LA VELLÉDA DE L'IRLANDE
communication avec nos comités de bienfaisance, qui se chargent de distribuer les sommes que je recueille. Tout ce que je gagne, le produit de mes conférences et de mes quêtes, s'en va là-bas. Et, lorsque j'y vais moi-même, le peuple me remercie, m'acclame et me récompense de mes peines. Il incarne en moi ses espérances, s'abusant, hélas! sur mes moyens d'action et sur mon autorité...
Miss Maud étend la main vers un guéridon et y prend une brochure :
— Voici le Bulletin officiel des pénitenciers de la Grande-Bretagne. J'ai eu mille peines à me procurer ce document, réservé aux seuls ministres d'État. On y trouve des détails navrants sur le sort des Irlandais accusés d'avoir conspiré contre la reine et détenus dans le bagne de Portsmouth. Ils sont là, depuis bientôt dix ans, assimilés aux criminels de droit commun, astreints à des travaux rebutants, et traités avec une barbarie digne, tout au plus, du moyen âge. Songez que les geôliers, le directeur, les surveillants, les garde-chiourme sont Anglais, c'est-à-dire ennemis-nés de nos captifs, ennemis de religion et de race. Aussi s'ingénient-ils, chaque jour, pour inventer des tortures. Je puis vous en donner un exemple : l'un des prisonniers contracte dernièrement, grâce à l'humidité malsaine de son cachot, une inflammation d'oreille qui dégénère en abcès. Le médecin y introduit la sonde. Le patient pousse un cri de douleur et laisse échapper ces mots ;
« Prenez garde, mon ami, vous me faites mal. — Votre ami, dit le docteur furieux, votre ami... Je ne suis pas Tami d'uQ traître! Apprenez à mieux parler! » Et, d'un mouvement brusque, il lui casse dans Toreille sa sonde de verre T L'infortuné mourut après quelques jours d'atroces souffrances, et son assassin reçut de l'avancement. C'est là que nous en sommes... Nous avons supplié le gouvernement britannique de gracier ces martyrs; il demeure sourd à nos prières. Estimons-nous heureux si de nouvelles victimes ne vont pas bientôt les rejoindre en leur enfer...
— Il me semble, miss Maud, que vous vous exprimez bien librement. Ne craignez-vous pas d'être atteinte, à votre tour, par le ressentiment des ministres de la reine, et de subir le sort de vos compagnons?... Êtes-vous rassurée, quand, au retour de vos voyages, vous débarquez en Irlande I
L'œil de la grande patriote devient très malicieux :
— Ils n'oseraient guère arrêter une femme du monde, qui, malgré ses opinions subversives, a conservé de puissantes relations. Et je le regrette, caria prison me ferait une auréole et rendrait ma popularité formidable. Mais, si la police me laisse libre, elle me surveille étroitement, et j'en al eu récemment la preuve : j'avais à mon service ici, à Paris, une cuisinière, qui m'avait séduite par sa bonne grâce, son zèle, son dévouement, et qui m'inspirait une entière confiance. Or je la surpris, un jour, en train de décacheter