LA VIE ET L*CEUVRE D'ANDRÉ THEURIET
poète. Il remporta au fond des bois pour la relire à son aise et savourer son bonheur. Ainsi la Bévue des Deux Mondes lui était ouverte I II allait coudoyer dans ce recueil les grands écrivains qu'il admirait, devenir le collaborateur de Mérimée, de George Sand, de Renan... Quel rével et quelle gloire I
Ici s'arrête, à proprement parler, l'histoire de M. André Theuriet. A partir du jour où la Revue des Deux Mondes daigne Taccueillir, sa route est toute tracée. Il n'a plus à lutter, il n'a qu'à s'abandonner h son aimable et facile inspiration. U publie d'abord des vers; aux vers succèdent les nouvelles, aux nouvelles les romans. Le public est tout de suite conquis et sourit à ce talent délicat, où brillent les meilleures qualités de notre race : la clarté, l'élégance et la sensibilité.
Depuis trente-cinq ans, M. André Theuriet n'a pas cessé de produire; le succès lui est demeuré fidèle. Si tous ses livres n'ont pas la même valeur, tous se recommandent par l'élévation du sentiment et par un noble souci de la forme. Les moins heureux comme les meilleurs sont écrits par un galant homme et par un artiste.
Si nous embrassons d'un regard l'œuvre complète de M. André Theuriet, un trait nous frappe : la sincérité et la vérité du décor matériel. L'auteur de Ray-*
monde ne passe pas pour un écrivain réaliste; on Taccuserait volontiers de trop pencher vers Tidéalisme, et de considérer la vie sous un jour trop constamment optimiste. Eh bieni il n^est pas de romancier, parmi nos contemporains, qui se soit plus directement inspiré de la nature. Les histoires d'amour, les fables sur lesquelles reposent ses livres sont évidemment sinon inventées de toutes pièces, du moins arrangées et embellies; mais elles se déploient toujours dans un milieu exact et minutieusement observé. Prenons, par ordre de date, les principaux volumes de M. Theuriet, nous reconstituerons avec eux le cours de sa vie, ou en tout cas la série d'impressions et d'émotions par laquelle il a passé.
Tout d'abord, c'est l'obsession des souvenirs d'enfance, la vision des grands bois, de ces forêts des Ardennes où travaillent les charbonniers solitaires et les verriers; c'est la joie des journées passées à herboriser sur la pente des vallées, la splendeur des couchers de soleil, entrevus à travers les arbres, l'allégresse des départs, le matin, à l'aube mouillée, alors que l'alouette chante dans les blés, la mélancolie des retours crépusculaires, la tristesse des chemins oCi l'ombre descend. Nous retrouvons cela dans la plupart des ouvrages de M. Theuriet, mais surtout dans ses premiers, dans Sauvageonne^ dans Bigarreau, et dans ses jolis contes rustiques.
Cependant l'écrivain quitte les bois pour suivre la carrière administrative. Soudain, un nouveau champ
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d'études s'offre à lui; la petite ville, avec ses rues tranquilles et mal pavées, Texistence médiocre, routinière qu'on y mène, les haines de clocher, les cancans de voisinage, les mille événements lilliputiens qui constituent l'unique intérêt de cette vie monotone. Et puis la gène décente des employés sans fortune, les tracasseries dont ils sont l'objet, leurs querelles avec les chefs , leur lutte désespérée pour l'avancement, la mesquinerie et la routine qui régnent dans les bureaux de l'Ëtat. M. André Theuriet, sans beaucoup en souffrir lui-même, a coudoyé ces misères, et il les a marquées de touches très vives.
Comme croquis de la vie provinciale, je ne vois pas de tableau plus pittoresque que la Maison des Deux Barbeaux. Ce livre est une merveille d'exactitude et de précision; la petite ville y palpite, y respire, s'y étale avec ses ridicules et ses vertus, ses beautés et ses verrues. Les personnages qui s'y meuvent sont d'honnêtes gens, fort sympathiques, mais que l'auteur n'a point créés pour les besoins de sa cause; ils sont l'émanation nécessaire de ce milieu où ils ont poussé; ce sont des êtres réels, qui peut-être n'existent plus, mais qui à coup sûr ont existé. On sent que Tauteur a vu ce dont il parle, qu'il a visité et peutêtre habité l'antique maison où se déroule son drame.
Si maintenant nous ouvrons r Affaire Froideville^ nous sommes suffoqués par une odeur de paperasses moisies. Le carton vert surgit à nos yeux, l'odieux
iaO PORTRAITS INTIMES
carton vert pourri de bassesses et d'intrigues. L'intérieur de ministère, que nous dévoile M. André Theuriet, est un épouvantable séjour, humide, crasseux, et, ce qui est pis, peuplé de créatures aux idées mesquines et à l'esprit racorni. Il semble qu'on étouffe en lisant ces pages, on a envie d'ouvrir les fenêtres toutes grandes et de laisser entrer dans ce tombeau quelques flots d'air put. L'auteur a si bien compris la funèbre horreur qui s'exhale de cet enfer, qu'il y a introduit une tendre idylle, et qu'il*a placé en regard des commis ridicules et féroces, un type d'adorable jeune fille qui réconcilie le beno't lecteur avec la société et l'espèce humaine.
Je n*ai pas le loisir d'examiner tous les romans de M. André Theuriet (il y en a beaucoup I). Dans tous, sans exception, nous trouverions les mêmes impressions personnelles, et ce lien qui rattache étroitement la vie privée de l'auteur aux fictions qu'il retrace.
M. André Theuriet a quitté l'Enregistrement depuis quelques années, après une carrière laborieuse (car, malgré le dédain que lui inspire l'adniinistration, M. Theuriet fut un administrateur consciencieux). Pouvant enfin se consacrer tout entier à ses travaux littéraires, il se réfugia à Talloires, sur les rives du lac d'Annecy. L'endroit est délicieux, abrité contre les vents du nord, ombragé de grands arbres, baigné par les eaux bleues et profondes, entouré d'une verte ceinture de collines. Aussitôt M. Theuriet sent se réveiller sa verve de paysagiste et
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Dous peint Talloires sous tous les aspects, à toutes les époques de Tannée, à toutes les heures du jour. Talloires apparaît dans Amour d'automne^ dans les Deux sœurs^ dans d'autres romans encore, et dans de nombreuses nouvelles. Rarement, d'ailleurs, M. Theuriet fut mieux inspiré. Amour d'automne contient les pages les plus douces et les plus charmeuses qu'il ait écrites. Il règne dans ce livre comme une tristesse apaisée et pleine de grâce ; le récit est à chaque page interrompu par des descriptions, mais ces descriptions sont si savoureuses qu'on s'y arrête avec . volupté. Elles n'affaiblissent pas l'intérêt du roman, elles l'avivent au contraire, tant elles sont en harn^onie avec le sujet traité.
Cependant, tout en promenant sa tente d'un bout de la France à l'autre, l'auteur de Sauvageonne n'oublie pas son pays natal et ces belles forêts qui charmèrent son enfance. De temps à autre il y revient; on dirait qu'il éprouve comme un remords de leur avoir été infidèle, et il répare sa faute en leur consacrant un nouveau livre.
M. André Theuriet n'est donc pas un conteur indifférent, ni un romancier qui dédaigne le problème de la vie et obéit aux seuls caprices de son imagination. Il s'est montré quelquefois observateur perspicace, psychologue attentif I mais c'est avant tout un poète. Poète il le fut, il l'est et le sera jusqu'à la fin de ses jours. Du poète il a les recueillements, les mélancolies; du poète il a les répugnances et les dégoûts. Il
ne peut souffrir la brutalité du bas réalisme; il aime en toutes choses la grâce et la douceur. Ceci explique pourquoi ses tableaux sont généralement traités dans la demi-teinte, enveloppés d'une lumière exquise mais un peu pâle. Vous ne trouverez dans ses livres aucune silhouette qui ressorte violemment, comme certains types de Zola ; mais vous y rencontrerez, chemin faisant, une foule de figures modelées avec souplesse, infiniment séduisantes, marquées de traits fins et délicats.
' Il est convenu que les divers arts sont parallèles, et que tout littérateur a pour frère intellectuel un peintre ou un musicien. On a comparé non sans raison, André Chénier à Prudhon, Casimir Delavigne à Paul Delaroche, Victor Hugo à Eugène Delacroix, et de nos jours Emile Zola k Courbet et à Millet. De même, on pourrait, à ce qu'il me semble, rapprocher le talent descriptif d'André Theuriet du génie limpide, gracieux et tendre de Jules Breton. L'un et l'autre aiment la nature, la contemplent du même œil, et l'idéalisent en la copiant. Leur pinceau est souvent ému, mais il n'oublie jamais de demeurer élégant, et leurs plus belles œuvres sont merveilleusement correctes et pures.
M. André Theuriet a publié des vers délicieux...
En compose-t-il encore?... Telle est la question que
je lui posais en errant avec lui sous les ombrages de
son parc de Bourg-la-Reinre :
— Des vers? HélasI je le voudrais! Mais le puis-je?
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Les journaux me demandent de la prose, toujours de la prose, des romans et des nouvelles... Ah I si je travaillais pour mon plaisir I
Un jour viendra (plus tard, dans beaucoup d'années), où M. Theuriet, las de marier éternellement Raoul avec Angélique, laissera reposer sa plume de romancier; il reprendra sa plume de poète, il ira passer quelques mois dans le jardin de sa grand'tante, tout fleuri d*œillets et de roses trémières, et il en rapportera un petit volume de vers qui — je vous le prédis — sera un chef-d'œuvre...