LE JUBILÉ DE SARCEY
... Sarcey marche de plus en plus vile. Il saute comme un cabri, il escalade les ruelles tortueuses, il sinsinue entre les murs effondrés et arrive tout courant, tout bouillant, devant une construction assez banale, mais qu'il contemple d'un œil attendri. C'est la maison où il est né, la maison où son père vint se fixer après les Cent-Jours, pour y fonder un modeste pensionnat... Et ses impressions s*éveillent en foule, et mille souvenirs lui montent du cœur aux lèvres :
« Il ne roulait pas sur l'or, mon pauvre père... Il avait commencé par être canut à Lyon et tirait la navette sans aucune espérance de faire fortune. Il s'enrôla malgré sa myopie excessive, dans l'armée de l'Empereur, fit la campagne de France, et se trouva en 1815 échoué à Paris, avec quelques sous vaillant. Un de ses amis lui conseilla de s'établir à Dourdan et d'y ouvrir une institution. Il suivit ce conseil qui, par hasard, se trouva être excellent. Damel les premiers temps furent durs. Chacun dut mettre la main à. la pâte. Mon père, qui n'avait reçu qu'une instruction sommaire, élargit ses connaissances. Ma mère, dont l'activité était merveilleuse, veillait au grain, faisant tout par elle-même, trouvant le moyen d'être partout à la fois, au marché, à la cuisine et au parloir, où elle recevait les parents d'élèves... Il me semble la voir, trottinant, claquant les portes, gourmandant les servantes, suspendant le linge delà lessive ici même, où nous sommes, dans cette allée de tilleuls... Car je la reconnais, cette allée... J'y ai joué si souvent à la
toupie I Seulement, dans le temps, elle me paraissait immense, tandis qu'à présent elle me parait toute rabougrie. On dirait qu'il n'y a qu'à enjamber! Comme les choses changent d'aspect avec l'âge I Je suis comme Perdican... Où j'ai laissé un lac et une forêt, je retrouve une flaque d'eau et des brins d'herbe! »
Sarcey en est là de ses réflexions, quand une voix cordiale frappe son oreille.
— Eh quoil c'est donc toi, mon vieux Francisque!...
Un gros paysan s'avance vers lui, blouse bleue, sabots de frêne, bâton noueux à la main, casquette en peau de chèvre...
Sarcey regarde, un peu étonné...
— Je suis Michel, le petit Michel. Tu ne te rappelles pas nos bonnes farces sur les remparts.
— Si je me les rappelle! Ah, mon pauvre Michel! viens que je t'embrasse!...
Et les deux copains s'en vont bras dessus, l^ras dessous et ils arpentent, d'un pas gaillard, la longue pelouse du jeu de paume...
Tandis qu'ils s'éloignent, en bavardant des choses passées, j'examine le lieu où je me trouve; je suis frappé par la physionomie placide des gens qui m'entourent. Je remarque que cette physionomie est en parfaite harmonie avec l'aspect de Dourdan... La petite ville (une des plus anciennes de Gaule) a l'air de dormir. Ses rues calmes et propres, ses jardins
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muets et bien peignés, ses maisons closes, ses murailles féodales, le donjon de son château et le clocher de son église qui se regardent depuis tant de siècles... De tout cela s'exhale comme une odeur de cimetière ou de musée, une odeur fade et moisie...
Je communique mon impression à Fun de mes voisins, homme considérable du pays :
— Je TOUS reconnais bien là, me dit-il en souriant. Vous ne saurez jamais, vous autres Parisiens, appré* cier et comprendre la province. Vous vous imaginez que cette ville est morte, parce que ses rues sont désertes. Erreur profonde I Elle vit, mais d'une vie tout intérieure et qui ne se manifeste pas au dehors. C'est comme un feu qui se cache sous la cendre. Écartez la cendre et vous découvrez des tisons brûlants. Ces maisons médiocres renferment de véritables 'résors, des écus amassés par plusieurs générations, enfouis soigneusement dans des bas de laine. Voyeztous ce paysan qui marche devant nous les mains dans ses poches? Il possède deux millions en terre et près d'un million en titres de rente... Cependant, allez lui rendre visite à Theure de son souper. Vous le trouverez dans sa cuisine, une écuelle de soupe sur les genoux, et mangeant à la lueur de Tâtre, afin d'économiser un bout de chandelle... Et ils sont tous ainsi, ou presque tous, poussant l'épargne jusqu'à Tayarice et n'ayant qu'un plaisir au monde, thésau^ riser, placer leurs louis d'or, arrondir leur patrimoine... Ils végètent de la sorte, chacun chez soi, ne
se faisant point de politesses, car les politesses coûtent cher, ne se recevant à dîner qu'aux jours traditionnels de mariage, de baptême ou d'anniversaire. (jC père transmet & son fils ses traditions, en même temps qu'il lui lègue sa fortune. Et le fils (sauf de rares exceptions) accroît le dépôt sacré de ses ancêtres : il pense avoir bien mérité de sa famille et de sa patrie, quand, avant de mourir, il a doublé ou triplé son capital... Je sais que ces mœurs ne sont pas celles de Paris, ni des grands centres, ni des cités populeuses où règne un luxe effréné... Mais je crois que tous les cultivateurs de France, tous les habitants de nos communes, de nos bourgades, de nos chefs-lieux d'arrondissement et de canton, sont animés du même esprit d'ordre, dominés par les mêmes instincts d'économie...
« Ceci vous explique, poursuivit mon député (ai-je dit que mon interlocuteur était député?), comment notre admirable pays a pu résister à l'effroyable assaut des cinq milliards ; comment il peut supporter les lourds impôts qui l'accablent et comment dans quelques années il aura, sinon oublié, du moins réparé en partie les ruines causées par l'écroulement du Panama... »
Mon député avait raison... Ne méprisons pas trop ces bonnes gens, qui donnent à la France le pur froment dont elle a besoin pour subsister. Ne raillons pas la médiocrité de leurs goûts, la mesquinerie de leurs habitudes, Tétroitesse de leurs aspirations. Son-
LE JUBILÉ DE SAUCEIt , 19
geons que sous ces mornes apparences se dissimulent de rares vertus : le courage, la résignation, la persévérance dans le travail. Et rendons grâce à ces milliers de Fourmis qui consentent à payer les foUes de nos Cigales I
J'ai reçu hier malin une petite brochure. Je ne sais trop d*où elle vient, ni par qui elle est signée. L'auteur qui se cache sous le pseudonyme de Sylvius, nous apprend dans sa préface qu'il fut pendant vingt ans Tami de Xavier Marmier, le confident de ses pensées, le compagnon de ses promenades, Thôle de son foyer... Il décrit avec une pieuse exactitude la retraite où Texcellent homme passa sa vie, ce modeste appartement de la rue Saint-Thomas-d'Aquin, encombré de livres, d'estampes, de bibelots. Il exalte la générosité, la délicatesse, la bonté d'âme de Xavier Marmier, et nous rappelle (nous le savions déjà) que le défunt immortel lutta de toutes ses forces contre la candidature académique d'Emile Zola. Il cite à ce propos, une anecdote qui vaut la peine d'être contée :
« Un jour, Emile Zola se présenta chez Marmier, en visite officielle. Marmier le reçut courtoisement... Mais il se garda bien de lui parler de ses œuvres. Il
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plaça l'entrelien sur un terrain moins brûlant, et fît à Técrivain naturaliste les honneurs de son logis. Il lui montra ses manuscrits, ses autographes, ses éditions rarissimes; tout en causant, il le promena h travers les pièces, ne lui faisant grâce ni de la salle à manger, ni de la chambre à coucher, ni même de la cuisine. Au bout d'une heure, Emile Zola avait tout vu et tout admiré. Comme il prenait congé, Marmier lui désigna de la main une porte bâtarde, sur laquelle se détachaient ces deux lettres fatidiques, W. C, puis, d'un air narquois :
— Cher monsieur, lui dit-il, vous connaissez maintenant mes humbles pénates. Il n'est que cet endroit où je n'aie pas osé vous conduire, car j'ai l'habitude d'y pénétrer seul, et de ne point l'ouvrir au public. »
Emile Zola rit beaucoup de cette boutade. Il avait trop d'esprit pour s'en montrer offensé...
Pauvre Marmier! Ce fut sans doute un écrivain médiocre. Mais il lui sera beaucoup pardonné parce qu'il a beaucoup aimé les livres, les splendides reliures et les marchands de bouquins du quai Voltaire. Sylvius nous retrace ses touchantes manies, ses courses matinales, ses entretiens familiers avec les étalagistes, ses ingénieux manèges pour acquérir à bon compte les volumes qui manquaient à sa collection... Il assure que Xavier Marmier trouva le bonheur dans la bibliophilie.
Comme je comprends ce vieux sage et comme je l'imiterais si j'en avais le loisir! Est-il rien de plus
charmant?... N'avoir qu'un culte : sa bibliothèque,
l'entourer de soins attentifs, veiller sur elle comme an amant jaloux sur sa belle, Tenrichir peu à peu par des acquisitions judicieuses et longuement méditées... Se mettre en chasse dès Taurore et longer la Seine à petits pas, en fouillant dans les cartons, en remuant les paperasses moisies, et respirer — ô délices — Todeur particulière qui s'exhale des reliures anciennes exposées à la pluie et au soleil. Odeur plus douce au nez du savant que le parfum de la rose.
Et ne croyez pas que ce goût soit dispendieux. Il est, au contraire, très productif. Pour peu que Ton s'y connaisse, on fait d'excellentes afilaires en achetant des livres d'occasion, et l'on place son argent en bon père de famille... Je crois utile, sur ce point, d'édifier ceux qui me lisent et de dissiper leurs préventions. Racontez à un bourgeois de votre entourage, qui a fait sa fortune dans le commerce des huiles ou dans la quincaillerie, que vous collectionnez les vieux bouquins, vous le verrez aussitôt hausser les épaules :
— Pauvre garçon! s'écriera-t-il, il mourra sur la paille, il va dévorer son saint-crépin...
Eh bien! ce préjugé est absurde. On ne « mange pas son saint-crépin » en fréquentant chez nos amis les libraires et, bien loin de se ruiner, on peut trouver l'occasion de s'enrichir. Il n'en va pas des livres comme des tapisseries et des faïences. Ces derniers objets ont atteint des prix ridicules; on les paye
au poids de Tor, tandis que les livres sont demeurés abordables. Le marchand d'antiquités vous demandera deux mille francs d'un mauvais lambeau de tapisserie, d'une « verdure » reprisée et rafistolée. Et vous aurez pour quatre cents francs une magnifique édition des Fables de La Fontaine, illustrée par Oudry, exemplaire à grande marge, en parfait état, relié en veau marbré. La reliure des quatre volumes représente à elle seule votre prix d'achat, et voua possédez une merveille dont la valeur ne peut qu'aug* menter.
D'où vient cette différence entre les livres et les bibelots?... Pourquoi les livres coûtent-ils si bon marché et les bibelots si cher? C'est que les femmes adorent les bibelots et qu'elles ne s'intéressent pas aux livres. Le bibelot est décoratif, on le met dans son salon, on l'accroche au mur. Tout le monde le remarque et s'extasie.
— Ahl ma chère, quel joli plat vous avez! Ravissant I délicieux I C'est du Strasbourg, n'est-ce pas?
Et la maîtresse de maison jouit de son triomphe.
Le pauvre livre, lui, est modeste, il se cache, il ne s'étale pas au grand jour; il dérobe ses richesses aux curiosités vulgaires . Enseveli dans son obscure retraite, il attend qu'une main pieuse l'en vienne tirer. Mais aussi comme il récompense ceux qui savent l'apprécier, quelles joies sereines il leur procure!
Donc, n'hésitez pas, cher lecteur! Sacrifiez sans regret & l'amour des livres, et vous préparerez votra
félicité à venir, et vous vous créerez, pour la vieillesse, une consolation moins banale et tout aussi efficace que le whist ou le bésigue. Placez vos économies en in-folio, en in-quarto, en vélins immaculés, en maroquins du Levant. Si vous êtes riche, bibliophilez avec passion, avec fureur, avec rage, et, si vous n'avez pas le sou, contentez-vous de bouquiner en flânant aux abords de l'Institut, tout autour de l'endroit où s'éleva jadis la tour de Nesle.
Bibliophiler, bouquiner^ ces mots sont synonymes pour le profane. Un abîme les sépare. La bibliophilie est au bouquinage ce qu'est la haute industrie au petit négoce; ce qu'est le faubourg Saint-Germain aux Batignolles; ce qu'est M. de Rothschild au changeur du coin. Le bibliophile est celui qui se nourrit à la Maison d'Or, le bouquineur est celui qui mange au bouillon Duval. Le bibliophile n'ingurgite que viandes rares, sauces exquises, savant coulis; ne boit que vins fameux, voitures en des corbeilles d'osier. Le second se contente du carafon de vin bleu, et, comme le rapin de Murger, pique sa fourchette dans la marmite commune, d'où il relire tantôt un bifteck cuit à point, tantôt une semelle de botte.
Sans doute il est agréable de dîner plantureusement en un cabaret huppé et de savourer la bisque dans la vaisselle d'or et d'argent. Mais à ce régime le palais se blase et l'estomac se fatigue. On éprouve le besoin de raffiner ses jouissances, et l'on en arrive à des recherches ruineuses pour la bourse et pour la santé»
Les plaisirs que goûte le pauvre diable sont tout aussi vifs, quoique moins dispendieux. Au lieu de suivre à la piste les Bibles du xvi« siècle et les elzévirs, il jette son dévolu sur les curiosités bibliographiques ; il furette dans les casiers à vingt-cinq centimes; il y pêche des brochures oubliées, des tomes défraîchis, des pages de caricatures et des feuilles satiriques. Quelquefois un heureux hasard le seconde; et l'ignorance ou la distraction du marchand lui procure une aubaine inattendue.
Moi-même, qui vous parle, j'ai fait en ma carrière de bouquineur quelques trouvailles dont je suis très fier. Je me promenais un soir sur le quai des Grands- Augustins. J'avise à l'étalage, au milieu d'une foule d'oeuvres sans valeur, un ravissant petit volume habillé de maroquin plein à grain long, couleur amarante. C'était le tome deuxième d'une édition de Télémaque^ imprimée chez Crapelet, avec gravures de Marinier.
— Combien cet exemplaire dépareillé?
— Ahl monsieur, si l'ouvrage était complet, j'en demanderais cent cinquante francs. Je vous cède ce volume pour un louis.
— Un louis, c'est-à-dire cent sous. Les voici.
— Allons I emportez-le...
Je me sauve avec mon butin. Dix pas plus loin, je m'arrête devant une autre boîte remplie de paperasses crasseuses, et que vois-je, ô surprise I enseveli sous une collection du Charivari^ le tome premier
du Télémague, habillé de la môme robe, orné des mêmes fers, et dans le môme état de conservation I Je fais appel à tout mon sang-froid et, d'une voix que je cherche à rendre indifférente, je négocie avec le marchand. L'affaire fut vite conclue; je déboursai quatre francs cinquante, et le,frère aîné alla rejoindre le frère cadet dans la poche de ma houppelande. Les deux frères furent, j'imagine, très heureux de se revoir, mais leur contentement ne devait pas encore égaler le mien. Songez donc! rouler deux marchands qui, en unissant leurs richesses, eussent pu se partager plusieurs douzaines d'écus sonnants et trébuchants; leur enlever pour quelques francs un joli joyau de bibliothèque. Quelle satisfaction et quelle gloire! Et vous voyez combien sont égoïstes les collectionneurs! J'aurais dû éprouver quelques remords en songeant au mauvais tour que je venais de jouer à ces malheureux étalagistes. Hélas! j'en rougis maintenant, j'étais ravi, je nageais en pleine ivresse. L'âme des bouquineurs est inaccessible à la générosité.
Il y a une autre catégorie d'amateurs de livres, dont j'ose à peine parler. Ceux-là n'opèrent pas au grand jour; ils dédaignent les innocentes distractions du quai Voltaire. Ils se glissent sournoisement en certains passages, en certains recoins obscurs, où ils trouvent leur pâture, qui se compose ordinairement d'images ignobles, d'estampes graveleuses, d'opuscules orduriers. Les industriels qui débitent cette
marchandise ont recours à mille ruses pour dépister la police.
L'un d'eux nichait naguère (peut-être sa boutique n'a-t-elle pas disparu) en une galerie voisine de la rue Chauchat. Vous vous approchiez, attiré par la richesse de quelques manuscrits étalés en montre, et vous n'aperceviez (spectacle édifiant I) que des ouvrages hautement recommandables : V Histoire universelle de Bossuet, les Œuvres complètes de Walter Scott, le Théâtre de Racine, la Cuisinière bourgeoise.
Mais les initiés ne s'arrêtaient pas à ces bagatelles de la porte ; ils poussaient furtivement le loqueteau, traversaient le magasin et s'engouflFraient dans un escalier en colimaçon qui les conduisait au seuil de l'enfer. Là s'étalait sans vergogne ce que l'imagination des hommes de lettres de tous les pays et de tous les temps a "produit de plus malsain.
Ce genre de trafic est, tôt ou tard, découvert. Le triste individu (un petit juif de Hongrie) qui avait monté cette officine fut poursuivi et condammé à plusieurs mois de prison, mais il avait eu le temps de garnir son bas de laine, et il avait pu, comme le lieutenant de la Dame Blanche^ mais par des moyens moins honorables, acheter un château sur ses économies.
Le croiriez-vous? Le meilleur client de ce libraire trop spécial était un Anglais, et un Anglais de marque, un lord authentique, un diplomate qui représentait la pudique Albion dans une île lointaine de l'Océanic.
Ce gentleman avait, paraît-il, grand besoin de se distraire. Il se faisait envoyer chaque mois un ballot de livres plus que légers, qui lui arrivait sous une grave enveloppe hermétiquement close (quel douanier se fût permis de violer les secrets d'Ëtat de Son Excellence?) et, grâce à ces adjuvants ingénieux, le consul supportait gaiement les misères de l'exil I...
Il est, dans Tâme de Jules Lemaîlre, des coins mélancoliques et très tendres. Ce critique a commencé par faire des vers (peut-être finira-t-il ainsi qu'il a commencé). Un de ses élèves qui l'a aimé et qui est mort, prématurément enlevé aux lettres, le pauvre Jules Tellier, me disait que Lemaître adorait rimer des ballades et des sonnets, alors qu'il professait la rhétorique au lycée du Havre, et que, bien souvent, il terminait son cours par une lecture de Sully-Prudhomme. C'était son poète de prédilection, celui dont l'état d'âme lui plaisait le plus. Il goûtait infiniment ses délicatesses, ses complexités, ses pénétrantes langueurs, et Ton retrouve les traces de son influence dans les premiers vers qu'il a écrits. Ces vers, que Lemaître griffonnait entre deux classes, au hasard de l'inspiration, sur des feuilles éparses et sur des dos de copies, reflètent des impressions très diverses. Il en est de gais, il en est de tristes, il en est d'amou-
reux et de moqueurs. Tantôt le jeune écrivain chante, après Horace, le vin aux flots pétillants :
Ouvre, 6 vin disert, les âmes des sages.
Qu'est l'argent poli? Miroir des visages.
Et le vin vermeil? Miroir des esprits.
(La comparaison est de source grecque.) Sois frais au gosier comme une pastèque Et plus chaud au cœur qu'un baiser surpris.
Tantôt il dédie à une inconnue des strophes exquises, où il palpite comme un écho des Vaines Tendresses :
Au fond de ta prunelle noire, Si douce pour moi quand tu veux, Chère âme, j'ai lu ton histoire.
Ton enfance grave et sans jeux.
Le couvent et la solitude ,
D'un cœur qui n'ose se livrer Et la sombre et chère habitude <
De rêver seule et de pleurer... ,
ma chère désespérée, Ma belle aux amours soucieux, Je t'ai tout de suite adorée Pour la tristesse de tes yeux.
Sully-Prudhomme n'a rien écrit de plus intime et de plus délicieux. Lut-il ces vers, prodigua-t-il des conseils et des encouragements à ce petit professeur de province, alors inconnu? Je le croirais volontiers; car le premier recueil poétique de Lemaitre (recueil épuisé aujourd'hui et qui passa à peu près inaperçu), contient une pièce dédiée à Sully-Prudhomme, et toute débordante de sympathie...
Jules Lemaîlre partit pour Alger. C'est là qu'il rima ses strophes les plus colorées et les plus piquantes. Il parcourut en curieux les coins de la vieille ville, il se grisa de soleil, et connut les belles Orientales, aux âmes primitives, aux yeux sans pensée :
Ta pitié sans pensée est bonne à ma souffrance, Elle endort dans mon sein le souvenir dompté; Tes yeux, où rêve en paix ta diviae ignorance, M'emplissent lentement de leur sérénité.
Hier, comme j'allais, — tout plein de notre idylle, —
Par la fente du voile et du haïk jaloux,
Je les ai reconnus, dans la rue, entre mille,
Tes yeux si noirs, tes yeux si longs, tes yeux si doux.
On se blase sur les plus beaux spectacles... Au bout de quelques mois, notre poète éprouvait un soupçon de fatigue à contempler Téternel azur du ciel, de la mer et des montagnes; il songeait parfois au pays de France, et nous trouvons dans un morceau intitulé A^os^a/g^e l'expression de ce regret :
Et je veux vous revoir, 6 ciel changeant et tendre, Ck)teaux herbeux, petits ruisseaux, coins familiers... Saules, je vous désire! — Et je veux vous entendre, Chuchotements plaintifs des tremblants peupliers...
Eh I quoi I est-ce Tironique Jules Lemaitre qui parle ainsi, qui laisse couler de sa plume ces douces plaintes? Mon Dieu, oui!... Discernez-vous la tendresse d'âme qui se cache sous le scepticisme extérieur?
J'ai le bonheur de posséder un manuscrit inédit de
l»OPTBAITS INTIMES. 3
Jules Lemaître... Je le reçus, voilà tantôt huit ans, des mains d'Alphonse Daudet. L'auteur du Mariage blanc était encore ignoré du grand public, et cherchait à placer sa prose, à droite et à gauche, dans les recueils périodiques... Le manuscrit en question est intitulé Histoire d*un vieux sonnet.
C'est un souvenir d'enfance, ou plutôt d'adolescence, une simple anecdote malicieusement contée. Elle me parut alors un peu vive pour le journal de famille dont la direction littéraire m'était confiée; je mis de côté le manuscrit, avec l'intention bien arrêtée de le rendre à l'envoyeur. Je croyais l'avoir restitué depuis longtemps, quand l'autre jour en remuant des paperasses, je l'ai retrouvé, un peu pâli, mais immaculé — vingt pages couvertes d'une écriture nette et légère.
Je n'imprimerai pas ici cette œuvre ancienne, ce serait un abus de confiance; mais je puis, sans trahison, vous la résumer et en citer un fragment : elle en vaut la peine, car elle est pleine de grâce...
Vous vous rappelez les strophes célèbres de Victor Hugo :
Je ne songeais pas à Rose ; Rose, au bois, vint avec moi...
Le récit de Lemaître est une paraphrase de cette idylle.
Son héros avait seize ans; il commençait sa rhétorique. Il adorait les vers et couvrait ses cahiers d'improvisations poétiques, où Victor Hugo et surtout
Musset étaient mis en coupe réglée. Il avait reçu (en réponse à certaine ode enflammée) et gardait précieusement un billet de Victor Hugo ainsi conçu :
« Goarage, vous êtes l'avenir. Je m'incline devant le mystère qae vous portez en vous et je presse vos mains cordiales.
« Victor Hugo. »
Vinrent les congés de Pâques. Notre écolier alla passer trois jours chez un de ses parents à la campagne. Ce parent possédait une fille de dix-huit ans, nommée Fanny, et c'est ici que commence le petit roman. Fanny avait les plus beaux yeux du monde, des yeux effrontés et troublants. Elle les leva vers l'adolescent timide, et celui-ci se sentit ému; il rougit, il pâlit, il se rappela les chants d'amour de ses poètes, récita en lui-môme le Don Juan de Musset et résolut de marcher bravement à la conquête de sa cousine.
Tout d'abord il fallait lui faire un sonnet : c'est le préliminaire classique de toute cour sérieuse. La nuit venue, le rhétoricien s'enferma dans sa chambre, alluma sa lampe, prit une belle feuille de papier, se plongea la tète dans les mains et s'abandonna à l'inspiration... Quelques heures après, à l'aube naissante, il avait pondu les quatorze vers suivants :
Vierge aux cheveux d'ébène, au sein de pur albâtre, Lorsque tu viens à moi, rêvant et souriant, J'embrasse ta beauté d'un regard idolâtre Ët.ie suis ton brahmine immobile et priant.
Profonds comme le ciel aux déserts d'Orient, Tes yeux impénétrés brillent d'un feu bleuâtre. Leur brûlure est morLelle, et Slrophus, ce croyant, Eût oublié pour eux les yeux de Clôopâtre.
Le sourire ambigu de la Monna-Lisa, Que nul, fût-il sorcier, oncques n'analysa, Voltige sur ta bouche, ô candide ménade...
L'antre du sphinx, jadis, voyait les os blanchir De ceux qui n'avaient pu deviner sa charade... Faut-il donc deviner ton secret ou mourir?
Pas trop mal, ce sonnet, pour un débutant. Les rimes en âtre étaient fort ingénieuses, et le jeune poète était ravi de cet hémistiche : Ton cœur impénétré... Impénétré I Une trouvaille I Enfin, ces vers fleuraient les belles-lettres, ils étaient tout imprégnés des souvenirs de Tantiquité...
Il s'agissait maintenant de les envoyer et leur adresse. Cela fut fait le même soir. Le papier, plié ea huit, fut glissé dans une petite main blanche, qui s'ouvrit furtivement et se referma de môme... Et notre écolier attendit, le cœur palpitant d'angoisse, la réponse de Fanny.
Elle ne se fit pas attendre. Le lendemain, nos deux amoureux rougirent beaucoup en se rencontrant, et s'en furent promener dans les allées du jardin. (Je laisse la parole à Jules Lemaître) :
« Fanny me fit asseoir sur un banc, à ses côtés.
« — Mon pauvre garçon, me dit-elle, ton sonnet ne vaut pas le diable, et je m'en vais te le prouver.
« — Oh I je t'en crois sur parole, répondis-je un peu vexé.
« Et, comme elle serrait mon autographe sur ses genoux, entre ses doigts, je fis un geste pour le lui reprendre.
« Elle le replia vivement, et le glissa dans son corsage.
a — Viens le prendre I
« Et, du même ton lamenlable qu'elle avait récité le Zac, la veille, en jouant au tonneau, elle déclama :
Vierge aux cheveux d'ébëne, au sein de pur albâtre...
« — Tu sais bien pourtant, que j'ai les cheveux châtains... Tiens, regarde!
« Je regardai. Ils étaient bien jolis, les cheveux de ma cousine. Théoriquement, elle se coiffait en bandeaux; mais ses cheveux avaient si mauvais caractère, qu'ils s'échappaient de partout, et qu'on ne savait si c'étaient des bandeaux ou des frisettes.
« — Quant au « pur albâtre », tu t'avances beaucoup... car, enfin, tu n'en sais rien, mon pauvre petit.
« Elle s'arrêta, attendant ma réponse. J'avais très chaud. Je sentais que si je voulais parler, ma voix s'étranglerait dans ma gorge.
a Elle continua, et son accent devenait plus railleur avec je ne sais quoi d'impatient et de dépité :
Et je suis ton brahmine immobile et priant.
« — Olil non, tu sais, les brahmines, ce n'est pas mon genre. Je ne suis pas pour les contemplatifs, moil
Tes yeux impénétrés briUent d'un feu bleuâtre.
« Impénétrés me plaît, parce que j'aime les mots que je ne comprends pas bien. Mais « feu bleuâtre » ert inexact. Ils sont vert pâle, mes yeux, regarde.
« Je ne voulus pas regarder; je boudais. La voix de Fanny trembla d'une petite colère :
Leur brûlure, est mortelle, et Strophus, ce croyant...
« — Qui ça, Strophus?
« — Dame! le Strophus de Victor Hugo, dans la Légende des Siècles.
« Fanny reprit de son ton moqueur :
Le sourire ambigu de la Monna-Lisa.
« — Qui ça, Monna Lisa?
« Mais j'avais le cœur trop gros, je n'y pus tenir, je me mis à pleurer comme un enfant, de dépit, de confusion — et d'autre chose encore.
« — Ohl le pauvre petit I dit ma cousine. Mais c'est qu'il pleure I
« Elle me jeta ses deux bras autour du cou et me couvrit de baisers.
« — Allons, bébéi consolez-vous. J'ai été méchante, je ne le serai plus. Faut-il être enfant pour pleurer comme çal
« — C'est que je t'aime tant, dis-je au milieu de mes larmes.
« — Et moi aussi, bôtal je t'aime.
« Au même instant, nous entendîmes les pas de mon parent qui s'approchait. Fanny me dit rapidement à voix basse :
« — Ici, dans une heure. J'y serai... »
Ce qu'il advint de cette amourette, je ne le dirai pas. Vous le saurez, si jamais Jules Lemaître se décide à publier ce petit conte oublié. Il serait fâcheux que ces fraîches pages fussent perdues.
... Serait-ce vrai?... La nouvelle m'a été donnée hier par un ami de notre spirituel confrère... Oui, Jules Lemaître ne se borne pas à goûter les douceurs de la gloire littéraire. Il a brigué les suffrages du peuple; il fait partie d'une assemblée délibérante. Cette assemblée est le conseil municipal de sa commune natale, située sur les confins du Loiret. Et ne croyez pas que Jules Lemaître soit un conseiller pour rire, un conseiller amateur. Il prend au sérieux ses devoirs d'édile. Il est plus assidu aux séances du conseil, qu'il ne le sera un jour à celles de TAcadémie.
On rencontre parfois, le samedi soir, un homme affairé qui file en toute hâte vers la gare d'Orléans... C'est Jules Lemaître qui se prépare à siéger... On croise, dans les ministères, un solliciteur qui lasse la patience des bureaux... C'est Jules Lemaître qui réclame à cor et à cri, le percement d'une route, la réfection d'un mur de clôture ou l'établissement d'un
pont... Vous pensez si chefs de bureaux, sous-chefs, expéditionnaires et commis se mettent en quatre I Le village de Jules Lemaître est le mieux doté de France...
... Comment ne Taimerait-il pas? Il y a passé son enfance ; il y a reçu les premiers éléments de Tinstruction; il y a joué la comédie aux jours de distribution de prix. Il y possède une maison, sa maison familiale, qui a pu s'arrondir et s'embellir grâce aux droits d'auteur de Révoltée et du Député Leveau. Quand Jules Lemaître se sent las de la vie parisienne, ou qu'il a besoin de travailler, ou simplement quand revient la belle saison, il court s'enfermer en sa chère solitude. Il y goûte la plus pure des joies, qui est de regarder pousser l'herbe, de se chauflfer au soleil et d'écouter le frais gazouillis des sources...
Jules Lemaître s'est expliqué là-dessus, dans une lettre adressée à sa cousine : il y fait, en termes exquis, l'apologie de l'existence champêtre :
« A mesure que je vieillis, je trouve que c'est un avantage inestimable que d'avoir quelque part un village à soi, un village où se sont écoulées les années d'enfance, où l'on n'a jamais cessé de faire tous les ans de longs séjours, où la figure du sol vous est connue dans ses moindres détails, vous est familière et amie. Le peu que j'ai de sagesse, de douceur d'âme et de modération, je le dois à ceci, qu'avant d'être un homme de lettres (hélas I) qui exerce son métier à Paris, je suis un paysan qui a son clocher, sa maison et sa prairie... »
Le critique des Débats a toujours adoré son coi a de terre... Partout où il est allé, il en a emporté la vision attendrie. Lorsqu'il enseignait la rhétorique aux écoliers du lycée d'Alger, il ne jouissait qu'à demi des splendeurs du ciel d'Afrique. L'azur de ce ciel lui était moins doux à contempler que les nuages gris-pommelé du ciel de France. Au pénétrant parfum des orangers de Blidah, il préférait l'odeur de la douce violette qui se blottit sous les feuilles; il regrettait la mélancolie des soirs d'automne, le cri de l'alouette, le bruissement des hauts peupliers... Il se consolait en invoquant, dans des vers mélancoliques, les grâces de son pays.
Jardins de TOccident, douce terre natale, D'un cœur trop peu fervent, je t'aimais autrefois, Touraine, où, sur Tor des sables fins, s'étale La Loire lente, honneur du vieux pays gaulois!
Mais le ciel d'Orient, dont Pimmuable gloire Brûle mes yeux et pèse èi mon corps accablé.
Par un lent repentir ramène ma mémoire Vers ton sourire humain et de larmes voilé...
. . . Là-bas, au pays, la terre est maternelle, La nature a, chez nous, la grâce et l'ondoiement, Quelque chose qui flotte et qui se renouveUe, Et des vagues contours le mystère charmant.
Elle a le bercement infini des murmures Et les feuillages fins, dissous dans Tair léger. Elle a les gazons frais sous les molles ramures Et les coins altirants où l'on vient pour songer...
... Je sentais bien, là-bas, que je vis de sa vie Et que je suis né d'elle, et qu'elle me comprend; C'est une volupté que cette duperie; J'ai trop souffert, ici, du ciel indifiTérent
Et plus tard, quand il revit, après un long exil, les rives de la Loire, il écrivit ce sonnet, où se reflètent la majesté et la sérénité du grand fleuve :
La Loire est une femme, amoureuse et pâmée, Mais prompte à s'échapper en des caprices fous. Sa perfide langueur dort sur les sables roux Et baise les contours de sa rive charmée.
La Loire est une reine, et les rois l'ont aimée. Sur ses cheveux d'azur, ils ont posé, jaloux, Des châteaux ciselés ainsi que des bijoux, Et, de ces grands joyaux, sa couronne est formée.
Vous passez votre vie, 6 peupliers tremblants, A la voir s'égarer en détours nonchalants.
Muette, énigmatique, et souple, et lente, et bleue...
Tels, éternellement debout, sur le chemin
D'une Reine, deux rangs d'estafiers, pique en main,
Regardent fuir, en serpentant, sa robe à queue...
Il n'est pas d'âme, si desséchée, en qui ne palpitent les souvenirs du clocher. Jugez quelles racines ce culte a dû laisser dans une âme féminine et sentimentale!...
Jules Lemaître a raison. Rien n'est meilleur pour rhomme de lettres que d'aller, de temps à autre, se retremper dans le « sein de la nature ». C'est le seul moyen de retrouver l'équilibre de ses nerfs. La campagne est bonne conseillère, elle vous apaise, vous console, vous détache des ambitions et des vanités mondaines. La lutte y est moins âpre qu'à la ville; on ne pense plus aux places que l'on voudrait obtenir, aux compétiteurs qu'il s'agirait d'évincer, on y
pense, en tous cas, avec moins de fièvre. Jugeant les choses de plus loin, on les juge mieux.
Certains événements, qui passionnent à Paris l'opinion publique, demeurent ignorés du paysan. La plupart de nos grands hommes, les membres de nos assemblées savantes, nos plus éminents vaudevillistes sont, au delà de dix lieues, totalement inconnus... Et le philosophe, écrasé par Timmuable jeu des forces éternelles, se demande s'il convient d'attacher tant d'importance aux misérables combinaisons de la vie humaine *...
Bien souvent notre confrère a exprimé ces idées. Il a le dessein (à ce que prétendent ses intimes) de se retirer plus tard, beaucoup plus tard, dans sa thébaïde, d'y vivre en solitaire, avec beaucoup d'animaux et très peu de livres, et d'y attendre la mort, sans impatience, mais sans frayeur...
On ne dit pas s'il fabriquera des souliers, à l'exemple de Tolstoï, ou s'il se fera végétarien, ou s'il taillera sa vigne comme l'abbé Constantin... Gageons plutôt qu'il écrira des comédies en vers pour le Théâtre-Français, et des drames en prose pour le Gymnase ; — à moins qu'il n'écrive une féerie shakespearienne pour le Châtelet, et des chansons ironiques pour M"° Yvette Guilbert.
En attendant, Jules Lemaître se dispose à entrer résolument dans la voie de la retraite... Et voilà
i. Les Contemporains (Billets du matin).
pourquoi, le samedi soir, on le voit se diriger d'un pas rapide vers la gare d'Orléans, préludant aux travaux rustiques que Tavenir lui destine, et réalisant, à la fleur de Tàge, Tidcal du parfait conseiller municipal...
Jadis, Alphonse Daudet logeait en un petit moulin délabré, situé au fin fond de la Provence, sur un coteau rocailleux et brûlé par le soleil... Aujourd'hui son « moulin » s'élève sur les rives de la Seine, à l'ombre du clocher de Champrosay . Autour du « moulin » s'étendent, à perte de vue, des pelouses, des garennes, de gras potagers, des allées majestueuses : le « moulin » lui-même est devenu somptueux. Il renferme des objets d'art, des tableaux, des bibelots, des meubles rares, des faïences historiques. Adieu la table boiteuse sur laquelle fut improvisée l'épopée de Tartarin^ adieu la chaise de paille, et le banc de pierre, et le maigre olivier, et les murs peints à la chaux... Le luxe, ou mieux le confort, règne en cette demeure, qui abrite un des princes du roman français.
Mais, si le « moulin » s'est transformé, le meunier a gardé sa belle humeur, la gentillesse et la vivacité
de son esprit. J'ai passé près de lui, cet automne, une heure charmante, dont il m'est doux de fixer le souvenir.
En apercevant Alphonse Daudet coiffé d'un chapeau rustique, avec ses longs cheveux tombant en broussailles autour de ses joues halées, j'eus d'abord la vision d'un berger de son pays — de ce pâtre qui garde les brebis en contemplant les étoiles, ou du Balthazarde VArlésienne^ ou du poétique Valmajour... Dès qu'il ouvrit la bouche, l'illusion se dissipa... J'avais devant moi le subtil artiste, l'écrivain délicat dont Tourgueneff a vanté la grâce.
Je ne sais pas de causeur plus séduisant. Sa voix est mélodieuse, parfumée d'un léger accent, qui lui donne comme une saveur de terroir. L'œil, extraordinairement mobile, s'anime au feu du discours et brille d'un éclat fiévreux...
Tout en cheminant le long des sentiers, fleuris d'œillets et de pivoines, il me parle d'un tas de choses, de son jardin, de sa maison, du village de Ghamprosay et des souvenirs dont ce village est peuplé, il me parle du dernier livre qu'il a publié et de celui qu'il prépare.
« En ce moment, me dit-il, je me repose. Je prends des forces pour l'hiver; depuis trois mois, je n'ai pas écrit une ligne. Je ne suis pas de ceux qui peuvent, comme Zola, travailler chaque jour pendant un nombre d'heures déterminé... Je m'abandonne au caprice de l'inspiration, je traverse sucessivement des j
périodes d'excitation cérébrale et des périodes d'accalmie. Il est si agréable de ne rien faire et de mûrir lentement, de ruminer en soi-même le sujet de son roman ou de sa pièce à venir I »
Nous poursuivons notre promenade... Ce parc ne ressemble pas à tous les parcs. Il est semé de constructions pittoresques et de maisonnettes qui lui donnent Taspect d'un hameau enfoui dans la verdure. Voici l'orangerie, voici Thabitatiou de M. Ebner, le fidèle secrétaire, le vieil ami du- maître de céans. Voici le chalet où Daudet vient chercher un refuge contre les ardeurs de la canicule et goûter chaque jour les douceurs de la sieste. Très joliment meublé ce chalet. Tout y invite au repos. Nattes étendues à terre, hamac suspendu, large et moelleux sopha, petite table basse, où le dormeur laisse négligemment tomber le roman ou le journal commencé... Les rayons du soleil, tamisés par des vitraux, nous illuminent de lueurs roses... Daudet nous montre, par la fenêtre ouverte, l'église de Champrosay.
« Cette église que vous voyez sera l'héroïne de mon prochain livre. Son histoire est curieuse. Elle fut construite par un monsieur très riche, qui eut le malheur d'être trompé par sa femme. Il se jeta, pour se consoler, dans les bras de la religion, et légua tous ses biens à la commune. Autour de cet épisode romanesque je grouperai quelques types de villageois, de propriétaires, de petits rentiers et de bourgeois châtelains; les modèles ne manquent pas. Dieu
merci, et depuis vingt-deux ans, que j'habite ce pays, j'y ai vu défiler de singuliers personnages. »
Daudet nous conduit au bord de la Seine, en suivant le jardin qui descend doucement jusqu'à la berge. Il s'arrête auprès d'un pavillon de forme ronde, entouré de lierre, surmonté d'un toit moussu.
« Voici, nous dit-il, mon coin de prédilection. C'est ici que j'ai écrit V Immortel. Lorsque je veux travailler sérieusement, je m'enferme en cette tour. Nul bruit humain n'y pénètre; nulle visite importune ne m'y vient distraire; j'y pourrais vivre en ermite. Quand j'y ai pris ma retraite, il ne me manque qu'une robe de bure et un chapelet pour ressembler au bon saint François d'Assise... Et puis le voisinage de la Seine me remet en mémoire les beaux jours de ma jeunesse. Tel que vous me voyez, je fus un canotier intrépide. Il n'est pas un repli du fleuve que je n'aie exploré, jadis, pas une île où je n'aie déjeuné en joyeuse compagnie. Ohl ces îles de la Seine, l'Ile d'Amour, près de Corbeil, et ces bras de TOrge, si verdoyants, et ces cabarets où l'on confectionne, avec du vin bleu, de si savoureuses matelotes I... Nous vieillissons, hélas I Où sont les neiges d'an tan!... »
Et tandis que Daudet, assis près du chemin de halage, évoque ces images lointaines, je me rappelle certain chapitre, où sont célébrées en termes exquis les joies ineffables du canotage :
«Oh! nos promenades sur l'Orge, jolie, moirée, toute noire d'ombre, embroussaillée de lianes odo-
rantes comme un ruisseau d'Océanie ! On allait devant soi, sans savoir. Par moments on passait entre des pelouses mondaines où traînait la queue d'un paon blanc, des robes claires faisant bouquet. Un tableau de Nittis. Au fond, le château, tout pimpant de sa flore de keepsake, plongeait sous les hauts ombrages opulents, brodés de roulades sonores, d'un gazouillis d'oiseaux de riches. Plus loin, nous retrouvions les fleurs sauvages de notre lie, les ramures folles, les saules grisonnants et tordus, ou bien quelque vieux moulin, haut comme un château fort avec sa passerelle verdie, ses grands murs irrégulièrement percés, et sur le toit chargé de pigeons, de pintades, un frisson continu d'ailes que la grosse mécanique semblait mettre en mouvement... Et le retour au fil de l'eau en chantant de vieux airs de naturel On se courbait à l'entrée de l'Orge pour passer sous l'arche basse du pont, et tout à coup la Seine, apparue dans les brumes du crépuscule, nous donnait l'impression de la pleine mer. »
Cependant, M"* Alphonse Daudet vient nous joindre. Ai-je besoin de tracer sa silhouette et de louer son talent? Tout le monde a admiré, dans l'Enfance (Tune Parisienne^ l'art de ces analyses minutieuses, de ces notations presque impalpables, de ces évocations d'un passé de rêve à demi voilé... Nul n'a su peindre, comme elle, les sensations de l'enfant dont l'âme s'éveille à la vie, les extases de la première poupée, de la première fête de famille célébrée
SOUS les lambris d'un de ces hôtels du Marais, au souvenir desquels elle a voué un culte attendri...
Durant la belle saison, M™^ Daudet néglige la psychologie pour le jardinage. Elle soigne ses roses et daigne, à l'occasion, s'occuper des plus humbles légumes du potager. Sa sollicitude s'épanche tour à tour sur les potirons et sur les lis, sur les salades et les orchidées. Elle agit en bonne mère qui aime tous ses enfants indistinctement et qui les enveloppe, quels qu'ils soient, de la même affection.
« Gomment ne me plairais-je pas en ce pays? Tant de liens m'y attachent I Mon père possédait une maison près d'ici, à Draveil-Vigneux. Elle existe encore, et, quand je jette un regard à travers la grille, j'aperçois la pelouse où je jouais toute petite, et le bassin et les bosquets, et la grange où l'on empilait les bottes de foin qui sentaient si bon I Rien n'a été changé... »
Et M"» Daudet nous vante, avec beaucoup de sincérité, les douceurs de la campagne. Daudet fait chorus. Que n'y peut-on demeurer tout© l'année, loin des vaines agitations de Paris I
« Il faut que je vous confie un projet que j'ai, nous dit l'auteur de Sapho. Depuis longtemps on me sollicite de fonder une revue. Un éditeur de New- York m'a offert dernièrement la direction d'un magazine à des conditions superbes avec un million de capital. J'ai décliné ces flatteuses propositions. Mais une autre idée m'est venue, c'est de créer, ici, au fond de
ma solitude, un journal, que j'appellerai le Journal de Champrosay ^ et dans lequel je dirai chaque semaine mon mot sur ce qui s'y passe, le mot du philosophe qui voit les événements de très loin et qui les juge sans passion. »
Et Daudet sourit. Et je devine à ce sourire qu'il ne réalisera pas de sitôt son dessein et que sans doute le dix-neuvième siècle s'achèvera avant que le «journal du philosophe » éclose au soleil de Champrosay. N'en est-il pas ainsi de nos rêves les plus chers que nous caressons toute la vie etque nous laissons inachevés?. . .
Nous avons accompli le « tour du propriétaire »; visité la pelouse où s'exercent les joueurs de lawntennis; rencontré chemin faisant, sur les bras de sa nourrice, un superbe poupon resplendissant de santé, heureux héritier de deux noms illustres, petit-fils d'Alphonse Daudet, arrière-petit-fils de Victor Hugo... Maintenant nous nous reposons, assis devant la maison. Autour de nous s'épanouissent, dans leurs caisses vertes, les lauriers-roses et les orangers; làbas, tout au bout du jardin, coule le fleuve endormi; au-dessus de nos têtes, suspendus à une fenêtre du second étage, gazouillent en leur volière quelques oiseaux des îles, apportés par M. Edmond de Goncourt... Et c'est une causerie à bâtons rompus, qui effleure mille objets divers ^ les présents et les absents, la littérature et l«s beaux-arts, le roman et le théâtre. Quelqu'un prononce le nom de Jules Claretie. Et un ami de Daudet me conte cette anecdote...
La scène se passe au mois de janvier 1871. Paris est assiégé. Un bataillon de la garde nationale est campé hors des fortifications, avec mission de surveiller les environs de la porte de Versailles. Une escouade se détache et s'avance dans les champs. Il s^agit de poster une sentinelle au croisement de deux routes. L'emplacement est choisi, l'escouade s'éloigne et le factionnaire demeure seul. C'est un tout jeune soldat, un bleu^ qui n'a sans doute jamais servi... Il porte de grosses lunettes — des lunettes de myope — et sur sa capote brille la croix de la Légion d'honneur... Il va de long en large, frappant du pied pour se réchauffer, serrant son chassepot qui lui glace les doigts, à travers ses gants de laine, et fredonnant un refrain de régiment... Les heures s'écoulent, le ciel s'obscurcit... De vagues murmures s'élèvent de la plaine blanche, qu'éclairent maintenant les lueurs blafardes de la lune... Le jeune soldat interroge avec inquiétude l'horizon... L'aurait-on oublié?... Le bataillon est-il rentré à Paris? Pourquoi n'est-on pas venu le relever?... Soudain, il tressaille... Unbruitde pas frappe son oreille... Il croise la baïonnette : « Qui vive? — Ronde d'officier I — Avance au ralliement!... » En effet, c'est un officier, un officier supérieur, un colonel. Déjà notre fantassin présente les armes, mais le colonel pousse un cri : « Daudet! — Clareliel — Et que fais-tu là, mon pauvre Daudet! — Tu le vois, mon colonel, je monte la garde! — Mais, malheureux, tu es gelé. — Oui, certes! — Allons, je
t'emmène!... » Et le fusilier Daudet et le colonel Claretie, bras dessus, bras dessous, regagnent le camp, transis, à demi morts de froid, mais ravis de cette heureuse rencontre...
A évoquer ces histoires d'autrefois, le temps file vite, le soleil s'incline vers le couchant. Les oiseaux d'Edmond de Concourt continuent de gazouiller. Je prends congé de mon hôte, et comme je le complimente sur les délices de son castel :
— Mon Dieu, j'aime beaucoup Champrosay. C'est ravissant, Champrosay I... Mais enfin, ça manque un peu de cigales!
Tant il est vrai que — môme quand on se nomme Alphonse Daudet — on n'est pas du Midi impunément!
Dix heures du soir chez Durand, place de la Made- .eine... Le grand salon du premier étage est très animé... Soixante critiques sont là qui pérorent, gesticulent, fument des cigares, et discutent les intérêts de leur association... L'un d'eux propose qu'avant de se séparer, l'on vote des remerciements au président, M. Hector Pessard, pour l'activité qu'il déploie dans ses délicates et laborieuses fonctions...
Et un chœur de sympathies s'élève autour de M. Hector Pessard, et toutes les mains cherchent la sienne...
M. Hector Pessard ne compte dans la presse que des amis. Ses confrères estiment en lui l'écrivain de talent, le juge intègre, le galant homme qui, dans aucune circonstance de sa vie, n'a failli au devoir pro* fessionnel, et qui, par sa dignité et sa parfaite droiture, a grandement honoré le journalisme contemporain.
Ses débuts furent humbles. Fils d'un petit employé
d*octroi, n'ayant pas un sou de patrimoine, Hector dut aviser, dès ses jeunes ans, à se suffire à soimême. Le théâtre Tattirait. Il pénétra, comme flûtiste, dans Torchestre de la Porte -Saint- Martin. L'emploi n'était pas grassement payé. Mais à l'âge heureux de l'adolescence on se nourrit d'espérance et l'on s'abreuve d'eau claire... Hector, chaque soir, descendait de sa mansarde, son instrument sous le bras, et s'acheminait vers le boulevard en grignotant un petit pain sec... Dès que la toile était levée, il oubliait ses privations, il entrait dans le royaume du rêve ; il devenait le cousin de Lagardère, le contemporain de Benvenuto Cellini, le frère des pirates de la Savane. Il slntéressait prodigieusement aux faits et gestes de ces héros légendaires et professait une admiration sans bornes pour le génie de Mélingue.
On n'avale pas impunément de larges tranches de littérature, même quand cette littérature porte la grifife de Victor Séjour... A force d'écouter les tirades de Mélingue, l'idée vint à Pessard d'en écrire... Il se creusa la cervelle, et, après quelques semaines de méditation, il brocha une chronique pour le Figaro^ et composa un drame en cinq actes. Le drame fut refusé, mais la chronique parut. Et notre flûtiste eut l'orgueil, un beau matin, de voir son nom s'étaler au beau milieu du journal le plus bruyant de Paris.
C'en était fait de sa destinée! Villemessant avait dit à Hector : « Tu seras journaliste! » Hector renonça à la flûte, à Mélingue, à la Porte-Saint-Martin, et se
mit à l'œuvre fiévreusement. Ce qu'il improvisa de contes, de nouvelles, de dialogues, de fantaisies, de causeries dans le goût du jour et de courriers de Paris, Dieu seul le pourrait dire. Le pauvre garçon s'imaginait, dans sa naïveté, que le Figaro lui était ouvert. Ses illusions tombèrent; il connut le martyrologe des débutants, les stations humiliantes à la porte du journal, le trimballage des manuscrits, les réponses évasives et décevantes, les mille souffrances d'amour-propre par où passent les nouveaux venus qui cherchent dans les lettres leur subsistance.
Découragé, influencé par sa famille, Hector Pessard se tourna vers l'administration et accepta une place de surnuméraire dans les douanes. Mais cette place arrivait trop tard. Il avait mordu au fruit de science, il avait frôlé les gloires parisiennes; il se sentait dévoré d'une sourde ambition. Lorsqu'il débarqua à Blancmisseron, petit trou franco-belge où l'administration le reléguait, lorsqu'il parcourut les ruelles boueuses de ce village, lorsqu'il pénétra dans l'ignoble bureau qui lui était destiné, lorsqu'il aperçut ses futurs collègues, un tas de malheureux, abrutis, déplumés, à l'œil morne, au front fuyant, au rictus imbécile..., il recula d'horreur; une sueur froide perla sur ses tempes. Plutôt la misère! plutôt la mort! Et Pessard reboucla sa valise, et il revint à ses feuillets de copie, et il se remit en campagne et demanda à tous les échos une feuille hospitalière.
Il fît flèche de tous bois, remua le ban et l'arrière-
ban de ses relations. Aux uns il envoya de poétiques messages. Voici quatre alexandrins que je découpe dans une lettre du 8 novembre 1859 :
Pourtant, j'ai foi, Monsieur, et je crois en Tétude. Si, dans le grand concert, je n'en suis qu'au prélude, Je sens en moi la force et l'amour des labeurs Qui font les fronts plus haut et grandissent les cœurs.
Aux autres il dépêcha des suppliques brûlantes et désespérées. Un ami de son père, le docteur Quinet de Quiévrain, voulut bien le recommander à Delescluze, le futur dictateur de la Commune, et à Etienne Arago. En môme temps, YImpartial du Nord consentait à ouvrir ses colonnes au jeune Pessard et lui offrait, pour un article hebdomadaire, les appointements fabuleux de cinquante francs par mois.
Cinquante francs!... le pain assuré !>.. Pessard n*en demandait pas davantage..., pour le moment. Il regagna en toute hâte le boulevard... Les recommandations du docteur Quinet firent merveille. Etienne Arago se montra suave, Delescluze délicieux et Nefftzer, qui venait de fonder le Temps^ plus charmant encore en enrôlant dans sa rédaction notre ex-douanier... Pessard possédait enfin ce qu'il rêvait depuis si longtemps : une tribune retentissante. Il se jeta avec fureur dans la mêlée, polémiquant, tirant des coups de fusil, obligeant les ministres de l'Empire à se retourner. Sa verve impétueuse lui valut une prompte renommée. Les maîtres du journalisme
eurent l'œil sur lui, et Emile de Girardin, qui se connaissait en hommes, manifesta le désir de faire sa connaissance. Pessard a raconté, dans une page piquante, cette première entrevue :
« Au jour dit, j'entre, je salue et attends. Le grand journaliste vient au-devant de moi, me tend une main longue, froide, velue et sèche, et, sans préambule, avec une dureté de ton presque choquante, me dit :
« — J'ai lu vos articles. Je viens d'acheter la Liberté. S'il vous plaît d'être mon collaborateur, vous vous rencontrerez avec Clément Duvernois et Vermorel. Êtes- vous libre?
« — Je le serai demain, répondis-je du même air.
« — Que voulez- vous faire?
« — Tout.
« — Que voulez-vous gagner?
« — Ce qu'il vous plaira.
« — Quand voulez-vous commencer?
« — Tout de suite.
« Le lendemain matin, à six heures, je venais chercher les instructions d'Emile de Girardin. Le grand journaliste avait déjà fait un article, découpé et rangé, dans les immenses tiroirs disposés autour de son cabinet, des extraits de journaux du soir et du matin, munitions tenues en réserve pour les polémiques futures. Le cou nu dans une chemise de fine toile largement ouverte, drapé dans une robe de chambre pourpre, couvrant d'une écriture de femme de petites feuilles de papier à lettres, se hâtant, à la
lueur d'une lampe défaillante, vers la fin de son travail, Emile de Girardin ressemblait à Voltaire, au Voltaire de Houdon. »
A cette époque le monde de la presse était, plus encore qu'aujourd'hui, agité de passions violentes. Les journalistes ne professaient pas notre élégant scepticisme. Ils avaient Tesprit de corps, Tamourpropre du métier. Chaque grande feuille possédait ses rédacteurs attitrés, exclusifs, qui défendaient rhonneur de son pavillon. En ce moment, nous voyons des chroniqueurs éparpiller leur copie dans vingt journaux dififérents, sans distinctions de genre, ni d'opinion politique. Henry Fouquier, pour n'en citer qu'un, collaborera indifféremment au Petit Marseillais, journal radical, à VÉcho de Paris, journal littéraire, au Gaulois, journal royaliste. Et nul n'y trouvera à redire. En 1865, il n'en allait pas ainsi. Non seulement les journaux vivaient entre eux sur un perpétuel qui-vive, mais ils se divisaient en deux factions ennemies, en deux groupes acharnés à se détruire. Il y avait la grande presse et la petite presse, La grande presse méprisait \ti petite presse, et lo. petite presse se vengeait en lardant la grande presse de mordantes épigramme. « Cabotins, histrions! » tonnait la grande presse. « Cuistres, pédants! » glapissait la petite presse. Et bien souvent, ces aigres disputes se terminaient par des coups d'épée... Or, un peu après 1860, Emile de Girardin eut l'idée de fonder une troisième presse, qui n'était ni la grande presse, ni la
petite^ mais qui était la presse d'informations. Sans glisser comme le Figaro jusqu'aux cancans de coulisses, il s'éloigna pourtant des tirades dogmatiques, des articles éloquents mais graves qui s'étalaient en première page du Siècle et de VOpinion Nationale, Il ne renonça pas précisément au domaine des idées, mais il élargit celui des faits.
Terrible fut le scandale I La grande presse poussa les hauts cris. Le nouveau journal de Girardin, la Liberté^ devint le point de mire de virulentes attaques. On en voulait d'autant plus à cette feuille que son tirage croissait chaque jour, et menaçait l'existence des feuilles voisines. On reprochait à Girardin ses alinéas, ses faits divers (le reportage et Vinterview n'avaient pas encore été inventés), on incriminait jusqu'à ses feuilletons qui semblaient manquer de littérature.
Francisque Sarcey rédigeait alors la causerie dramatique de VOpinion Nationale, Ils'avisa d'y résumer ces griefs. Tout en rendant hommage à 1' « admirable talent de polémiste » d'Emile de Girardin, il critiquait l'étroitesse de son goût, l'accusait de « rabaisser le journalisme contemporain », et terminait son article par cette peinture peu flatteuse et peu flattée du régime que venait d'inaugurer la Liberté :
« Ce n'est plus qu'un amas informe, indigeste de petits faits, qui tombent les uns par-dessus les autres, sans qu'aucun ferment d'idées mette en jeu et fasse lever cette pâte coupée en lourdes tranches. Tous les
mondes défilent tour à tour devant les yeux; chacun contient son fait divers. Mais de tous ces pitoyables ragots il ne se dégage pas une pensée juste, pas une vue d^ensemble, pas même une observation de détail : c'est la conversation pure et simple de Prud'hommes d'estaminet en face d'une chope et d'un domino... »
Pâles de rage, les rédacteurs de la Liberté s'assemblèrent. Us savaient en matière de duel les principes d'Emile de Girardin. Mais, puisque le général refusait de croiser le fer, les soldats pouvaient se battre. Ils jurèrent de laver dans le sang de Sarcey Tinjure faite à la Liberté. Ils tirèrent au sort. Le isort désigna Pessard. Il fut décidé que le bouillant Hector enverrait ses témoins au redoutable Francisque.
Les péripéties de ce duel légendaire ont été souvent contées. Il se trouvait que Pessard avait pour Sarcey la plus franche sympathie, et que Sarcey tenait Pessard en particulière estime. Le hasard n'en fait jamais d'autres. Néanmoins l'honneur commandait : les deux champions devaient obéir. Ils montèrent en landau par une froide matinée d'octobre et se dirigèrent vers les solitudes du bois de Vincennes. Sarcey et Pessard échangeaient, malgré leur querelle, des regards presque amicaux. Leurs témoins les mirent face à face le glaive en main, puis s'éloignèrent de quelques pas, afin de régler un point de détail. La discussion fut longue, car, si les adversaires étaient d'humeur pacifique, les témoins se haïssaient. Malespine et Àrnould d'un côté ; Duver-
nois et Fonvielle de l'autre, criaient à tue-tête, trépignaient, levaient les bras. Pendant ce colloque, Sarcey et Pessard, réduits à. Tinaction, causaient tranquillement à quatre pas Tun de l'autre.
— J'ai froid, dit Sarcey. Je vais remettre mon paletot.
— Excellente idéel ajouta Pessard... Nous avons bien le temps de nous égorger... Et, ma foil mon cher Sarcey, puisque l'occasion s'en présente, je ne résiste pas au plaisir de vous dire que j'honore infiniment votre caractère et votre talent.
— J'en ai autant à votre service... Mais alors que faisons-nous là?
— Je ne sais trop. Il parait que vous m'avez abreuvé d'outrages.
— En étes-vous sûr?...
— Dame I Tout le monde me l'affirme. C'est pourquoi il est nécessaire que je vous tue, à moins que vous ne préfériez me tuer.
— Moil mon cher Pessard, j'aimerais mieux déjeuner avec vous au café Vachette I...
— Vous n'êtes pas dégoûté...
La conférence s'éternisait. Porthos-Malespine menaçait du poing d'Artagnan-Fonvielle, et Aramis-Arnould faisait siffler sa cravache aux oreilles d'Athos-Duvernois. Alors Sarcey, pris d'un rire homérique, laissa échapper ce mot devenu célèbre :
— Allons séparer nos témoins !
Ce grotesque incident eût dû mettre tin à la polé-
66 t>ORTRAlTS INTIMES
mique. Elle repiqua de plus belle. Éroile de Girardin, qui ressemblait à Voltaire, mais qui n'écrivait pas comme lui, publia le lendemain la lettre suivante, dans laquelle Sarcey était balourdement insulté :
« Demander réparation d'une injure, c'est lui faire l'honneur de l'élever jusqu'à soi; sa juste flétrissure n'est pas dans le péril qui la change en courage; elle est dans l'impunité qui lui garde sa lâcheté et fait paraître l'injure encore plus vile. »
Les représailles étaient faciles. Sarcey railla agréablement le style de M. de Girardin et couvrit de ridicule sa pompeuse et prétentieuse phraséologie. Toutes les gazettes s'en mêlèrent, et les journaux illustrés, et les journaux satiriques. L'un d'eux représenta Girardin en costume de général en chef, se cachant derrière le flot pressé de ses rédacteurs. Un autre le montra se servant du cadavre d'Armand Garrel comme d'un bouclier, pour parer les coups d'épée... Girardin ne transigea point avec ses principes. Il demeura dans sa forteresse, et chargea seulement Duvernois de clore par un duel sérieux cette interminable et fastidieuse dispute...
Cependant la politique attirait Hector Pessard et Tentrainait dans son tourbillon... Il s'était rallié au bataillon des ennemis de l'Empire; il collaborait au Courrier du dimanche; il faisait cause commune avec les membres de la jeune opposition : Gambetta, Ranc, Jules Ferry, Henri Brisson, Adrien Hébrard, SpuUer, Floquet. Son ami le plus intime, Clément
Duvernois, avait fondé un journal, l'Époque^ qui tout d'abord mena contre le gouvernement une énergique campagne et qui bientôt se laissa corrompre... Pessard se sépara de Duvernois pour entrer au Gaulois^ nouvel organe, mis par Edmond Tarbé au service des opinions libérales... La guerre éclata, puis la Commune. Les anciens camarades d'Hector Pessard, recueillant le fruit de leurs longues luttes, se hissèrent aux plus hauts emplois de la République. Il aurait pu, comme eux, s'atteler au « char de TËtat » et se mettre à la tète des affaires. Il préféra garder sa plume de journaliste et conserver son indépendance. Le seul poste qu'il voulut bien accepter fut la direction de la presse au ministère de l'Intérieur. M. de Marcère, qui l'appréciait et l'aimait beaucoup, s'inspira souvent de ses conseils. Pessard le suivit dans sa retraite et prit la rédaction en chef du National Pendant près de dix ans il y défendit avec éclat la cause qui lui était chère; il rompit des lances en faveur de la république modérée; il chercha à secouer la torpeur du centre gauche, de ce groupe qui, pouvant s'appuyer sur la bourgeoisie française, ayant pour le soutenir les forces vives de notre pays, ne sut ou ne voulut jamais en tirer parti.
Hector Pessard fut-il déçu dans ses espérances, écœuré par les progrès du radicalisme et de l'esprit jacobin? Se lassa- t-il de prêcher dans le désert?... Toujours est-il qu'il dit adieu à la politique et revint à ses premières, à ses plus chères amours. 11 reprit
goût au théâtre. L*âme du petit flûtiste de la Porte- Saint-Martin s'éveilla en lui et se remit à chanter. Et lorsque lii. Arthur Meyer lui offrit de remplacer au Gaulois le critique Henry de Pêne, il s'empressa de recueillir cette succession inattendue.
Telle est la carrière d'Hector Pessard. Elle lui fait honneur, elle fait honneur à notre corporation. Il m'a paru salutaire, surtout à l'heure présente, de raconter la vie de ce journaliste qui n'a point déserté le journalisme, de cet homme de lettres, qui est un homme de bien...
Il est convenu que M. Aurélien Scholl est le der* nier des « boulevardiers... »
Qu'est-ce que le boulevard et Vesprit boulevardier? La définition n'est pas aisée... Le mot boulevard n'est pas un mot comme un autre. C'est un terme symbolique qui désigne, k la fois, une longue avenue bordée d'arbres rachitiques et un ensemble de mœurs, d'habitudes, de modes et de préjugés qui sont le mono* pôle exclusif des Parisiens; — et non de tous les Parisiens, mais seulement des vrais Parisiens, des Parisiens de Paris, de ceux qui constituent (pour employer le langage des soiristes) le Tout-Paris des premières...
Où commence le boulevard? A la Madeleine. Où finit-il? Au Gymnase. Après le Gymnase, ce n'est plus le boulevard, c'est la province. En deçà de la Madeleine, ce n'est pas encore le boulevard, c'est le chemin du Bois de Boulogne. Mais, dans le boulevard, il y a
un coin de boulevard qui est comme la quintessence du boulevard, c'est le tronçon qui part de TOpéra et aboutit à la rue Vivienne. Et dans ce tronçon, il est un point où bourgeonne, où s'épanouit, où brille la fine fleur boulevardière, c'est le petit espace compris entre la rue Taitbout, la rue de.Grammont, la rue Marivaux et la rue Le Peletier. Là s'élèvent cinq ou six maisons célèbres, qui de temps immémorial furent chantées par les poètes de la vie parisienne, maisons où Ton mange le pain de Tesprit et le pain du corps, la Librairie Nouvelle, qui durant cinquante ans reçut la visite quotidienne des rois de Tintelligence, le café Anglais, d'auguste mémoire, la Maison d'Or, le café Riche et le pauvre Tortoni, aujourd'hui démolis ou transformés...
Enfin, dans ce tout petit espace, déjà si réduit, dans cette citadelle minuscule du parisianisme, circule, droit comme un chêne, le monocle à l'œil, le teint frais, la moustache conquérante, celui qui, aux yeux de la postérité la plus reculée, incarnera l'esprit boulevardier de la dernière moitié de ce siècle...
Je l'ai nommé. C'est Aurélien SchoU.
Depuis son adolescence, vous entendez bien, Aurélien SchoU n'a pas passé un seul jour (sauf en cas d'absence où de maladie) sans fouler l'asphalte du trottoir de droite du boulevard, à la hauteur de la rue Taitbout; sans souper au café Riche ou à la Maison d'Or, et sans s'asseoir de six à sept heures au perron de Tortoni... Et ne croyez pas qu'il y mette une affec-
tation, qu'il prenne des attitudes devant ses contemporains. Non... Scholl va au boulevard, comme les fleuves vont à la mer. Il obéit k une loi fatale. L'air vicié du boulevard est nécessaire à ses bronches comme Tair des montagnes aux poumons du Savoyard. Il ne saurait en être privé sans s'étioler, sans ressentir le « mal du pays »...
Je voudrais évoquer cette fine et mordante physionomie, vous dire quel charmant compagnon, quel convive incomparable, quel causeur éblouissant est Aurélien Scholl, vous donner une idée des trésors de grâce et de verve ingénieuse qu'il gaspille en grand seigneur, sans jamais regarder à la dépense... Et sur ce point, je confesse humblement mes torts, et je les confesse publiquement. Avant de le connaître, je calomniais Scholl dans mon for intérieur; sa grande réputation m'agaçait; je la jugeais supérieure à son mérite. Il me semblait qu'un demi-siècle de journalisme avait dû vider cet homme, et qu'il vivait maintenant sur les reliefs du passé. Je voyais en lu comme un vietix beau de l'esprit, presque aussi ridicule et beaucoup plus prétentieux que les vieux beaux de l'amour.
Or, je trouvai mon chemin de Damas... En 1890 ou 1891, nous fûmes appelés à Nice, par M. Raoul Gunsbour, pour y écouter la Vie pour le Czar de Glinka. Scholl était du voyage. Ce fut un rêve... Pendant dix jours il ne tarit pas d'anecdotes, de saillies, de mots drôles et piquants... Cela coulait de ses lèvres, sans
effort... Gela ne ressemblait pas aux boutades féroces et bilieuses de Théodore Barrière ou de Desgenais. Cela était charmant à entendre. Nulle pédanterie, nulle affectation; une bonhomie narquoise et d'autant plus redoutable, une façon négligente de lancer le trait et qui en redoublait la perfidie. Je me rappelle, entre autres, certaine discussion qui s'engagea à notre table particulière et qui mit aux prises Aurélien SchoU et Victor Wilder, le traducteur de Richard Wagner. SchoU est plus que patriote, il est chauvin. A tort ou h raison il s'imaginait que la représentation de la Vie pour le Czar était de nature à cimenter notre alliance avec la Russie, il estimait que la presse française se devait à elle-même de porter l'ouvrage aux nues, quels que fussent son succès réel et sa valeur artistique. Or il connaissait l'intransigeance de Victor Wilder, intransigeance aggravée par les premières atteintes du diabète et qui dégénérait volontiers en misanthropie. Il entreprit de le convertir à ses doctrines.
— Dis donc, Wilder I s'écria-t-il, d'un ton misérieux, mi-goguenard. Pas de mauvaise plaisanterie! Tu sais que la Vie pour le Czar est un chef-d'œuvre, et j'espère que tu vas nous servir un article ruisselant II
— Je ferai l'article qui me conviendra, et je n'accepte d'avis de personne, riposta Wilder de sa voix bourrue.
Alors s'engagea un tournoi prodigieux. Scholl lar-
dait d'épigrammes le critique du Gtl Blas, celui-ci faisait tète avec Ténergie d'un sanglier forcé par la meute. A la fin, Wilder, harcelé, exaspéré, enragé, lança un mot énorme, que je me garderai bien de répéter et qui clôtura la discussion. Ajoutons que Wilder, qui avait à son service un joli brin de plume, publia sur la Vie pour le Czar un article pétillant de méchanceté. Tel fut le résultat de la propagande russophile d'Aurélien SchoUI
D'ailleurs — rendons-lui cette justice — il narguait son adversaire sans perdre un coup de fourchette... SchoU (autre aspect de sa riche nature) est un gourmet délicat. Il aime les bons plats et il aime que les plats soient copieux. Il possède une capacité stomacale tout à fait rare. Je me rappelle notre étonnement, quand, au retour de Nice, nous le vîmes devant nous, à deux heures de l'après-midi, ouvrir sa valise, en tirer deux pains, un jambonneau et une bouteille de pale-ale, et dévorer à. belles dents ces provisions substantielles. Songez que nous sortions de table et que nous venions de déjeuner plantureusement... Nous ne pûmes que nous extasier sur cet appétit gargantuesque.
Manger, fumer, boire frais et dire des choses spirituelles, c'est toute la vie de ce petit-fils de Rivarol. Et si je n'ajoute pas l'amour à cette énumération, c'est que je n'ai pas le droit d'être indiscretl... Pourtant si je voulais écouter ce qui se dit, rapporter ce qu'on raconte I . . . Mais non ! . . . Sachez, seulement, mesdames
que Rivarol, en même temps que son esprit, a légué à Scholl ses talons rouges I...
Je parlais tout à. Theure de la bonhomie du chroniqueur. Il ne faut pas s'y fier. Cette bonhomie recèle en ses flancs de redoutables venins. Scholl a trouvé dans sa vie un certain nombre de ces mots terribles qu'aucune riposte, si prompte soit-elle, n'arrive à parer. Je n'en citerai qu'un, qui est encore plus amusant que cruel, mais qui valut à Scholl une haine sans merci.
Il était assis, comme d'ordinaire, devant le perron de Tortoni, au milieu d'un groupe de camarades. Arrive un petit journaliste, sans beaucoup de talent ni de prestige et récemment décoré de la Légion d'honneur, pour des motifs d'ordre politique. Le nouveau venu prend une chaise et remarque que son ruban rouge — un beau ruban rouge tout neuf — est à moitié sorti de sa boutonnière. Il cherche, sans succès, à le consolider; le ruban persiste à quitter son alvéole.
— C'est, lui dit quelqu'un, que votre boutonnière est trop large...
— Je ne crois pas..., voyez...
— Alors, dit Scholl en ricanant, c'est qu'il y a des moments où elle ne peut pas s^ empêcher de rire!.,.
Le mot était parti, comme une flèche!... Tête du monsieur qui s'efforça de rire — ainsi que sa boutonnière — mais qui rit jaune. Joie discrète et sournpise des assistants k qui le nouveau légionnaire était
médiocrement sympathique, et qui considérait le mot de Scholl comme un acte de justice supérieure.
Quand on est amoureux d'une femme, on lui adresse des vers. Quand on est amoureux du boulevard, on le chante. Scholl a chanté le boulevard. Les alexandrins que vous allez lire sont k peu près inconnus, je les ai copiés dans un vieil album, où nul éditeur ne s'avisera d'aller les cueillir. Ce ne sont pas de très grands vers ni de très beaux vers. Us ont du moins le mérite de faire défiler à. nos yeux quelquesuns des boulevardiers du second Empire (de 1858 à 1865).
Le boulevard Montmartre est charmant le matin; On y sent le bitume et le rognon brochette; Et le gaz, qui se mêle aux odeurs du gratin, Ne tourne pas le cœur des gens de mauvais teint, Qui rongent tristement Tos d'une côtelette.
Les garçons de café dévorent les journaux. On s'arrache le Droitj feuille des tribunaux. Pour y voir les amours de quelque jeune fille. Qui, repoussant bien loin ses instincts virginaux. Voulut dissimuler sa faute à sa famille.
Les omnibus trop longs, les coupés trop étroits, Où le cocher prétend que l'on peut tenir trois, Tournent incessamment le coin de quinze rues Et, dans le macadam, les femmes peu vêtues, Relevant leurs jupons par des moyens adroits, Montrent aux curieux des formes incongrues.... Lurine arrive en deuil du palais Mazarin, Léo Lespès traverse et se rend à Mulhouse ; Puis du Terrail, qui sait calculer jusqu'à douze, Conduit la Madeleine au front large et serein Dont la grande beauté fait plus d'une jalouse. On voit Jouvin, Rousseau, Bourdin, Villemessant Qui, depuis quelques jours se fait du mauvais sang;
Siraudin et Carjat, Adrien Decourcelle
A rœil timide et bleu comme une demoiselle;
Dupenty, Révillon et Topulent Brindeau
Qui sable son vermout sans y mettre un brin d'eau..
Enfin pour compléter un ensemble adorable,
On voit passer aussi cet homnoe infatigable,
Dont l'œil semble étonné déjà d'être à demain,
MonseUt, qui revient — son corset à la main.
Ce tableau est plein de grâce. J'avais tort de décrier ces vers. Je m'aperçois en les transcrivant qu'ils sont pimpants et légers, et que le portrait de Monselet — cet' homme distrait dont F œil semble étonné d'être déjà à demain — est un pur joyau de ressemblance.
Je finirai par une historiette que je tiens de la bouche môme d'Âurélien Scholl. Elle remonte aux temps lointains, aux jours insouciants et dorés de sa jeunesse. Â cette époque, Scholl brochait une pièce quelconque avec Adolphe Belot, et les deux collaborateurs passaient de longues heures chez Tortoni à tarir des chopes et à causer du chef-d'œuvre.
Un soir Adolphe Belot, qui était joueur comme les cartes, propose à son ami une partie de piquet à un louis le point — une folie... Scholl accepte non sans répugnance, car il a toujours eu le tapis vert en horreur. La partie s'engage. Belot tombe sur une affreuse déveine, il subit des cataclysmes; en vain cherche-t-il k se rattraper. La guigne persiste. A. deux heures du matin il perdait la somme ronde de quarante mille deux cents francs.
. — - J'en ai suffisamment, dit Scholi. Je vais me coucher. Je te donnerai ta revanche un autre jour... D'ailleurs, tranquillise-toi : je t'accorderai selon l'usage deux jours pour payer tes dettes I...
SchoU rentre chez lui et s'endort d'un profond sommeil, quand, à cinq heures du matin, il est réveillé en sursaut par des coups effroyables frappés à la porte de sa chambre. 11 fait la sourde oreille; les coups redoublent. Il se décide à ouvrir et quelle n'est pas sa stupéfaction en se trouvant nez à nez avec Belotl... Belot, pâle comme la mort, les sourcils froncés, les poings crispés, empoigne une table, la pousse près du lit, tire un paquet de cartes de sa poche, et s'écrie avec l'organe ténébreux de l'acteur Boccage :
— Ma revanche I C'en était trop!...
— Animal, triple brute 1 dit SchoU au comble de la rage. Vas-tu me f.... la paixl II n'est pas permis de déranger un chrétien à pareille heure!
Mais Belot, implacable, comme le destin :
— Je ne sortirai pas sans que tu m'aies donné ma revanche...
Que faire I SchoU se résigna; et une seconde partie commença, plus agitée encore que la première. Belot sentant la chance venir, doubla, tripla les enjeux. SchoU, qui n'avait qu'une idée en tète : reprendre son somme interrompu, se plia sans mot dire à toutes les fantaisies de son adversaire. A sept heures, Belot avait regagné trente-neuf mille neuf cents francs.
Comme il s'apprêtait à battre les cartes, SchoU se dressa terrible et menaçant :
— Ah noni ah non! en voilà assez I tu m'abrutis, tu m'empêches de dormir, tu fais du tapage dans mes escaliers, tu vas me brouiller avec ma concierge, et tu aurais encore la prétention de gagner mon argenti File, et plus vite que çal... File, ou je te jette par la fenêtre!... Et, tu sais, tu me dois encore trois cents francs!.,. Mais ceux-là, je te jure que tu me les paieras, dussé-je lâcher à tes chausses tous les huissiers de Paris!!!
Il faut entendre SchoU raconter cette histoire — ou toute autre histoire — avec son flegme impertinent, son sourire narquois et son léger accent borde* lais, un accent presque impalpable, un rien, un souffle, un rêve, la caresse du zéphire, la gousse d'ail dans le manche du gigot!...
Je m'aperçois que je me suis occupé de l'homme bien plus que de l'écrivain. Cela n'a pas une grapde importance. SchoU a publié de jolis romans, des comédies spirituelles. Mais de tous ses ouvrages, les meilleurs sont encore ceux qui n'ont pas paru, ceux qu'il a confiés à ses intimes autour des tables de Tortoni. On extraira de son œuvre une centaine de pages charmantes, mais U laissera mieux que quelques lignes de prose : il laissera une légende...
Si, dans quelque cent ans, un curieux de littérature cherche des renseignements sur M. Auguste Vacquerie et ouvre à son nom le Larousse ou le Bescherelle de ces temps lointains, je suppose qu'il y trouvera la mention suivante :
« Vacquerie (Auguste) , célèbre écrivain du XIX* siècle , poète dramaturge , auteur de Jean Baudry^ drame joué avec succès à la Comédie- Française, et de Tragalbadas ^ pièce romantique interprétée par Frédéric Lemaître, etc., etc. Fut le 4isciple et Vami de Victor Hugo. »
Je ne crois pas qu'aucun biographe de M. Auguste Vacquerie oublie de rappeler l'amitié fidèle qui le liait au grand homme. On peut dire que cette affection gouverna sa vie, l'emplit tout entière, exerça sur son talent une influence décisive. Je m'en vais vous conter de quelle façon et à quelle époque le rédacteur en chef du Rappel connut le poète d'Hemani,
Cela remonte aux environs de 1834. Auguste Vacquerie venait d'achever brillamment sa seconde au lycée de Rouen ; il avait amassé une moisson de couronnes. Ses compatriotes le considéraient comme un jeune homme extrêmement distingué et appelé à un superbe avenir. Il était allé passer les vacances dans une maison de campagne, que possédait sa famille, aux bords de la Seine, et ne songeait qu'à goûter les douceurs du farniente^ lorsqu'il vit, un beau jour, arriver certain homme grave, tout de noir habillé, ayant l'aspect timide et obséquieux.
— M. Auguste Vacquerie? demanda le visiteur.
— C'est moi-même.,.
— Je désirais parler à M. votre père...
Le jeune Vacquerie, très intrigué, va chercher son père, lui présente l'inconnu. Et ce dernier, d'une voix pateline :
— Monsieur, dit-il, souffrez que je vous félicite des triomphes universitaires de votre fils. La renommée en est venu jusqu'à moi. Vous n'en serez point surpris quand vous saurez que je dirige une grande institution de Paris, située dans le voisinagp du lycée Charlemagne. Je cherche à recruter des élèves laborieux qui me fassent honneur et qui soient en mesure de cueillir quelques lauriers au prochain concours général. Voulez-vous me confier ce jeune homme? J'en aurai soin, je m'occuperai de sa carrière, je le pousserai dans le monde. Quant à la question d'honoraires, je m'en remets à votre déli-
catesse, vous me donnerez ce qu'il vous plaira. C/est encore moi qui serai votre obligé.
Vous vous représentez l'émotion du petit Auguste. Il était excessivement troublé. Sans doute, la perspective d'être exhibé comme nourrisson modèle dans une « boîte à bachot » lui semblait peu enviable. Mais, d'autre part, il aurait la satisfaction de vivre à Paris, il y rencontrerait des hommes célèbres , Balzac , Dumas, Hugo, ce Victor Hugo qui incarnait, à ses yeux, la littérature de l'avenir, ce Victor Hugo dont, avec son camarade Paul Meurice, il récitait les vers le soir, avant de s'endormir. Et il prendrait part aux glorieuses batailles, il exhiberait un gilet rouge au parterre de la Comédie-Française, il ferait le coup de poing contre les épiciers de l'école du Bon Sens; et le Maître, remarquant l'ardeur de ce néophyte, l'adopterait, lui donnerait une place dans son cœur.
Auguste Vacquerie jeta à son père un regard suppliant qui voulait dire : « Accepte la proposition de ce monsieur, laisse-moi partir. » Le marché fut conclu séance tenante. Et au mois d'octobre suivant, notre lauréat, son baluchon sur l'épaule, débarquait rue Coq-Héron où remisaient les diligences de Normandie...
11 eut tout d'abord une déception. Son marchand de soupe lui avait tendu un piège. Cet homme cruel comptait tirer le plus de profit possible de sa nouvelle recrue.
— Mon cher enfant, lui dit-il le premier iour, per-
meltez-moi de vous donner un conseil. Vous comptiez entrer cette année en rhétorique. Ce dessein me paraît prématuré. Le niveau des études est ici bien supérieur à ce qu'il est en province. Vous fûtes à Rouen un excellent élève de seconde; vous serez ici un très bon élève de troisième. Vous allez redoubler votre troisième.
Le sang de Vacquerie « ne fit qu'un tour. »
— Adieu, monsieur, dit-il en se dirigeant vers la porte.
— Eh I quoi I mon enfant, qu'avez-vous, de grâce? Vous aurais-je offensé, sans le vouloir?
— Comment I s'écria le bouillant jeune homme. Vous me proposez, à moi, de redoubler une classe I Vous voulez que je moisisse sur vos bancs, que je remâche des auteurs que je connais, non pas dans mon intérêt, mais dans le vôtre, parce que vous comptez bien que me trouvant plus fort que mes camarades je les battrai au concours, et que je ser virai d'enseigne à votre maison. Eh bien, monsieur, je n'accepte pas ces combinaisons. Je vais, tout de suite, commencer ma rhétorique. Et je serai bachelier en juillet prochain. Et si cela ne vous convient pas, dites-le... Je reprends la diligence...
Quoique Normand d'origine, Vacquerie était Breton pour l'entêtement. Il n'a rien perdu, en vieillissant, de ses qualités natives. Ce qu'il veut, il le veut bien, et nulle autorité divine ou terrestre ne saurait l'empêcher d'agir à sa guise... Le magister dut céder; il
û'élaitpas au bout des capitulations. Vacquerie avait une idée fixe : approcher de sa chère idole, serrer les mains de Victor Hugo. Il s'avisa d'un stratagème...
Chaque année, les élèves de Tinstitution où se trouvait Vacquerie avaient coutume de jouer, à Toccasion de la Saint-Charlemagne, une comédie classique. Athalie, Esiher ou Mérope faisaient ordinairement les frais de cette représentation, à moins que ce ne fût le Muanihrope^ les Femmes savantes ou le Menteur.., Vacquerie réunit ses condisciples en des conciliabules mystérieux; on les vit deux ou trois jours de suite s'assembler au fond de la cour et pérorer avec une extrême animation. Vous devinez ce qui sortit de ces meetings : une motion révolutionnaire. Il fut décidé, à. une écrasante majorité, que désormais Tancien répertoire avait vécu et que les œuvres de Racine, de Corneille, de Molière seraient remplacées par des drames romantiques, et que, pour inaugurer Tère des réformes, on irait, en chœur, demander à Victor Hugo Tautorisation de jouer ifernani, dans le dortoir du collège, transformé, pour la circonstance, en théâtre...
Le dimanche suivant, à. Tinsu de M. le principal, cinq ou six potaches sonnaient au logis du maître. En tête de la députation se trouvait notre Vacquerie, défaillant d'émotion. H était, depuis longtemps, en correspondance avec Hugo, il lui avait envoyé des vers, il avait reçu de lui des encouragements flatteurs libellés en style lapidaire... Mais le voir là face à
face..., contempler son visage..., subir Téclair de sa prunelle..., entendre le son de sa voixi...
Hugo se montra séduisant comme il savait l'être quand il voulait s'en donner la peine. Il aimait lire l'admiration dans les yeux de la jeunesse; son orgueil savourait, comme un encens, le trouble des débutants qui défilaient au pied de son trône. Il accorda de la meilleure grâce la permission requise, il donna de précieux avis sur l'interprétation de sa pièce, raconta de piquantes anecdotes sur M"® Mars et Firmin, puis, s'élevant aux sereines régions de l'art, il formula, en quelques mots décisifs, les théories de TEcole... Vacquerie s'en retourna ébloui, il jura de conquérir la tendresse du grand écrivain. Il multiplia ses visites, il devint le plus ardent des disciples. Au bout de quelques mois, une étroite amitié se nouait entre ces deux hommes, dont les destinées étaient désormais liées Tune à l'autre. Vacquerie s'associa aux joies, aux peines, aux triomphes, aux revers, aux deuils intimes de Victor Hugo, il le suivit en exil, il le ramena en France, il lui ferma les yeux, il s'occupe aujourd'hui de publier ses œuvres posthumes. Et l'on peut dire que quelque chose d'Hugo flotte autour de lui et que, malgré l'éclat de son talent personnel, c'est Hugo que Ton révère et que l'on redoute en lui.
M. Vacquerie n'a pas abusé de son énorme influence. Il pouvait à son gré devenir académicien, député, ministre. II est demeuré simple citoyen...
Et, s'il lui est arrivé de solliciter une faveur, ce n'a jamais été pour lui-môme. D'ailleurs le gouvernement de la République lui est tout acquis. Dès qu'il exprime un désir, ce désir est exaucé. Les plus fiers caractères plient devant sa volonté souveraine. On l'a bien vu, lorsqu'il s'est agi de décorer M. Delaunay, de la Comédie-Française.
On hésitait beaucoup, non que l'artiste fût indigne d'une telle distinction, bien au contraire, mais la chancellerie tenait rigueur aux comédiens. Delaunay, à qui la croix était depuis longtemps promise et qui ne la voyait jamais venir, annonça son intention de quitter la scène. M. Vacquerie résolut de tenter un suprême eflFort. Il s'en alla trouver le ministre de l'Instruction publique, qui était Jules Ferry.
— Vous avez tort, lui dit-il, de laisser partir Delaunay.
— Comment le retiendrais-je si sa résolution est prise?
— Je me charge de modifier sa résolution.
— Comment cela?
— Je ne puis vous l'expliquer. Donnez-moi pleins pouvoirs, et promettez-moi, mon cher ministre, de ne pas me désavouer.
— Eh bien, j'y consens : ce que vous ferez sera bienfait.
Vacquerie vole à tire-d'aile chez Delaunay.
— Cher ami, je vous apporte une grande nouvelle. Votre nomination est à. V Officiel] elle va paraître
incessamment. Toutefois elle pourrait être rapportée si le bruit de votre retraite se confirmait. Donc, démentez ce bruit au plus vite, il n'est que temps. .
Un quart d'heure après, M. Vacquerie revient rue de Grenelle.
— Delaunay nous reste, c'est convenu... Seulement il compte recevoir le ruban rouge. Et si vous voulez mettre le comble à. son bonheur, vous le lui apporterez vous-même demain, pendant un entr'acte.
Jules Ferry n'avait qu'une parole. Le lendemain, il pénétrait dans les coulisses du Théâtre-Français et remettait au comédien le précieux brevet, accompagné de quelques phrases émues. Le grand chancelier n^était point trop satisfait. Il se consola en décorant Delaunay, non comme artiste dramatique, mais comme professeur de déclamation.
H. Jacques Normand est un des nabads des lettres françaises. Il a eu ce bonheur ou ce malheur (comme il vous plaira) de naître fort riche. II a été élevé dans la dentelle, dans le velours et dans le brocart; mais il ne s'est point laissé amoUir par ce luxe, il a travaillé comme un simple fils d'ouvrier qui veut faire son chemin; il a passé des examens difficiles, il est entré à. FËcole des chartes; puis il s'est jeté dans les lettres, où il a conquis une place désirable.
Et quelques-uns se permettent de railler ce millionnaire! Moi, je Tadmire sincèrement. Songez donci M. Jacques Normand aurait pu devenir simplement un clubman, un sportsman ; il aurait pu faire courir, élever des poulets d'Inde, passer ses journées avec des palefreniers, ses soirées avec des dames légères et ses nuits avec des croupiers; il aurait pu fonder un Qirque, dresser des lapins savants, organiser des concours de bicyclettes... Et cet homme, qui était si
bien né pour ne rien faire, a eu le courage de résister à rentrainement de son milieu, de renoncer aux distractions imbéciles des mondains et des mondaines, et de se créer des occupations intelligentes, et de s'adonner aux travaux intellectuels. Mais c'est un héros 1 vous dis-je, un héros des temps antiques» dont le nom devrait être inscrit au fronton de nos lycées I Âh! si tous les fils de famille suivaient son exemple, le niveau des « hautes classes » monterait sensiblement, et notre brillant confrère Henri Lavedan ne pourrait pas, dans ses livres, nous montrer cette collection de pantins grotesques qui, selon lui, constitue le personnel du « monde où Ton flirte 1 »
Il ne faudrait pas juger M. Jacques Normand sur les Écrevisses, le Fou Rire^ le Chapeau^ le Baptême d'Antoine et autres monologues qui ont fait pendant dix ans, et qui font encore, j'en suis sûr, le délice des salons bourgeois. Il vaut mieux que cela. D'abord il a écrit, avec Guy de Maupassant, Musotte^ une des pièces les plus sincères que nous ayons applaudies depuis dix ans. J'ajouterai que, comme versificateur, Jacques Normand n'est point le premier venu. Sans doute, il n'a pas le lyrisme supérieur des grands poètes, l'éclat de Leconte de Lisle, la grâce pénétrante de SuUy-Prudhomme, la virtuosité de Richepin ; mais il circule sous ses strophes comme un air de belle humeur, de santé et de gaité cavalière...
J'ai retrouvé, l'autre jour, une plaquette de Normand complètement épuisée et oubliée. Elle parut
en 1871, sous ce titre : Tablettes d'un mobile. Il faut vous dire que Jacques Normand prit le sac pendant la guerre et se mit, comme d'ailkurs tous les Parisiens de son âge, à la disposition du ministre de la Guerre. ,11 suivit pendant six mois son régiment de mobiles, montant la garde, couchant sur la dure, passant des nuits en sentinelle à proximité de Tennemi, accomplissant enfin ses devoirs de patriote et de bon soldat. Il a consigné, dans ce petit livre, ses souvenirs de campagne. Ces rimes (car ce sont des rimes) dénotent une certaine inexpérience. Jacques Normand avait vingt ans à peine et n'était pas encore maître de sa plume. Les pages où il pleure sur les malheurs de la France, où il flétrit Tinfamie des Prussiens et les horreurs de la guerre, valent plus par le sentiment que par la forme. Mais il en est d'autres, moins solennelles, et qui sont charmantes. Jacques Normand était Français et il était jeune : c'est vous dire que, même au sein des dangers, il gardait une heureuse insouciance. Il s'amusait, entre deux combats, des incidents de la route et du hasard des rencontres. On ne soupait pas toujours I On trouvait quelquefois de mauvais gîtes! Bahl avec un peu de philosophie, on s'en arrangeait, et tout finissait par des chansons.
Un jour, l'escouade de Jacques Normand reçoit un billet de logement pour la maison de campagne de M. X..., à Bôbigny. Nos camarades se frottent les mains. Une maison de campagne I Quelle aubaine
inespérée I Leur imagination entrevoit déjà des lits moelleux, une cave bien garnie et des cuisines flambantes. Ils arrivent... et qu'aperçoivent-ils, ô déception I
Au sein d'un vaste champ d'oignons et de poireaux, Une vieille maison sans porte ni carreaux,
Où le vent pleure!
Quatre murs enfumés, ornés par-ci, par-là, De créneaux et de trous, un toit percé, voilà
Notre demeure.
C'est là que j'ai souvent maudit à plein juron Les Bismarck, les Guillaume et les Napoléon,
Grands tueurs d'hommes, Qui, sans jamais quitter sommiers ni matelas. Ronflent toute la nuit et font faire aux soldats
Les mauvais sommes.
Jacques Normand se faisait de grandes illusions sur la paresse des hommes de guerre. Nous avons su depuis que Bismarck et Guillaume ne passaient pas toutes leurs nuits k dormir... Mais il est si naturel qu'un pauvre soldat calomnie ses ennemis, quand iJ a les pieds gelés et le ventre vide I
C'est là qu'en sentinelle, assis sur un tonneau. Sans broncher, j'ai regu de la grêle, de l'eau
Et de la neige; Là que plus d'une fois, dans ce tonneau plongé Jusques au haut des reins, j'ai pris, pauvre assiégé,
Des bains de siège.
Cependant décembre arrive et le jour de Noël, cette fête qu*il est si doux de célébrer en famille I... Les mobiles, réunis sur le plateau d'Âvron, songent aux
absents, au foyer lointain que quelques-uns d*entre eux ne reverront pas. Et ils se sentent envahis par une sombre mélancolie. Allons! il faut s'étourdir, secouer cette tristesse I On improvise un réveillon au grand air.
Te souvient-il du réveillon Que nous avons fait cette année, Au sommet du plateau d^Avron Dans notre cahute enfumée?
C'était vraiment splendide à voir!
Le lustre était une chandelle, La cave un superbe arrosoir, L'argenterie une gamelle.
Nous avions, tout autour de nous, La neige comme nappe blanche, Gomme table nos deux genoux.
Et comme fauteuil, une planche.
Le menu n'est pas riche..., mais quand on a de Tappétitl
Après le potage arrosé D'un peu de cheval coriace.
Parut l'entremets composé D'un riz chocolat à la glace.
Le repas s'achève allègrement, on vide des verres d'eau sucrée à la santé de la cantinière, puis chacun s'endort d'un calme sommeil.
Après ce triple toast, porté Au talent de la cuisinière, Chacun d'entre nous a chanté Un refrain d'amour et de guerre.
Si bien qu'à minuit seulement, Au sein de la cabane obscure, Un formidable ronflement Sortit de chaque couverture.
Pendant que nous soupions ainsi Et que nous disions des folies, Les Prussiens, en face, au Raincy, Établissaient leurs batteries.
Enfin la paix est signée, et Jacques Normand peut déposer son fusil! Pauvre fusil I II Taime maintenant, il le contemple avec attendrissement et de même que Béranger dédiait des strophes émues à son vieil habit, notre jeune soldat poète adresse à son fidèle mousquet, à son bon compagnon de guerre, ces touchants adieux :