LA VIE ET UŒUVRE D'ANDRÉ THEURIET
Parlons un peu de Thomme avant de nous occuper de Técrivain...
André Theuriet est né à Marly-le-Roi en 1833, mais son véritable pays d'origine est le département de la Meuse. Sa famille habitait Bar-le-Duc. C'est dans cette ville que s'écoula son adolescence. Vous savez quelle empreinte laissent dans T&me humaine les balbutiements et les impressions lointaines des années d'enfance. Nous gardons tous, dans un coin de notre mémoire, de chères images qui nous sont restées présentes : la silhouette d'un aïeul depuis longtemps disparu, le bonnet à ruban d'une grand' mère, la basse-cour où nous regardions baigner les canards, le grenier où s'empilaient les fruits savoureux et les odorantes bottes de foin. M. André Theuriet, plus que tout autre, est accessible à cette voix
du passé; il l'écoute chanter avec délices, et souvent il écrit sous sa dictée. Ses romans sont pleins de réminiscences; si Faction qui s'y déroule est imaginaire, le cadre, du moins, est réel, et tous les tableaux qu'il renferme ont été brossés d'après nature.
Quand M. Theuriet évoque ses plus anciens souvenirs, il entrevoit d'abord sa bonne tante Thérèse, se promenant au bord de la rivière d'Ornain.
Ohl ce jardin de la grand'tantel André Theuriet en parle avec effusion *. Ce n'était cas un parc majestueux et dessiné à l'anglaise, orné de bassins, de jets d'eau et de grottes artificielles; c'était un vrai jardin de curé, soigné, ratissé, cultivé avec amour et rempli de ces fleurs de France, plus belles cent fois que les plus rarissimes orchidées. A l'intérieur des plates-bandes, les roses trémières élevaient leurs tiges frêles au-dessus des semis d'œillets et de résédas. Le long des allées couraient les oreilles d'ours, les jacinthes, les pieds d'angélique, les héliotropes et les lis; d'énormes buis en boule s'arrondissaient entre les pommiers, d'épaisses toufifes de vigne vierge et de jasmins grimpaient autour des fenêtres de l'antique et vénérable maison...
Chaque année, dès qu'avait sonné l'heure des vacances, notre futur romancier venait s'ensevelir
. Voy. les Souoenirs de jeunesse^ où M. Theariet conte l'histoire de ses débuts.
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dans cette calme retraite. Il y apportait quelques volumes choisis d'Hugo, de Lamartine, de Musset, de Balzac, d'Alfred de Vigny; il s'installait dans un berceau de feuillage, et là, pendant des heures, il goûtait de pures joies, bercé tour à tour par l'harmonie des beaux vers et par le frais gazouillis des sources. De temps à autre, tante Thérèse apparaissait, son jupon retroussé sur ses bas de cotonnade, son sécateur à la main; le petit André l'obligeait de s'asseoir à côté de lui, puis d'une voix enflammée, il lui récitait les strophes des Orientales ou les vers de Namouna, L'excellente vieille subissait sans mot dire ces lyriques effusions et, déposant un tendre baiser sur le front de son neveu, elle murmurait :
— Rappelle-toi ce que je te dis, tu seras auteur I « Tu seras auteur. » Ces mots sonnaient délicieusement aux oreilles du jeune écolier, et il songeait déjà à réaliser la prophétie de tante Thérèse. Il rimait en cachette des odes, des épîtres et des satires. Il avait choisi pour enfouir les péchés de sa muse, un cahier d'aspect rébarbatif, hérissé de géométrie et d'algèbre. Les premières pages, du moins, étaieat consacrées aux mathématiques, afin de dérouter les soupçons. Mais au milieu du cahier s'ouvrait l'oasis, où s'épanouissaient, miraculeusement calligraphiées, des merveilles de grâce et de sentiment. Derrière ce rempart de théorèmes, les vers fleurissaient à l'aise, comme la violette à l'abri d'un buisson d'épines. André Theuriet (il suivait alors la classe de rhéto-
rique) avait broché un conte en vers dans le goût de La Fontaine et de Musset, et sur lequel il fondait les plus légitimes espérances. Lorsque le conte fut achevé, notre poète conçut l'audacieux projet de le publier. Mais comment? chez quel libraire? avec quel argent? Il faut vous dire qu'à cette époque André Theuriet était fort amoureux d'une voisine, une brune piquante, qu'il assassinait d'œillades. Il comptait bien en lui envoyant ses vers imprimés, lui inspirer une vive admiration. Il recopia donc son chef-d'œuvre avec un soin infini, le signa d'un pseudonyme : « Claude Blumenv^ald » et courut le porter au rédacteur en chef du Journal de la Meuse, qui était à cette époque le principal organe libéral de Bar-le- Duc. Mais ici commencèrent les difficultés.
— Monsieur, dit le rédacteur en chef, vos vers sont charmants et je serais ravi de leur offrir l'hospitalité. Mais vous devez savoir que la loi me défend absolulument de publier des articles anonymes, et comme je représente les idées d'opposition, je ne puis compter sur aucune tolérance. Donc, veuillez apposer votre nom au bas de ce manuscrit, ou bien repreneele, je ne saurais m'en servir.
Tandis qa'il écoutait ce discours, un combat affreux agitait l'àme du collégien.
— Certes, la perspective de voir paraître ses vers chatouillait sa vanité. Mais qu'en penserait sa famille? Et que dirait son professeur de rhétorique, cet homme terrible dont le goût était si sévère et la