LA VIE ET L'ŒUVRE D*ANDRÉ THEURIET
langue si cruelle... D'autre part, la jolie voisine lirait ces vers amoureux, elle s'y reconnaîtrait peut-être, et serait fière de les avoir inspirés.
André Theuriet n'hésita plus. Il signa bravement, et rentra chez lui, le cœur bouleversé de mille sentiments contradictoires. Le lendemain, il s'en fut au collège comme de coutume. La classe s'acheva tranquillement. Theuriet commençait à espérer que ces malheureux vers passeraient inaperçus, quand sur le coup de neuf heures, le professeur, toujours grave et froid, tira de sa poche un journal, le déplia lentement, et d'une voix solennelle :
— Messieurs je ne lis pas souvent les gazettes, mais hier soir mes yeux sont tombés par hasard sûr ce journal et j'y ai vu des vers signés par l'un de vous...
Theuriet se met à rougir jusqu'aux oreilles. Tous les regards se tournent vers lui. Le professeur, impassible, continue :
— Ces vers sont exécrables, aussi vides d'idées que pauvres de style. Je vais cependant vous les lire, dans le but de corriger l'auteur de ses fautes et de le détourner, s'il est possible, de la voie déplorable dans laquelle il est entré.
Alors commença l'exécution atroce, féroce, implacable, que le pauvre Theuriet avait redoutée; le professeur dépeça, déchiqueta le conte en vers imité de La Fontaine, il le mit en bouillie, le cribla d'épigrammes, s'escrima avec rage contre ces rimes inofifensives,
n'ea laissant pas une debout, trépignant sur ces humbles fleurs que le rhétoricien avait pris tant de peine à rassembler. Ses camarades s'amusaient comme des fous ; il s'efforçait de rire comme eux, de faire bonne contenance, mais il riait jaune, et malgré ses héroïques efforts, il sentait que ses yeux étaient pleins de larmes. A bout de courage, ne pouvant affronter plus longtemps ces sauvages railleries, il s'enfuit, se précipita en sanglotant sur un banc, au bout du jardin de la grand'tante, et jura de renoncer pour tout jamais à Tart trop difficile d'écrire.
Serments de poète I... Theuriet les eut bientôt oubliés.' Il acheva ses études et prit sa première inscription à la faculté de droit. Mais tout en creusant le code d'instruction criminelle, il continuait de caresser cette muse si durement malmenée par son professeur de Bar-le-Duc, il composait des vers à ses moments perdus et déposait des strophes sur les marges du Dalloz.
Un jour (c'était en 1852), il lut dans les journaux que l'Académie française mettait au concours pour le prix de poésie VÉloge de V Acropole.
Il fut séduit par ce sujet et résolut de briguer la récompense. Mais, voulant se pénétrer de Tépoque qu'il avait à peindre, il acheta la collection des classiques grecs, et s*y enfonça éperdument.
Ce fut une période d'enthousiasme et d'ivresse. Theuriet crut découvrir un monde nouveau, il comprit tout à coup la beauté, l'harmonie divine de l'art
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grec, il dévora Homère, Eschyle, Sophocle, Pindare, Aristophane et surtout Théocrite dont la fraîcheur le ravit. Il traduisit ces auteurs, il les analysa, il los imita en vers et en prose. Il a conservé le cahier sur lequel il transcrivait ces essais. Dans ce fouillis de notes, de réflexions et de traductions, se trouvent quelques strophes exquises tout imprégnées de douceur et de grâce antiques :
Suivez, mes chèvres. les sentiers
Où près d'un vieux chêne L'eau coule sous les oliviers; OEnanlhe vient laver ses pieds
 cette fontaine;
OEnanlhe à Toeil noir et distrait
Dont les fraîches lèvres Fleurent mieux que le serpolet, Dont le sein, plus que votre lait Est blanc, 6 mes chèvres!...
André Theuriet composa avec dévotion le poème qu'il destinait h TAcadémie française, il y versa les trésors de ses lectures et les élans de son âme juvénile. Son discours se terminait par une chaleureuse invocation à la muse grecque :
Sur mes lèvres répands un peu de miel attique, De ce miel dont Platon tout enfant fut nourri, Et, quand les premiers feux de l'aube auront souri. Quand tu retourneras, ô ma maîtresse unique, Vers l'Ether azuré, l'Ether pur et fleuri, Laisse-moi pour adieu ta flottante tunique.
Le poète envoya son œuvre au secrétaire perpétuel de rinstitut et attendit, plein d'espoir, le résultat du
concours... Hélasl en juillet 1853, les feuilles annoncèrent que « rAcadémie, après avoir pris connaissance des pièces envoyées pour le concours, les avait jugées insuffisantes et avait décidé que le prix ne serait pas décerné I» André Theuriet, affecté par cette nouvelle déception, et un peu découragé, céda aux sollicitations de son père, accepta une place dans TEnregistrement, et dut rejoindre son poste, au fin fond d'une bourgade éloignée. Il semblait voué pour de longues années à la monotonie d'une existence bureaucratique. Ainsi le voulait la fatalité...
André Theuriet avait été nommé receveur des Domaines à Auberive. Ce village, dont le nom revient à chaque page dans ses livres, mérite qu'on s'y arrête un instant. Auberive, à cette époque, n'était pas une ville, ni même un bourg, c'était une commune de quatre cents âmes, perdue en pleine forêt, aux confins de la Champagne et de la Bourgogne... Le jeune fonctionnaire y arriva h la nuit tombante. On lui avait confié, pour ses débuts, une mission délicate, celle de remplacer un receveur infidèle qui avait « fait un trou h la lune » et qui était parti en laissant ses livres dans un inexprimable désordre. Pendant plusieurs jours, André Theuriet se plongea dans les détails d'une fastidieuse comptabilité; son bureau
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était placé dans Tunique auberge du village. Tandis -qu'il alignait des colonnes de chififres et repassait des additions, il entendait dans la salle voisine les jurons des charretiers qui buvaient du vin bleu et badinaient avec la servante. Afifreuse situation pour un poète lyrique épris d'idéal I II maudissait déjà la mauvaise fortune qui l'avait relégué dans ce trou infâme et se demandait s'il n'allait pas quitter l'administration.
Fort heureusement, les bureaux du Domaine fermaient le dimanche. Theuriet en profita pour boucler son sac et pour faire aux environs d'Auberive une ample excursion. Il en revint ébloui. Le pays était admirable, fertile, pittoresque, sillonné de ruisseaux jaseurs et de vallées verdoyantes. En regagnant son auberge, il la trouva moins vulgaire. Au bout de quelques semaines, il fit la connaissance d'un charmant garçon, avec qui il se lia d'une amitié qui dure encore. Cette amitié acheva de le raccommoder avec Auberive. Les deux jeunes gens avaient à peu près les mêmes goûts, ils aimaient les lettres, ils en causaient passionnément; ils les cultivaient avec une égale ardeur; ils se lisaient leurs vers et se communiquaient leurs manuscrits. A ce commerce, l'imagination s'échauffe et l'ambition grandit. André Theuriet, grisé par les compliments de son ami, prit une grande résolution. Il avait composé un poème assez important intitulé : In memoriam. Il se décida à le présenter à la Revue des Deux Mondes.
— Bonne chance, lui dit son camarade en raccompagnant jusqu'à la diligence de Paris.
Ce ne fut pas sans émotion qu*André Theurièt franchit le seuil de la célèbre Revue, et fit passer sa carte au père Buloz. Il le trouva assis dans son cabinet, grincheux et brusque, vêtu de noir, la mine méfiante et dédaigneuse. Il lui exposa sa requête d'une voix mal assurée.
— Un manuscrit I dit Buloz. Qu'y a-t-il dans ce manuscrit?
— Des versl
— Hein?
— Des vers!...
— C'est bien, nous lirons ça. Le manuscrit porte votre adresse?
— Oui, monsieur.
— Eh bien! on vous répondra, jeune homme.
Allez 1 on vous répondra!
Le débutant, assez déconfit, s'en revint à Auberive, croyant bien que son œuvre était enterrée. Aussi pensa-t-il s'évanouir de surprise, en recevant un beau matin une lettre de Buloz, de Buloz lui-même.
« J'ai lu votre manuscrit, écrivait-il; vos vers me plaisent et je les publierai; mais j'aurais quelques modifications à vous demander. Je vous avais répondu dans ce sens à l'adresse que vous m'aviez donnée à Paris, mais vous êtes parti sans rien dire, et nous avons besoin de vous voir. »
Vous pensez si cette lettre émut le cœur de notre