‹ Portraits intimes (volume 4)Chapitre 13 sur 50 · LE JOURNAL D'EDMOND ABOUT · texte numérisé non relu

LE JOURNAL D'EDMOND ABOUT

d'abonnés. C*est ce qui explique sa vogue, son énorme influence. Pendant dix ans, cinquante mille honnêtes gens n'ont considéré les questions de politique intérieure qu'à travers Tironie d'Edmond About, les questions universitaires qu'à travers la bonhomie de Sarcey et les questions de psychologie mondaine qu'à travers le sourire de Fouquier. Le XIX^ Siècle formait un tout complet où chaque chose était à sa place, un organisme harmonieux et vivant. Le malheur de ces constructions si parfaites est qu'elles s'écroulent dès qu'une pierre vient à leur manquer. Elles ne peuvent se transformer; elles sont condamnées, sous peine de mort, à demeurer immuablement les mêmes... Le public a pris l'habitude de lire à la première page l'article d'Âbout, l'analyse de Lafargue, la causerie de Sarcey, la chronique de Fouquier; il lui faut son Fouquier, son Sarcey, son Lafargue et son About. Si l'un d'eux disparaît, l'équilibre est rompu; le lecteur se sent devenir inquiet et désorienté; il hésite, il perd courage, il se désaffectionne; son ardeur s'éteint, son zèle tombe...

Le journal de la rue Cadet obéit à cette loi fatale. Il déclina lentement et, après avoir connu l'enivrement du triomphe, sombra sous l'indifférence générale. Avouons-le : l'auteur de la chute fut celui-là même qui avait été le principal auteur du succès. Edmond About possédait assez de qualités pour qu'on lui reconntH quelques défauts. Cet homme, si merveilleusement doué, spirituel comme Voltaire,

ciyant tout vu, tout lu, tout retenu, sachant tout ce qu'on peut savoir et devinant le reste, avait des nerfs de femme et des caprices de jolie marquise. Il s*engouait des gens, les prenait en aversion, sans motif appréciable, portait sur eux des jugements passionnés... La maladie, le souci de ses affaires, les soins multiples inhérents à une grosse administration ravalent rendu paresseux; il n'écrivait presque plus; et, par un travers indigne de lui, il souffrait malaisément qu'un autre se faufilât à la place qu'il abandonnait et se mélàt à la direction politique du journal. Plusieurs fois, ses camarades, sentant fléchir le succès, lui conseillèrent timidement de fortifier sa rédaction et de s'adjoindre une plume autorisée. Il répondit avec mauvaise humeur à leurs ouvertures. Un soir, ils se risquèrent à prononcer le nom de Weiss. Son visage se rembrunit.

— Weiss! dit-il, y songez-vous! Il a du talent, mais pas de caractère. Avant tout, il faut songer au maintien de la ligne du journal!...

Et ses collaborateurs eurent mille peines à s'empôcher de sourire. About parlant de la ligne du journal! L'ondoyant About reprochant à Weiss ses variations! C'était la Méditerranée reprochant à l'Océan ses tempêtes, le Mont Blanc reprochant ses avalanches au Mont Saint-Gothard !

Malgré ces défaillances, on l'aimait, tant il savait, à de certains jours, se montrer charmant. Et puis, à travers l' About de 1880, ses vieux amis voyaient

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