LA YELLÉDA DE ^IRLANDE
Je suis allé présenter mes hommages à miss Maud Gonne, à celle qu'on a surnommée la Velléda de Tirlande, à cette jeune fille de haute naissance qui parcourt TEurope, plaidant partout la cause de ses frères opprimés...
Avenue de la Grande-Armée, une maison confortable et banale; un appartement meublé à la hâte et qui sent le campement. Quelques cadres zigzaguent le long des murs. Sur la cheminée, des photographies avec dédicaces, portraits recueillis dans tous les pays, têtes russes, tètes anglaises, têtes allemandes. Dans Tangle un piano ouvert, et sur le piano une cravache. Rapprochement symbolique et qui caractérise la maîtresse de céans. Miss Maud se délasse du piano par le cheval, du cheval par le piano : cela est de toute évidence. Et je me la représente, fine, énergique, miartiste, mi-centauresse, habituée dès ses jeunes ans à jouer du Schumann en levant les yeux au ciel, et h forcer les cerfs à la course.
Elle parait... Je suis un peu surpris. Yelléda est immense; elle mesure pour le moins 1 m. 85, ce qui équivaut à la taille de nos beaux gendarmes. Jolie? Pas précisément. Mais curieuse. La tête est entourée d'une auréole blonde, très épaisse, ébouriffée, qui évoque Tidée de VEau des Fées, du Cherry Blossom et autres élixirs pour l'entretien de la chevelure. Le menton' est résolu, la bouche énergique, le nez légèrement coquelinesque, autrement dit à la Roxelane; Enfin Toeil est on ne peut plus intéressant. Non pas vif, ni pétulant, ni gouailleur, ni spirituel; mais intelligent, patient, rêveur et par instants passionné. Joignez une expression indéterminée, je ne sais quoi de vague et de fermé qui fait que les étrangères (Saxonnes ou Slaves) sont pour nous de vivantes énigmes et que leurs âmes nous demeurent incompréhensibles.
Miss Maud Gonne me reçoit cordialement, en femme habituée à coudoyer les hommes de lettres et les journalistes. Vigoureux shake-hand. L'entretien s'engage.
— Eh bieni miss Gonne, vous devez être satisfaite! 11 me semble que le gouvernement anglais s'est enfin décidé à exaucer vos vœux les plus chers?
Une moue se dessine sur les lèvres de miss Maud.
— Le home rule n'est qu'un commencement de concession. Si la dignité de l'Irlande y trouve quelque profit, la misère, hélas I dont souffre ce malheureux pays nJen sera pas soulagée.
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— Celle misère est-elle vraiment aussi atroce qu'on le prétend? N'y a-t-il pas une certaine exagération dans des descriptions des voyageurs?
Velléda prend un air grave :
— Leurs récits sont au-dessous de la vérité. Peu de gens connaissent l'Irlande. Pour savoir ce qui s'y passe, il faut comme moi pénétrer à cheval (car les voitures ne peuvent circuler sur ces routes défoncées) dans les hameaux isolés, loin des villes... C'est lèi que les landlords commettent leurs pires abominations. Ils sont bien tranquilles. Nul n'est en état de les inquiéter. Pareils aux hobereaux du xii" siècle, •ils taillent, ils rognent, ils affament, ils pressurent les paysans qui sont en réalité leurs esclaves ; ils leur arrachent le pain de la bouche et les réduisent à mourir de faim. Quelques-uns, pour soutenir leur frêle existence, en arrivent à manger de l'herbe, comme les bêtes, et cette herbe même, qu'ils récoltent au bord de la mer, ils sont obligés de la payer; ils ne peuvent la cueillir et s'en repaître que sous le contrôle de la police. Et quelle police! Une police haineuse, vindicative, composée de sectaires, d'autant plus cruels qu'ils se savent protégés par l'autorité suprême. Je renonce à vous peindre ces horreurs; J'ai vu de mes yeux expulser de sa maison un vieillard de cent trois ans, qui n'avait pu verser le dernier terme de son fermage; j'ai vu, en plein hiver, les policemen s'emparer d'une femme enceinte, la déposer dans la neige devant sa maison, défendre à
ses voisins de la recueillir, sous peine d'emprisonnement, et éteindre le feu que ces voisins charitables avaient allumé auprès d'elle pour réchauffer ses membres glacés, si bien que l'infortunée, devenue subitement folle, accoucha d'un enfant mort. Chaque jour, de pareilles scènes se produisent : tout le monde le sait en Angleterre, et personne n'en dit rien. Et les journaux se taisent, et le Parlement fait la sourde oreille, et les belles dames vertueuses, qui fondent des sociétés de tempérance, laissent tranquillement s'accomplir ces ignominies. Elles ne s'en occupent pas, elles ne veulent pas s'en occuper. Ce sont affaires d'Ëtat. La politique de la reine est en jeu. Cela suffit pour que chacun se détourne et courbe la tête... Voilà pourquoi je parcours la France. Je sais combien elle est généreuse, accessible aux grands sentiments, prompte à voler au secours des faibles. Elle l'a maintes fois prouvé. Je voudrais qu'elle le prouvât une fois de plus, et que son cri de pitié et d'indignation, frappant au cœur nos bourreaux, les obligeât à briser nos chaînes.
Miss Maud prononce ce discours tranquillement, lentement. Sa voix reste calme, mais une volonté luit dans son regard... Et je sens que cette femme se possède, qu'elle ne commettra point d'imprudences, qu'elle poursuivra sa tâche pendant des mois, pendant des années, sans compromettre son influence par d'inutiles provocations. Et j'admire cette ténacité, ce courage. Tout en nd:Tiirant, je suis inquiet. Il
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n'est pas naturel qu'une demoiselle bien née abanidonne sa position dans le monde, renonce aux joies du mariage, aux prérogatives de son rang, rompe avec les préjugés de sa caste et se jette à corps perdu dans une vie d'aventures. D'où vient cette singulière vocation? J'interroge, ne sachant trop si l'on consentira à me répondre, et de quelle façon on me répondra.
Elle ne parait point embarrassée. Je ne suis pas le premier, sans doute, qui lui demande ces choses.
— Je ne suis pas une prophétesse, et je n'ai pas l'intention de renouveler les exploits de Jeanne d'Arc. Mais j'ai été élevée en Irlande et vous savez combien sont vivaces les impressions d'enfance. Mon père, officier de l'armée anglaise, entretenait de nombreuses relations parmi les landlords. J'allais passer des semaines chez ces amis qui nous recevaient dans leurs châteaux, où Ton menait la vie joyeuse. Un jour (j'avais à. cette époque dix-sept ans) je m'acheminais vers un de ces castels, situé loin de Dublin, au fin fond de la province. C'était en plein hiver, il gelait à pierre fendre. Je passais en voiture, quand j'aperçus une femme évanouie, étendue à terre devant la porte d'une masure en ruine. Je me précipite, je ramasse la pauvrette, je lui fais boire un cordial, je la questionne. Elle m'apprend que, n'ayant pu payer son maigre loyer, elle vient d'être mise dehors par le seigneur qui a donné ordre de démolir sa chaumière ; elle ajoute qu'elle n'a pas mangé depuis deux jours,
et que son mari, un nommé Duncan, est allé ramasser quelques racines, au risque d'être châtié par Tinlendant des domaines. Je glisse une pièce d'or dans sa main, et j'arrive, le cœur plein de pitié, chez mon hôte, bien décidée à lui parler de ces malheureux et à implorer pour eux sa miséricorde. Or, en entrant au salon, savez-vous quels mots j'entends? Le lord parlait haut et riait fort, et il disait : « J'ai gagné mon pari. J'ai prédit, l'année dernière, à cette mauvaise tète de Duncan, mon tenancier, qu'avant six mois sa femme coucherait dans les fossés. Eh bieni elle y esti Qu'elle y reste et qu'elle y crève I Cela servira d'exemple aux autres et leur apprendra à payer exactement! » Je ne répliquai rien, je ne relevai pas ces paroles; mais, le soir même, je bou-^ clai ma malle et m'éloignai du repaire dé ce monstre — jurant, à part moi, de consacrer mes forces à l'affranchissement des esclaves irlandais, de vouer ma vie à cette mission sacrée. Je m'applique à ne pas faillir à mon serment...
Ici, miss Maud sourit. Peut-être craint-elle d'avoir l'air de pontifier, de poser à la prêtresse...
— Et puis, vous savez, cela m'amuse... La vie est si plate, quand on ne sait pas l'emplir! Et les distractions ordinaires, ce qu'on appelle les plaisirs mondains, m'inspirent une telle indifférence!... Mon œuvre, au contraire, est passionnante. Chaque matin, je reçois des centaines de lettres où l'on me dénonce des abus, où l'on me demande des secours. Je suis en