‹ Portraits intimes (volume 4)Chapitre 10 sur 50 · A MON FUSIL · texte numérisé non relu

A MON FUSIL

Il me va donc falloir te rendre, Bon fusil, que pendant six mois J'ai couvé d'une amitié tendre.

Et que j'ai frotté tant de fois!

Or çà, notre tâche est finie; Nous avons malgré nos regrets, En fait de gloire, une élégie, En fait de lauriers, des cyprès.

Lorsque nous fîmes connaissance Au camp, jadis, te souviens-tu?

Combien nous avions de vaillance Et quelle était notre vertu ?

Pendant six mois, j'ai cru sans cesse Qu'un jour viendrait où nous pourrions Essayer tous deux notre adresse Et trouer d'épais bataillons.

Uélas ! malgré notre espérance Et nos efforts, mon vieil ami, Nous n*avons sur la conscience Le meurtre d'aucun ennemi.

Va donc! je te quitte sans peine Et te laisse aller de ma main Comme on jette un bâton de chône Qu'on a coupé sur son chemin...

Ce petit morceau est plein d'esprit; il trahit en outre une rare modestie. Jacques Normand avoue ingénument qu'il n'a tué aucun ennemi durant la campagne. J'aime mieux cette humilité que l'ostentation des fiers-à-bras qui vous narrent, à grand renfort de détails, des exploits imaginaires!

Par un beau jour de septembre, vous descendiez de Louannec vers la rade de Perros. A mi-chemin, sur la gauche, vous aperceviez une petite maison ensevelie sous les feuilles et précédée d'une allée touffue. C'est là que, chaque année, M. Renan venait se délasser de ses fatigues. Il chérissait ce coin de verdure, que les habitants du pays avaient baptisé d'un joli nom : Rosmapamon (Ros-mab Hamon, la colline du fils de Hamon, selon Texplication du linguiste Quellien). Il s'y réfugiait avec délices, moins pour se reposer que pour y savourer la brise marine, la bonne brise du pays natal.

Levé à l'aube, il s'attelait à sa tâche accoutumée. Pour se distraire des austères travaux de l'exégèse, il employait parfois ses loisirs à retracer ses souvenirs de jeunesse, ou à fixer le canevas de quelque drame philosophique. Caliban, L'Eau de Jouvence et le Prêtre de Neni furent conçus à Rosmapamon. El

pendant que sa plume courait sur le papier, Tauteup de la Vie de Jésus éprouvait une grande douceur à écouter le tintement des cloches lointaines.

Après déjeuner, on descendait au jardin. Très vaste, ce jardin, arrosé de sources fraîches. M. Renan le parcourait d'un pas lourd, s*arrêtant pour deviser en patois avec les gars du village. Peu à peu, l'illustre philosophe redevenait Breton bretonnant et se sentait repris tout entier...

Un charme singulier s'exhale de cette terre où tout est demeuré antique, les monuments, les mœurs, la civilisation, les idées. Dès qu'on y pénètre, on y respire comme un mélancolique parfum du passé; la nature même contribue à cette impression. Ce ciel souvent gris, ces verdures sombres, ces vallées humides que la saison des pluies transforme en marais ; ces routes sinueuses, encaissées, bordées de haies vives, ces champs accidentés, pierreux, semés de roches, remplis de maigres ajoncs et de fougères, ces falaises non point brûlées et abruptes comme en Normandie, mais qui s'abaissent en pente douce et boisée jusqu'à la mer; ces croix de granit, ces vieux calvaires qui étendent leurs bras sur les chemins comme pour protéger le chrétien qui passe, tout cela donne au pays une physionomie dévote et pensive. Et lorsqu'un rayon de lune illumine ces plaines sévères, jette son jour blafard dans le mystère du chemin creux , on a grand'peine à réprimer un frisson. On comprend tout à coup la mythologie des

Là maison de RENAN 97

landes... Un peuple de « gnomes » et de « fadets » jaillirait de ces buissons qu'on n'en serait pas autrement surpris. Tout favorise la superstition dans cette contrée, et cette superstition même a sa poésie qui séduit les artistes et laisse une empreinte ineffaçable à ceux qui l'ont goûtée dès l'enfance.

Voilà pourquoi M. Renan se plaisait à revenir dans sa péninsule où chaque pierre évoquait la silhouette du Broyeur de Lin, du Père Système et de la petite Noémi.

Il aimait ces populations un peu sauvages, il se mêlait volontiers aux groupes de matelots et de pêcheurs, et suivait — de loin — les pieux pèlerinages de Notre-Dame de- la Clarté. Tous les ans, au 18 août, ce pèlerinage s'accomplissait en grande cérémonie. L'officiant gravissait une falaise escarpée, dominant de trois cents pieds les eaux mugissantes de l'Océan et haranguait les fidèles prosternés.

Quelqu'un s'avisa de railler devant M. Renan cette naïve coutume.

« Vous avez tort, dit-il; ces manifestations sont touchantes; j'aime mieux la messe célébrée simplement sur ce récif au milieu de la foule recueillie, que les pompeux offices de nos cathédrales. Ce curé, dont vous vous moquez, ressemble aux missionnaires de l'ancien temps. Seâ aïeux entraînaient les chevaliers aux croisades. »

Pendant la belle saison, la villa de Rosmapamon s'emplissait de visiteurs. Nul Parisien de marque ne

PORThAIlS INTIMES.

passait aux environs sans se détourner de son chemin ; une hospitalité cordiale l'y attendait. Le Maître se montrait aflfectueux avec les hommes, empressé et galant vis-à-vis des femmes, charmant avec tout le monde. Sa joie était grande quand un ami d'enfance le venait voir. On causait de Tréguier, des vieilles rues arpentées jadis au sortir du séminaire et de Téglise, et du cloître, et de la chapelle où saint Tugdual était honoré.

Toutefois, M. Renan, sous des formes exquises, cachait des idées très fermes. Il ne ressemblait pas absolument au Renan édulcoré que nous montre la légende. Il avait ses heures d'emportement et de violence ; et quelquefois il surprenait ses intimes par la vivacité de ses discours.

Tel il apparaissait à son cercle de famille, tel on le retrouve dans ses lettres. Il a ordonné que sa correspondance fût détruite. Nous le regrettons, car elle nous eût apporté des révélations piquantes. M. Renan a écrit un nombre incalculable de billets de politesse tout à fait insignifiants; mais à ses familiers, à ses confidents, il tenait un autre langage et dévoilait toute

sa pensée. Deux semaines avant sa mort, il adressa

• Berthelot quelques pages merveilleusement

es et sereines. Le grand écrivain se savait perdu;

I Parlait de sa fin prochaine avec une admirable quiiiité et annonçait son intention de revenir

mourir en son bien-aimé Collège de France...

P^is, hélas I reproduire ce beau morceau de

philosophie, mais je vais vous offrir une autre lettre inédite extrêmement curieuse et que mon spirituel ami Georges Peyrat a bien voulu [me communiquer. Voici dans quelles circonstances elle fut écrite.

Le célèbre parlementaire Alphonse Peyrat avait publié, en 1856, une longue étude sur Bossuet. En sa qualité de libre penseur et de démocrate, Peyrat n'aimait guère les évéques, et il honorait V « Aigle de Meaux » d'une antipathie particulière . Son étude ■— véritable pamphlet — très serré de forme et habilement documenté, contenait une analyse peu bienveillante du caractère de Bossuet et mettait en lumière les défaillances, les complaisances et les petitesses du prélat. Alphonse Peyrat s'attachait à démontrer : !• que Bossuet fit toujours passer ses devoirs de courtisan avant ses devoirs de bon chrétien; ^^ qu'il prépara tortueusement la révocation de l'Ëdit de Nantes; 3^ qu'il chercha, par des moyens déshonnétes, à calomnier son rival, Fénelon, et à le perdre dans l'esprit du roi.

L'article se terminait par ces lignes :

« H. de Lamartine a dit que le mot qui se présente à l'esprit pour caractériser Bossuet, c'est le mot « prêtre ». Oui, mais ce n'est pas le prêtre tel que l'histoire nous le montre dans saint Jean Chrysostome attaquant, au péril de sa vie, l'impératrice Ëudoxie, et dans saint Ambroîse défendant l'entrée de son église à Théodose, assassin de son peuple. C'est le prêtre, résultat de deux cents ans de contre-

verses religieuses, héraut et professeur de pouvoir absolu, n'ayant dans la main qu'un glaive de feu et dans la voix que des accents terribles et menaçants. Bossuet eut à un degré incomparable la solennité du langage, la pompe des idées; mais le sentiment éminemment chrétien qui attire à Dieu en faisant chérir sa bonté, mais cette effusion et cette tendresse avec lesquelles Jésus-Christ disait que son joug était doux et léger à porter, lui manquèrent complètement. Il est impossible de ne pas admirer Torateur, mais il est impossible d'aimer Thomme. On se détourne, au contraire, avec douleur du spectacle d'un si grand esprit joint à un si triste caractère. »

Dès le lendemain, Alphonse Peyrat recevait d'Ernest Renan la lettre suivante, qui, après un sommeil de quarante ans, mérite d'être exhumée :

Paris, 8 avril 1856.

Monsieur,

Je vous remercie bien vivement de vos beaux articles sur Bossuet, que j*ai reçus et lus avec le plus grand intérêt. Je vous félicite d'avoir osé attaquer avec tant de franchise et de vigueur une idole de radmiration routi« nière.

Les influences combinées du clergé, de l'Université et de la littérature rhétoricienne avaient élevé autour de Bossuet une sorte d'euceinte sacrée que vous percez avec autant d'audace que de bonheur. Pour ma part, la destruction de cette superstition-là (dans la mesure bien entendu où une superstition se détruit) a toujours été une

de mes idées fixes. Vous venez de réaliser ce que j'aurais voulu faire vingt fois mieux que je ne l'aurais fait : vos preuves sont décisives et votre exposition pleine de force d'habileté.

J'attends avec impatience la seconde série d'articles où vous examinerez comme écrivain celui dont vous avez détruit le prestige comme homme. Montrez hardiment ce qu'il a fallu de naïveté et de confiance dans les rhéteurs pour accepter comme des chefs-d'œuvre un ouvrage aussi puéril que VHistoire universelle, qui de nos jours mériterait à peine de figurer parmi les ouvrages destinés à un pensionnat de religieuses; la Politique tirée de VÈcriturej ignoble parodie de la Bible au profit de Louis XIY; l'Histoire des variations, fondée tout entière sur un sophisme évident ; les écrits philosophiques, vrais cahiers de collège, sans aucune valeur ; les écrits sur l'Écriture sainte, pleins d'une exégèse arriérée, à une époque où une critique meilleure se faisait jour avec Richard Simon. Les persécutions suscitées par Bossuet à ce grand homme, si supérieur à son temps dans le domaine de la science sacrée, m'ont toujours semblé caractéristiques de l'esprit absolu et borné de l'Église gallicane et de la Sorbonne en particulier. Pour tout ce qui est de la méthode et du fond des connaissances, Bossuet n'est en réalité qu'un sorbonniste encroûté; je ne crois pas exagérer en ne lui laissant absolument que le mérite d'orateur. Celui-là il le possède à un haut degré : s'il se fût contenté du rôle d'un Mascaron ou d'un Fléchier, on eût pu l'accepter comme le premier des maîtres en éloquence classique; mais la prétention de résoudre avec de la rhétorique les plus graves problèmes de la religion, de la politique, de l'histoire, de la philosophie est insoutenable. C'est en flattant les mauvaises tendances de l'esprit français, toujours séduit par la pompe du langage et par une prétendue apparence de sens commun, que Bossuet est arrivé chez nous à cette

espèce de dictature intellectuelle que vous lai avez si victorieusement contestée.

Recevez de nouveau, monsieur, mes félicitations pour votre acte de courage (je ne crois pas trop dire en employant ce mot) et croyez aux sentiments inGniment distingués avec lesquels je suis

Votre tout dévoué serviteur.

E. Renan.

Idole de ^admiration routinière/ esprit absolu et borné/ ignoble parodie au profit de Louis XI V/ Sor-^ bonniste encroûté/... Voilà qui est catégorique. M. Renan, cette fois, ne se préoccupe guère d'envelopper sa pensée d'un réseau de grâces fuyantes. Il l'exprime sans détours et son billet renferme, en quelques lignes, le plus âpre réquisitoire qu'on ait jamais lancé contre Bossue t.

Ernest Renan s'est donc calomnié en déclarant « que sa correspondance serait la honte de sa mémoire, qu'elle ne valait pas la peine d'être publiée et que ses lettres, contournées, inégalement tordues par l'ennui, avaient été composées dans la torpeur d'une demi-somnolence... » La lettre qu'on vient de lire n'est pas d'un homme endormi. Il faut avouer, en tout cas, que M. Renan avait la somnolence — puisque somnolence il > a — singulièrement agrèssivel...

Mais l'illustre philosophe ne s'abandonnait ainsi que dans le cercle étroit de ses proches. Dès qu'il se trouvait en présence d'un indifférent, il s'armait d'une

LA MAISON DE RENAN lOJ

couche impénétrable de bienveillance et de politesse. Son extrême aménité lui attira maintes fois des désagréments. Vous en jugerez par cette anecdote.

Ceci se passait en 1890. M. Renan reçoit un jour d'Angleterre certain billet dans lequel un inconnu lui pose quelques questions de philologie. M. Renan s'empresse de répondre, et il ajoute que si jamais son correspondant vient à Paris, il sera charmé de s'entretenir avec lui.

Au reçu de cette lettre flatteuse, notre insulaire boucle sa valise, franchit la Manche et se précipite au CoUège de France. Il arrive, juste au moment où M. Renan se disposait à monter en fiacre pour se rendre à la gare Montparnasse :

— Je suis vraiment désolé, cher monsieur, je pars ce soir pour Rosmapamon et vous savez que le train n'attend pas. Mais, si jamais vous passez par la Bretagne, venez me demander l'hospitalité.

Trois jours après, l'Anglais sonnait à la porte de Rosmapamon. Il y demeura un mois, vous avez bien lu un moisj durant lequel M. Renan ne put jamais se résoudre à le congédier : l'étranger buvait, mangeait, prenait des notes, baragouinait un mauvais français et M. Renan continuait de lui montrer bon visage. Bien plus, lorsque ce singulier personnage consentit enfin à déguerpir, M. Renan eut l'imprudence de lui dire en subissant son shake hand :

— Au plaisir de vous revoirl...

lOi PORTRAITS ULTIMES

Fatale parole! L'année suivante, l'Anglais revint s'installer pendant huit jours à Rosmapamon...

Il sera obligé de s'enquérir d'un autre grand homme. Mais je doute qu'il trouve, de longtemps, un aussi indulgent amphitryon I

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