A LA MADELEINE
Et moi aussi, je voulus entendre le Père Didon qui, cette année-là, prêchait le Carême à la Madeleine. Le dimanche 6 mars, h une heure et demie précise, je m'insinuai dans la vaste nef qu'emplissait une foule attentive et curieuse. Le Père Didon devait prendre la parole à trois heures. Dès le matin, quelques fanatiques avaient retenu leurs chaises. A partir de midi, il était impossible de circuler... J'arrive avec mille peines à me caser sur une des marches qui
^conduisent à Tautel, et j'attends avec patience Tarrivée de Torateur.
I Autour de moi, de vieux messieurs respectables, généraux ou fonctionnaires, ou magistrats en retraite, officiers de la Légion d'honneur, réservés, distingués et gantés de noir.... Devant moi, une mer ondoyante et vivante : ce sont les bonnes dévotes, les fidèles, les abonnées de la paroisse, celles que M. le Curé trouve toujours prêtes quand il s'agit de fonder ou de soutenir une œuvre de charité. Elles s'installent doucement, toussotent discrètement, ouvrent leurs paroissiens, marmottent une prière, ferment les yeux à demi, et s'engourdissent dans une molle et tendre béatitude... Ce n'est pas que ce grand vaisseau paKen de la Madeleine, que ce temple grec transformé en cathédrale, invite beaucoup uu recueillement. Hais il y fait bon et tiède ; et l'air qu'on y respire, cette atmosphère où flottent des parfums d'encens, vous pénètre, vous grise, vous empêche de penser et vous invite au sommeil...
J'y céderais, sans doute, si je n'avais pour voisin un homme d'esprit (un de mes confrères, naturellement!) qui connaît le Père Didon et me donne sur sa personne, son caractère et ses mœurs des détails intéressants...
L'illustre prédicateur frise la cinquantaine. C'est un homme franc, loyal, généreux et passionné. Son abord inspire la sympathie; sa poignée de main est énergique et cordiale, il aime la lutte, il est fait pour
J>ORTHAITS INTIMES. 13
Taction; au moyen âge, il eût prêché les Croisades et allongé aux Sarrasins de grands coups d'estoc. Né trop tard dans un siècle trop vieux, il se consacra à Téloquence sacrée, mais il a toujours envié le destin des missionnaires, qui explorent les déserts d'Afrique et les hauts plateaux d'Asie... Je n'ai point à rappeler la disgrâce qui lui fut infligée par le Pape, son exil dans un petit couvent de la Corse...
Le Père Didon a subi, durant cette période, une crise morale très douloureuse; il se trouvait placé, comme jadis le Père Hyicinthe, comme Renan luimême, dans la cruelle alternative de « se soumettre ou se démettre », de s'éloigner à jamais de l'Ëglise catholique ou de réintégrer son saint giron, en abjurant ses idées trop libérales et en atténuant la rude franchise de ses discours. Le Père Didon a mieux aimé se soumettre; il est rentré dans le rang; il s'est calmé avec l'âge. Et aujourd'hui les hauts dignitaires du Vatican l'honorent de leur paternelle bienveillance; ils ont pour lui cette tendresse indulgente dont on entoure les enfants prodigues lorsqu'ils sont revenus de leurs folies; ils lui accordent faveur sur faveur... En 1890, il manifesta le désir de diriger l'école d'Arcueil. On le nomma supérieur de la maison, tout en lui laissant la faculté de prêcher, ce qui ne s'était jamais vu... Et depuis lors le Père Didon partage son temps entre ces occupations multiples; il prépare ses harangues et veille au bien-être de ses élèves. Je dois dire que son école l'accapare
de plus en plus, au détriment de la Chaire. Vous ne sauriez croire jusqu'où cet homme d-éliie pousse son zèle d'administrateur. Mon voisin me citait de lui ce trait touchant :
Le Père Didon a fait paraître, il y a quelques années, son Histoire de Jésm. Ce livre s'est vendu merveilleusement. Toutes les bonnes Chrétiennes de France ont voulu posséder ces deux gros in-octavo, qui ont eu presque autant d'éditions que Serge Panine et le Maître de forges réunis... Le Père Didon, que ce grand succès ne rendait point orgueilleux, continuait de s'occuper tranquillement de son école. Depuis longtemps déjà il rêvait d'y joindre une salle d'armes et un manège. Un beau jour on vit arriver à Arcueil un architecte j suivi de plusieurs entrepreneurs; puis des échafaudages s'élevèrent, et une légion de maçons et de charpentiers s'installèrent sur les lieux... Bientôt surgit de terre un bâtiment, simple et de bon goût, mais admirablement construit et non dénué d'une certaine élégance. Les administrateurs de l'école interrogèrent avec curiosité le bon Père :
— A quel usage destinez-vous cet édifice?
— Ceci me regarde !
— Mais il coûtera fort cher. Avons-nous en caisse les fonds nécessaires?
— Ne vous préoccupez point de ce détail...
— Auriez-vous reçu quelques legs, seriez-vous favorisé de quelque héritage?
— Nullement...
— Mais alors?
— Eh bienl je vais tout vous dire. Ce bâtiment est le manège que je désirais offrir à nos chers élèves... Il coûtera à peu près cent mille francs; cette somme m'a été envoyée par Jésus-Christ...
— Par Jésus-Christ?
— Sans doute I... Mon livre sur Jésus m'a juste rapporté cent mille francs. Et je suis trop heureux de les consacrer à une œuvre utile.
Trouvez beaucoup de romanciers, voire d'historiens et de philosophes qui fassent un tel emploi de leurs droits d'auteur!
... Cependant trois heures sonnent; la foule s'écarte, le suisse apparaît majestueux, suivi d'une robe de bure (c'est le Père Didon) et d'une robe rouge (c'est le cardinal-archevêque de Paris, qui a voulu consacrer par sa présence le sermon de l'illustre prédicateur)... Le Père Didon est plutôt maigre, de taille moyenne, il a le teint bistré d'un paysan ou d'un marin qui aurait beaucoup vécu au grand air. Il ressemble étonnamment (le dirai-je?) à H. Coquelin aîné de la Comédie-Française ; c'est le même front, la même forme de crâne et un peu le même regard... Seul le nez diffère — heureusement pour le Père Didon — sa vocation ne le destinant point à jouer les Mascarillel...
Le sermon commence. La voix de l'orateur est claire et puissante, elle emplit sans effort l'immense église. — Que dit cette voix? Elle parle de la croyance
à la divinité du Christ; elle affirme que cette croyance est plus que jamais vivante et vivace, et immortelle et indestructible; elle lance d'amers sarcasmes vers l'Institut et le Collège de France (vous devinez qui elle veut foudroyer *); elle flétrit les tendances de la littérature contemporaine et cet état d'esprit que Ton peut appeler V « individualisme critique » — lequel témoigne d'un orgueil abominable et d'une folle présomption; elle déclare s'abstenir de politique et elle s'y précipite aussitôt avec ardeur; elle nous met en garde contre les utopistes qui révent l'avènement de l'égalité brutale, et nous fait observer judicieusement qu'il ne faut pas confondre l'égalité avec la justice; elle se lamente sur la décadence de nos mœurs, sur l'affaiblissement de nos courages; elle exalte la vigueur des pays jeunes, de l'admirable Amérique où toutes les religions prêchent librement leur foi, réunies entre elles par l'adoration commune du Christ; elle ne tarit pas de louanges sur cette Amérique incomparable, sur cette Amérique qui..., sur cette Amérique dont..., sur cette Amérique enfin où des lois tyranniques n'entravent point la parole... Et pour finir, la voix s'élève en accents pieux; elle compare à l'homme moderne l'homme éternel qui à travers les temps et les races, sacrifie au même culte et se sent dominé par l'idée de Dieu; et s'abais-
1. Ce sermon fut prononcé en 1892, alors que M. Ernest Renan vivait encore.
sant jusqu'à terre, elle réconforte les humbles femmes et les petits enfants, et les vaillants chrétiens qui Técoutent; elle appelle sur leurs têtes la, miséricorde divine et sollicite pour eux la bénédiction cardinalice de Mer Richard, archevêque de Paris, qui a bien voulu, par son auguste présence, soutenir Tinfirmité et relever les forces de l'orateur I...
Le cardinal Richard se dresse à son tour, et, d'un organe que Tàge et Témotion font trembler, il prononce quelques paroles pleines d'onction et de grâce. Puis il étend sur rassemblée ses pauvres vieilles mains grelottantes, et la foule s'écoule lentement... Et au milieu du frou-frou des robes de soie, on entend des chuchotements mystérieux : — Le Père a bien parlé. — Il s'est élevé à une grande hauteur I — La fin du sermon a été très belle I...
Eh bien, voulez- vous mon avis sincère?... Si le Père Didon n'avait jamais prononcé de meilleurs discours, ilne jouirait pas d'une aussi grande renommée... J'ai trouvé sa parole vague, diffuse, incorrecte; ses idées banales et pauvrement exprimées; sa chaleur un peu factice. J'ai vainement attendu durant son homélie un de ces mouvements d'éloquence qui vous soulèvent comme une vague puissante et vous lancent vers le ciel. A aucun moment je n'ai senti le frisson...
Et puis làl vrail le Père Didon a trop abîmé M. Renan (sans le nommer, d'ailleurs). Ces allusions perpétuelles à l'Institut, au Collège de France, ces insinuations à l'adresse de Tesprit moderne vous font
songer k un papotage de dévotes — et de dévotes de province... — On croit les entendre, au sortir de la messe, condamnant en des phrases aigres-douces l'esprit voltairien de M. Homaisl... Le Père Didon a trop de talent pour user de ces moyens; il est assez fort pour étreindre les ennemis dé sa foi, pour les attaquer de face, au grand jour, en hardi paladin, contemporain des croisades I...