LE JOURNAL D'EDMOND ABOOT
On ne peut parler, devant moi, d'Edmond About, sans que surgisse, au fond de ma mémoire, le souvenir d'un groupe disparu : je veux parler de la vaillante phalange d'hommes de lettres et d'écrivains politiques qui fondèrent le XIX^ Siècle et portèrent cette feuille à un si haut degré d'illustration et de prospérité matérielle.
Qui ne se rappelle le succès de ce journal? Il fut pendant six ans, comme autrefois le Siècle^ l'organe favori de la bourgeoisie française... Mais l'histoire de sa grandeur et de sa décadence mérite d'être contée.
En 1872, Edmond About, qui venait de se brouiller avec le Soir, rêvait vaguement de posséder un journal où il eût ses coudées franches. Une occasion se présenta. M. Chadeuil avait fondé sous ce titre : le XIX^ Siècle^ une feuille qui traînait une existence incertaine. On s'arrangea avec le propriétaire, on
désintéressa M. Chadeuil, on s'empara du journal et Ton prit à tâche de lui infuser un sang nouveau. La besogne était rude. L'argent manquait dans les caisses et la recette de la vente payait tout juste le papier du lendemain. Quant aux rédacteurs, ils vivaient d*espérance, en attendant les gros appointements à venir; mais ils avaient confiance en Tétoile de leur chef et luttaient avec courage. Ils étaient cinq ou six qu'Edmond Âbout avait rassemblés : Francisque Sarcey, chargé de la chronique quotidienne; Paul Lafargue, le plus brillant, le mieux informé des courriéristes parlementaires; Eugène Liébert, La Rounat, Schnerb et deux ou trois autres. Ils se réunissaient chaque soir et « causaient le numéro » avant de l'écrire. About, à cette époque, jeune, intrépide, bien portant, ardent à l'ouvrage, étincelait de mille feux et enflammait le zèle de ses collaborateurs. La chance ne tarda pas à se dessiner; quelques polémiques, quelques campagnes bruyantes forcèrent l'attention du public et gagnèrent ses faveurs. Au bout de trois ans, le XIX^ Siècle, devenu riche, agrandissait son imprimerie et s'installait rue Cadet en un vieil hôtel, obscur et poussiéreux, qui avait été pour la circonstance superbement rebadigeonné. Ce fut la phase glorieuse du journal, son âge héroïque, l'âge des batailles pour les immortels principes. Le gouvernement de l'ordre moral n'eut pas de plus cruels ennemis que cette demi-douzaine de publicistes retranchés dans leur forteresse, et
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canardant sans pitié lea abus de radministration, les fautes de la justice, les empiétements du clergé. About et Sarcey menaient le branle, l'un décochant aux ministres ses flèches empoisonnées, l'autre plaidant avec une verve intarissable la cause de la liberté sous toutes ses formes, et traînant après lui Tinnombrable cohorte des instituteurs français...
Peu à peu la rédaction s'était complétée. Sarcey s'occupant surtout des questions universitaires et sociales, le besoin d'un chroniqueur littéraire se faisait sentir.
— Lis-tu quelquefois, dit-il à About, le Petit Parisien^
— C'est selon...
— Il y a là un garçon de grand talent, Henry Fouquier. Si nous le prenions avec nous?...
A Henry Fouquier vinrent se joindre Charles Bigot, Ducuing (jurisconsulte et avocat distingué), Raoul Lucet, Abraham Dreyfus, Pellegrin et Charles Martel, notre spirituel confrère de la Justice,.. De temps à autre la porte s'entre-bàillait pour laisser entrer un nouveau venu, mais rarement, péniblement... La maison n'était pas hospitalière ou, du moins, elle choisissait ses hôtes et ne les accueillait pas tous du même sourire.
Il y a plusieurs façons de comprendre la confection d'un journal. Le considérer comme un bazar où chacun, quel qu'il soit, peut venir offrir sa marchandise, comme un établissement commercial, soucieux
simplement d'amuser le public et d'encaisser des recettes, comme un magasin de nouveautés peuplé d'un monde de commis et d'auxiliaires, sans autre lien entre eux que l'appât du gain et l'intérêt du salaire; ou bien voir dans le journal une famille, très unie, très disciplinée, très fermée, englobant dans son sein quelques membres solidaires et triés sur le volet, et n'acceptant sous aucun prétexte l'intrusion d'un élément étranger...
Ce sont deux systèmes en présence, le système américain, le vieux système français. Chaque système a ses inconvénients et ses avantages. Le journal américain sacrifie tout à l'information, cherche sans cesse à lancer des pétards; il est d'aspect bariolé; sa rédaction mouvante oflFre au lecteur une grande variété de signatures et amuse sa badauderie. Mais cet ensemble hétéroclite ne présente pas beaucoup de sécurité, et ne satisfait pas ceux qui, dans leur lecture quotidienne, cherchent un autre aliment qu'une distraction frivole. Et ceux-là, je vous assure, sont nombreux en France, plus nombreux qu'on ne le croit. Ils ont des principes, des idées arrêtées, des doctrines. Et ils tiennent par-dessus tout à trouver en leur journal l'écho de leurs propres sentiments. Et il leur plaît de voir ces sentiments exprimés, ces opinions défendues par quelques talents supérieurs qu'ils honorent de leur sympathie et de leur estime. Un organe comme le XfX"" Siècle répondait merveilleusement aux aspirations de cette catégorie