur ses fortes épaules, l'œuvre

et la science d'un béncdiclin... Alphonse Daudet n'a pas le loisir de songer à l'Académie. Mais ses amis y pensent pour lui. Pas plus tard qu'hier, un « habit vert » me disait :

« Nous l'aurons! Il nous le faut! Nous n'avons qu'un moyen de nous venger de VImmorlel. C'est de nommer l'auteur notre confrère. Et il n'en coûtera rien à son amour-propre, puisque l'état de sa santé le dispense des visites! »

On veut que le père de Tartarin soit le héros d'une comédie nouvelle : V Immortel malgré lui... 11 aura à se défendre.

L'illustre créateur de la Favorite vient d'entrer dans sa quatre-vingt-dixième année. Il habite rue de la Tour, à Passy, un petit appartement, au seuil duquel expirent les bruits du monde. M. Duprez, depuis longtemps, ne va plus au théâtre et ne s'intéresse plus aux ténors qui ont continué sa tradition. Il vit dans la paix sommeillante et recueillie de son grand âge... J'ai voulu, une dernière fois, lui rendre visite et faire appel à ses souvenirs.

Le logis est propre et bien rangé, meublé d'acajou et de velours d'Utrecht, à la mode de 1845, rempli de bibelots et de portraits. Tous les maîtres dont le viril artiste fut l'interprète et l'ami, ses camarades et même ses directeurs lui ont donné leurs images, ornées de dédicaces flatteuses. Ils sont là, rangés en bel ordre : llossini, bedonnant et narquois, le grave Meyerbeer, Cherubini, Donizetti, Lablache, Baroilhet... Sur le bureau, j'aperçois des statuettes mode-

lées par Mélingue et représentant Duprez dans ses rôles principaux, puis des objets rapportés d'Italie, présents oflerts par des mains fameuses, quelquefois royales. Duprez n'a-t-il pas reçu une montre du comte Demidof et une bague de Tarchiduchesse Marie- Louise, veuve de l'empereur Napoléon? Il aurait pu suspendre aux murs les couronnes en papier doré qu'il a moissonnées ; il a eu le bon goût de les cacher. Du reste, elles doivent tomber en poussière... depuis le temps! Songez que Duprez a débuté en 1823, qu'il a pris sa retraite en 1849!... On croit rêver, en lisant ces dates. Et il est toujours debout, comme un chêne, bravant les durs assauts de l'hiver. La nature l'a forgé d'un métal robuste... Lorsqu'il chantait à Lucques, vers 1832, il se rendait en sortant de scène, encore tout bouillant et trempé de sueur, à la rivière voisine, entrait dans l'eau jusqu'à, mi-jambes et péchait au flambeau jusqu'à cinq heures du malin. C'était son délassement favori. Il avait coutume de répéter : « J'ai fait ce que j'ai pu pour tuer en moi quatre hommes et un caporal... » Et l'on parle de la santé vacillante des ténors!...

... Un léger bruit de pas dans la pièce d'à côté. La porte s'ouvre... Celui qui fut Arnold, Raoul, Fernand m'apparaît. Il n'est pas trop cassé, il s'appuie sur une canne et marche droit; sa main ne tremble pas, sa parole est assez ferme, quoique lente et rare. 11 réfléchit profondément avant de répondre aux questions que je lui pose; sa mémoire est devenue pares-

seuse, et il s'en excuse avec la meilleure grâce. Il y a des noms qui lui échappent, des événements dont il n'a gardé qu'une impression confuse. Peu à peu, cependant, l'écheveau se débrouille; les idées s'enchaînent; un fait en appelle un autre. M. Duprez, comme il arrive à tous les vieillards, se rappelle assez mal les circonstances récentes; au contraire, sa première enfance, les premières impressions qu'il a ressenties, tout ce qui l'a frappé durant sa jeunesse, est demeuré gravé dans son esprit. Et rien n'est plus intéressant que d'évoquer ces tableaux évanouis. Il semble qu'on feuillette un livre d'estampes...

La naissance de Gilbert Duprez eût, en effet, fourni un joli sujet à Carie Vernet ou à Boilly. Ce matin-là, le 6 décembre 1806, une grosse agitation se manifestait rue Greneta devant la boutique du sieur Godard, bonnetier soumissionné du ministère de la guerre. Une vingtaine de soldats en brillant uniforme, portant sous le bras des instruments, fifres, clarinettes, petites flûtes, ce qu'il fallait pour donner une sérénade, s'étaient mis en rond et préludaient à l'exécution du morceau intitulé : Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?... Toutes les fenêtres s'ouvrirent, des applaudissements éclatèrent. Les soldats encouragés jouèrent avec entrain leur second morceau : La victoire est à nous! Alors, l'huis de la boutique s'entre-bâilla, et le sieur Godard se montra, la mine béate et souriante; il tira de son

gousset un napoléon tout neuf qu'il plaça dans la main du chef d'orchestre... Le sieur Godard, bonnetier soumissionné, pouvait se permettre cette libéralité, car il venait de gagner un terne au dernier tirage de la roue de Lille. Et, le bruit s'en étant répandu dans Paris, la musique de la loterie impériale s'était rendue rue Greneta pour congratuler l'heureux gagnant. A peine venait-elle, pour la deuxième fois, d'achever l'hymne triomphale : La victoire est à nous/ que des cris perçants retentirent au premier étage de la maison de M. Godard. L'honorable bonnetier se tourna vers son épouse : « C'est au moins M"'° Duprez qui accouche de son douzième garçon!... » Le digne Godard ne se trompait point. M™" Duprez donnait le jour, non pas à une fille qu'elle eût passionnément désirée, mais à un fils qui complétait la douzaine. Elle avait bien mérité delà patrie et de l'empereur!... Ce Benjamin était Gilbert, qui ouvrait les yeux à la lumière juste au moment où les musiciens soufflaient pour la dernière fois, en prenant congé, La victoire est à nous/ Un ténor ne pouvait pas naître sous de meilleurs auspices.

Je ne conterai pas la carrière de Duprez, si courte et si glorieuse, les aventures héroï-comiques qu'il affronta de Gênes à Venise, de Florence à Naples. Il y aurait une curieuse étude à écrire sur les mœurs bohémiennes de cette Italie de 1830, qui ressemble si peu à l'Italie d'aujourd'hui. Chaque petite ville

y possédait un Ihécltrc de musique, desservi par des arlislos habiles et fré(iuenté par un public idolâtre. Celait le seul luxe qu'il consentît à payer. Duprez chanta à Varèse, à Novare, à Foligno, à Sinigaglia. Il avait affaire à des impresarii fabuleux qui se nommaient Barbaja, Granara, Lannari. Barbaja était une sorte de nabab, qui traînait après lui un sérail, dont les malheureux auteurs, indignement exploités, faisaient les frais. Rossini se vengea de Barbaja et vengea tous ses confrères en enlevant sa favorite, la signera Marcella, qui était premier sujet de la troupe, de telle sorte que Barbaja se trouva doublement déshonoré, comme directeur et comme amant... Granara passait pour le plus fin des renards, Lannari pour le plus affreux des ladres. Duprez n'a pas oublié le tour de Scapin que lui joua ce dernier...

Il se trouvait à Lucques, où il avait interprété avec beaucoup d'éclat Guillaume Tell et Lucie... Lannari lui annonça qu'en récompense de ses services il organisait à son profit une représentation extraordinaire. Duprez fut ébloui; et il fut touché quand il vit le zèle qu'apportait son directeur à préparer cette imposante manifestation. Lannari y convia tous les marquis des environs, la recette promettait d'être magnifique. Lorsque tout fut préparé, la salle garnie et le rideau prêt U se lever, Lannari prit à part le ténor : « Eh bien! êtes-vous content? — Certes, répondit Duprez, je crois que toutes les places sont occupées; cela va produire une jolie somme. — Oui!

reprit Lannari, et j'en avais bien besoin pour emplir ma caisse. — Votre caisse? — Sans doutai Cette soirée me sauve de la faillite. » Et comme Duprez protestait contre une telle violation du droit des gens, Lannari continua avec bonhomie : « Voyons, cher ami, vous êtes le grand Duprez {ilgran Douprez), vous êtes le roi des chanteurs passés, présents et futurs. Vous ne pouvez tout avoir. Je vous laisse la gloire, je prends l'argent... » Duprez eût préféré un peu moins de gloire, un peu plus d'or monnayé.

Que ces choses sont lointaines! Il connut Garât, Elleviou, il donna la réplique à la Malibran. C'était une femme extrêmement vive et impressionnable, qui riait aux éclats dans la même minute et fondait en larmes. Il eut le désagrément, jouant auprès d'elle la Sonnambula au théâtre de Naples, d'être sifflé. Il était atteint d'un rhume qui lui enlevait les trois quarts de ses moyens. Le parterre fut impitoyable, les pelures d'oranges jonchèrent la scène; il en résulta une sorte d'émeute; si bien que le ministre de la police, ému de ce scandale, manda Duprez le lendemain et lui dit :

« Monsieur, quand on est premier ténor, on n'a pas le droit d'être enrhumé, car cela compromet l'ordre public!... »

Tout artiste a, dans sa carrière, une heure lumineuse, celle oïl il atteignit au plus haut point de sa renommée, où il accomplit son plus bel effort. Ce fut le 17 avril 1837 que Duprez livra et gagna sa grande

bataille. Il chanta Guillaume Tell à l'Opéra. Depuis un mois la curiosité était surexcitée outre mesure ; la foule, restée fidèle au prestige d'Adolphe Nourrit, était fort mal disposée. Il s'agissait de la dompter, de vaincre ou de mourir...

J'ai demandé à M. Duprez s'il se souvenait de celte lutte suprême et des émotions qu'elle lui fit éprouver :

« Terrible, me dit-il, terrible I... De ma vie, je n'ai vu tant de lorgnettes... D'abord un silence qui me glaçait... Puis des murmures... On riait des talons énormes qu'on avait mis à mes souliers pour hausser ma taille trop courte. Enfin, j'abordai l'épreuve où l'on m'attendait : 0 Malhildel idole de mon âme... Tonnerre d'applaudissements... Je pouvais montrer mes talons... On ne riait plus! »

Cette représentation triomphale ne fut pas seulement l'apothéose d'un ténor. C'est une date qu'il faut retenir. Un art nouveau se révélait. Nourrit chantait à l'ancienne mode, c'est-à-dire considérait ses rôles comme une réunion de morceaux brillants reliés entre eux par des récitatifs sacrifiés. Le récitatif faisait le pont entre les duos, les cavatines et les romances. Duprez s'avisa de donner aux récitatifs une importance dramatique qu'on ne leur soupçonnait pas; il rendit à la déclamation le caractère qu'elle avait perdu. Il fut l'ancêtre de cette génération de tragédiens lyriques qui marquent aujourd'hui au premier rang, et qui ont remplacé les virtuoses de l'école italienne... Duprez est donc, à ce titre, un

précurseur... Il a souvent dit à ses élèves : « On peut chanter sans voix, quand on a quelque chose dans la tête et dans le cœur. » Sage maxime, qui devrait être inscrite au fronton de notre Conservatoire!

... Je ne veux pas quitter Duprez, sans emporter de lui un souvenir. Il va chercher dans sa bibliothèque un mince cahier : ce sont des vers. Le vieux chanteur est poète. Il a taquiné la muse à ses moments perdus. Et vous pensez s'il a eu des loisirs depuis 1849! Le poème qu'il me remet est un petit roman dialogué qui pourrait s'intituler : Une fausse vocation. Eudoxie, jeune fille du peuple, est tourmentée par le goût de la musique et s'attire les rebuffades paternelles :

Allons, as-tu fini, Doxie, N'est-ce pas vraiment une scie, D'entendre tapoter toujours ce piano?

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