M. EDOUARD LOCKROY
cet artiste spirituel et un peu sceptique s'inspira des orateurs de la Convention et placarda sur les murs de THùtel de Ville des aflîches sang-de-bœuf. 11 se mit à creuser les questions spéciales, pâlit sur le budget, découvrit un beau matin que notre marine était mal administrée; il souleva des tempêtes aussi violentes que celles de l'Océan, et manda à la barre d'une commission parlementaire des amiraux qui ne lui dissimulèrent pas leur impatience. Tant d'eflorts combinés l'ont conduit au but suprême qu'il convoitait. 11 a pu présider — de loin — aux évolutions de notre flotte. Il a été le grand-maître des torpilleurs et des cuirassés. Et il n'a pas eu envie de sourire quand le mathurin en faction lui a présenté les armes!...
En relisant dans le Figaro les vieux articles de M. Lockroy, j'y ai trouvé quelques lignes si jolies, si jolies, et d'une application si piquante, que je ne résiste pas au plaisir de les citer. Voici en quels termes il raillait les prétentions de M. de Bourgoing, qui posait sa candidature dans la Nièvre. Je souligne les phrases les plus caractérisques :
c Nous vivons à une époque où l'on ne s'étonne de rien parce qu'il faudrait s'étonner de tout. J'avoue, cependant, que j'ai éprouvé et que j'éprouve encore une certaine surprise en voyant que M. de Bourgoing est destiné à représenter la Nièvre. M. de Bourgoing est écuyer. On désigne un écuyer pour discuter les araires de VÉtat; c'est un peu, me semble-t-il, comme si l'on priait M. Boulier de donner
des leçons d'équilalioa. Peut-être ensuite les populations de la Nièvre s'imaginent-elles que si M. de Bourgoing est toujours à cheval, c'est seulement sur les principes conservateurs.
M. de Bourgoing a peut-être des capacités politiques. 11 est peut-être diplomate profond. Je n'en sais rien, et personne non plus. Tout ce qu'on a pu apprendre de lui, dans le public, c'est qu'il montait à cheval, et qu'il galopait à côté des voitures de la cour.
Je ne savais pas qu'il y eût quelque rapport entre Téquitation et la politique, ni qu'en étudiant l'une on apprît l'autre. Je le sais maintenant. J'ai été souvent aux courses. Mais, je l'avoue, jamais je ne m'étais écrié, en voyant un gentleman rider franchir un obstacle :
« Dieu ! comme il a bien sauté la banquette irlandaise : ce doit être un homme politique! «
Je ne me représente pas non plus un préfet disant aux populations :
« Vous avez besoin, pour sauvegarder vos intérêts, d'un homme qui connaisse à fond les affaires publiques, qui puisse discuter le budget et gérer votre fortune; vous avez besoin d'un représentant sérieux qui empêche la guerre, qui assure la paix; en un mot, vous avez besoin d'un homme d'État^} Nous avons ce qu'il vous faut : c'est un écuyer. »
Avouez que M. de Bourgoing aurait eu de quoi répondre à M. Lockroy : « Eh quoi! monsieur, vous vous étonniez en 18G7 de ce qu'un écuyer voulût devenir représentant du peuple. Cela est-il plus surprenant que de vous avoir vu, vous, ancien bullelinier du Figaro, à la tête de nos forces nationales? Y a-l-il vraiment plus de distance d'écuyer à député, que de
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chroniqueur à amiral? »... Et si M. de Bourgoing eût tenu ce langage, je ne sais trop s'il n'aurait pas eu pour lui les rieurs... Décidément, M. Lockroy a raison : « Aous vivons à une époque où l'on ne s'élonne de rien^ parce qu'il faudrait s'étonner de tout. »
... Une des figures les plus originales de la jeune génération... M. Albin Valabrègue s'est rendu célèbre comme auteur dramatique; il compte à son actif quelques-uns des plus grands succès du théâtre contemporain. Puis, tout à coup, sans que rien fît présager cette évolution, il s'est jeté à corps perdu dans la philosophie sociale. Il a composé d'énormes ouvrages à seule fin de démontrer que l'injustice et l'erreur régnaient parmi les hommes. On crut d'abord à une plaisanterie; on soupçonna M. Valabrègue de vouloir mystifier le boulevard des Italiens. Mais il fallut se rendre à l'évidence. M. Valabrègue devenait sombre, rêveur. Ce petit homme, prompt comme la poudre et qui semblait avoir du vif-argent dans les veines, s'enfermait dans un dédaigneux silence, paraissait suivre un songe intérieur, s'absorbait dans ses pensées. Ou bien, s'il était poussé à bout, il entrait en de violentes colères et exposait, avec une élo-
quence véhémente, ses idées sur la rénovation de riiumanité.
Je me rappelle une soirée passée avec M. Valabrègue au Palais-Royal, et qui m'a laissé un impérissable souvenir... On jouait ce jour-là une pièce assez ennuyeuse. M. Valabrègue Técoutait de l'avantscène, les bras croisés, l'air fatal. Je lui demandai les raisons de sa tristesse : « N'est-ce pas une pitié, me dit-il, de voir à quel rôle humiliant on rabaisse le théâtre? Les dramaturges auraient un si bel apostolat à remplir! — Que parlez-vous d'apostolat? La mission des dramaturges est d'amuser, de délasser le public... » Valabrègue me jeta un regard! Quel regard! Je sentis qu'il me prenait en pitié I « Vous ne comprenez pas, reprit-il, l'influence salutaire que le théâtre pourrait exercer. C'est un admirable moyen d'action. Par le théâtre, on entre en communication directe avec la foule. On parle à sa raison, à son imagination, à son cœur. Ah! si, renonçant à nos frivolités, nous entreprenions l'œuvre de salut! Si, au lieu de marier éternellement Gaston avec Caroline, nous abordions les problèmes qui intéressent l'humanité! Notre voix serait plus écoutée, notre parole plus efficace que celle des politiciens et des rhéteurs. Mais, patience! les temps nouveaux arrivent. Rappelez-vous ma prédiction. Le moment est proche où le théâtre remplacera, à lui tout seul, le temple, le Parlement et l'école. On viendra s'y instruire, s'y éduquer, y étudier les pro-
grès et les réformes. — Alors, dis-je en riant, le théâtre sera gratuit et obligatoire. Et que deviendront vos droits d'auteur?... » — Valabrègue accueillit d'un haussement d'épaules cette facétie de mauvais goût. Et il rentra dans son immobilité... Et je n'ai jamais su exactement s'il avait voulu se moquer de moi.
Jusqu'ici M. Valabrègue a surtout produit des œuvres d'ordre léger et dans lesquelles on chercherait vainement la solution de la question sociale. Ai-je besoin d'en rappeler les titres? Durand et Dwand, la Sécurité des familles, le Premier mari de France ont promené, à travers les villes et les bourgades, au cours de triomphales tournées, leur robuste jovialité . Ces excellentes farces jouissent d'une renommée populaire, et si elles n'ont pas amélioré l'âme des Français, elles leur ont égayé l'esprit, ce qui est bien quelque chose. M. Valabrègue y a semé, à pleines mains, les trésors de sa verve facile et méridionale. Elles ne lui ont pas coûté grand effort. On peut dire que M. Valabrègue a été créé et mis au monde pour écrire des vaudevilles. Il avait à peine douze ans quand il perpétra sa première pièce pour le théâtre de Guignol. Et ses amis, à qui il a montré cet essai, affirment qu'on y trouve en germe la bonne humeur qui caractérise son talent. Ses études terminées, il voulut d'abord se consacrer à l'art sérieux; il composa des pièces en vers; on prétend même qu'il rima une tragédie en cinq actes, imitée des
classiques grecs. Il eut le bon sens de ne pas persévérer dans celte voie; il invoqua la Muse de la Folie, qui ne se fit pas attendre, et remporta, coup sur coup, cinq ou six gros succès qui lui ouvrirent tous les théâtres de genre. Les directeurs l'accablèrent de politesses et de sollicitations. Ajoutons que Valabrègue les subjuguait par sa faconde au moins autant que par son mérite... Spirituel, toujours prêt à la riposte, sûr de lui-même (ses confrères insinuent qu'il pousse cette confiance jusqu'à Tinfatuation), il avait constamment un manuscrit sous la main, et ce manuscrit était le meilleur du monde. Valabrègue n'avait pas l'air d'en douter : il en était convaincu. Et le directeur l'acceptait les yeux fermés, tant l'assurance de l'auteur était communicative.
Il paraît que rien n'est plus divertissant que d'entendre M. Albin Valabrègue lire ses pièces. Il se roule, il s'esclaflfe, scande le dialogue d'éclats de rire; il est complètement heureux. Et sa gaîté n'est pas moindre lorsqu'il les compose. Il est de ceux qui enfantent dans la joie. Sa facilité de travail est, du reste, prodigieuse. On cite tel de ses vaudevilles qui fut dialogué en moins de huit jours. Et M. Valabrègue est à tel point improvisateur, qu'il est incapable de recommencer, de remanier, de « retaper » ses ouvrages. Il a ses tiroirs pleins de comédies inachevées et qui ne verront jamais le jour. Si le premier jet est inférieur, il se décourage et entame une autre besogne. Ce travail d'exécution si rapide est précédé
d'une longue période de méditation et de recherche. Ainsi que la plupart des dramaturges, M. Valabrègue estime qu'une pièce est achevée lorsqu'il en a trouvé le scénario, réglé l'exposition, le nœud et le dénouement. L' « écriture » est le cadet de ses soucis. Ce qui le préoccupe, c'est la conception. Inventer un « sujet de pièce » assez ample pour fournir matière à trois actes copieux, là est la grosse difficulté. Des mois, parfois des années s'écoulent en cette poursuite.
Le profane se fait de grandes illusions sur la façon dont s'élabore une pièce de théâtre. Que de fois rencontrons-nous des gens aimables qui nous content une histoire plus ou moins piquante, une anecdote sur Pierre et sur Paul, et qui ajoutent : « On en ferait une comédie. » Or, comme l'ont si bien montré MM. Binet et Passy dans leurs pénétrantes études sur la psychologie des dramaturges, il ne suffit pas qu'une idée soit comique pour être mise à la scène, il faut que ce soit une « idée de théâtre », et que ce comique soit du « comique de théâtre », c'est-à-dire de nature à agir instantanément sur la sensibilité des spectateurs. Le comique le plus franc est le comique de situations. Rien ne lui résiste. Lorsqu'on a trouvé une situation, peu importe que le dialogue soit plaisant, on ne l'écoute môme pas. L'éclat de rire jaillit : et il est si violent, si intense, que la voix des acteurs ne s'entend plus. Rappelez-vous la situation capitale des Surprises du
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divorce. Un gendre et une belle-mère se haïssent. Le gendre divorce pour fuir sa belle-mère. Il épouse une autre femme. Le hasard fait que le père de sa nouvelle femme épouse, de sou côté, l'ancienne bellemère... Les deux ennemis se retrouvent nez à nez, inopinément, et découvrent qu'ils sont de nouveau rivés l'un à l'autre. La scène étant dûment amenée et préparée, l'auteur y peut mettre les plus grosses inepties, les pires absurdités, les répliques les plus saugrenues, chaque mot portera et soulèvera des transports d'allégresse. M. Valabrègue a trouvé une de ces situations types dans son chef-d'œuvre Durand et Durand. Il la chercha longtemps avant de la rencontrer. MM. Binet et Passy nous ont instruit de cette particularité curieuse. La pièce roule, comme vous savez, sur une similitude de noms qui donne naissance à des confusions perpétuelles. Deux individus qui s'appellent Durand sont pris constamment l'un pour l'autre. Voilà le point de départ. A l'origine, les deux Durand étaient deux avocats, l'un inconnu, l'autre illustre. L'avocat célèbre cachait sa qualité à sa fiancée pour être sûr d'être aimé pour lui-môme. Le collaborateur de M. Valabrègue, M. Ordonneau, estima que cette combinaison était froide. Il proposa une autre version. C'est l'avocat inconnu qui usurperait la notoriété de l'avocat éminenl pour faire la conquête d'une jolie femme. Le scénario ainsi établi fut communiqué à un directeur de théâtre qui le jugea détestable. Le soir du refus, les deux collabo-
rateurs causaient ensemble de leur pièce manquée. M. Valabrègue se frappa le front : « Je liens la solution, s'écria-t-il. Laissons le quiproquo des deux avocats : c'est pâle, incolore, cela ne vaut rien ; prenons quelque chose de plus grossier ; l'un sera avocat, l'autre épicier. » Cette simple modification valut à chacun des auteurs cent cinquante mille francs.
Ce n'est pas un métier commode que celui de vaudevilliste. Il y faut non seulement de la verve, mais de la pondération, de la logique, un flair particulier qui permet de deviner et de suivre les goûts changeants du public. Un intérêt secret guide le dramaturge et l'avertit qu'à tel moment il est bon de mettre sur les planches des militaires, qu'à tel autre moment les militaires ont cessé de plaire et que le spectateur en est excédé. A l'heure présente la mode est aux pièces oii l'on se déshabille en scène et où les acteurs échangent entre eux leurs pantalons et se poursuivent avec des caleçons bleu de ciel. Demain, il faudra s'aviser d'une autre invention... Nous comptons que M. Albin Valabrègue, malgré ses aspirations métaphysiques et transcendantales, continuera d'alimenter la scène française, qui a bien besoin de se renouveler et qui, depuis quelquesannées, s'appauvrit fâcheusement... N'est-ce pas un rôle estimable que celui qui consiste à répandre autour de soi lagaîté?... En attendant que le théâtre, selon le rêve de M. Valabrègue, guérisse les maux du peuple, il les lui fait oublier... C'est toujours cela de gagné.
Que la renommée de M. le marquis Costa de Beauregard n'ait pas frauchi le seuil des salons académiques, ceci n'a rien qui doive nous étonner. Il n'a point publié de livres à grand tapage; il n'est ni auteur dramatique, ni romancier, ni orateur, ni conférencier, ni critique. Il est gentilhomme et il n'est que gentilhomme. II a composé trois ouvrages qui l'ont conduit à l'immortalité, c'est-à-dire de l'autre côté du Pont des Arts : 1° Un homme d'autrefois; 2° Roman d'un royaliste sous la Révolution ; 3° La jeunesse et la vieillesse du roi Charles-Albert. Le premier est l'histoire de son aïeul ; le second et le troisième ont été constitués avec des lettres et des papiers de famille. M. le marquis C. de Beauregard n'a eu qu'à puiser dans ses archives pour y trouver des documents d'un haut intérêt. II les a classés, dépouillés, rangés en bel ordre ; il y a joint un commentaire pénétrant, — quoique discret et toujours respectueux.
Il ne se pique pas, au demeurant, d'être un littérateur de profession, mais de tenir son rang, d'administrer sa fortune, d'avoir quelque esprit et d'être aimable — ce à quoi il réussit. Il reçoit la meilleure compagnie, ses dîners sont recherchés et brillants; on y médit du gouvernement, on y médit rarement de l'Académie. Quand j'aurai ajouté que le marquis s'est valeureusement conduit pendant la guerre, qu'il est allié, de par son père et sa mère, à la plus vieille noblesse de Savoie, et qu'enfin MM. les ducs de Broglie, d'Haussonville et d'Audiffret-Pasquier ont admiré son talent, j'aurai énuméré les principaux titres qui lui procurèrent l'honneur de siéger sous la Coupole... M. Costa de Beauregard a analysé d'une façon pénétrante l'âme du vieux roi de Piémont, Charles-Albert, qui ressemble au moderne prince Hermann de M. Jules Lemaître. Il a narré avec agrément les aventures du comte Henri de Virieu. Mais Bon livre le plus vivant, celui où il a mis le plus de lui-même, c'est Un homme d'autrefois, où se trouvent évoquées, avec une énergie saisissante, les fautes, jes épreuves, les souffrances de l'émigration. L'ouvrage renferme une série de tableaux qui défilent Kous l'œil du lecteur comme les verres d'une lanterne magique. Il en est de joyeux, de mélancoliques, ie bouffons, de grandioses. Ils se font valoir par le ;ionlraste. Résumons-en quelques-uns.
D'abord tout est paix et douceur. L'auteur décrit i'existence heureuse et patriarcale que menait la
noblesse de province vers le milieu du siècle dernier. Il nous introduit au château du Villard et au château de Beauregard, situés sur les confins du lac de Genève. Ceux qui y résidaient n'étaient pas de très grands seigneurs, insolents et fastueux, c'étaient de bonnes gens aux mœurs plutôt bourgeoises, qui vivaient entourés de serviteurs à cheveux blancs et de paysans fidèles, dont ils étaient les amis bien plus que les suzerains. Leurs silhouettes défilent. Voici le marquis Alexis de Costa, chasseur et agriculteur d'humeur un peu sauvage et qui préfère la solitude de ses montagnes au faste des cours ; voici la marquise, excellente mère, exemple accompli de l'épouse chrétienne; voici l'abbé Baret, précepteur naïf, et les enfants du logis : Télémaque, Henriette, Félicité, Clémentine; enfin le jeune Henry, le héros dont M. de Beauregard va nous exposer les aventures. Henry a quatorze ans à cette époque ; il est le fils aîné, l'espoir et l'orgueil de la maison ; tout le monde le chérit, et il ne semble pas que cette adulation dont il est l'objet lui emplisse le cœur de mauvais sentiments. Il aime ses parents, ses frères, ses sœurs, M. l'abbé. Et c'est pour lui une grosse douleur quand il faut les quitter pour s'en aller à Paris. Henry s'est découvert des aptitudes pour la peinture, ses essais ont émerveillé les habitants du Villard. On décide qu'Henry ira les montrer à M. Greuze et lui demandera des conseils. Un parent de passage, le chevalier de Murinais, emmènera notre jouvenceau. On apprête ses paquets.
Toute la maisonnée est bien émue, lorsque sonne l'heure du départ :
Quel événement que ce dépari! Les provisions s'entassent dans la voiture, les mêmes recommandations se répètent, on s'est embrassé pour la dernière fois, et l'on s'embrasse encore. Les pauvres parents regrettent la permission qu'ils s'accusent d'avoir trop légèrement donnée et qu'ils voudraient reprendre. Figurez-vous les domestiques effarés, les paysans, le bonnet à la main, voyant partir leur jeune maître pour Paris, pour un monde dont ils n'ont jamais ouï rien dire, sinon qu'on n'en revient presque jamais. Vieux et jeunes en partant promettent d'écrire, et bientôt cependant les mille riens, les plaisirs ou les fatigues du voyage emportent un chagrin que l'on croyait éternel, et jusqu'au souvenir de ceux qui, demeurés à la maison, ont gardé la meilleure part des regrets.
C'était une affaire considérable que de se transporter, vers l'année 1762, des montagnes du Dauphiné jusqu'au Louvre.
Le jeune Henry est arrivé à bon port; il est introduit, par le chevalier de Murinais, dans la meilleure société, sur laquelle il donne son jugement. Ses lettres, que M. de Beauregard reproduit pieusement, sont pleines de feu et do naturel; elles trahissent un enthousiasme modéré; Henry est trop habitué à l'air des montagnes pour respirer à l'aise chez les petites-maîtresses; il n'est pas assez avancé pour y goûter d'autres plaisirs. Il a quinze ans à peine et il est moins précoce et beaucoup plus innocent que ne l'était Louis XV... à son âge. Il s'ennuie donc, et cri-
tique vertement la frivolité des gens à la mode. Et puis, il n'est pas content de lui ; il ne réussit pas à son gré. 11 entre un peu de dépit dans ses récriminations :
On m'a frisé, pomponné toute la journée, et le soir mon oncle m'a mené souper chez M^^ de Gastine; j'y ai vu son fils, qui n'est pas encore bien grand pour son âge, mais qui est de la figure la plus noble et la plus intéressante. Malheureusement, il y avait là aussi deux ou trois brillants petits-maîtres, dont le ton m'a fort surpris : ils ne font que bâiller, prendre du tabac; quand j'ai vu au bout de quelque temps que j'étais dupe de mes honnêtetés, j'ai commencé aussi à me mettre à mon aise, à m'étendre, à coudoyer, à passer devant quand l'occasion s'est présentée. Il faut en convenir, mon bel habit de velours et moi avions l'air un peu bête. Comme on ne me disait rien, j'ai prestement pris mon chapeau, mon épée, et m'en suis venu l'écrire, mon cher papa; si je meurs ici, ce sera bien certainement du mal du pays. Que tes lettres que je viens de trouver sont bonnes ! Il faudrait bien des coeurs à la française pour faire un cœur comme le tien.
On le conduit à Versailles, où il a l'honneur d'apercevoir le roi, qui a l'air « bon et méprisant », la reine, qui est « laide et décrépite », et les dames d'honneur, qui sont« extrêmement plâtrées, barbouillées de rouge et se pavanent en de grands paniers qu'elles accrochent un peu partout ». Puis on lui montre d'autres curiosités, les chasses et les serres du roi à Choisy, dont il énumère les incroyables splendeurs. Le gibier est si abondant (nul n'ayant le droit
d'y porter la main) que l'on voit les lièvres brouter tran(iuillement le long des routes. Dans les serres, il admire, au mois de février, des fraises mûres, des vignes feuillées, des ananas, des melons, des petits pois prêts à être cueillis, et des fleurs épanouies :
Mon oncle a demandé au premier jardinier qui nous conduisait combien coûtaient les belles plantes de jacinthe qu'il nous montrait. « Le roi les paye cinquante écus l'oignon », lui répondit l'homme. Gomme, une demi-heure après, mon oncle lui redemandait s'il pourrait en avoii quelques oignons, l'autre lui offrit d'en faire venir tant qu'on voudrait à vingt sols la pièce. Le roi est royalement volé.
Cependant, Henry n'oublie pas le principal but de son voyage, qui est de soumettre sa peinture à l'opinion des hommes de l'art. Il se rend chez Greuze, qui le reçoit « comme un ange, avec toute la politesse imaginable », et qui lui fait de grands compliments. Henry en est chatouillé au bon endroit et il n'est pas loin de les prendre au pied de la lettre. Il en conçoit même un assez fol orgueil et traite avec mépris ceux qui ne l'admirent pas sans réserve :
La duchesse nous a engagés à dîner, l'abbé d'Arvillard et moi. M. de Choiseul y a paru en costume de chartreux, ce qui ne l'a pas rendu plus charitable pour mes tableaux, qu'il a crili(iués à plate coulure et on ne peut plus sottement ; mais je m'embarrasse fort peu pour eux des louanges ou des blâmes de ces ignares importants.
On ne saurait pousser plus loin l'infaluation. M. de Beauregard n'y insiste pas ; il est plein d'indulgence pour ce jeune Henry, qui fut son aïeul et qui devait, du reste, racheter ce léger ridicule par d'éclatantes vertus.
N'ayant point de goAt pour la vie parisienne, Henry regagne sa gentilhommière. H s'y marie, il y coule des jours paisibles et qui, n'ayant pas d'événements, n'ont pas d'histoire. Vingt-deux ans se passent ainsi. Nous arrivons à la veille de 89. Les inquiétudes, qui commençaient à bouleverser les villes, pénétraient malaisément au fond des campagnes. Les hôtes du Villard suivaient de loin le progrès des idées nouvelles, et ils n'y étaient pas hostiles; ils applaudissaient aux philosophes, ne prévoyant pas qu'ils encourageaient ainsi leurs bourreaux. Cette illusion généreuse entraînait une partie de la noblesse. Et n'en est-il pas toujours de même? Aujourd'hui certains bourgeois ne témoignent-ils pas comme une vague sympathie aux doctrines anarchistes, qui poursuivent la ruine de la bourgeoisie?... On peut établir, entre cette époque et la nôtre, d'étranges rapprochements; et le livre de M. Costa de Beauregard nous en offre la matière. En 1789, le trait qui frappe tous les yeux, c'est l'absence d'autorité, la faiblesse du gouvernement. On ne redoute plus rien ni personne. Les règlements sont méprisés, les agents du roi intimidés, les abus mollement réprimés. L'esprit de révolte est poussé jusqu'au scandale, et se
manifeste impunément. L'anecdote suivante est, à ce point de vue, significative :
Un jour, les patriotes de Thonon, en Chablais, désireux d'essayer leurs forces, résolurent d'arracher à sa prison un ivrogne qu'avait fait enfermer le commandant de la ville. Le futur général Dessaix, alors médecin militaire et l'un des principaux conjurés, usa si bien de son autorité qu'il fît passer, aux yeux du commandant piémontais, toute sa troupe pour galeuse et lui conseilla d'arrêter la contagion au moyen d'une saignée collective. L'autre, le croyant sur parole, mit tous ses soldats hors de service. Aussitôt le tocsin sonna, le peuple se porta vers la prison, enfonça les portes et promena, pendant vingt-quatre heures, l'ivrogne à travers la ville, sans que les soldats, pâmés et exsangues, pussent s'opposer à rien.
Ce trait, à vrai dire, est plus drôle que méchant, et s'il n'avait indiqué le profond discrédit où était tombée l'autorité, le gouvernement aurait pu s'estimer heureux de n'avoir à faire qu'à de pareilles conspirations.
La révolution marchait bon train. Et songez que nos grands-pères n'avaient pas la liberté de la presse, ce dissolvant incomparable, dont nous jouissons présentement! Henry ne voyait pas le danger; il n'écoutait que les sinistres prophéties de son illustre ami Joseph de Maistre. II souriait au triomphe de la vertu, qu'il ne séparait pas de l'image de son roi. Le coup de cloche de 93 brisa ses illusions. Il crut que le devoir l'appelait au delà de la frontière; il émigra; sa femme s'installa à Lausanne ; il rejoignit avec son fils Eugène l'armée du roi de Piémont.
LE MARQUIS COSTA DE BEAUREG/VRD 109
C'était une armée lamentable, une véritable armée d'opérette. Des chefs corrompus ou incapables. Point de commandement. Des soldats braves, maïs démoralisés, qui se faisaient tuer pour une foi qu'ils n'avaient plus, si jamais ils l'avaient eue. Quand Henry de Costa y arriva, il fut saisi de sinistres pressentiments. Son petit Eugène n'avait que quatorze ans, il était chétif. Aurait-il la force de supporter la campagne? La santé de sa femme, abandonnée, lui donnait aussi des inquiétudes. Il n'avait autour de lui que des sujets de tourments. Il se consolait en lui écrivant chaque jour. Et ces lettres sont admirables de sentiment et d'expression. En vérité, c'est le marquis Henry de Costa et non pas son descendant que l'on eût pu nommer à l'Académie ! Je ne sais rien de plus cruel que le récit des tortures qu'il éprouve, au spectacle de son fils mourant de froid et de faim, exposé aux pires dangers. Lui-même est atteint d'une crise terrible qui l'étend immobile sur une botte de paille. Et pendant ce temps on se bat. Eugène est au feu. Le marquis s'imagine, dès qu'il aperçoit une civière, qu'on le lui rapporte sanglant, inanimé. Le lendemain, il écrit à la marquise : « Cette peine-là était de celles dont on meurt, mon amie; mon cœur ne battait plus en pensant à notre enfant sans moi, au milieu des balles, alore que j'avais tant souffert pour que cela n'arrivât jamais. »
C'est par là que cette figure d'Henry de Costa nous touche, par là qu'elle est grande. Elle symbolise
l'amour paternel. Jamais père n'aima plus ardemment, plus noblement son fils. 11 voudrait, à tout prix, le sauver, et, pourtant, il l'emmène où l'honneur l'appelle... Cette horrible guerre!... Il souhaite qu'elle finisse. Il aspire au repos, à la vie paisible. Que ne peut-il, puisqu'il a perdu ses biens, s'installer à Chamonix, au creux d'une vallée, dans une petite maison avec les siens, y vivre de miel et de fromage, en attendant des temps meilleurs 1 Une catastrophe anéantit ce rêve. Eugène est blessé; sa blessure s'envenime; il succombe. Et son père, écarté de lui par les nécessités du service, n'a même pas la consolation de recueillir son dernier soupir. Le désespoir du malheureux s'épanche dans ces lignes qu'il envoie à son frère : « Mon état est affreux; c'est une sensation affreuse que ce manquement de tout à la fois, que ce manquement de résignation, de croyance et d'amour pour ce qui reste. Je me cherche dans le vide, sans pouvoir me retrouver. Le coup qui m'a frappé a fait de moi un être que je ne connais pas...» Et revenant avec un sanglot sur l'être qu'il a perdu : « Celui que Dieu m'a ravi a emporté ce qu'il y avait de bon en moi, parce que je lui avais tout donné... ». Jamais détresse d'âme ne s'exprima en termes plus sincères et plus forts... Quatre ans s'écoulèrent avant que le marquis Henry de Costa rejoignît sa famille. Il retrouva la tranquillité, non le bonheur. Son visage garda l'empreinte des émotions qu'il avait subies, des événements tragi(|ues qu'il avait traversés...
Quelque chose d'irréparable s'était brisé dans son cœur.
Tel est « l'homme d'autrefois », dont son arrièrepetit-fils a conté l'histoire. M. de Beauregard est porté, par excès de piété filiale, Ix grossir son mérite. Il faut faire la part de ces exagérations. Ce qui nous plaît, au contraire, chez le marquis Henry, c'est qu'il n'eut pas de facultés exceptionnelles et qu'il fut simplement un honnête homme, ou, pour mieux parler, un homme. Il nous inspire, par sa simplicité et son naturel, plus de sympathie que ne ferait un héros d'aventure. Et nous sentons qu'il y eut dans l'ancienne noblesse, surtout dans la noblesse de province, beaucoup de braves gens qui lui ressemblaient. M. C. de Beauregard a donc été heureusement inspiré en évoquant cette haute physionomie. Quelles qualités personnelles a-t-il déployées dans ce travail de résurrection? Car enfin, jusqu'ici, j'ai beaucoup parlé du marquis Henry, j'ai cité des fragments de ses lettres, je me suis peu occupé de son biographe. Et, après avoir loué l'aïeul, il serait juste d'apprécier le mérite du rejeton, puisque ce rejeton a la gloire d'appartenir à l'Académie française. Or, à ce qu'il me paraît, voici l'impression que l'on peut retirer des écrits de M. Costa de Beauregard...
M. de Beauregard est un esprit très discipliné, attaché avec une énergie invincible aux idées qui furent celles de sa race. H loue tout du passé, l'éducalioii, la discipline morale, la prépundéruncc du
pouvoir religieux; il se tait sur les abus, il a l'air de les ignorer; quelquefois il les défend; il a des affirmations intrépides qui semblent des paradoxes, lorsqu'il dit, par exemple, que la faveur, dans les anciens régiments, ne suppléait pas au mérite (p. 79)... La faveur, peut-être, mais la naissance! Il approuve, sans réserve, l'émigration. Et, sur ce point, il est beaucoup plus affîrmatif que son ancêtre, dont la conviction fut ébranlée, ainsi qu'en témoigne sa correspondance, par les honteux spectacles auxquels il assistait... Les pensées jetées çà et là par M. de Beauregard reflètent ses sentiments; elles sont clairsemées, et ne revêtent pas toujours une forme lapidaire. M. de Beauregard a l'ironie un peu lourde et l'image un peu banale : « Le canon gronde, dit-il quelque part, et le lac continue de refléter l'azur du ciel. Rien n'attriste comme ce contraste. » J'aime mieux cette boutade, qui ne manque pas de justesse : « Les révolutions ressemblent à ces litanies où tous les saints sont priés avec une égale ferveur... » Donc, M. de Beauregard est demeuré, sans une seconde de défaillance, le défenseur du trône et de l'autel. Je ne sais jusqu'à quel point il est convaincu. Si quelque doute l'assaille, il n'en conviendra jamais : ce sera un secret, éternellement gardé, entre sa conscience et lui.
M. C. de Beauregard a-t-il quelque talent littéraire, des dons d'écrivain? Ils sont modestes. Quand il est porté par la situation, que son souvenir
s'échauiïe, qu'il ressent, en songeant aux malheurs de sa famille, une sorte d'émotion rétrospective, il arrive au pathétique. Le chapitre où il raconte le retour de l'émigré est intéressant et môme poignant Mais on remarquera que ce récit manque d'art. La langue est quelconque, incolore, sans relief; son principal mérite est une absence totale de prétention. Et encore! Quelquefois M. G. de Beauregard veut se donner l'illusion de l'éloquence et il tombe dans la boursouflure. Ainsi, son apostrophe aux soldats (p. 111) a peine à s'élever de terre; on la sent laborieusement forgée... On cherche vainement, dans ses livres, ce qu'on appelle une page, un morceau qui forme un tout complet, qui se puisse détacher et offrir comme modèle. Son style va par phrases courtes, par paragraphes pressés et dont l'enchaînement n'est pas toujours rigoureux. M. G. de Beauregard n'est, dans aucune mesure, un virtuose, un symphoniste, un coloriste, un poète. G'est un amateur très intelligent, très perspicace, connaissant les hommes, habile à discerner les mobiles qui les font agir. Il eût été un excellent diplomate. Et c'est un bon académicien.
J'ai connu un honorable bonnetier qui, s'éUint retiré des affaires après fortune faite, et ne sachant comment passer ses journées devenues vides, suivait assidûment les cours de la Sorbonne et du Collège de France. Il n'eût pas manqué, pour un empire, aux conférences de M. Emile Deschanel. Je n'entends point insinuer par là que M. Emile Deschanel parle devant un public de bonnetiers. Ce serait irrévérencieux et inexact. L'auditoire de M. Emile Deschanel est un brillant auditoire. On y remarque des dames très élégantes, dont quelques-unes n'ont pas atteint quarante ans, des hommes graves et congestionnés, et de vieilles demoiselles qui prennent des notes, et aussi quelques étudiants, mais en moins grand nombre. Le professeur se sent à l'aise en ce milieu; il s'y épanouit, il s'abandonne à son heureuse abondance, sûr de plaire et d'être applaudi. Ces renseignements me viennent d'un élève de
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M. Emile Deschanel; je n'ai pas eu le plaisir de les recueillir moi-môme et d'écouter les leçons du très illustre critique. Mais, si j'ignore — à ma grande honte — M, Emile Deschanel en tant que conférencier, j'ai lu l'écrivain, j'ai rencontré l'homme du monde, j'ai pu apprécier le brillant causeur.
Sa vie fut pleine de circonstances heureuses et de succès. Les revers mêmes qu'il eut à subir furent suivis de revanches éclatantes. Il naquit en 1819 et fut un élève prodige. Il raflait chaque année une moisson de prix et obtint au Concours général treize récompenses. A vingt ans, il entrait à l'École normale supérieure. A vingt-six ans, il y était nommé maître de conférences et y enseignait la littérature grecque. Dès sa sortie de l'École, on lui confiait la chaire de rhétorique dans les lycées importants, à Gharlemagne, Bonaparte et Louis-le-Grand. Emile Deschanel était la gloire de l'Université, qui le croyait appelé à de hautes destinées. Et vous pensez bien que le jeune maître se mêlait à la vie politique et philosophique du temps. Il était ardent démocrate et rompait des lances pour la liberté, il envoyait des articles à la Bévue des Deux Mondes, au National... Et, comme la plupart des hommes de sa génération, il était libre penseur et n'aimait point la religion (catholique. Il eut l'imprudence de manifester ouvertement ses opinions; le gouvernement l'expulsa du lycée Louis-le-Grand avec une vivacité qui frisait l'impertinence, l^e professeur protesta, ses élèves
prirent naturellement fait et cause pour ce martyr du cléricalisme. Ceci se passait en 1849. Trois ans plus tard, Emile Deschanel arrêté, emprisonné par l'Empire, était finalement dirigé vers la Belgique. Il s'y trouva en fort bonne compagnie, avec Victor Hugo, Quinet, Alexandre Dumas, Girardin, Etienne Arago, Lachambaudie, Alphonse Karr... Bruxelles était à cette époque, encore plus qu'aujourd'hui, un petit Paris. Les exilés se consolaient entre eux en buvant du faro, en échangeant de nobles idées et en annonçant pour un temps prochain la chute du régime impérial... Emile Deschanel n'était pas poète (quoique je sache de lui des vers pleins de flamme), ni romancier, ni homme d'affaires. C'était un professeur de belles-lettres, un professeur in partibus réduit à relire pour son plaisir personnel le Traité de la Colère de Sénèque et le Livre des Orateurs de Cicéron. Il imagina d'organiser des conférences publiques. Elles eurent un grand succès. Les Belges des deux sexes furent conquis par cette élégante élocution, par ce pétillement d'anecdotes, par l'agrément de ce discours, qui planait à mi-chemin sur des coteaux accessibles et charmait tout le monde en ne froissant personne . Emile Deschanel apparaissait à la Belgique et à la Hollande comme la suprême incarnation de l'esprit français...
Après la guerre, ce fut la revanche des exilés. La patrie les dédommagea largement de leurs épreuves. Les uns prirent le pouvoir et s'affirmèrent comme
hommes d'État. D'autres, plus modestes, daignèrent accepter des postes inamovibles et conformes à leurs goûts. M. Emile Deschanel se sentait mûr pour le Sénat, il avait la nostalgie de l'enseignement. Il devint professeur au Collège de France, il fut nommé sénateur. Ces deux fonctions suffisent à son activité. Sa verte vieillesse en supporte le fardeau avec vaillance. M. Emile Deschanel est bon professeur, bon sénateur. Mais, comme il ne veut pas accaparer tout à la fois la chaire et la tribune, ce qui serait excessif, il vote au Sénat et parle rue des Écoles. Entre deux séances, entre deux cours, il cause. Et je vous recommande sa causerie. J'en sais peu d'aussi piquantes. Si jamais vous avez la bonne fortune de rencontrer M. Emile Deschanel dans un coin de salon, dans un couloir, fût-ce même dans la rue, interrogez-le discrètement, poussez-le vers ses souvenirs de jeunesse, jetez négligemment dans l'entretien les noms de Victor Hugo, Dumas, George Sand... Vous passerez une heure bien amusante. Et, tandis que M, Emile Deschanel s'abandonnera à sa verve familière, regardez ses yeux fins, analysez son récit qui va par petits coups, par saccades, considérez ses phrases sèches et nettes, et la façon dont le trait final y est soudé. On dirait d'un bataillon de petits troupiers de France qui courent à la bataille. Et le mot caractéristique se détache en pleine lumière. On ne saurait pousser plus loin l'art de conter... J'imagine que ses leçons publiques doivent avoir la
même vivacité, et que c'est par ces qualités qu'elles plaisent...
Oui, M. Emile Deschanel est un maître narrateur. Et, quand il écrit des livres de critique, il a toujours un peu l'air d'improviser des histoires. Ses plus sérieux ouvrages, liomantisme des classiques et les deux volumes sur Lamartine, sont comme hâtifs et trop constamment faciles. L'auteur y a mis des documents originaux, qu'il a roulés dans les ondes d'un toujours agréable et copieux commentaire. Les pages succèdent aux pages. On les avale sans effort, ainsi qu'une pâtisserie feuilletée qui ne surcharge pas l'estomac et qui, toutefois, est nourrissante. Il n'y a pas précisément de longueurs ni d'inutilités dans ces choses, et cependant on devine confusément qu'elles pourraient être resserrées et qu'elles y gagneraient. Ajoutons, pour être juste, que la plupart des œuvres de M. Emile Deschanel sont des leçons transcrites, sinon sténographiées, et qu'elles se ressentent de cette origine. L'écrivain qui travaille en vue du livre s'impose une sobriété qui serait nuisible au professeur. Celui-ci a besoin d'enfoncer, à coups répétés, la vérité dans le cerveau d'auditeurs et d'auditrices îrivoles. L'écrivain s'adresse à un lecteur qu'il suppose attentif, il a le devoir de n'employer pour exprimer sa pensée, que des mots expressifs — et le moins de mots possible...
En résumé, un demi-siècle de succès, plusieurs milliers de conférences applaudies, une haute pro-
bité, treize prix au Concours général, des convictionf. républicaines, le martyre de dix années passées hof de France sous le règne du tyran, quinze ans dç chaise curule dans l'auguste enceinte du Luxembourg, une réputation méritée d'homme d'esprit. Si ce ne sont pas là des titres pour entrer à l'Académie française 1...