VI. — EMILE PAGUET
Je serais bien étonné si les dignités officielles inspiraient beaucoup d'orgueil à M. Emile Faguet... La gloire lui arrive sans qu'il la recherche. Il l'attend paisiblement les pieds sur les chenets, dans sa petite cellule...
Ce mot vous surprend? Vous ignoriez que Faguet logeât en une cellule? Rien cependant n'est plus exact. Il habite une cellule, une authentique cellule, une cellule de moine. Y voulez-vous pénétrer? Gagnez une ruelle qui serpente autour de la montagne Sainte-Geneviève, non loin de la Sorbonne et du Collège de France. C'est là, dans un vaste et gothique immeuble, ancien couvent de Bénédictins, ou d'Augustins, ou de Célestins, qu'est située la cellule de notre excellent confrère.
Mais on n'y entre pas comme au moulin. Il faut interroger le concierge, je veux dire le portier du monastère. Il vous donne des explications extrêmement embrouillées :
— Vous suivrez ce couloir, vous descendrez Tescalier, vous tournerez à droite, vous monterez trois étages, vous prendrez le sixième corridor la porte en face... C'est là! au numéro 621...
Allons, mettons-nous en route. Montons et descendons les étages, arpentons les petits couloirs en pierre grise, percés d'un côté de fenêtres ogivales, et, de l'autre, d'étroites portes en bois de chêne, ornées d'un numéro peint en noir. Après un quart d'heure de promenade, nous nous arrêtons enfin; nous sommes au port... Tocl tocl un léger bruit à l'intérieur. L'huis s'entre-bâille silencieusement, et nous voyons apparaître le Révérend Père Faguet. Je vous assure que l'illusion est complète. Son béret noir, sa robe de chambre, en bure sombre, lui donnent dans l'obscurité l'apparence d'un moine de Ribeira... Je dois dire que sous ce béret luisent des yeux bienveillants, que de cette robe sort une main affectueuse et cordiale qui vous montre le chemin.
La pièce est étroite, garnie de rayons où s'empilent les volumes; un petit feu discret brûle dans l'âtre; près du foyer, une table surchargée de paperasses et, sur un coin de la table, une lampe basse surmontée d'un abat-jour, qui répand autour d'elle une lueur douce. Et, planant sur tout cela, un grand silence, le repos de la vaste maison où ne pénètrent point les murmures de la rue . . . C'est là que vit, avec ses pensées, le maître critique, l'écrivain délicat et original, qui s'est fait dans les lettres une place si justement enviée.