LES MOLIÉRISTES ET LE « MOLIÉRISTE
Les Moliéristes ont tenu le 15 janvier dernier leurs agapes fraternelles. Ils se sont retrouvés assis à la même table après cinq cruelles années de séparation. Interrompu depuis 1889, le dîner de Molière va refleurir, et chaque année Molière en personne rompra le pain avec ses fidèles, s'insinuant pour la circonstance dans l'enveloppe de M. Georges Monval. On sait que Molière et Monval ont même sourcil, même moustache, mêmes cheveux, et que deux gouttes de lait ne sont pas plus ressemblantes. Il ne reste qu'à ressusciter le Moliériste^ organe des Moliérophiles, fondé en 1880, et le culte moliéresque aura recouvré toute sa splendeur.
C'était un curieux petit journal que le Moliériste. On y trouvait une foule de renseignements sur la vie, les œuvres et le siècle de Molière. J'ai, au moment où j'écris ces lignes, la collection sous les yeux. J'y note au passage les noms d'Auguste Vitu, de François
Coppée, de Victor Fournel, de Gustave Larroumet, du bibliophile Jacob, de Jules Claretie, d'Edouard Thierry. Les articles ont pour objet réclaircissement d'un point bibliographique ou biographique, ou la rectification d'une date, ou Texamen critique d'une pièce, d'une scène, quelquefois d'un vers. Voici des notices de M. Paul Lacroix sur Cotin et Trissotin; de M. de Montaiglon sur deux alexandrins d*Elomire; de Jules Loiseleur sur Molière et le Masque de fer; de V. Duvignaud sur le fauteuil de Molière (l'antique fauteuil précieusement conservé au magasin de la Comédie et qui figure aux jours solennels dans le Malade imaginable) ; de M. Marnicouche sur un cocher moliérophile. Ce Marnicouche(?) raconte que, passant en voiture rue de Richelieu, son cocher se découvrit devant la statue du grand comique, en criant à haute voix : « Il faut s'incliner devant le Monsieur »... M. Marnicouche fut tellement frappé de cet incident qu'il s'empressa d'en saisir le Moliériste.
En un coin de page je découvre mon nom. Car moi aussi j'eus l'honneur de collaborer au Moliériste, et dans des conditions qui ne laissèrent pas que d'humilier mon amour-propre. J'étais bien jeune alors, je débutais dans le journalisme. J'avais été présenté à Georges Monval, qui, avec beaucoup de bonne grâce, m'invita à lui envoyer de la copie. Vous pensez si cette proposition me flattait. Elle m'embarrassait un peu. Le Moliériste ne publiait guère que des documents. Où trouver des documents? Je remuai la poudre des
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bibliothèques, je feuilletai des collections de gazettes, espérant que le hasard m'indiquerait une piste intéressante . Un matin , mon regard fut ébloui ; je poussai un cri de joie. J'avais aperçu le titre suivant, enseveli dans un vieux numéro de VArtiste de 1845 :
Vers inédits de Molière : Stances galantes.
Vers inédits I des vers inédits de Molière I Inédits, — ils ne l'étaient plus puisqu'ils avaient paru dans f Artiste. N'importe ! ces vers ne figuraient pas dans l'édition Hetzel-Johannot, annotée par Sainte-Beuve. J'en conclus que nul ne les connaissait. Je me jetai sur cette proie. Je remontai à la source. Les Stances galantes provenaient d'un volume publié à la fin du dix-septième siècle chez Jean Ribou, sous ce titre : les Délices de la poésie galante des plus célèbres autheurs de ce temps. Or ce Jean Ribou était l'éditeur ordinaire de Molière. Donc les vers qu'il publiait sous le nom de Molière devaient être de Molière. Je brochai là-dessus trois pages d'argumentation serrée, et j'envoyai le tout à Georges Monval. Ce ne fut pas sans un serrement de cœur que j'ouvris le numéro suivant du Moliériste, Mon article y était imprimé tout au long, en belle page. Les Stances galantes y faisaient bonne figure et leur authenticité me semblait, plus que jamais, évidente. Hélas! je ne connaissais pas les Moliéristes, race cruelle. Ils s'acharnèrent sur les malheureuses Stances, D'abord M. Louis Moland me prouva que les stances étaient connues, archi-con-
nues, presque aussi connues que le Misanthrope, puisque lui (M. Moland) les avait signalées dans un de ses livres. Ensuite M. Bons d'Anty me prouva non moins clairement que les stances ne pouvaient pas être de Molière. Georges Mon val reçut un déluge de rectifications qu'il eut la bonté de ne pas insérer — ce qui m'aurait couvert de confusion. Et je dus atténuer dans un second article Tassurance trop affirmative du premier (ô dangereux aplomb de l'adolescence I). Et pourtant, quand je les relis, ces Stances^ je ne les trouve point mauvaises, ni indignes de Molière. Et je persiste k croire que, s'il ne les a pas écrites, il aurait pu les écrire, et qu'il en a écrit de plus méchantes, ne fût-ce que celles du Sicilien, Je ne citerai que le commencement et la fin du morceau pour ne pas lasser votre attention.
Souffrez qu'Amour celle nuil vous réveille, Par mes soupirs laissez-vous enflammer.
Vous dormez Irop, adorable merveille, Car c*esl dormir que de ne poinl aimer.
Peul-on souffrir une plus douce peine, Peul-on subir une plus douce loy :
Qu'eslanl des cœurs Tunique souveraine, Dessus le voslre Amour agisse en Roy?
Rendez-vous donc, ô divine Amaranlhe, Soumellez-vous aux volonlés d'Amour; Aimez, pendanl que vous êles charmante, Car le temps passe et n'a point de retour.
Ainsi débutai-je au Moliériste, Ainsi finis-je d'y collaborer. Mais je continuai de le lire avec beaucoup d'intérêt et de plaisir.