M. ÉD0C4RD LOCKROY
souplesse politiques que, plus tard, le député radical de Paris ne s'est pas suffisamment remémorée. Le curé prit place parmi les « chemises rouges », Et avec son lourd crucifix il coucha plus d'un fantassin à terre. 11 disait, en manière de plaisanterie : .
« L'Église m'interdit de verser le sang. Je ne transperce pas mes ennemis, je les assomme I »
Ce bon curé devint l'ami du petit Parisien, qui le seconda de toutes ses forces. Et c'est ainsi que M. Edouard Lockroy affirma ses qualités militaires.
La campagne de Sicile lui avait donné le goût des aventures. Il s'en alla guerroyer en Syrie contre les Bachibouzouks. A la vérité, cette expédition fut surtout un voyage artistique et pittoresque. Se rappelant qu'il avait étudié la peinture, Lockroy remplit plusieurs albums de croquis, d'aquarelles; il prit aussi des notes dont il devait tirer, trente ans plus tard, son livre Ahmed le Boucher, qui est rempli de carnages et de bouffonneries. Nul n'excelle comme M. Lockroy à exciter la gaîté en racontant des choses abominables. C'est une des formes de son esprit. II courut de tribu en tribu, se croisa avec Renan qui accomplissait en les mêmes lieux son pèlerinage et préparait sa Vie de Jésus; il connut la fourberie des cheiks, faillit dix fois en être victime, contracta les germes de la peste et crut prudent de rentrer en France... Il était mûr pour le journalisme.
Il y pénétra par la petite porte de l'anectote et du papotago boulevardicr. 11 devint au Figaro le collègue
d'Henri Rochefort, avec qui il avait quelque affinité de tempérament. Gomme Rochefort, il débuta par la chronique légère et glissa insensiblement vers la politique. Il commença par trousser des nouvelles à la main et finit par aiguiser des flèches barbelées à, l'adresse du gouvernement. Ses impertinences lui valurent sept mois de captivité à Sainte-Pélagie. Il en sortit avec l'auréole du martyre. C'en était fait de sa destinée. Il appartenait désormais à l'avantgarde du parti républicain; il s'abritait sous l'égide de Victor Hugo, qui devenait son chef de file, son ami et, bientôt après , son beau-père à la mode de Bretagne. Au moment où il quittait la prison, M. Thiers le fit appeler et lui exposa ses vues sur la situation de la France et de la dynastie napoléonienne : « L'Empire est perdu, lui dit-il; il s'effondrera à la première occasion. Je ne vois que la République qui puisse le remplacer. Mais ce n'est pas vous autres, jacobins, qui fonderez cette république. C'est nous autres, monarchistes, qui l'établirons, avec le concours de la bourgeoisie. Rappelez-vous bien que la bourgeoisie n'acceptera ce régime qu'à condition qu'il soit paisible et ne menace pas ses intérêts. »
M. Lockroy repoussa les avances de M. Thiers. Ses sympathies, ses relations l'attiraient vers l'Extrême Gauche. Et puis, il aimait la popularité; il sollicitait les suffrages de Paris, il savait avec quelles doctrines, avec quelles paroles on parvient à les conquérir. Cet homme de lettres s'exprima en tribun,