MAURICE BOUCHOR POÈTE ET VÉGÉTARIEH
La France compte un végétarien inexorable, intransigeant, à cheval sur les principes : Maurice Bouchor. Le délicat poète a dit adieu à la bonne chère, aux délices des coulis onctueux, des venaisons exquises et des gibiers rafiQnés. Ainsi qu'un anachorète des premiers temps de TÉglise, il se nourrit de laitage et de pain bis, et s'il ne pousse pas Thumilité jusqu'à grignoter des racines crues, le seul luxe culinaire qu'il se permette est de savourer, chaque dimanche, le plat de lentilles d'Esati...
Eh! quoi, ce Bouchor frugal, ce Bouchor végétarien, serait-il le même Bouchor qui, dans lohie^ a mis en scène le goinfre Ragouel, qui, dans 7Vbé7, a célébré en si jolis termes les allégresses du réveillon, qui, dans la Légende de sainte Cécile^ a loué, par la bouche de Gaymas, les joies des paradis sensuels, et qui, dans la Dévotion à saint André^ a décrit avec succulence certain repas, dont les spectateurs du Petit-
Ihéâtre ont gardé un souvenir attendri?... Rappelezvous ces beaux vers gourmands, qui resteront parmi les plus pittoresques de notre langue :
Beau spectacle, à coup sûr, que notre argenterie.
Nos fins cristaux, la table élégamment fleurie,
Les flacons où reluit Tor de certain muscat
Qu'un arbitre du goût jugerait délicat.
Les beaux fruits qu'au verger je cueillais tout à Theure,
La salade bien fraîche et les roses de beurre...
Le coup d'œil est aimable; on ne peut le nier.
De plus, en allant voir notre cher cuisinier,
Qui veut bien me traiter parfois en camarade,
J'ai reniflé l'arôme exquis d'une dorade
Sur un feu doux, parmi le thym et le laurier. Elle boit du vin blanc sans se faire prier.
Ah! rien que d*y penser, mes bons amis, j'en bave! Près de ce court- bouillon étonnamment suave^ J'ai vu, messieurs, une oie à la broche pleurant Un jus qui ne m'est pas du tout indifférent, Et qui, mêlé de fine et savoureuse graisse, En coulant sur mon pain, m'emplirait d'allégresse. Notre convive aurait grand tort d'être manchot; D'autant que l'aubergine et le fond d'artichaut, Que Monseigneur lui-même accueille d'un sourire, Dans l'huile en crépitant, daignent se laisser frire.
C'est ainsi... Le père de Farigoul, de Ragouel, de Théodas, de Gaymas s'est amendé. Nous l'avons vu, au dernier dîner des sympathistes, absorber trois cuillerées de potage, dévorer quelques croûtons, et croquer une pomme — dessert modeste. En vain essayâmes-nous de le tenter en lui présentant d'odorantes volailles et d'orgueilleux foies gras, blondissant sous la gelée. Il demeura impassible, et nous ne
vîmes pas flamber sous sa calme paupière Téclair du désir!...
L'avouerai-je? la conversion de Maurice Bouchor m'a laissé rêveur. J'ai voulu être édifié sur le chapitre du végétarisme, j'ai remué la poudre des bibliothèques; j'ai interrogé les princes de la science; j'ai recueilli des chiffres, noté des témoignages. Et j'en suis arrivé à croire que nous tous, mangeurs de chair fraîche, nous sommes victimes d'une monstrueuse erreur; et que cette existence civilisée, qui nous inspire tant de fierté, est peut-être inférieure à la plus cruelle barbarie.
Je vais vous conter les visites que j'ai faites, vous répéter les discours que j'ai entendus. Et si, résistant à ces arguments, vous demeurez incrédules, c'est que le ciel vous abandonne à vos goûts pervers et vous condamne à manger de la viande jusqu'à la fin de vos jours. J'ai vu d'abord un illustre médecin, que je désignerai suffisamment en disant qu'il professe avec éclat à la Faculté.
— Ahl monsieur, s'écria-t-il, en m'interrompant dès le premier mot. Vous mettez le doigt sur une plaie. Depuis vingt ans, je m'efforce de démontrer à mes clients, à mes amis, à mes parents, l'excellence du végétarisme. Je me suis toujours heurté à des répugnances invincibles. Ils sourient de ce qu'ils appellent mes lubies de vieux savant. Et cependant j'ai bien réfléchi à ce problème et, aujourd'hui, ma conviction est établie.
« Pour vivre, pour jouir de la santé, pour travailler intellectuellement et physiquement, nous n'avons nul besoin d'user de la chair des animaux. Les légumes, les fruits, le froment, les aliments lactés et, à Textréme rigueur, les œufs, nous suffisent. Voyez nos paysans... Ils accomplissent un labeur terrible. Levés dès Taube, ils labourent, ils bêchent la terre, ils manœuvrent la cognée ou portent de lourds fardeaux. Et que consomment-ils? Des haricots, des fèves, des pommes de terre. La viande n'entre que pour une part infime dans leur alimentation. Jadis, ils en mangeaient moins encore, et considéraient une côtelette comme un objet de luxe réservé aux seuls malades et aux vieillards. Et considérez que le paysan «français est riche, qu'il thésaurise, qu'il possède généralement un coin de champ. Mais dans les autres contrées, en Allemagne, en Autriche, en Russie et dans le sud de l'Europe, en Italie, en Sicile, en Espagne, les gens du peuple vivent de rien. Quelques graines pilées, deux kilos de pain noir suffisent aux moujiks, qui besognent seize ou dix-huit heures par jour. Le Napolitain se contente d'une pastèque et le muletier espagnol déjeune d'une cigarette et d'une tablette de chocolat. Plus on avance vers l'Orient, plus les populations s'appauvrissent, plus est remarquable leur sobriété. Les ouvriers et les bateliers égyptiens se nourrissent d'oignons et de maïs; les porteurs de Smyrne, qui déchargent les colis, sont suffisamment réconfortés quand ils ont
avalé un plat de dattes. Quant aux Asiatiques, vous n'ignorez pas que le riz constitue la base essentielle de leur nutrition... Vous savez, enfin, que les athlètes grecs, qui prenaient part aux jeux olympiques, se privaient de viande et de vin, et soutenaient leurs forces avec du pain, des fromages, des noix et des figues... Et n'alléguez pas que notre sang est affaibli, que notre race est dégénérée. Ce sont là de vaines excuses pour justifier notre gourmandise. J'ai connu une mère de famille très estimable — c'était la femme du fondateur de la société végétarienne de Londres — qui mit au monde quinze enfants, en allaita quatorze, sans modifier son ordinaire, lequel consistait à prendre le matin une tasse de thé avec des tartines, et à midi et le soir, deux énormes platées de pommes de terre arrosées d'eau pure. Nous mangeons trop, voyez- vous. La plupart des maladies qui nous affligent : la goutte, le diabète, l'albuminurie, la fâcheuse couperose proviennent de l'abus que nous faisons des substances animales, toujours échauffantes, et que l'art de nos cuisiniers rend encore plus perfides... Fuyez les plaisirs de la table qui sont les plus funestes de tous les plaisirs; suivez l'exemple des religieux, jeûnez comme eux, sustentez-vous avec le miel des abeilles-, avec les fruits dorés de nos jardins, régalez-vous de la pâte molle et velouté des pains blancs que pétrissent nos boulangers — ces magiciens 1 Et votre vigueur renaîtra et vos yeux conserveront leur fraîcheur, et vos yeux
brilleront, et vos dents resteront blanches, et votre vieillesse ressemblera à un rosier éternellement fleuri. »
En quittant le médecin, j'allai voir mon ami le philosophe, un sage parmi les sages, qui a tout lu, qui a vu beaucoup de choses et longuement médité sur l'incertitude de nos destinées.
— Je ne mange pas de viande, m'a-t-il dit, parce que les animaux sont nos frères et que je ne me crois pas le droit de participer à de barbares massacres. Le divin Bouddha a laissé tomber cette parole : Tu ne tuerai point, qui correspond au cri intérieur, à rintime élan de nos consciences. Et tous ceux dont l'âme fut haute et le cœur ouvert aux sentiments généreux épousèrent cette doctrine. Pythagore l'introduisit en Grèce, Socrate et Platon s'y rallièrent; Plutarque ne craignit pas de se l'approprier hautement et de flétrir « l'homme qui, le premier, souilla ses lèvres du sang et de la chair d'un animal assassiné ». Le vertueux Sénèque bannit de sa table les plats compliqués dont se gorgeaient ses compatriotes. Il n'est pas besoin de vanter la continence des Pères de l'Ëglise chrétienne, de vous rappeler que saint Aphraste ne mangeait chaque jour qu'un morceau de pain après le coucher du soleil; que saint Hilarion vécut de légumes pendant trois ans et de pain sec pendant trois autres années; que saint Grégoire de Nazianze, saint Ambroise, saint Augustin et saint David de Galles, qui fonda douze monastères et
MAURICE BOUCHOR lit
creusa le sol de ses mains, ne connurent d'autres mets que des herbes cuites à Teau et assaisonnées d'un peu de sel. Mais à quoi bon remonter si haut dans rhistoire? Nos grands hommes contemporains n'ont pas dissimulé la sympathie que leur a inspirée le végétarisme. Michelet avait horreur des viandes. Lamartine pensait comme Michelet, et Herbert Spencer en Angleterre, et Richard Wagner en Allemagne, et le voyageur Elisée Reclus, et une foule de poètes, d'artistes et de savants qu'il est superflu de vous citer. Pourquoi leur voix n'est-elle pas entendue? Pourquoi la foule demeure-t-elle attachée i ses erreurs séculaires? Supposez que l'Europe, tout entière, adoptât le régime végétarien; la question sociale serait résolue. Plus de misères, plus de riches, plus de pauvres, la vie matérielle assurée à peu de frais. Que faut-il à un végétarien pour subsister? Quatre sous de pain, trois sous de légumes, trois sous de fruits, dix sous par repas, vingt sous par jour... Chacun pourrait, sans effort, contenter son appétit. Nos champs deviendraient d'immenses vergers, nos lignes de chemins de fer se transformeraient en allées ombreuses, bordées de cerisiers, de pruniers, de châtaigniers et de pommiers parasols. Les hommes, soudainement calmés par la vertu de cette cuisine adoucissante, s'aimeraient comme des frères; et ainsi se trouverait dénoué le nœud gordien du socialisme, qui met tant de cervelles à l'envers... » Je dus avouer que ce bouddhiste discourait fort
bien et que son raisonnement était subtil. Si je n'avais écouté que le cri de ma conscience, je me serais précipité dans ses bras. Mais un sentiment méprisable me retenait. C'était le souvenir des bons dîners que j'avais savourés jadis, l'image des aloyaux fondants, des fricandeaux rissolés, des poulardes truffées, des chauds-froids de caille glacés dans leur sauce brune, et de ces mille babioles que le Malin nous présente comme autant de pièges où notre continence doit périr. Et je demeurai, k la façon d'Hercule, très embarrassé, ne sachant si je devais m'attacher à la Raison ou suivre la Volupté...
— N'est-ce que cela, me dit mon bon bouddhiste, & qui j'exposais ingénument mes scrupules? Rassurezvous. Nous ne sommes point intraitables. Nous n'exigeons pas de nos fidèles un renoncement surhumain et nous composons avec les préjugés du monde. Nous avons, nous aussi, des maitres-queux dont l'habileté est Surprenante et qui arrivent, par un miracle d'ingéniosité, à vous plonger dans l'illusion. Vous ne mangez, chez nous, que du froment, des plantes et des farines, et vous croyez manger des blancs de poulet et des ragoûts à la financière. Il est des champignons qui ressemblent aux crêtes de coq, des massepains qui ont le goût et l'apparence du veau, et je vous promets qu'entre un cèpe périgourdin truffé et une tranche de foie de canard, les plus finauds y sont pris. D'ailleurs, un de nos cuisiniers émérites a rédigé des recettes que je me fais un plaisir de vous
montrer. Il ouvrit un petit livre qui traînait sur son bureau, et voici ce que je lus à la page 179 :
Grenouilles Elisée Reclus aux épinards, — Prenez deux petits pains à un sou, deux cuillerées à soupe de persil haché et autant de cerfeuil, cinq œufs, vingt grammes de beurre frais, une bonne assiette d'épinards. Les feuilles d'épinards doivent être échaudées et placées sur un tamis. Coupez les petits pains en tranches fines et trempez-les dans du lait; exprimezen ensuite le lait qui est de trop et ajoutez le persil et le cerfeuil, qu'on fait d'abord mijoter dans un peu de beurre.
« Prenez trois œufs, faites-en des œufs brouillés, et ajoutez-les à la masse, ainsi que les autres œufs et le beurre frais, en ayant soin de bien remuer.
« La farce ainsi obtenue est enveloppée par petits paquets de la grosseur d'une grenouille dans chaque feuille d'épinard. On replie les feuilles avec soin, de façon que la farce ne puisse pas passer pendant la cuisson.
« Prenez une casserole. Beurrez-la; ajoutez-y un peu d'eau; mettez-y vos grenouilles, que vous laissez ici pendant une demi-heure. Et servez chaud avec une sauce blanche relevée. »
... Pour de jolies grenouilles, ce sont de jolies grenouilles... N'est-il pas glorieux pour un simple géographe d'avoir attaché son nom à ce mets de prince?
... Et maintenant, je pense que la religion de nos lecteurs doit être éclairée...
Vous, monsieur, qui prenez tant de soin de votre santé, qui suivez. avec minutie les prescriptions de Thygiène, et qui vous préoccupez — ce souci vous fait honneur — des problèmes économiques, financiers et sociaux;
Vous, madame, dont la sensibilité est si vive et le cœur si charitable, qui ne pouvez, sans frémir, voir souffrir les animaux, qui pâlissez d'indignation quand un charretier brutal allonge des coups de fouet à son attelage; vous, enfin, qui voulez conserver votre teint de lis jusqu'à Textréme vieillesse :
Suivez l'exemple des sages de tous les pays et de tous les temps : embrassez la saine, Tidéale, la bien* faisante doctrine;
Et si ma faible autorité n'a pu vous convaincre, lisez le drame sacré de Maurice Bouchor, les Mystères d'Eleusis. Vous y trouverez de très beaux vers, empreints de sérénité, qui toucheront doucement vos âmes et qui achèveront de vous convertir.
Théodore Barrière ressemblait à ces officiers grincheux qui sont mécontents de tout le monde et qui passent leur vie à consulter TÂnnuaire. Il écrivit quelques-unes des pièces les plus comiques du répertoire contemporain, et il fut malheureux comme les pierres. C'est oe que me révélait l'autre soir, en s'acheminant vers l'Odéon, un de ses vieux amis, qui, malgré la brouille dont fut attristée la fin de leurs relations, me parlait de lui à cœur ouvert.
— Barrière, me disait-il, est un des types les plus étranges que j'aie connus... un des plus mystérieux... Il ne confiait à personne ses chagrins. Or son existence fut tourmentée par un drame intime dont le hasard me révéla le secret. Je me trouvais, à la première représentation des Faux Bonshommes^ assis à côté d'un individu sec et nerveux, dont l'agitation fébrile me causa tout d'abord un léger malaise. Il écoutait la pièce, les lèvres serrées, l'œil mauvais, et
laissait échapper à demi-voix des réflexions désobligeantes. Très perspicace, d^ailleurs, il discernait les points faibles et soulignait d'un mot âpre les fautes de goût du dialogue. Lorsque arriva la fameuse scène du contrat et que toute la salle, prise d'enthousiasme, se leva, battant des mains, acclamant l'auteur, criant au chef-d*œuvre, une expression d'indicible souffrance passa sur le visage de mon voisin. Il se ressaisit, ce ne fut qu'un éclair, il joignit ses bravos à ceux du public; mais je ne pouvais m'y tromper, j'avais eu la sensation que cet homme était profondément ulcéré : un confrère sans doute, un de ces ratés de lettres que le succès d'autrui met au supplice. Je ne me trompais qu'à demi, ainsi que vous allez voir. Je sortis pendant Tentr'acte. « Vous savez, me dit quelqu'un, le nom de votre voisin de stalle? — Ce monsieur désagréable? — C'est le père de Théodore Barrière. — Pas possible I — N'en doutez pas, je le connais bien; il est chef de bureau à l'Hôtel de Ville. » Je n'en pouvais croire mes oreilles. Ainsi ce père était jaloux de son fils, sa gloire lui portait ombrage, il souffrait de ces triomphes qui auraient dû lui emplir l'âme d'orgueil I... Ce cas psychologique m'intéressant, je pris mes informations et je sus bientôt toute l'histoire. En effet, le père de Barrière occupait un emploi dans les bureaux de la ville; il avait eu jadis des velléités poétiques, publié des recueils élégiaques et rêvé la gloire de Melpomène et de Thalie. Il avait broché une foule de comédies dans le goût de l'école du bon sens.
des mélodrames imités de Pixérécourt, voire une tragédie où Jules César jouait le principal rôle (délicate allusion à Vempereur des Français); partout éconduit et rentré en possession de s^s piteux manuscrits, il s'avisa d'une idée bizarre : il jeta son dévolu sur les œuvres du répertoire classique, et s'appliqua à mettre en prose les pièces en vers, à mettre en vers les pièces en prose. Singulière manie de vieil écrivain impuissant I C'est ainsi qu'après de longs mois d'efforts, il acheva une adaptation en vers du Legs de Marivaux et courut tout triomphant la porter à la Comédie-Française.
« Le directeur d'alors, qui était, je crois, M. Jouslin de la Salle, lut avec stupéfaction cette étrange chose et la restitua à son auteur, en y ajoutant, comme il sied en pareil cas, quelques phrases banales de condoléances. Mais le père Barrière ne se laissa pas prendre à cette eau bénite de cour. Il tomba dans un abîme de misanthropie et ne cessa plus de s'emporter contre les vices des hommes. Tout individu qui réussissait, surtout dans le domaine des lettres, devenait à ses yeux un intrigant, un imposeur, un ennemi per^ sonnel. Il s'en allait à travers les bureaux, qu'il fatiguait de ses plaintes, publiant partout que le succès était le frjuit de l'intrigue, que le mérite était méconnu, et accablant d'outrages les gens célèbres. Vous connaissez cet état d'esprit qui sévit surtout à l'ombre des cartons administratifs et dans les coins de province, où s'aigrissent les ambitions déçues, où
mûrissent, en une attente éternelle, les petites gloires de clocher. Cependant le jeune Théodore grandissait au sein de cette atmosphère malsaine; il écoutait les déclamations de son père et y puisait ce mépris de rhumanité qui s'étale dans ses pièces. Mais, en môme temps, il avait hérité de lui le goût du théâtre, et, dès son âge le plus tendre, il improvisa des vaudevilles pour les scènes de banlieue. Tant que le chef de bureau put donner des conseils, collaborer, diriger le talent naissant du néophyte, lui imposer son expérience, tout alla bien. Mais du jour où Théodore se regimba et s'avisa de voler de ses propres ailes, les affaires se brouillèrent. Chacun se retira sous sa tente : l'un le cœur plein de fiel, l'autre sincèrement désolé. En vain l'auteur, déjà illustre, des Jocrisses de r amour ^ ménageait-il l'amour-propre du vieil homme, lui confiait-il ses projets de pièces, affectait-il de le consulter avec déférence, le vieil homme se renfermait en une méprisante réserve. Si l'œuvre nouvelle réussissait, il en était à peine question; si elle tombait, c'était un flot d'aigres paroles : « Je te l'avais bien dit : tu produis trop ; tu ne seras «jamais qu'un improvisateur; tu gâches ton talent; (( il faut songer pendant deux ans à une pièce avant « de l'écrire; le goût de l'argent te perdra; nous « ne sommes plus au temps où l'on travaillait pour « l'amour de l'art. » Et autres phrases pointues que Barrière écoutait en frémissant, car il était médiocrement doué sous le rapport de la patience. Il passait sa
mauvaise humeur sur ses confrères, envers qui il manquait quelquefois d*urbanité. Mais jamais, sauf à quelques intimes , il n'ouvrit la bouche sur ces misères. Il endura toute sa vie le martyre de sentir à ses côtés une jalousie latente, irréconciliable, invincible, émanant du seul être au monde qui aurait dû être fier de ses succès.
(( Il y a là de quoi assombrir à jamais une nature sensible, et je comprends que ce pauvre Barrière ne fût pas gai tous les j^ours. Mieux vaut une haine déclarée que cette animosité sourde et perfide. Mieux vaut un coup de couteau qu'un lent empoisonnement... Et maintenant ne comprenez- vous pas mieux le talent de Barrière, comment il s'est formé, de quels éléments il se compose; pourquoi Barrière fut amené à créer le personnage de Desgenais, sa vivante image, ce Desgenais dont l'àme est triste à pleurer et dont la fonction est de faire de Tesprit?... Concevezvous aussi pour quelles raisons Barrière, en dépit de son mérite, n'occupera dans notre théâtre qu'une place secondaire? Ce qui lui manque, c'est la bonté, la pitié, la générosité indulgente, ces hautes et belles qualités par où se distinguent les esprits supérieurs. Il est brutal comme un coup de trique; il n'a ni grâce ni bonne grâce, et, par cela môme, il dévie sans cesse et franchit la limite qui sépare la caricature du portrait... Entouré, aimé, rafraîchi par des affections sincères, qui sait? Barrière se fût transformé, son àme se fût élargie, il eût produit des œuvres
humaines, il eût été, peut-être, le Molière de ce siècle. »
J'étais encore sous Timpression de ces confidences quand, le lendemain, en feuilletant une collection d'autographes, je tombai sur la lettre suivante, que je demande la permission de transcrire, car elle met en saillie Thumeur chagrine de Barrière.
France!!! mardi 30 décembre 1862.
Mon cher ami,
Je ne veux pas finir non plus Tannée sans te serrer la main, ou du moins sans te la tendre, car tu ne la prendras que Tannée prochaine, bien évidemment. Cette année-là scra-t-elle heureuse pour moi, et surtout moins fiévreuse et moins pleine de découragements et de dégoûts? Je n*ose l^espérer
Sois bien sûr d'une chose, mon vieil ami, c'est que lorsque tu seras de retour, lu ne trouveras plus (si tu le retrouves) un homme cloué au seuil de son manoir, et cloué obstinément. — A tout prix, à tout prix, il me faudra voir un ciel nouveau, et me retremper le cœur et Vkme à quelque spectacle un peu plus enivrant que le spectacle ci-dessus. — De temps en temps nous partirons tous deux avec une chemise et deux paires de chaussettes; nous irons au hasard, pas trop loin d'abord — puis un peu plus loin ensuite; — nous coucherons dans le foin et nous vivrons d'omelettes, s'il le faut, dans de pauvres auberges, s'il y en a encore. — Mais, encore une fois, il me faut cela k cette heure pour ne pas mourir de consomption au souvenir de mes tristesses d'aujourd'hui, et surtout au souvenir éternel de mes joies d'autrefois.
ce souvenir! ce souvenir I ce regard jeté incessamment et toujours en arrière! Ces jours et ces nuits toujours s'écoulant à reconstruire un passé détruit et que rien ne peut faire renaître. C'est un supplice au-dessus de tout; — mais c'était écrit. Tu es seul, dis-lu, mon cher ami, seul au milieu des splendeurs et sous ces gais soleils? Je ne te plains pas, va. Tu chercheras en vain sur tout le globe une plus grande solitude, un désert plus aride et plus sauvage, que le cœur de celui qui trace ces lignes à rheure où cette année maudite va tomber dans Téternité. Oh! oui, je te le jure, j*ai soif d'inconnu, de fatigues, de misères et de souffrances, de dangers même; il me faudrait tout cela à cette heure pour galvaniser ce cadavre appelé jadis mon esprit, pour ressusciter cette âme qui n'a plus ni enthousiasme, ni aspirations. — A propos! je viens de faire fine courte maladie, par-dessus tout cela, et la solution a été que trois mois plus tard j'avais une paralysie du cerveau — cela ne m'étonne pas. Je suis au régime le plus sévère, et, pour ne pas mourir, il me faut me priver de tout ce qui soutenait ma fièvre : je dois renoncer à mes rêves de buveur d'opium — rêves qui, du moins, chassaient parfois la banale et rampante réalité. Enfin! enfin! enfin!
Écrire! toujours écrire! Mon cher ami, peut-être qu'en ce moment les castagnettes accompagnent la lecture que tu fais de ma lettre?
Tant mieux, cela pourra peut-être amoindrir un peu l'ennui qu'elle doit te causer.
Je te serre la main. A toi.
Th. Barrière.
Si tu m'écris, ne fais pas d*allusions à tout cela, c'est mort entre nous, bien entendu.
Ceci n*est plus de la misanthropie, c'est presque de
la folie. Le délire de la perséculion n^affecte pas une autre tournure.
J'ai dit que Barrière n'était pas excellent pour ses confrères. Il lui arriva de leur jouer des tours pendables. On sait Thistoire de la décoration de Lambert Thiboust.
Barrière s'avise un beau jour que la boutonnière de Lambert Thiboust est vierge de toute distinction honorifique.
— Eh quoi, mon cher Lambert, tu n'es pas décoré, mais c'est absurde I... Je vais en parler au baron Haussmann.
Une semaine se passe...
— Mon cher Lambert, dit Barrière, j'ai une bonne nouvelle à t'annoncer. Le baron veut faire ta connaissance. Nous dînons chez lui dimanche prochain...
Le dimanche arrive, les deux amis se présentent chez le préfet de la Seine. Le repas fut charmant, la conversation étincelante. Après le café. Barrière se lève et dit au baron :
— Si nous allions faire un tour de jardin?
Puis, tout bas, à Thiboust :
— Reste là, toi : je vais enlever ton affaire. Barrière et le baron sortent ensemble. Thiboust
les suit de l'œil, et les voit causer familièrement. A un moment même il lui semble que Barrière serre avec effusion les mains de son interlocuteur.
— Bon, murmure Thiboust, il le remercie. Tout va bien!...
Les deux promeneurs rentrent au salon. Barrière a l'air radieux.
— Eh bien? demande Thiboust.
— Mon cher, s'écria Barrière, le baron est l'homme le plus exquis, le plus obligeant que je connaisse.
— Mais encore, que t'a-t-il dit?
— Il m'a dit : « Mon cher Barrière, je suis étonné qu'un homme comme vous ne soit pas encore officier de la Légion d'honneur I »
Ne trouvez-vous pas que ce trait eût fait bonne figure dans la comédie des Faux Bonshommes I