‹ Portraits intimes (volume 2)Chapitre 3 sur 22 · EDMOND ROSTANG. — ROSEMONDE GERARD · texte numérisé non relu

EDMOND ROSTANG. — ROSEMONDE GERARD

On les connaissait à peine lorsque la Comédie- Française représenta les Romanesques... On savait vaguement que M. Edmond Rostand était un poète amateur très riche, qui rimait des proverbes pour amuser son désœuvrement. On fut étonné, puis charmé, puis conquis. Les Romanesques obtinrent un vif succès. Cette œuvre fine et narquoise égalait les plus jolies de Banville avec, en plus, un grain de verve méridionale, qui lui donnait du montant. M. Edmond Rostand fut sacré grand écrivain. Et l'on se mit à, fouiller le passé littéraire de M. Edmond Rostand. On découvrit : 1° qu'il avait fait paraître en 1890 un recueil de vers intitulé les Musardises, dont personne n'avait daigné s'occuper; 2° que sa jeune femme, M"*" Rostand, avait, elle aussi, publié, sous le pseudonyme de Rosemonde Gérard, un

volume intitulé les Pipeaux; et que ces deux volumes, édités la même année, portaient dans leurs pages le souvenir du temps de fiançailles des auteurs et les impressions de leur lune de miel. Il faut lire les Pipeaux et les Musardises. Rien de plus frais, de plus tendre, de plus sincèrement ingénu n'a été, je pense, composé dans notre langue...

Où se connurent-ils? Je ne sais, leurs vers étant muets sur ce point. Ils s'aimèrent du premier coup, entraînés Tun vers l'autre par une soudaine sympathie. Elle était blonde et rose, avec des cheveux d'or un peu fous ; elle voyait en lui un prince des contes de fée. Ils se choisirent librement et se promirent. La douce période ! et quel parfum elle a laissé dans leurs âmes! Pendant quelques mois ils vécurent cAte à côte, s'avouant leurs pensées, leurs secrets, sans qu'aucun malentendu troublât cette délicieuse intimité, se pénétrant chaque jour davantage, se sentant définitivement liés. Et le long des feuillets des deux petits livres, nous cueillons les mille enfantillages, les caprices, les attendrissements, les joies immodérées suivies de mélancolies, les enthousiasmes, les espérances, les actes de foi par où s'affirme la félicité de deux êtres dans la fleur de l'âge, ardents à vivre, bien portants au physique et au moral, qui s'adorent et se le disent, et s'abandonnent naïvement à l'ivresse d'être heureux.

C'est par là que ces amoureux nous touchent. Ils sont à la fois raflinés et très simples. Ils ont des

habitudes de vie élégante; la fiancée porte des loilottes soignées, loge en des appartements ornes do bibelots et de vieilles soies; cette Chloé est fille de mondains, mondaine elle-même. Son Daphnis est également fortuné; il a des cravates somptueuses comme celles de M. Le Bargy, de la Comédie-Française. Mais malgré l'élégance de leur vie extérieure,* ils sont demeurés près de la nature. Ils ne cherchent pas à se faire souffrir, leur cervelle n'est pas hantée des amours fatales et littéraires. Ils se divertissent à des bagatelles, ainsi que les bergers de Théocrite. Daphnis forme le projet d'aller passer une journée à la campagne; il énumère à Chloé les jouissances que leur procurera cette promenade :

C'est le mois des parfums, c'est le mois des ramages,

Des robes de foulard, claires, à «rands ramages,

Où sur tes cheveux blonds tu mets un grand chapeau.

... Redevenus enfants nous aurons mille. jeux.

Nous ferons choir des fleurs d'acacias neigneux

Et nous attraperons de vertes sauterelles

Afin de voir de prf!s leurs longues pattes grêles.

Ce seront des éclats de joie et de grands cris

Quand nous aurons forcé les grillons ahuris

A sortir de leurs trous, grattés avec les pailles.

Et des murons des bois nous ferons des ripailles.

Nous prendrons pour coursier quelque vieux bourriquot

Et puis, je t'apprendrai comme un coquelicot

Peut faire une poupée à la robe boulfante,

Comme un brin de genêt qu'on ouvre d'une fente

Devient un très joli moulin tournant sur l'eau...

Tout nous sera charmant, tout nous sera nouveau,

Tout nous apparaîtra comme une découverte.

Daphnis a des exigences d'enfant gâté. Ne s'aviset-il pas de dérober à sa fiancée ses souliers de bal. Et quel usage en fait-il?

J'ai pris les souliers de satin Que chaussent ses pclils pieds roses...

Ils sont devenus mon butin, , Car je lui vole mille choses,

Et dans sa chambre, portes closes.

J'ai fait plus d'un vol clandestin...

J'ai pris les souliers de satin Que chaussent ses petits pieds roses.

Avec un amour enfantin Je les garnis de fleurs écloses...

Sur ma table, chaque matin, Je remets des nouvelles roses Dans chaque soulier de salin.

D'autre part Chloé a de singulières fantaisies. Elle impose à son ami des pénitences et lui ordonne, par exemple, de composer une ballade sur son manchon. 11 obéit à cet ordre impérieux et s'en acquitte très galamment :

J'étais seul à rêver, ce jour-là, tout morose. Mais soudain j'entendis le. cher froufroutcmcnt Qui l'annonce ; elle entra, fraîche comme une rose, Et m'offrit a baiser ses yeux, en les fermant, Puis montra sa toilette et tournant lentement Demandant : Etes-vous satisfait de la ligne?... Comme je m'écriais que tout me semblait digne D'un poème, les gants, le mignon capuchon, Tout, le moindre ruban, — elle dit, la maligne, • Faites une ballade a. mon petit manchon. »

Je chante son manchon adoré, celte chose EbourifTée ainsi qu'un malou ronronnant,

Son tout petit manchon doublé de satin rose Qui de chaque côté sort en se chifTonnant, Et pour le célébrer me voilà griiïonnant Tous ces alexandrins pénibles que j'aligne. Il est doux au toucher comme un duvet de cygne, Ouaté, parfumé, lustré comme un bichon.

J'obéis sans tarder, puisque c'est la consigne De faire une ballade à son petit manchon.

Quelquefois, ils se taquinent. Il porte un bouquet de mimosas. Elle veut le lui prendre. Il refuse. Et c'est elle, à son tour, qui expose ses griefs en des couplets gentiment rimes :

L'autre matin sous la feuillée De soleil rose ensoleillée.

Je rêvais à toi, — tu passas.

Et je vis à ta boutonnière.

Penchant ses graines de lumière, Une branche de mimosas.

— Oh! donne-la-moi, je t'en prie, Cette petite fleur meurtrie, Murmurai-je... Et tu refusas.

Oui, tu refusas, toi si tendre.

Toi si bon, de me laisser prendre Cette branche de mimosas.

Et sans soupçonner mes alarmes.

Sans voir mes yeux remplis de larmes, De mon tourment tu t'amusas :

— Quoi! fis-tu, sans plaisanterie, Mademoiselle ma chérie.

Vous les voulez, ces mimosas ?

— Ce que je voudrais surtout, dis-je.

C'est apprendre par quel prodige

A mon pauvre cœur tu causas Sciemment cette peine amère.

Dis, pourquoi t'est-elle si chère Celte branche de mimosas?

44 PORTOAITS INTIMES

Mais toi, sans cesser rie sourire :

« — Ecoule, je veux bien Le dire « (Mais tu ne me gronderas pas), « Pourquoi j'eus l'audace suprême « De te refuser, moi qui t'aime, « Cette branche de mimosas :

« Un peu curieux de nature, « Je désirais voir la figure, « Car je ne la connaissais pas, « Que vous faites alors qu'on ose « Vous refuser la moindre chose... • — Tiens! les voilà, tes mimosas!

On assiste à la scène... C'est un vrai tableau de genre et si pimpant, si coquet! : « Tiens! les voilà tes mimosas ! » Il tend le bouquet, avec un sourire de malice dans les yeux; elle, à demi fâchée, le lui arrache. Et l'on voit son geste, et sa joue, que l'agacement a fait rougir, et son petit pied qui frémit d'impatience; et l'on sont que le fiancé jouit de cet orage qu'il a déchaîné et qu'il apaisera tout à l'heure d'un bon baiser, d'un serrement de main bien tendre. Et cela est plein d'amour et de jeunesse. — Lorsqu'il a été méchant, on le met en pénitence. On lui fait de la morale. Et il est ravi... La voix de l'aimée lui est une divine musique, même lorsqu'elle est courroucée :

Sans me troubler outre mesure Je prends l'air inquiet, pourtant...

Je fais ma plus triste ligure :

Au fond je suis assez content.

Et je te dis : Mon Dieu, chérie, Je ne sais pas ce que j'ai fait Pour mériter ta gronderie...

Mais gronde-moi, si ça te plaît.

Gronde-moi. Je veux bien me taire Et l'écouter jusqu'à demain...

Mais laisse-moi m'asseoir par terre Et prendre ton pied dans ma main.

Allez donc résister à ces gamineries de jeunes chats! La « chérie » est vite désarmée et accorde son pardon... D'ailleurs elle a sa revanche. Il est absurdemeut jaloux, jaloux de ses yeux, des regards qu'elle adresse à d'autres qu'à lui-même; il se crée des jalousies imaginaires et hypothétiques. « Si je mourais, songe-t-il, elle m'oublierait. » Et il s'aperçoit dans la tombe, délaissé par l'infidèle, qui, peu à peu, perd l'habitude de lui apporter des fleurs :

Un beau soir aux parfums tu rouvris la fenêtre; A de confus espoirs tu te sentis renaître. Quand lu voulus songer à ton ami défunt, Tu t'aper<;.us, avec un remords importun, Que lu ne pouvais plus retrouver son visage, Que, malgré toi, dans toi s'elfaçait son image. Tu ne le voyais plus déjà qu'en un lointain Très trouble, sans couleurs, et le regard éteint, — Et le soir, lorsque, dans la lumière indécise. Tu rêvais longuement, près de la flamme assise, En voulant repensera moi, tu ne pouvais Revoir mon front, mes yeux, un geste que j'avais. Ni retrouver le son de ma voix familière...

Sous kl tombe, là-bas, déjà verte de lien-e, Où tu ne songeais plus désormais à venir. Mon corps se dissolvait comme mon souvenir!...

Quand elle le voit triste ainsi, pénétré de lugubres pensées, elle le console. Elle lui montre les joies qui leur sont promises, l'existence calme et douce qui les attend. Ils auront une petite maison close, au coin

d'un bois, avec des liserons aux croisées, et sur le toit « des tourterelles aux langoureux roucoulements ». Ils pareront leur demeure d'objets précieux, d'étoffes assoupies; « les murailles seront tendues d'une soie ancienne à bouquets », ils n'auront point d'horloge qui leur rappelle l'heure importune. Ils vivront là, l'un pour l'autre, n'ayant pour amis « que les discrets personnages des beaux livres qu'ils liront ». Et, la journée finie :

Quand votre tête serait lasse D'avoir trop rêvassé, le soir, Près de moi sur la chaise basse Quand vous viendriez vous asseoir,

Ma tendresse, vite inquiète, Vous bercerait de soins jaloux :

Je renverserais votre tête En arrière, sur mes genoux,

Et puis, afin que les lumières Vous soient douces, mon cher amour, Je mettrais devant vos paupières Mes doigts comme un rose abat-jour.

Un petit frisson, tout à la fois chaste et voluptueux, sort de ces strophes ravissantes. Celle qui les a écrites est vraiment poète. Ils sont tous deux poètes, cesépoux qui ont tiré des chansons du roman de leurs fiançailles. Je ne sais vraiment, de M. ou de M""® Rostand, qui a le talent le plus pur. M. Rostand est peut-être plus habile, il a des roueries àa professionnel^ il poursuit à l'occasion le tour de force, la difficulté des rimes rares et des rythmes singuliers; il est, dans

une certaine mesure, homme de lettres, c'est-à-dire qu'on démêle, dans sa façon d'écrire, comme un souci de faire admirer sa dextérité et sa science technique. M™" Rostand a moins d'ingéniosité. Il me semble que sa sensibilité est plus pénétrante, d'essence plus délicate. On la devine profondément émue; elle trouve pour peindre la tendresse dont son cœur déborde, des accents d'une incomparable fraîcheur:

Et, comme chaque jour je l'aime davantage,

Aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain,

Qu'importeront alors les rides du visage,

Mon amour se fera plus grave et plus serein.

Songe que tous les jours des souvenirs s'entassent,

Mes souvenirs à moi seront aussi les tiens.

Ces communs souvenirs toujours plus nous enlacent

Et sans cesse entre nous tissent d'autres liens.

C'est vrai, nous serons vieux, très vieux, faiblis par l'àge,

Mais plus fort chaque jour je serrerai ta main;

Car, vois-tu, chaque jour je t'aime davantage.

Aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain.

En ces vers, aucune prétention au beau style, aucune élégance de poétesse en délire. L'amour y coule comme une eau limpide coule d'un vase rempli. On y sent les palpitations d'un cœur... Si nous ne vivions pas en ce vilain siècle de prose ; si nous étions encore au temps de Clémence Isaure, ces doux petits livres, ou plutôt ce livre. Jailli de deux cerveaux et d'une seule âme, jouirait d'une universelle renommée... 11 mérite qu'on le signale aux amoureux de vingt ans. Ils le liront avec délices, car ils s'y rclrouvoront...

Lorsqu'il reçut M. de Heredia à l'Académie française, M. François Coppée ne lui cela point qu'il le considérait comme un poète amateur. 11 ajouta avec beaucoup de politesse, que ce terme n'avait, à ses yeux, aucune signification désobligeante — et qu'il considérait le « poète amateur » comme le meilleur des poètes, puisque seul, parmi les poètes, le « poète amateur » avait le privilège de travailler à son heure et d'attendre paisiblement l'inspiration. Lorsque l'on envisage l'œuvre et la vie de M. José de Heredia, on est obligé de reconnaître l'exactitude de cette définition. Oui, M. José-Maria de Heredia est un amateur, mais superbe, glorieux, éclatant, retentissant; un amateur dont le talent concentré et replié sur lui-même a produit en trente années, cent vingt sonnets, soit en moyenne quatre sonnets par an, soit un sonnet par saison... M. Coppée, qui a tant écrit, et dans tous les

genres, et dont le labeur infatigable alimente encore

rOdéon et les journaux de Paris, n'a pu se défendre d'exprimer l'admiration que lui inspire la destinée de M. José-Maria de Hcredia. Non, certes, qu'il soit jaloux de sa gloire (M. Coppée est au-dessus de ces vilains sentiments, et il n'a rien à envier à personne) ; mais enfin il est un peu étonné de voir ce sonnettiste placé si haut dans l'estime publique, alors que beaucoup d'excellents poètes qui ont produit une œuvre abondante jouissent d'une renommée indécise et contestée.

Assurément M. José-Maria de Heredia n'a pas à se plaindre des dieux. Il naquit à Cuba d'une famille ancienne et très noble. Il reçut en naissant, avec le nom sonore de ses aïeux, tous les avantages de la beauté et de la richesse. Ceux qui l'ont connu à l'âge de vingt ans assurent qu'aucun gentilhomme ne fut plus que lui irrésistible. La taille souple, la voix caressante et chaude, l'œil de velours, le teint mat et doré des gens de son pays, la barbe soyeuse, la chevelure indomptée, M. José-Maria de Heredia semblait un grand d'Espagne peint par Vélasquez ou Van Dyck. Il vint en France pour y achever ses études; il fut admis à l'École des Chartes et s'affilia au petit groupe du Parnasse, où Coppée, Mendès, l'irrégulier Paul Verlaine, l'ondoyant Anatole France se réunissaient, à cAté de leurs maîtres ou de leurs aînés, Leconte de Lisle et Théodore de Banville. On sut bientôt que le nouveau venu ciselait des sonnets très remarquables. Ils coururent de bouche en bouche; lui-même les

déclamait volontiers, avec beaucoup d'art; il savait mettre en lumière, par des ralentissements habiles et des hésitations préméditées, l'épithète rare, le mot pittoresque, l'harmonie savante du rythme. Son succès fut vif. On s'habitua à regarder M. José-Maria de Heredia comme un poète d'essence choisie, et chacun de ses morceaux comme un joyau rare... Les dilettantes les guettaient au passage, s'en ornaient la mémoire, les répétaient dans la bonne société ; il devint élégant de savoir par cœur le dernier sonnet de M. José-Maria de Heredia. Quand le snobisme adopte un écrivain ou un musicien, sa fortune est faite, à condition qu'il ait assez de mérite pour soutenir l'estime qu'on a de lui. La notoriété de M. José- Maria de Heredia s'accrut lentement. 11 passa aux yeux des gens du monde pour un excellent poète et aux yeux des poètes pour un homme du monde accompli. Il fut réellement l'un et l'autre. 11 ne connut de la vie que les raffinements intellectuels et les plaisirs. Il aima les livres, les bibelots; il entreprit des voyages qui renouvelèrent ses sensations et d'où il rapporta des trésors d'impressions et de souvenirs. Enfin, ses cheveux commençant à grisonner on jugea qu'il était mûr pour l'Académie ; il y pénétra du premier coup, ayant pour lui les hommes de lettres et les ducs, également fiers de lui tendre une main confraternelle.

Une réputation aussi fermement établie que celle de M. José-Maria de Heredia repose sur des fonde-

ments solides. Il est certain que le poète des Trophées est un artiste de tout premier ordre. Ses sonnets sont frappés comme des médailles; ils ont, en plus de la netteté, une merveilleuse ampleur de lignes. C'est de l'épopée résumée et condensée, je dirais du liebig d'épopée (si j'osais me servir de cette basse expression). M. José-Maria enferme en quatorze vers dix siècles d'histoire, de même que les éleveurs de son pays enferment en une étroite tablette le suc d'un bœuf. Cela est très nourrissant; et cela doit être pris à petite dose. Les sonnets de M. de Heredia ne souffrent pas une lecture hâtive; il faut y revenir, les détailler, se les assimiler laborieusement; à ce prix seul, on en goûte la beauté. Ils s'embellissent à la réflexion. Ces sonnets sont d'une espèce particulière : ils ne sont pas fleuris comme ceux des Italiens; ce ne sont pas des sonnets meurtris et mélancoliques comme ceux de Sully-Prudhomme, joliets et pimpants comme ceux de Soulary; on n'y trouve pas d'esprit, ni d'ironie, ni de tendresse, aucune de ces qualités aimables qui sont les fleurs du génie français : ils sont purement héroïques et descriptifs. Ils ont l'éclat, la sonorité, l'indifterence du bronze. L'auteur possède une puissance de vision qui tient du prodige. C'est là, je crois, la qualité qui lui est le plus personnelle. Il voit les choses dont il parle, et non pas seulement les choses présentes, mais les choses mortes; il voit dans le passé, il voit jusque dans le rôve, et il décrit ce qu'il a vu avec

une netteté surprenante; et celte extrême précision du détail ne nuit pas à la majesté royale de l'ensemble.

M. de Heredia possède une puissance d'évocation égale à celle d'Hugo ; mais, tandis que Victor Hugo, s'abandonnant à sa verve monstrueuse, développe ses tableaux à l'infini, couvre ses toiles de gigantesques coups de pinceau, M. de Heredia s'attache à ne traduire que l'essentiel, à ne pas dessiner un trait inutile, à n'employer qu'un petit nombre de mots, mais à les choisir si expressifs et si pleins d'idées, qu'ils suggèrent ce qu'ils n'expriment pas directement'. Quelquefois ce travail s'accomplit aux dépens de la clarté. 11 est tel quatrain de M. de Heredia dont on ne peut découvrir le sens qu'à la suite de longues méditations; par exemple celui-ci, qui enferme dans ses flancs deux mille ans d'humanité, l'histoire entière de la Sicile :

Perdant la pureté de son profil divin, Tour à tour Aréthuse, esclave et favorite, A mêlé dans sa veine, où le sang grec s'irrite, La fureur sarrasine à l'orgueil angevin.

N'était la musique des rimes et le majestueux déroulement des syllabes, ces vers ressembleraient aux énigmes publiées à la quatrième page des journaux. Ce n'est presque plus de la poésie, c'est de

\. Jules Lemaitre {les Contemporains), Em. Faguet (Portraits littéraires).

rérudition pressée et recuite. Mais à côté de ce morceau, qui n'est pas le meilleur de M. de Heredia et qui montre le défaut de sa manière, que de chefsd'œuvre, et dans toutes les gammes et dans tous les styles! Voulez-vous un tableau du Titien? Le poète évoque un palais de marbre, qui mire ses splendeurs dans la lagune; il montre les seigneurs se promenant en costume d'apparat, chargés de colliers massifs et de broderies de pourpre :

Et tandis que l'essaim brillant des cavaliers Traîne la pourpre et l'or par les blancs escaliers Joycuseraenl baigné d'une lumière bleue,

Indolente et superbe, une dame, à l'écart, Se tournant à demi dans un flot de hr-ocart, Sourit au néyrillon qui lui porte la queue.

Désirez-vous apercevoir ce qui se passe au sein des mers, dans la demi-obscurité des profondeurs peuplées de monstres et de coquillages? M. de Heredia va vous y conduire :

Le soleil sous la mer, mystérieuse aurore, Eclaire la forêt des coraux abyssins Qui mêle aux profondeurs de ses tièdes bassias La bête épanouie et la vivante flore.

Et tout ce que le sel ou l'iode colore. Mousse, algue chevelue, anémones, oursins, Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins, Le fond vermicelle du pâle madrépore.

Vous êtes plongé à mille mètres sur un lit de sable qu'aucun pas humain n'a foulé ; le tableau est complet, et il est immense. L'infini vous entoure... Et

M. JOSÉ-MARIA DE HEllEDIA 55

faites attention au choix singulier des termes, dont quelques-uns sont prosaïques (tel le mot vermicelle), mais qui sont si bien appropriés au sujet, qui éveillent des idées tellement justes qu'aucune idée vulgaire ne s'y attache...

Il est convenu que tout poète doit avoir une doctrine qui résulte de sa conception du monde : « Le signe d'un esprit supérieur, a écrit Taine, ce sont les vues d'ensemble. » Quelles peuvent être les « vues d'ensemble » de M. José-Maria de Heredia? Quel est le trait dominant de son esprit et, par suite, qui se dégage de son œuvre? Je crois bien que c'est, pardessus tout, un vif amour de la beauté plastique, envisagée sous ses aspects les plus variés... M. de Heredia adore les belles formes, les belles couleurs, les beaux spectacles de la nature et ceux de l'humanité. Et, enefifet, il contemple l'histoire de l'humanité comme il contemplerait une série de spectacles, de très haut, à la façon d'un aigle planant dans les vastes étendues. De là sa sérénité... Le poète voit les choses de trop loin pour en être ému. II l'est rarement. C'est à peine si dans deux ou trois de ses sonnets [En Campagne, VExUée), on sent percer comme un soupçon de tristesse; encore n'est-ce qu'une ombre vite effacée. Le grand soleil reparaît au sonnet suivant, le grand soleil implacable qui fait saillir les contours et étinceler les pierreries...

En somme, M. José-Maria de Heredia se reflète complètement dans ses vers. On y retrouve à la fois

le créole sensuel, né sous un ciel de feu et qui jouit des luxuriances de la nature, et qui est heureux de vivre; l'Espagnol orgueilleux et truculent qui aime les sonorités et les couleurs; l'historien formé à l'École des chartes, et qui se plaît à l'exactitude. Groupez ces trois éléments, joignez-y une acuité de vision, une flambée d'imagination, une science technique peu communes : et vous avez José-Maria de Heredia, qui est le moins attendri et le plus magnifique des poètes...

Ceux qui veulent être consolés préfèrent Sully- Prudhomme...

... Une brasserie située dans les environs du faubourg Montmartre... Il est un peu plus de minuit... Des acteurs aux joues bleuies, des actrices débarbouillées en toute hâte et portant encore au menton le reflet du blanc gras mal essuyé, entrent et s'attablent. C'est un va-et-vient de bocks, d'écrevisses en buisson, d'œufs durs et de choucroutes garnies... L'heure du coup de feu.. Dans un coin de la salle, une demi-douzaine déjeunes hommes sont assis et causent joyeusement. Le moins jeune du groupe — et le plus jeune — peut avoir de trente-deux à cinquante-cinq ans. Il a été beau et il l'est encore. Il y a en lui du troubadour et de l'apôtre... Si l'on considère la régularité de son profil, la noblesse de ses traits, on songe aux silhouettes de saint Pierre et de saint Paul dessinées dans les vieux vitraux d'église. Mais la crinière blonde rejetée en arrière, la jaquette étroitement boutonnée, le col rabattu d'où s'échappe le

bouillonnement d'une cravate de soie blanche ornée de dentelles et négligemment nouée (à l'artiste, comme disent les coiffeurs) évoquent une autre image. On se remémore soudain les lithographies romantiques, représentant des hommes chevelus et désespérés, debout sur un rocher fouetté par la vague, et jetant leurs plaintes au vent qui passe... Enfin, le son de sa voix, très musicale, la grâce féminine de ses gestes, un je ne sais quoi de tendre, de caressant, de voluptueux qui émane de sa personne rappellent Faublas, Fortunio, le petit Jehan de Saintré. M. Catulle Mendès est à la fois tout cela, et il est encore autre chose. Il tire Tépée comme feu Saint-Georges, et s'en va sur le pré pour un oui et pour un non. Il compte à son actif autant de conquêtes que le duc de Richelieu, et il n'est pas, plus que lui, fidèle dans ses amours. Il est très gentilhomme et très bon garçon, très paternel et très hautain, prompt à infliger la critique et la supportant malaisément, âpre au gain et cependant généreux, même prodigue. C'est un composé de qualités et de défauts, dont l'ensemble est séduisant... Voyez!... On se presse autour de lui, on ne peut se résoudre à le quitter. Qu'il développe un point d'esthétique; qu'il retrace ses souvenirs; qu'il conte la dernière aventure de M"^* Jo, Zo et Lo, ses héroïnes; qu'il discute ex professa un cas de casuistique sentimentale, ou qu'il ajoute un chapitre à Y art d'aimer, — on s'abandonne sans résistance à la verve ailée et parfois salée, de

son discours. La brasserie clôt ses volets, les derniers buveurs s'éloignent, qu'on l'entoure encore... Et quand enfin, cédant aux supplications du cabaretier, on consent à déguerprir, c'est pour déambuler le long des rues désertes et poursuivre cet entretien, depuis longtemps commencé, et qui ne veut pas finir. Que de vers ont été dits ainsi sous la lumière vacilante des becs de gaz, que de strophes lancées aux étoiles, dans le court trajet qui sépare la brasserie Pousset de la rue Richelieu, la rue Richelieu de la rue Taitbout!

Autre tableau... M. Catulle Mendès vous a dit : « Venez donc me demander à déjeuner à la campagne. » Et profilant de l'aimable invitation, par un beau matin de juillet, vous avez pris le train. Vous avez trouvé le poète drapé dans une ample robe de chambre à raies rouges et bleues, accoudé sur son balcon, et rêvassant devant des fleurs. Et après un copieux repas arrosé de vin clairet, il vous a expliqué sa méthode de travail.

« C'est le matin, vous a-t-il dit, que j'accomplis ma besogne. Je ne pense à mes contes et à mes chroniques que quelques minutes avant de les mettre sur le papier. J'allume un cigare, je sors dans mon jardin : je regarde ce bois de chênes que vous apercevez tout lÈL-bas. Bientôt les arbres, enveloppés de brouillard, prennent à mes yeux des formes étranges et me transportent dans un monde fantastique. Ma cervelle, hallucinée, est visitée par l'inspiration.

Mon sujet est trouvé. Je n'ai plus qu'à prendre la plume. »

Prendre la plume! Cela est tout simple pour le commun des mortels. Mais M. Catulle Mendès est cousu de manies. Il ne saurait se contenter de la plume dont se sert un clerc d'huissier. Il lui faut des plumes spéciales, taillées tout exprès pour lui, des plumes d'oie semblables à celles de nos aïeux. Il en possède un vaste approvisionnement. Jadis il usait de plumes de « roseaux », rapportées d'Afrique, et qui lui ont laissé un délicieux souvenir. Quant aux plumes de fer, elles ne lui inspirent que du mépris ; Laissons-les, dit-il souvent, aux manœuvres, aux malheureux qui écrivent uniquement pour gagner leur pain, aux ronds-de-cuir courbés sur leur tâche. Mais nous autres poètes, artistes, nous devons nous en abstenir. La pointe meurtrière du fer égratigne le vélin, interrompt le fluide qui s'échappe de nos pensées. C'est un outil grossier et rude, indigne des mains délicates. » Tous les confrères de M. Catulle Mendès ne partagent point ces préventions. L'on raconte que son ami Fouquier étant venu le voir et lui apporter ses compliments au lendemain d'un duel, et n'ayant trouvé dans l'antichambre qu'une vieille plume d'oie amollie et crachotante, lui écrivit : « Je ne puis, mon cher Mendès, vous dire des choses aimables avec une si méchante plume... » Et M. Mendès, qui ne s'accommode pas des plumes de tout le monde, se fait fabriquer un papier particulier, réglé,

divisé en deux parties égales, propre à supporter les ratures. L'auteur de Zohar (malgré sa prodigieuse facilité) retouche, presque autant que Balzac, ses manuscrits. Il est le fléau des typographes, qui ont mille peines à se retrouver dans cet écheveau de croix, de renvois, de béquets, de suppressions, d'alinéas et de parenthèses. Et pourtant les phrases de M. Mendès coulent, comme des nymphes sur le gazon, avec une grâce agile.

Voilà bien des anecdotes... Il me reste peu de place pour analyser l'œuvre de M. Catulle Mendès. D'autant qu'elle comporte des appréciations très diverses et difficiles à formuler... J'essaierai de les résumer en une comparaison. Vous est-il arrivé de voir jouer un de ces artistes virtuoses qui sont arrivés à la quintessence de la perfection et qui possèdent • toutes les habiletés, toutes les finesses, toutes les roueries que peut donner une longue expérience professionnelle, jointe à de merveilleux dons naturels? Je citerai M. Coquelin aîné et M"* Suzanne Reichenberg qui rentrent, l'un et l'autre, dans cette catégorie. Vous les écoutez. Et vous êtes tout d'abord étonné et saisi d'admiration. Quelle science 1 quelle sûreté! quelle diction impeccable! Avec eux point de fausse note à craindre! On est sûr que l'écheveau se dévidera sans accident. On en est trop sûr!... Peu à peu une impatience vous gagne. Vous voudriez quelque chose de moins savant, de moins impassiblement correct, quelque chose qui vous secoue el

VOUS donne le frisson, comme ces cris de Mounet- Sully qui font parfois sourire, mais ne laissent jamais indifTérent. Et, à mesure que le rôle se développe, cette impression s'avive, à tel point qu'elle en arrive à vous obséder. Vous pestez intérieurement et contre l'artiste et contre vous-même, car vous vous sentez injuste. Vous en arrivez à souhaiter chez Coquelin et chez Reichenberg une gaucherie, un manque de mémoire, que sais-je? un mouvement de nervosité ou de passion qui dérange l'imperturbable et froide harmonie de leur jeu. Et quand la représentation est achevée, vous vous en allez, murmurant : « Décidément, cette Reichenberg a trop de talent : elle en est assommante / »

Il me semble que l'oeuvre de M. Catulle Mendès éveille une sensation analogue. Cet homme sait tout et peut tout faire à sa guise. Il a fait du Leconte* de Lisle, du Victor Hugo, du Banville; il a composé des rondels qui valent ceux du xvi"^ siècle ; des poèmes amoureux qui égalent les plus exquis et les plus lascifs de la décadence latine. Il est capable, selon qu'on l'en prie, de chanter Mars, Bacchus, Vénus- Aphrodite ; et ses vers héroïques valent ses vers voluptueux. Supérieur à M"" Reichenberg, qui ne peut interpréter que les ingénues, et à M. Coquelin, qui n'est excellent que dans les valets, M. Catulle Mondes aborde tous les emplois. Il écrit le Soleil de minuit et Philoména, la Maison de la vieille et les Contes du rouet. Mais si l'on découvre en ses productions opposées

une habileté prestigieuse, une virtuosité qui tient du miracle, une science de la langue qu'on ne peut prendre en défaut, on n'y sent pas vibrer une émotion personnelle. Cela a la pureté et la froideur d'un marbre que la vie n'anime point. Dix vers inachevés, mal rimes, composés dans la fièvre, nous troubleraient davantage que ces superbes pièces où l'on ne devine que le travail d'un cerveau. Je ne sais plus quel critique a comparé M. Catulle Mendès à un miroir qui réfléchirait les objets avec une remarquable netteté. Il a oublié d'ajouter que ce miroir est un miroir intelligent, doué de la faculté de choisir et d'affiner les images. Que ne peut-on dire aussi que c'est un miroir sensible, dont la glace se ternit quelquefois sous j'influence d'une émotion intérieure!

A y regarder de près, la seule note qui soit vraiment particulière à M. Catulle Mendès est cette sorte de langueur sensuelle qui enveloppe la plupart de ses écrits et surtout sa prose. Cela est subtil comme un parfum, cela se glisse, s'insinue comme une caresse, et cela vous amollit et vous prédispose aux délices de la chair. M. Catulle Mendès a baptisé un de ses ouvrages d'un nom qui est une trouvaille : Pour lire au bain. Ce titre résume excellemment l'essence des quinze ou vingt volumes de contes de M. Mendès, dans lesquels il y a, en eftet, de l'eau tiède, des grains de senteur, du lait d'amande, des cosmétiques et des sels cantharidés. Le tout est d'une saveur extraordinairement perverse. Et, quand on lit

avec soin ces petits morceaux, ils ne sont pas plus décolletés que bien d'autres qui n'éveillent pas la même impression libidineuse. Elle provient beaucoup moins du fond que de la forme, de l'arrangement des mots, du frôlement des syllabes, de l'adresse avec laquelle l'auteur indique ce qu'il veut faire entendre sans le dire expressément. Nulle part, cette curieuse manière ne s'est mieux affirmée que dans un sonnet assez peu connu et que M. Mendès a composé pour un tableau de Gervex, cette femme nue et masquée, qui obtint naguère, au Salon, un si vif succès de curiosité :

La câline, féline et serpentine ligne De votre corps où vit la pulpe des lis blonds Et la sveltesse molle aux ondulements longs D'une liane lente ou d'un lent cou de cygne.

Vêtue, avec Chamfort ou le prince do Ligne, Vous auriez devisé, duchesse, en des salons, Seule, sans tulle au sein et sans mule aux talons. Un autre orgueil vous fait cette lèvre maligne.

Mais le masque! Pourquoi? Votre confusion Prétend-elle cacher au jour l'éclosion D'une rose pudeur; ou bien, moins ingénue,

Vous plaisez-vous à la perverse illusion.

Dans le tendre et discret miroir, d'une inconnue

Exquise autant que vous, et toute proche, et nue?

Ne me demandez point, de grâce, ce que M. Catulle Mendès a voulu exprimer. Je n'ose saisir son intention. Que ne peut-on faire traduire, à notre douce langue française, et sans employer un terme grossier, une épithôte indécente, par le seul artifice des images suggérées et des syllabes savamment unies?...

Il s'appelle de son vrai nom Jean Robin, auquel il a substitué Yann Nibor par amour du pittoresque (Yann Nibor sonnant mieux à l'oreille que Jean Robin) et par déférence pour M. Pierre Loti (rappelez-vous le Yann de Pêcheur d'Islande)... Donc Yann Nibor commence à être très connu à Paris. Il est de tous les concerts de bienfaisance; il est le roi de quelques salons. La première fois que j'eus le plaisir de l'entendre, c'était au café du Lion d'Or, où un groupe de chansonniers et de poètes voulaient organiser des soirées littéraires. Jean Rameau, qui faisait partie du cénacle, venait de dire un de ses précieux morceaux, une pièce descriptive pleine de ruisselets, d'agnelets et d'enfantelets. On annonça Yann Nibor. Nous vîmes s'avancer un grand gaillard taillé en hercule, tête de gabier, tannée par les vents du large, bouche en coup de serpe, se relevant par un coin et montrant des dents de jeune loup, blan-

POnTRAITS INTIMES. 5

ches et pointues. De très beaux yeux éclairaient cette face énergique, des yeux fiers et tendres, et un peu rêveurs... Yann Nibor commença à déclamer. Et nous fûmes saisis d'une grande émotion. Sa voix rude évoquait d'humbles héros, les martyrs de la mer, ceux qui ne reviennent plus, les naufragés de Terre-Neuve, les moussaillons orphelins, elles « pauv' petits gas » qui s'en vont se faire casser les os au Tonkin pour la plus grande gloire de la patrie... Ce que disait Yann Nibor n'était pas neuf. Nous l'avions lu sous mille formes. Ces lieux communs, en passant par ses lèvres, prenaient une saveur particulière. Il y ajoutait l'accent du terroir, quelque chose de fruste, de robuste, et d'un peu sauvage... Cela sentait bon le goudron, le varech, la saumure. Cela vous transportait en Bretagne bretonnante, sur le port où flânent les mathurins, dans les cabanes où ils font sécher leurs filets et cuire leur soupe. Et nous entendions le parler naïf de ces braves gens, leurs paroles bourrues et brèves, émaillées de locutions pittoresques; nous croyions voir leurs silhouettes, noyées de brumes, leur pas cadencé par le roulis, leurs grosses bottes, leurs dos arrondis sous les plis du surouët et le chapeau de toile cirée, et la pipe qui brille comme un fanal dans la nuit. Puis Yann Nibor, s'échaufi"ant, le regard enflammé, les poings serrés, imitait le sifflement de l'orage, le grondement des flots en furie, et devenant grave, il peignait la mâle résignation des matelots qui attendent la mort et

courbent le front sous les arrêts de la Providence... Et nous avions le cœur saisi. Et, quand Yaun Nibor descendit de l'estrade, encore tout bouillant, ruisselant d'émotion et de chaleur, nous allâmes lui serrer la main. Et nous comprîmes, à l'énergie de son étreinte, que nos éloges le louchaient profondément. Et certes ils étaient sincères.

J'ai souvent revu Yann Nibor. Et toujours il m'a causé du plaisir. Il m'a, de plus, conté son histoire, qui est très édifiante. Sa famille ne compte que des matelots. Le grand-père a fait la course contre les Anglais, à bord du Tigre, du Redoutable et de la Minerve. Le père a navigué pendant vingt ans sur les vaisseaux de l'État et s'est établi comme charpentier dans une vieille rue de Saint-Malo. On ne devient pas riche à ce métier. Le petit Yann, pour aider sa famille, entre dans les enfants de chœur, apprend le plain-chant, et, comme sa voix est jolie, le curé lui donne douze francs par mois. La guerre de 1870 éclate. Yann voudrait s'engager. Il n'a que treize ans. On ne peut le prendre que comme mousse. Il s'embarque par un matin de décembre sur VJnflexible qui va rejoindre l'escadre de la Baltique... Les années s'écoulent; le mousse devient gabier, il gagne un galon, deux galons; c'est un bon sujet, aimé de ses chefs. Et quand le service lui laisse quelques loisirs, que fait-il? Il apprend par cœur des pièces de vers. Un insliiict l'attire vers les poètes. Tout d'abord il n'est pas très heureux dans ses choix.

Il s'assimile le répertoire de Paulus et le récite devant ses camarades ébahis. Bientôt son goût s'épure. Le hasard lui procure un volume de Victor Hugo. Il s'enthousiasme à la Légende des siècles. Puis il dévore les œuvres de Pierre Loti, recopie de sa main Mon frère Yves. Et bientôt, par une pente inévitable, il s'essaie dans l'art d'écrire. Ce garçon, qui n'a reçu aucune culture, rime tant bien que mal des chansons; il s'inspire de ce qui l'entoure, de la vie du bord, des menus incidents de son métier; il porte tout cela gauchement, brutalement, sur le papier. Il ignore les règles de la prosodie, il les devine, car, ainsi que les poètes d'instinct, il a le sentiment naturel du rythme. Un scrupule le gêne. Il voudrait se servir de la belle langue littéraire de Victor Hugo, de Piichepin, des grands maîtres. Mais il s'y trouve gêné, empêtré. Cette langue ressemble si peu à celle qu'il entend parler autour de lui! C'est une robe de princesse dont il cherche à recouvrir le corps d'un vilain. Il prend le parti de s'en dépouiller! Au diable les oripeaux! Il veut mettre en scène des mathurins, de vrais mathurins. Il glissera dans ses vers leurs mots, leurs barbarismes, leurs élisions, la familiarité de leurs termes maritimes. Et tant pis pour ceux qui ne seront pas contents! Yann Nibor débite les premiers produits de sa Muse devant des ofiiciers qui l'encouragent. Son temps de service achevé, il vient chercher fortune à Paris. C'est le rêve de tous les artistes; il leur Caut la consécration du pul)lic ])arisien...

M. VANN NIBOR 69

Beaucoup s'y cassent les ailes. Il y a tant de concurrence ! Daudet a conté la mélancolique histoire du tambourinaire Valmajour, dont le galoubet, illustre en Provence, fut jugé à Paris profondément ridicule. Yann Nibor n'eut pas trop à souffrir de ces déceptions. Il conquit assez vite ceux qui l'entendirent. Il lutta avec opiniâtreté pour percer la couche d'indifférence qui s'interpose entre les nouveaux venus et le public. Il se prodigua, sollicita les invitations, se montra dans les brasseries littéraires, aux dîners de la Plume, se fit quelques bons amis qui le poussèrent. Ses anciens chefs lui procurèrent au ministère de la marine une place modeste. Aujourd'hui, il est heureux, non pas riche. Que ferait de la richesse un vieux gabier comme lui? Il a le pain quotidien, le loisir de travailler à ses œuvres de prédilection. Enfin, il jouit d'une célébrité naissante, dont les parfums le caressent agréablement. Tout homme de lettres est sensible à la gloire, même lorsqu'il a porté l'uniforme de maître d'équipage et qu'il a rimé ses premiers vers, perché comme une hirondelle, sur la vergue du grand mât.

Que valent les compositions de Yann Nibor, lorsqu'on les lit imprimées et dépouillées du prestige de son interprétation? L'épreuve est redoutable. Bien souvent on a peine à retrouver dans le livre l'impression que le théâtre vous fit éprouver. L'acteur vous a trompé sur le mérite de la pièce. C'est son talent que vous aimiez en elle, sans en avoir conscience. Et, dès

que l'acteur a disparu, vos illusions s'écroulent. Je n'ai éprouvé qu'à demi cette déception, en relisant les chants et les récits de Yann Nibor. Il est vrai que, tout en tournant les pages, j'avais dans l'oreille l'accent et les intonations de l'auteur. Peut-être quelqu'un qui ne l'aurait jamais entendu n'éprouverait-il pas le même plaisir à savourer ces solides poèmes. Et pourtant, à bien les considérer, abstraction faite de toute considération extérieure, ils ne sont pas indifférents. Une sorte de beauté y apparaît, qui naît de la franchise des sentiments exprimés et de l'extrême cordialité de l'expression...

Il n'y a, dans l'œuvre de Yann Nibor, qu'un tout petit nombre d'idées. Elles sont très élémentaires, présentées sous des aspects variés, mais elles demeurent dans un cercle très restreint. Ce sont bien les idées qui peuplent la cervelle et le cœur d'un marin, dépourvu de culture, et qui ne raffine pas sur ses sensations, et qui vit, bonnement, selon la loi naturelle.

D'abord, c'est l'amour du coin de terre que l'on a quitté. On se trouve très loin, à trois mille lieues du pays, et, le soir, quand le soleil se couche, on aperçoit le toit de chaume qui fume, là-bas, dans le petit village, et une larme vous monte aux yeux :

J' suis trisle et mon cœur volage

S' niel à b.ittr' bien fort Quand j' vois en rêv' mon village

Avec son vieux port.

Mon village, au bas d'un' côte,

Est tout p'tit, mais beau.

Surtout lorsqu'à marée haute

Il se r'flèt'dans l'eau.

Avec ses toits d' chauni' pleins d' mousses,

Son vieux clocher gris, Ses pommiers verts, ses vach's rousses

Et ses blonds épis.

Ce n'est pas seulement la maison que l'on regrette, mais ceux qui l'habitent, la femme, l'enfant, la promise, et même les vieux, l'aïeule au chef branlant que l'on a quittée sans l'espérance de la revoir. Aux heures critiques, ces souvenirs reviennent au matelot. Jean tombe sur le pont et se défonce la poitrine; il va mourir. 11 demande qu'on lui montre le portrait de sa fiancée Mariette, qu'il devait épouser au retour, pauvre fille

Qu'avait pas un brin d'aisance, Mais qu'avait des mass' d'amour,

et il expire, en fermant les yeux, sur cette vision douloureuse...

Et maintenant la contre-partie : le chagrin de ceux qui attendent, qui montent chaque soir sur la falaise pour guetter l'arrivée du navire et qui reviennent désespérés; la détresse du logis plein de marmots, sur lesquels planent, comme d'affreuses menaces, la faim et la maladie. L'auteur a connu ces misères, il en est imprégné; elles passent dans ce qu'il écrit. Il a aussi connu la résignation du matelot devant le danger, son fatalisme silencieux, sa bonté pour le camarade dans la peine. Un épisode qu'il aime à

conter est celui du mathurin dont le cœur se fend à voir pleurer le petit mousse... Il lui demande les causes de sa tristesse. Et le mousse lui montre une lettre de sa mère. Son père est mort. On n'a pas le sou à la maison. Comment faire? Le mathurin se gratte la tête. Puis tout à coup d'une voix bourrue :

Réponds-lui, gamin, Qu'au retour de la Sirène,

Réponds-lui, gamin, Qu'on calmera son chagrin,

Je l'épouserai, Sitôt après son veuvage,

Je l'épouserai Et sa marmaille aimerai.

Mais, en attendant : La noce et le mariage.

Mais, en attendant.

Passe-lui tout mon argent...

Yann Nibor se contente de retracer ce qu'il a vu et c'est ce qui donne une forte couleur à ses peintures. Quelques-unes n'ont d'autre intérêt que le relief pittoresque du détail; par exemple, le morceau intitulé : A table d'hôte. Deux matelots abordent dans une ville bretonne. Ils ont envie de boire du cidre, du bon cidre du pays. Ils se font indiquer le meilleur hôtel du lieu. L'aubergiste, qui voudrait leur vendre très cher une bouteille de vin, leur donne un cidre insipide coupé d'eau. Nos hommes le lui jettent à la figure et lui tiennent un discours rehaussé d'épithètes truculentes. L'épisode est bien mince; il amuse cependant, car on le sent vécu; il

donne Timpression de la réalité prise sur le vif; ces mathurins en bordée sont de vrais mathurins; leur propos, leur geste, leur silhouette sont en parfait accord... L'auteur reste confiné dans la limite de cette psychologie spéciale qui est celle du marin. Lorsqu'il veut en sortir, il produit avec beaucoup d'effort des pièces médiocres. Il est voué au rôle de miroir. Sa fonction est de réfléchir ce qui s'est déroulé devant lui et d'en donner l'illusion parfaite... Il joint à cette faculté descriptive des dons de poète, des poussées d'émotion, çà et là de puissants coups d'ailes, des visions très larges. Le petit drame des Albatros, avec ses petits vers, pauvrement rimes, allant humblement deux par deux, finit par une image tragique d'une souveraine ampleur. Que vous dirai-je? Yann Nibor possède d'instinct, à l'état primitif et fruste, ce qui constitue l'artiste : il sent fortement et communique au lecteur sa sensation.

Reste à examiner la forme de ses vers. Elle possède un mérite immense. Elle est tout à fait dénuée de rhétorique. Yann Nibor est aussi peu littérateur que possible. Il ne cherche pas les épithètes rares, les mots à panaches, les métaphores redondantes; il écrit bonnement comme l'on cause cheux nous. Et ne poursuivant pas le pittoresque, il le trouve. Je voudrais citer tout entier le morceau intitulé Vhlandais; ie ne crois pas que rien de plus jovialement breton ait été composé dans notre langue. L'Islandais arrive à bon port. Il se dirige vers le logis et se

fait une lete d'embrasser sa femme. 0 surprise I la famille est accrue d'un p'tiot!

— Me r'voilà su 1' plancher des vaches, Dans mon vieux pays de Paimpol, Oùsqu'on peut s' flanquer des pistaches, En buvant du cidre à plein bol.

Sans fair' de bruit poussons la porte, Et chez nous surprenons Margot.

Mais c'est moi 1' surpris, l' diable m'emporte! Car, au lieu d'femm', j' trouve un marmot.

Le Paimpolais est ravi. 11 caresse le mioche né durant son dernier voyage. Ses mains calleuses le soulèvent délicatement au-dessus de son berceau :

Puisque c't'anné' j'fais la trouvaille D'un p'tit mioch' quand j' rentre au pays, Voyons donc c' que c'est qu'la marmaille? C'est un gas! Quell' noc', mes amis...

Ai' pas peur de moi, ma p'tit' graine, Et laiss'-moi t' bercer dans mes bras; En attendant qu' ta mer' revienne.

Allons, fais dodo, mon p'tit gas.

Ma p'tile graine... Est-ce gentil?... Sentez-vous la rude tendresse que le Paimpolais met en ces mots? 11 admire son gas, il le trouve superbe... « Ma foi, dit-il, mon p'tit goéland, il faut que je t'embrasse sur l'œil. » Le p'iit goéland fait la grimace :

Hein ; ça piqu', tu fais la grimace : J' m'aperçois qu' ma barb' d'Islandais A r'brouss' poil doit racler ta face.

Rose et fraîch', de p'tit Paimpolais.

On voit ben qu' t'as pas l'habitude De r'scmtir la brosse à papa, Qu' ta p'tit' mèr' va trouver moins rude. Mais, chut! taisons-nous, la voilà.

M. YANN NIBOR 7i>

Il y a dans ces couplets quelque chose de sain, de bien portant, et tout à la fois de naïf, qui fait sourire et attendrit. On se sent en contact direct avec ces braves gens. Yann Nibor excelle à fixer, en même temps que le langage, le profil et le mouvement de ses héros. Le Paimpolais apparaît aussi nettement dessiné, à travers ces strophes, qu'en une esquisse de Maquette. Et remarquez que le poète raconte et ne peint pas; il n'y a pas une seule description dans ses ouvrages. Ils sont d'un bout à l'autre en dialogue. Et la physionomie du personnage mis en scène jaillit de ce dialogue, est violemment projetée au dehors. Nous venons de contempler le Paimpolais aux bras rudes. Lisez maintenantces vers, et dites si vous n'apercevez pas une aïeule au chef branlant, si vous ne voyez pas trembloter sa coiffe blanche, si vous n'entendez pas sa voix cassée :

— « Adieu, mon p'tit gas, va j'seu ben chagrine « De t'voir t'en aller au Tonkin, là-bas!

« J'scus ben veille à c't'heure et j' courbe l'échiné, « Tu n'mc r'trouv'ras pas, quand tu t'en i''vicndras.

— « Ai' pas peur, grand'mère, t'as cor un'bonn'mine, « Ton colTrc est solid' pus qu' ceux des bazars.

« J' t'apporl'rai d' là-bas un' bell'boît' de Chine, « Avec un' douzain' de jolis foulards.

— « Ah! mon pau'p'til gas, va, j'seu ben trop veille, « Pour cor me gréer d' ces biaux afTâliaux;

« C'tait bon v'ià trente ans, mais j'seu à la veille

« D' dormir, près d'ta mèr', dans l'champ aux naviaux. •

Cette notation est d'une fidélité scrupuleuse. Et c'est par là qu'elle nous touche. Une élégance litté-

raire, jetée au travers de ces rusticités, jurerait comme une note fausse dans un morceau de musique. Yann Nibor est tout près de la nature. Qu'il ne s'en écarte pas. Ma crainte est qu'avec le succès il ne veuille renouveler son genre, l'élargir, composer des narrations « dramatiques », destinées à être dites dans les salons. Ce jour-là, il sera perdu. Il n'acquerra pas la virtuosité des Richepin, des Coppée ; il tombera dans le pastiche ; il cessera d'être sincère. Yann Nibor doit demeurer le poète des gabiers, sous peine de ne plus être. Il lui faut de temps à autre déserter son rond de cuir administratif et aller retremper son inspiration au contact de ses « vieux frères » de Vlnflexible qui chauffent leurs rhumatismes sur les quais de Sainl-Malo...

Il naquit en 1841, d'une famille vendéenne, et montra dès l'enfance une grande ardeur au travail et de remarquables aptitudes pour les sciences naturelles. A vingt-six ans, il avait en poche son brevet de docteur. Mais déjà sa cervelle était hantée d'obscures préoccupations. Il s'installa au cœur de Montmartre, non pas pour s'y constituer une riche clientèle : il prodiguait aux pauvres de son quartier des soins désintéressés, il leur ouvrait gratuitement son cabinet de consultations; c'est tout au plus s'il no leur payait pas des remèdes. Il voulait être populaire : il le devint. Nommé au 4 Septembre maire d3 son arrondissement, élu le 8 février 1871 député do la Seine, M. Georges Clemenceau se trouvait, à la Heur de l'âge (il avait juste trente ans), placé en évidence parmi les républicains. 11 avait derrière lui des électeurs dévoués, autour de lui des hommes nouveaux qui ne demandaient qu'à l'associer à leur

fortune. L'œuvre qu'il s'agissait d'accomplir était colossale : un pays à relever, des mœurs publiques à former, une société à repétrir en l'imprégnant des idées démocratiques. C'étaient autant de tâches sacrées. Nous allons voir dans quelle mesure M. Georges Clemenceau y coopéra.

Il était doué de moyens exceptionnels. On s'en aperçut de suite. Il était né orateur. A la vérité, son éloquence n'avait rien de cette éloquence abondante et généreuse qui déchaîne l'enthousiasme des foules et les pousse aux grands desseins. Apre, serrée, tranchante, mieux armée pour la critique que pour la persuasion, elle déchirait l'adversaire, elle agissait à la façon d'une lame aiguë et enduite de poison; ses blessures étaient douloureuses et se cicatrisaient lentement. Ce qui rendait redoutable la parole de M. Clemenceau, c'est qu'elle avait l'apparence de la logique, et semblait s'adresser à la raison des auditeurs, alors qu'elle ne séduisait que leur violence. Quand on relit ses discours, on s'explique cette illusion. Ils sont bâtis avec une singulière solidité : les arguments s'y enchaînent et sont étroitement liés l'un à l'autre; et, le plus souvent, la conclusion où ils aboutissent n'a pas le sens commun. Au fond, M. Clemenceau est un sophiste; il part d'un principe, faux en soi, et pousse son raisonnement, avec une inflexible rigueur, jusqu'aux dernières limites de l'absurde. Son édifice est élégant et d'une belle tenue, mais il s'élève sur le sable et ne tarde pas

à s'écrouler. Il suffît d'y réfléchir pour discerner le vice de construction. On ne l'aperçoit pas tout d'abord. Cet art insidieux et prestigieux étourdit et éblouit. Ceci explique pourquoi, si souvent, M. Clemenceau a surpris la bonne foi de la Chambre et enlevé, en une minute de premier étonnement, des votes qu'elle n'avait pas envie de lui donner.

Ayant en sa possession ce talent qui le rendait dangereux, jeune, ardent, ambitieux, le député de Montmartre pouvait suivre deux directions opposées : ou bien s'associer aux efforts des hommes de gouvernement, participer à la fondation de la République, consacrer son intelligence à la consolidation du nouveau régime ; ou bien se placer en face des gouvernants, ses amis d'hier, se séparer d'eux avec éclat, devenir leader du. radicalisme. Peut-être M. Clemenceau n'eût-il pas mieux demandé que de se joindre à ceux qui créent au lieu de se joindre à ceux qui détruisent. Mais il eût fallu lui offrir une situation digne de lui. Sa vanité ne s'accommodait pas du second rang. Il voulait être chef de groupe. D'un côté, il voyait deux citoyens de premier ordre, Gambetta et Jules Ferry, dont il eût été obligé de subir l'autorité; de l'autre, un terrain vierge, dont il pouvait s'emparer sans coup férir, le terrain de l'opposition démagogique. Il n'hésita pas : il se cantonna dans ce lief comme ces barons du moyen âge qui se tenaient, l'escopetle au poing, au sommet de leurs burgs et exigeaient des passants une rançon.

Ceux que M. Clemenceau menaçait, c'étaient les ministres, toujours sur le qui-vive, infortunés jouets des caprices parlementaires. Suivi de lieutenants bien disciplinés et d'une troupe aguerrie, il montait à l'assaut; il organisait contre le pouvoir officiel un pouvoir occulte, très agressif. Il était redouté comme la peste; ses adversaires le ménageaient et cherchaient par mille petites coquetteries à l'adoucir, et M. Clemenceau, mis en appétit, consolidait sa puissance; il se modelait sur ses ennemis. Gambetta avait un organe, la République française; M. Clemenceau fonda la Justice. Et ce journal, sans lecteurs, exerça une véritable dictature; il devint un centre où aboutirent les plus hautes influences. M. Clemenceau tint dans ses mains pendant quelques années tous les services publics; il n'avait qu'à formuler un désir pour le voir réalisé. La prodigieuse fortune de Cornélius Herz montre ce que pouvait l'amitié de M. Clemenceau ; elle arrivait à influencer les premiers rouages de l'État; elle intimidait la diplomatie.

Il y avait là de quoi étourdir le cerveau le plus solide. Et je crois bien que M. Clemenceau fut un pou grisé. Il avait l'assurance des gens à qui rien ne résiste. Il jouissait de la vie, moralement et physiquement; il savourait cette joie orgueilleuse qui naît de la crainte qu'on inspire; il aimait aussi beaucoup la fête mondaine et se montrait assidu à l'Opéra; son esprit brillait dans les coulisses de la Comédie- Française comme dans celles du Palais-Bourbon. 11

était heureux. Et cependant son ambition demandait plus encore. Il rêvait la grande popularité que Gambelta avait connue, quelques années après la guerre. Gambetta incarnait l'idée de revanche, il s'était entouré d'un état-major de vaillants soldats qui lui étaient dévoués et qui recevaient ses inspirations, les Gallifet, les Saussier, les de Miribel. Poussé par je ne sais quel instinct d'imitation, M. Clemenceau voulut avoir aussi son général à panache : il inventa le général Boulanger, il lui prêta le seeours de ses relations, de ses journaux, il s'appliqua à augmenter son prestige. Mais, cette fois, l'inspiration était fâcheuse. M. Clemenceau s'aperçut bien vite que le général travaillait pour son propre compte et non pas pour lui; il pensait avoir recruté un aide de camp qui le suivrait à distance et exécuterait ses ordres docilement : l'aide de camp était en train de le supplanter et s'érigeait en aspirant dictateur. Les plus chères espérances de M. Clemenceau étaient déçues ; le courant qu'il avait formé de ses propres mains se détournait et le laissait sur la rive. Il en fut profondément irrité, il ne chercha pas à dissimuler son dépit. II se redressa avec violence contre sa créature de la veille; le général Boulanger n'eut pas d'ennemi plus acharné.

On ne se méprit pas au sens de cette tactique; on avait vu trop clair dans le jeu du leader radical; on était un peu las de ses machinations ténébreuses, on se révoltait sourdement contre son joug. Il était

visible, dès cette époque, que l'étoile de M. Clemenceau commençait à pâlir. Les scandales panamistes consommèrent sa ruine. Vilipendé, traîné sur la claie, en vain essaya-t-il de tenir tête à l'orage. Des accusateurs se levèrent contre lui, dont le plus terrible fut M. Paul Déroulède. On n'a pas oublié cette séance de la Chambre où l'on crut sentir passer, à cent ans de distance, comme un souffle du tribunal révolutionnaire. M. Clemenceau en appela au pays de la sévérité de ses collègues. Le pays lui fut hostile. Les électeurs du Var refusèrent de lui restituer son siège de député. M. Clemenceau se trouvait rendu à la vie privée, dans des circonstances particulièrement cruelles, après une féroce campagne de presse, et jeté sur le pavé de Paris, sans ressources, sans moyens d'action, abandonné de ses anciens collaborateurs... Sa carrière publique semblait finie sans retour; et je sais nombre de Français qui s'en réjouirent sincèrement.

Eh bien! Tavouerai-je? c'est depuis sa chute, bien plus qu'au temps de sa prospérité, que je serais tenté d'admirer M. Clemenceau. Il a fait preuve d'une force de résistance peu commune et d'une souplesse qu'on ne lui soupçonnait point. II s'est improvisé journaliste, et ses articles ne sont pas indifl'érenls, quoiqu'on puisse leur reprocher d'être écrits dans une langue trop oratoire. Il a essayé, sans y parvenir, de vivifier la Justice; il a couru après des lecteurs qui le fuyaient. Cet insuccès ne l'a pas

découragé. Il chronique aujourd'hui un peu partout, dépensant son énergie en un labeur acharné... Il on est là... Prendra-t-il jamais sa revanche? Rentrera-t-il au Palais-Bourbon? Y ressaisira-t-il sa vieille influence?. . On ne peut jurer de rien avec les surprises du sufl"rage universel. Et pourtant je ne crois pas qu'il redevienne l'homme redouté que l'on a connu jadis. Il a contre lui la stérilité, la négation de son œuvre. Gambetta et Jules Ferry ont leur page dans l'histoire. L'un a personnifié la vaillance française, notre relèvement militaire, notre foi en l'avenir; l'autre a fondé sur des bases inébranlables l'enseignement national. On cherche le grand projet, l'idée féconde qu'ait défendus M. Clemenceau. Il n'a attaché son nom qu'aux manœuvres parlementaires, qu'aux vaines agitations de la tribune. Il fut un dissolvant, un acide, et rien que cela. Il avait les apliludos d'un homme d'Ëtat : il a mieux aimé n'être qu'un politicien démagogue.

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