FERDINAND BRUNETIÈRE
sur Baudelaire une étude plus que dédaigneuse. Làdessus, explosion dans tous les journaux, attaque, réponse, riposte. Cet infernal tapage dura plusieurs mois. M. Brunetière remplace M. John Lemoinne à l'Académie et lit son discours de réception. Ces cérémonies sont généralement pacifiques... M. Brunetière s'avise, ayant à prononcer l'éloge d'un journaliste, d'allonger à la presse des coups d'étrivière. Nouvelles clameurs! Enfin, plus tard, il s'en va causer avec le pape, comme avait fait M""® Séverine, et proclame, à son retour, la « banqueroute de la science ». M. Berthelot prend la défense de la chimie et affirme sa foi danslesprogrèsde l'humanité. Des notesaigres-douces sont échangées, et M. Brunetière imprime un article plein d'injures contre son éminent contradicteur... Vous voyez que ce pédagogue est perpétuellement inquiet et trépidant. Et vous comprenez pour quelles raisons on s'occupe si souvent de lui, alors que beaucoup de ses collègues qui ont autant de talent et disent des choses tout aussi intéressantes, restent dans l'ombre... Ils les disent plus tranquillement... Cela n'est point pour diminuer son mérite ni pour contester l'éclat de son enseignement. M. Brunetière a des qualités de premier ordre. D'abord, il est précis et consciencieux. Il ne se contente pas de l'érudition de seconde main , puisée dans Sainte-Beuve ou ailleurs. Il va aux sources. Quand il parle d'un écrivain classique, c'est qu'il l'a lu à fond ; et il le juge comme il jugerait un contemporain, sans s'inquiélcr
(le ce qu'ont dit avant lui les autres commentateurs. Ses jugements sont copieusement motivés, presque trop minutieux; ils pèchent par excès de considérants. Ils laissent, du moins, l'impression de constructions robustes, taillées en plein bois, solidement boulonnées, et dont les parties sont liées ensemble par de forts grappins de fer. Enfin il ne s'attache qu'aux idées générales, il ne veut retenir des hommes et des œuvres que ce qu'il croit démêler en eux d'essentiel et de permanent. L'accident ne le touche point; il n'y veut voir qu'une indication qui lui permet d'aflirmcr ou de vérifier la loi. La littérature ne l'intéresse nullement comme un témoignage de la vie : il la considère comme un organisme bien ordonné et régi par la logique. Il est idéologue et théoricien. Il a fondé en plein xix° siècle une néoscolastique. Et c'est par là qu'il est vraiment original. On connaît son système de 1' « évolution des genres »... Les genres littéraires vivraient (d'après lui) d'une vie propre, et se développeraient indépendamment des œuvres qui les constituent... L'œuvre n'est rien, le genre seul a quelque importance: l'auteur a à peine besoin d'être mentionné. C'est ainsi que M. Brunetière ayant, il y a quelques années, à s'occuper d'Alfred de Musset, dans son cours sur l'évolution de la poésie lyrique, s'abstint de parler de son théâtre, où Musset est tout entier, le théâtre appartenant en principe à une autre catégorie, et devant être réservé... On voit ce qu'a d'artificiel cette