A LA BODINIÈRE
... Autre milieu, plus élégant, plus frivole, plus mondain... Encore convient-il de distinguer... Il y a Bodinière et Bodinière... La Bodinière du mardi n'est pas la Bodinière du jeudi... Il y a la Bodinière où l'on s'instruit et la Bodinière où l'on s'amuse.
Chaque mardi, à quatre heures de relevée, l'infati-
gable Francisque Sarcey dévoile à quelques centaines de jeunes femmes et de jeunes filles les beautés de nos auteurs du « dix-septième » et du dix-huitième. Il ne craint pas d*aborder les sujets sévères. Il se colleté avec Pascal; il épilogue sur Jansénius, il théorise sur la casuistique d'Escobar. Et il met autant de feu à expliquer les Provinciales qu'à analyser le Mariage de Figaro. Mais Sarcey n'est pas entièrement satisfait. Il voudrait causer avec ses élèves et surtout les faire causer. Il les interroge.
— Voyons, mademoiselle, vous là-bas, quisemblez si attentive, vous rappelez-vous ce que nous avons dit la dernière fois? Il s'agissait de la. grâce; il s'agissait de savoir, n'est-ce pas, si la grâce supprimait ou ne supprimait pas la liberté... Avez-vous retenu la définition de saint Augustin?
Est-ce timidité? Est-ce insuflBsance? La jeune fille rougit, et demeure bouche close. Et Téminent théolo- . gien en est réduit à poursuivre tout seul sa dissertation... La séance terminée, les langues se délient. Sarcey est assailli, envahi, reconduit jusqu'à la porte. On lui pose des questions; on lui envoie de gentils sourires; on lui demande conseil. — Quelle est la meilleure édition des Provinciales? Faut-il lire l'ouvrage de M. Havet? Après Pascal, quel auteur allezvous prendre?
Et le lundiste du Temps peut se croire revenu aux années lointaines où il enseignait la rhétorique aux écoliers de Chaumont.
... Le jeudi la scène change. La haute littérature cède le pas à la chanson. Voici venir M™« Amel et ses lieds de France qu'elle soupire divinement; Yvette Guilbert, au bras de Xanroff ; Félicia Mallet, suivie de Bruant, Judic et Maurice Lefèvre ; Cooper, donnant la main à M"« Auguez.
Et le conférencier quel rôle joue-t-il dans tout ceci?... Un rôle modeste... Il annonce, il prépare, il assure le triomphe de la chanteuse. 11 lui donne le temps de se reposer. Il relie, entre eux, les numéros du programme. Il est Thomme des intermèdes et des transitions.
Oh I ces transitions I . . . J'écoutais Tautre jour M. Henri Dreyfus qui présentait au public M"* Mily Meyer et qui s'acquittait avec agrément de cette tâche. M"* Mily Meyer devait dire une demi-douzaine de morceaux tous différents par le sujet et le caractère : une paysannerie larmoyante de Lhuillier, une facétie sur les réservistes, une satire contre le piano. M. Henri Dreyfus s'efforçait de rattacher l'un à l'autre ces opuscules ; il y arrivait, mais au prix de quelle ingéniosité, de quelle gymnastique cérébrale !
— Oui, messieurs, disait-il (ou à peu près), les malheureux habitants de ce pays sont obligés de payer leur tribut à la patrie. La loi les condamne chaque année à vingt-huit jours de captivité. Et pendant ce long exil, que font leurs chastes moitiés? Quelques-unes filent la laine comme Pénélope... D'autres abusent de la liberté qui leur est laissée... D'autres
enfin se consolent en tapotant sur Tivoire des nocturnes de Chopin... M"' Mily Meyer va nous chanter sa chanson des Pianistes,,.
H"® Mily s'avance, avec sa frimousse chiffonnée, son œil de gamine de Paris et ses gestes de Gavroche. Elle entame le premier couplet, de cette voix aigrelette où semble courir un jus de citron. Et tout en chantant, elle mime, et sa mimique est extraordinaire. Du bout de son doigt agile, Tartiste évoque la scène. Rien n*y manque, nul détail n*est oublié. Nous voyons arriver Texécutante, longue, mince et droite. Elle retire ses gants, elle dévisse le tabouret trop haut pour elle et nous voyons tourner le tabouret. Et nous la, voyons s'asseoir et nous entendons ses gammes et ses arpèges. C'est le triomphe de la pantomime, venant au secours de la chanson...