M- FERDINAND BRUNETIÈRE
... Je ne sais pas d'homme au monde qui compte autant d'ennemis. Ce ne sont pas tout à fait des ennemis, ce sont des malveillants, des gens qui ne lui veulent pas de bien. M. Brunelière a trouvé le moyen de froisser un nombre considérable d'individus qui ne lui ont jamais parlé et qui le détestent sans le connaître. Il y a en lui un je ne sais quoi d'agressif, de hérissé, de rébarbatif qui éveille l'inquiétude et la crainte... Ses intimes affirment qu'il ne ressemble pas à ses allures extérieures, et qu'il est, en réalité, la bonté et la bienveillance mêmes... Il est fâcheux que ses qualités ne se reflètent pas sur son visage. On n'en vit jamais de plus maussade. Teint bilieux, front têtu coupé de rides profondes, yeux durs dissimulés sous un lorgnon sans cesse agité et frémissant, cheveux taillés courts, drus et rebelles. Le corps est maigre, serré dans des vêtements de coupe moderne, et qui, cependant, ne donnent pas une impression
d'élégance. La voix est d'une netteté admirable, mais le timbre en est acerbe ; c'est une voix d'orateur ou plutôt de disputeur, une voix qui recherche la contradiction, qui appelle la bataille. On rencontre souvent dans la vie des tempéraments de ce genre, des êtres combatifs qui, quoi que vous disiez devant eux, ne sont jamais de votre avis, et qui se croient en possession de la vérité et veulent vous l'imposer. Ils vous irritent et vous intéressent. Vous avez bonne envie, en les écoutant, de hausser les épaules, et, toutefois, vous leur savez gré d'avoir une opinion et de la défendre... Ainsi de M. Brunetière, esprit dogmatique au premier chef, intolérant et passionné.
Il fut toujours ainsi... Dès le premier jour, il s'imposa avec ses partis pris et ses violences d'idées; il ne chercha pas comme tant d'autres (ceci est à sa louange) à s'insinuer par la complaisance et la camaraderie. Il affirma, on pourrait presque dire il afficha son indépendance. Muni d'un simple diplôme de bachelier, il eut l'orgueil de travailler hors des enceintes universitaires, et, après vingt années d'un labeur acharné, il eut la satisfaction d'entrer comme professeur en cette École normale qui ne l'avait pas compté parmi ses élèves. On ne s'explique pas comment il put arriver à ce résultat, briser la coalition que l'usage, la tradition, la jalousie professionnelle lui opposaient. Par quel miracle ce petit bachelier, cet ancien pion, qui avait traîné sa jeunesse besogneuse chez les marchands de soupe du quartier Latin, par-
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vint-il à se hisser jusqu'aux plus hautes sphères de l'enseignement? Il ne devait pas cet avancement prodigieux à l'aménité de son caractère : il le devait donc à son talent; il le devait surtout à cette volonté opiniâtre qui, dans toutes les carrières, est le plus sûr moyen d'arriver...
M. Brunetière n'est pas resté immuablement rivé aux mêmes idées; il a eu, sur plusieurs points de détail, des opinions successives. Mais il les a toujours présentées selon la même méthode. Son geste, ou, si vous aimez mieux, sa physionomie n'a pas varié. Ses premiers écrits et ses derniers se ressemblent par le tour, par la forme, par l'accent... C'est bien la même période énorme et contondante qui tombe sur la cervelle du lecteur, à la façon d'un coup de cognée, et qui l'assomme et l'étourdit à demi; le même abus de qui, de que, d'incidentes enchevêtrées ; la même affectation à se servir de locutions archaïques*... 11 ne faut pas, dit-on, être plus royaliste que le roi... M. Brunetière est plus xviio siècle que ne le furent Saint-Simon et M"*" de Sévigné; il s'inspire plus volontiers des logiciens, d'Antoine Arnaud, de Descartes, et il exagère la phraséologie de ses modèles. Lisez et comparez... Il y a beaucoup moins de n'y ayant et de malgré que dans une page du Discours de la Mélhode que dans une page de M. Brunetière. Ses premiers
1. Voir J. Leaiailre, les Contemporains; Doumic, Porlrails lilléraires.
articles produisirent un étonnement joyeux. On le railla. Il n'en eut cure; il persévéra dans la voie qu'il s'était choisie... Peu à peu la plaisanterie fit place à l'agacement. On traita le critique de la Revue des Deux Mondes de cuistre, de pédant. Il laissa passer la bourrasque — non qu'il y fût indifférent, nul homme n'ayant les nerfs plus sensibles — mais en rendant coups pour coups. On commença d'admirer cette ténacité merveilleuse. Il se produisit dans l'opinion publique un travail particulier. M. Brunetière jouit de cet étrange privilège d'inspirer en même temps l'antipathie et le respect. Ses grands succès de conférencier, à l'Odéon et à la Sorbonne, achevèrent de rendre son nom célèbre. Il fut de bon ton d'aller l'entendre, de bon ton de le « blaguer »; mais, sous les sarcasmes dont l'accablaient ses frivoles auditrices, on sentait percer une grande considération. 11 leur imposait par son savoir immense, l'autorité de sa parole et l'invincible persistance de sa personnalité. Sans aimer ce professeur elles devinaient confusément qu'il était ^'we^^'u'Mn.
Joignez à ces causes un don que M. Brunetière possède à un degré éminent et que, par une bizarre anomalie, il affecte de mépriser chez les autres : le don de faire du bruit, d'allumer des controverses, de déchaîner les passions. C'est sans doute parce qu'il est lui-même très passionné. On dirait qu'un flair le guide vers les questions irritantes... Quelques poètes veulent élever une statue à Baudelaire : il publie