‹ Portraits intimes (volume 4)Chapitre 29 sur 50 · A L^ODÉON · texte numérisé non relu

A L^ODÉON

C'est le château fort de la conférence. C'est le Sénat des conférenciers . On n'y traite que des matières graves. On n'y explique que des ouvrages classiques. On ne doit aborder cette tribune que lors-

qu'on est maître de soi-même et maître de son public. Il y faut plus que le talent, il y faut Fautcrité. Ferdinand Brunetière, qui possède l'un et l'autre, y exposa naguère, en quinze leçons magistrales, l'histoire du théâtre français, depuis le xvi*' siècle jusqu'à nos jours... Francisque Sarcey et Gustave Larroumet lui ont succédé.

Gustave Larroumet exerce une action considérable. Il n'a pas la puissante bonhomie de Sarcey, la dialectique âpre et serrée de Brunetière, il a. l'érudition élégante et bien disante. Sa parole se joue parmi les idées générales, les anecdotes, les rapprochements, les analyses; elle coule, harmonieuse, sans que jamais une hésitation en arrête le cours délicat et facile. On a -le sentiment que l'orateur pourrait poursuivre ainsi de longues heures; on éprouve une grande sécurité... Gomment vous rendre exactement ma pensée? Il nous arrive d'entendre k l'Opéra des ténors dont le talent, puissant mais inégal, nous inspire une admiration mêlée de crainte. Nous sommes saisis par l'énergie de leur accent dramatique et nous sommes gênés par l'effort énorme qu'ils accomplissent, nous avons peur que « Vut ne sorte pas », au moment psychologique. D'autres chanteurs sont doués par la nature d'une merveilleuse agilité. Les trilles, les vocalises s'épanouissent sur leurs lèvres comme roses au printemps. Et nous nous laissons mollement caresser par cette musique... Nous ne sommes pas secoués, noni ni

remués du frisson tragique; — nous sommes charmés... Je crois bien que Gustave Larroumet appartient à cette dernière catégorie de virtuoses.

Et puis, sa voix est exquise... Elle est tout ensemble claire et voilée; elle emplit aisément la vaste salle et elle n'a pas de ces notes claironnantes, qui déchirent le tympan. C'est un velours. Joignez un léger accent, qui a Tair d'être du Midi, quoique le conférencier s'en défende, et qui donne à ses phrases un « moelleux » particulier. Et vous comprendrez pourquoi tons les fauteuils sont occupés, quand le jeune professeur commence ses causeries...

... Très sérieux, ce public de l'Odéon, et très estimable. Il y a bien, de-ci, de-là, quelques jolies têtes évaporées, coiffées de chapeaux extravagants, et qui viennent se pénétrer des subtilités de Marivaux. L'ensemble est plutôt sévère... Beaucoup de potaches; beaucoup de vieux messieurs décorés des palmes académiques; beaucoup de dames âgées, vêtues de noir; beaucoup de jeunes filles, non pas de ces jeunes sportswomen qui montent à cheval, le matin, au Bois — mais des jeunes filles sages, qui suivent, en prenant des notes, les cours de littérature... . Deux heures... La petite pièce vient de finir (ce fut le Dépit amourettXy ou les Sincères, ou V Épreuve)... Le rideau se relève... Deux larbins poudrés à frimas et superbement nippés — l'Odéon ne se refuse plus rien — approchent la table, ornée de ses attributs réglementaires, la carafe, le verre, le sucrier...

L'orateur paraît... Léger salut... Murmure de sympathie et applaudissement discret... Bruit de petits bancs, de papiers froissés... Toussotteries rapides... On se mouche et on s^installe... Le conférencier tire sa montre, la pose devant lui, se cale sur sa chaise... Morceaux de sucre jetés dans le verre... Le glouglou de la carafe...

— Mesdames et Messieurs..,

Et le voilà lancé pour soixante minutes, sans qu'aucune force humaine ou divine le puisse arrêter. Il y va de son honneur... Je vous assure que ce moment est plein d'angoisse. Malheur à l'imprudent qui affronte le danger, sans avoir pris ses précautions. Les novices ont tellement peur de demeurer court, qu'ils écrivent leur leçon et ne la quittent pas des yeux. Ils la transcrivent le plus finement possible, sur d'immenses feuilles de papier, car il est disgracieux d'avoir l'air de lire ce que l'on devrait improviser... Et pour donner le change au public qui n'en est pas dupe, ils feignent des maladresses, des répétitions de mots, ils multiplient les gestes, ils modulent les intonations, ils lèvent au ciel des regards rêveurs... Et tout se termine le mieux du monde. — A moins pourtant qu'une main criminelle n'ait dérangé l'ordre des feuillets, auquel cas l'infortuné causeur se trouble, barbote, murmure des discours incohérents, et se retire, poursuivi par les huées ou — ce qui est pis — par le silence accablant de l'auditoire...

Après la conférence vient la comédie ou la tragédie. Les acteurs tremblent comme la feuille. Ils n'ont pas tort de trembler. Je vous assure qu'il n'est pas avantageux de jouer le rôle d'Abner, après que Sarcey en a parlé. Sarcey a bousculé ce pauvre Abner, il Ta déchiqueté, il s'est assis dessus, il l'a voué au ridicule, il en a fait un soldat gâteux, un RamoUot préhistorique, un pompier de Nanterre... Le public ne le voit plus qu'à travers ce commentaire désobligeant, et il a mille peines, quand parait le « loyal soldat », à dissimuler son envie de rire. Il est vrai qu'en revanche les personnages de premier plan sont embellis et rehaussés par l'orateur... Mais là encore se dresse un écueil. Comment un comédien de talent — se nommât-il Albert Lambert père — parviendrat-il à réaliser les types idéaux de Polyeucte ou d'Oreste, et à rendre les mille nuances que croit y démêler la critique?

Plaignez, plaignez les acteurs de l'Odéon I

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