LA VELLÉDA DE L'IRLANDE
mes lettres. Je montai dans sa chambre et j'y trouvai des papiers, des dépêches, des documents, qui me prouvèrent, clair comme le jour, que cette jeune personne était à la solde de l'Angleterre. J'en eus un réel chagrin, mais je n'en fus pas surprise...
... La nuit tombe. Il est temps de prendre congé. Je demande à miss. Maud la permission d'emporter, en souvenir de notre entretien, quelques photographies de son pays.
J'ai fait connaissance, Tan dernier, du député de mon arrondissement. Je le rencontrai dans un compartiment de chemin de fer et tout de suite nous sympathisâmes. Dois-je le dire? J'ignorais totalement ses opinions politiques, lisant fort peu les débats des Chambres; je ne savais s'il siégeait à gauche ou au centre, ou parmi les radicaux ou parmi les ralliés. Mais il me conquit par sa bonne grâce. J'admirai son expérience, sa connaissance des hommes, sa tolérance, sa modération. Il m'exposa ses projets, que je trouvai généreux, et m'expliqua la nécessité de former un grand parti, dans lequel entreraient, sans distinction d'églises, les jeunes gens instruits qui constituent l'élite intellectuelle de la France. Il jugea sévèrement les utopies socialistes et blâma les ambitieux qui se servent de ces doctrines illusoires pour séduire le peuple et pour gagner ses faveurs. Il me vanta les bienfaits d'une liberté modérée, indispen-
sable aux patrons, salutaire aux travailleurs... « C'est un sage, medis-je... Ahl si tous nos représentants lui ressemblaient!... »
Or, je me promenais, deux mois plus tard, dans les ruelles de mon village et je regardais d'un œil distrait les affiches multicolores dont les murs étaient ornés... Une d'elles me frappa. Elle était rouge, mais d'un rouge particulier, excessif, violent. Ce n'était pas l'incarnat de la rose, ni le vermillon du géranium. C'était le rouge révolutionnaire, le vrai sang de bœuf. Ce placard suait la haine et vomissait l'invective. II faisait appel aux plus basses passions, insultait le bourgeois, poussait l'ouvrier à la révolte et proclamait la guerre civile. Il évoquait, en des phrases vides et brûlantes, l'ombre des géants de 92^ il saluait l'aurore d'une ère nouvelle^ où Vinfâme Capital serait enfin obligé de courber la tête (la tête du Capital I)... Et au bas de ce factum s'étalait — hélas ! — le nom de mon député, de mon doux philosophe, de mon délicieux compagnon de route...
Ce sont les surprises du régime électoral. On est animé des meilleures intentions, on aspire à l'union des citoyens et à la concorde universelle. On s'apprête à défendre ces nobles idées. Mais arrivent les membres du comité, qui hurlent après vos chausses et vous arrachent la plume des mains. Ils connaissent r « esprit des populations »; le radicalisme gagne du terrain; \ a"> d'hésitation possible. Il faut manger ou être mangé. Déjà le journal du chef-lieu accuse le
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candidat d'êtpe un orléaniste déguisé. Un orléaniste : quelle horreur! Vite que Ton réponde et sans perdre une minute! Et le candidat ahuri transcrit d'une main fiévreuse les phrases que lui soufflent les membres du comité. L'incendie s'allume et flambe! Le drapeau noir est déployé... Et voilà mon homme bienveillant et inoffensif transformé, malgré lui, en croquemitaine...
Et les électeurs, pour qui l'on se donne tant de peine, que pensent-ils de cela? Ils sont très calmes, je vous assure, et contemplent tranquillement cette énorme agitation I Ils se réservent, sourient dans leur barbe et ne se laissent influencer qu'à bon escient. On s'imagine qu'ils sont émus par les scandales parlementaires... C'est une chimère! Le paysan (je parle du vrai paysan, et non du politicien de province qui vit d'intrigues et ne pêche qu'en eau trouble), le « rural » aime, par-dessus tout, la stabilité. Il redoute les changements de personnes, comme les changements de gouvernements, et ne tient pas à troquer son cheval borgne contre un autre cheval qui lui est inconnu et qui, peut-être, sera boiteux. Si le paysan était abandonné à sa propre impulsion, il réélirait toujours le même député — à condition que ce député fût complaisant et lui rendît à l'occasion de petits services. Il ne modifie son vote qu'à la sollicitation pressante, acharnée des meneurs qui lui promettent monts et merveilles, et encore ne se décide-, t-il qu'après de longues hésitations.
PORTRAITS IKTIMES. 22
Au reste, qui saura jamais ce qui se passer dans Fàme d'un fermier normand, voire d'un fermier gascon? Je causais, récemment, avec un gros vigneron des environs de Libourne. Je le félicitais sur la belle tenue de son député, dont le nom n'avait été mêlé k aucun des tripotages de la dernière législature.
— Bé oui I me dit-il, il n'a pas été aussi coquin que les autres I
Et il souriait en clignant de l'œil. Et je né pus deviner, si, dans son intime pensée, il louait l'honnêteté de l'élu de la Gironde, ou si à sa considération ne se joignait pas une nuance d'ironie. Tandis que sa voix approuvait, son regard insinuait : « Brave homme, mais pas fort. » Telle la sérénade de Don Juariy où règne un si piquant désaccord entre l'accompagnement et les paroles...
Pourquoi voulez- vous que les mandataires aient des convictions plus fermes que leurs mandants? Le scepticisme est égal de part et d'autre, surtout dans ce délicieux Midi où le soleil met les têtes à l'envers. On y glane, en passant, de singulières légendes sur la constance de messieurs les candidats. En voici une qui m'a paru très plaisante et que je transcris pour l'édification du lecteur. Ne croyez pas de ma part à un grossier subterfuge, l'histoire est authentique. Je la tiens de mon excellent confrère Alfred Capus, qui ne dit jamais que la vérité, bien qu'il ait vu le jour sur les bords de la Garonne.
Ils étaient deux députés, Parrigoul et Gâtinaîs, qrî
siégeaient aux deux extrémités de la Chambre, Parrigoul sur les bancs socialistes, Gàtinais sur les bancs conservateurs. Malgré ces divergences, ils s'aimaient comme des frères et ne connaissaient pas de plus vif plaisir que d'aller, chaque soir, tarir des chopes à la brasserie prochaine, en se livrant aux douceurs de Vécarté.
Arrive l'époque des élections. Gàtinais et Parrigoul bouclent leurs malles et se préparent à rendre compte de leurs mandats respectifs. Les voilà, dans le train, suffoquant de chaleur et ne sachant de quelle façon tuer le temps.
— Une partie? propose Gàtinais.
— Volontiers, dit Parrigoul.
On improvise uue table à jeu sur un carton à chapeau. Gàtinais retourne le roi. Parrigoul fait la grimace. Gàtinais gagne une fois, deux fois, dix fois. Parrigoul double, triple la mise, et finit par perdre une somme rondelette... Il demande sa revanche; il perd encore, il perd toujours. A la hauteur de Poitiers il devait trois mille écus. A la hauteur d'Angouléme, il en devait quinze mille.
— Écoute, lui dit Gàtinais. Je t'ai gagné sur parole quinze mille écus, que tu n'es point en état de me payer. D'ailleurs tu as besoin de tout ton argent pour la propagande électorale. Je te propose une transaction.
— Parle, murmure Parrigoul d'une voix éteinte.
— Depuis longtemps je suis confus de voir un
homme de ton éloquence et de ta valeur croupir dans les bas-fonds de Textrême gauche, au lieu de se rallier & notre parti qui serait trop heureux de Taccueillir... Parrigoul mit la main sur son cœur.
— Mes convictions, dit-il...
— Justement, il s'agit de tes convictions. Je te les joue en cinq sec...
— Je ne comprend pas...
— Tu vas comprendre. Si tu gagnes, nous sommes quittes, et tu demeures républicain. Si tu perds, je ne te réclame pas une obole, mais tu t'engages solennellement à te convertir à nos principes...
Parrigoul esquisse un geste d'indignation.
— Jouer ses opinions à Fécarté! Quelle honte!
— Alors, paye!...
— Tu me donneras bien un an...
— Pas un mois, pas huit jours. Et je te lance du papier timbré et je t'affiche publiquement, et tous tes électeurs sauront que tu es criblé de dettes...
Parrigoul se gratte le front.
— Ma foi, dit-il, déshonoré pour déshonoré!... Allons, soit!... J'accepte!
La partie suprême s'engagea. Le cœur de Parrigoul battait à se rompre. Songez donc! Les convictions de toute sa vie risquées sur un coup de dé! Il eut un moment d'espoir, les rois semblèrent lui sourire, mais les rois étaient trop intéressés à sa défaite pour le favoriser jusqu'au bout. Parrigoul fut vaincu.
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C'était heureusement un caractère bien trempé^ prompt à rebondir sous les coups de la fortune.
— Allons! s'écria-t-il. le sort en est jeté...
Il s'acquitta loyalement, en homme d'honneur. Il changea son fusil d'épaule, carrément, sans fausse honte. Il prononça un discours superbe, dont l'effet fut foudroyant, dont l'écho retentit aux deux extrémités de la France. Jamais conversion plus sincère, plus spontanée ne s'était produite sous la calotte des cieux. Le parti de l'ordre célébra, en termes pompeux, cette vaillante recrue.
Et Parrigoul fut nommé...
Et quand le Parlement se réunit au mois de novembre, Parrigoul se pencha vers son collègue et, lui serrant la main avec effusion :
— Tu m'as rendu un fier service, mon vieux Gàtinais. C'est entre nous à la vie et à la mortl...
En attendant, dès que sonne l'heure du scrutin l'or coule à flots dans les campagnes — et le vin aussi. Chaque candidat arrose la poche des distributeurs de bulletins et le gosier des électeurs influents, — ce qui se traduit, en y comprenant les frais supplémentaires du ballottage, par une bagatelle de vingt à vingt-cinq mille francs. Je ne sais qu'un député qui réalise de sérieuses économies durant cette période. Pourquoi n pas id nommer? C'est M. Maurice Faure, qui a l'honneur de représenter à la Chambre l'arrondissement de Valence (Drome). 11 faut vous dire que M. Maurice Faure est une cigale en même temps