‹ Portraits intimes (volume 4)Chapitre 32 sur 50 · A NOTRE-DAME · texte numérisé non relu

A NOTRE-DAME

Les douze coups de midi tintent à Thorloge... L'immense nef de la cathédrale est déserte. C'est aujourd'hui, pourtant, le premier dimanche de Carême, jour où M»' d'Hulst, le successeur du R. P. Monsabré, doit inaugurer son enseignement. Mais les fidèles ne se pressent point d'accourir. Les femmes sont rares. Quelques-unes se glissent dans les bas côtés et prennent place sur des chaises réservées, vis-à-vis la chaire. Ce sont, je suppose, les amies et les pénitentes du prédicateur, des dames « de la haute », venues par bienséance plutôt que par plaisir. Je ne vois pas le bataillon des dévotes, des bonnes dévotes qui fréquentent les églises, des petites bourgeoises et des pauvresses, humbles croyantes, que réconforte la parole du Seigneur. Je ne vois pas non plus les mondaines qui suivaient jadis le Père Didon, les jolies mondaines, dont les robes froufroutent si gentiment

âur les dalles de Téglise, et laissent après elles un léger parfum d'encens. Ici, tout est austère et silencieux. Le lieu se prête malaisément aux manèges de la religion frivole. Ces colonnes sont trop hautes, ces voûtes trop solennelles, Tautel même est trop lointain... On l'aperçoit là-bas, dans des profondeurs inaccessibles et mystérieuses, Tautel vaguement illuminé du tremblotement des cierges... Et vraiment Ton n*éprouve aucun désir de flirter, je vous assure, et de causer avec ses voisines; Tàme pieuse est saisie d'un divin frisson, l'âme incrédule se sent prise de respect et subit la majesté de ce temple qu'emplit, depuis dix siècles, le murmure des fidèles...

— Les places sont à vingt sous, nous a dit M"» Simon, la bienveillante chaisière de Notre-Dame ; vous pourrez vous asseoir devant le banc d'oeuvre, d'où vous verrez et entendrez Monseigneur...

Nous y voici... Un marguillier vénérable et sexagénaire nous indique des sièges de paille, sur lesquels nous serons commodément installés. Nous n'avons plus qu'à attendre l'heure du sermon.

Cependant les vides se comblent, la foule arrive : l'auditoire est au complet... Bien curieux cet auditoire... J'examine les têtes qui m'environnent... Beau coup de prêtres, abbés lettrés au regard spirituel et au teint fleuri, jésuites émaciés, dominicains robustes, chanoines replets et novices pleins d'ardeur. Les laïques, éparpillés parmi ces soutanes, noiéritent aussi d'attirer l'attention. I)s ne re^sen^blent

pas aux passants quelconques qui cheminent sur le boulevard; leur physionomie est particulière. Ce monsieur très correct, assis à deux pas de moi, n'est assurément ni un avocat, ni un médecin, ni un député, ni un marchand de denrées coloniales; je ne sais point son nom, mais je jurerais qu'il possède quelque part de vastes domaines où il passe sept à huit mois de Tannée; son teint vigoureux, l'éclat sanguin et le hâle de ses joues me disent qu'il aime les champs; la fraîcheur de ses gants, la coupe irréprochable de sa redingote révèlent des habitudes d'élégance et de confort; et la fleur de lis piquée dans la batiste de sa cravate me donne à penser que ce gentilhomme campagnard attend, comme ont fait ses pères, le « prochain retour du Roy. »

Cet autre, hercule grisonnant, décoré de la rosette, a dû s'aligner contre les Russes à Sébastopol, poursuivre Abd-el-Kader en Afrique, et mener à la bataille contre les Prussiens les héroïques zouaves de Charette... Je l'aperçois chargeant à la tête de ses hommes, la moustache hérissée, la main frémissante, l'œil en feu. Et malgré l'âge et les rhumatismes, la moustache blanche garde son pli conquérant, le regard continue d'étinceler. Et l'on sent que ce vieux brave est tout prêt à dégainer pour la gloire de Jésus et à transpercer les Philistins.

A côté de ce soldat des croisades se tient agenouillé un pauvre homme dont la mine n'est pas fière. Celui-là est un vaincu de la vie... Quelles luttes

cachées, quelles tortures ont rongé ses paupières et pâli ses joues? Est-ce une victime, est-ce un coupable torturé par le remords? Est-ce un pécheur repenti, un orgueilleux revenu des joies de ce monde? Agenouillé sur son prie-Dieu, il s'abîme dans une profonde méditation, et ne sort de sa torpeur que pour joindre sa voix à celle des enfants de chœur qui entonnent un cantique...

D'ailleurs ils chantent tous, vieillards, jeunes gens, clercs tonsurés et rhétoriciens de Yaugirard; et leurs accents joints aux frémissements de Torgue montent vers les sphères infinies...

Petit brouhaha... Remue-ménage discret... La messe est terminée, le sermon va commencer... M?*" d'Hulst monte en chaire ou plutôt il surgit inopinément. Il n'a point jugé à propos de traverser l'auditoire, selon la coutume un peu théâtrale du Père Didon... Nul ne Ta vu venir. Soudain sa tête émerge, puis son grand corps... Il parle... Dès les premières phrases, notre impression est très nette.

Me*" d'Hulst n'est pas un orateur, au sens magnifique et retentissant du mot; il n'a point reçu le don d'arrondir les périodes, de faire vibrer les grands sentiments, d'améliorer et de remuer les cœurs. Il cherche moins à séduire qu'à convaincre. Écoutez-le. Il débute par un appel à la générosité de ses ouailles, en faveur de Notre-Dame, la plus admirable église et la plus pauvre de Paris. Vous croyez qu'en présentant cette requête le prédicateur s'attendrit? Loin de là... Il a

l'air de donner des ordres, et son ton impérieux trahit d'une lieue le gentilhomme accoutumé à courber les résistances. Il prescrit la charité, comme il commanderait la charge en trois temps. Gare à qui se dérobe à ses injonctionsl...

Ce préambule achevé, il aborde le fond de sa conférence; il a pris pour thème un sujet grave, la Vérité de la religion^ Texamen du premier commandement. Cela est moins séduisant que la question du divorce, et je conçois que les femmes mettent peu d'empressement à savourer ces subtilités métaphysiques. Il est dur de modifier ses habitudes, de déjeuner sur le pouce et de sacrifier une journée de soleil pour écouter une réfutation du positivisme.

Eh bien, madame, vous avez eu tort. Monseigneur s'est montré brillant. Il nous a prouvé, avec un luxe surprenant d'argumentation : i^ que Dieu existe; 2*» qu'il est nécessaire de l'adorer; 3^ que la science est une chimère; 4® que l'homme n'a jamais vécu à l'état sauvage; 5* qu'Auguste Comte fut un sophiste; 6** que les scandales du Panama sont funestes à la France; 7» et que, lorsqu'on ne s'agenouille pas devant le Christ, on s'agenouille nécessairement devant le Veau d'Or...

Monseigneur, durant cette démonstration élevée et copieuse, a eu de beaux mouvements. Il a tracé une suave peinture des premiers âges de l'humanité. « Si ces temps, a-t-il dit, avaient été barbares ainsi que l'affirment certains géologues irréfléchis, pourquoi

rimage qui nous en est restée serait-elle h ce point séduisante et gracieuse ; pourquoi les légendes, transmises de génération en génération, feraient-elles de ce berceau primitif un lieu de félicité et de délices?... » Et entraîné par Tenthousiasme, Monseigneur a levé les bras au ciel et s'est écrié, en un mouvement d'éloquence irrésistible : « source de l'Être, le faible ruisseau de mon être voudrait remonter vers vous. Que ne puis-je célébrer dignement vos louanges! Pourquoi mon bégaiement infime est-il impuissant à rendre votre bonté I Prêtez-moi les accents de votre prophète!... » Cette apostrophe était grandiose. Ah! si Monseigneur possédait l'organe du Père Didon, ou celui de Mounet-SuUy, ou celui de Jean de Reské! Par malheur sa voix est grêle, fâcheusement grêle, et, lorsqu'elle s'échauflFe, elle vibre sur le mode d'un trémolo désastreux... Une faut rien moins que la conviction de sa parole et la fermeté de son discours pour eflfacer cette fâcheuse impression...

Donc, Monseigneur a fort noblement parlé. On devine que la langue philosophique lui est familière, et qu'il a pâli sur les livres de théologie. Et pourtant je me demandais, en regardant son front énergique, ses gestes impatients, ses yeux volontaires et mobiles, si cet homme n'avait point manqué sa vocation en embrassant l'état ecclésiastique, et s'il n'était pas de ceux dont parle Musset, « qui vécurent trop tard dans un siècle trop vieux... » Né sous le règne de Louis XV, M?' d'Hulst, de son vrai nom Maurice Lesage d'Hau-

teroche d'Hulst, allié aux Grimoard du Roure, aux d*Harcourt, au pape Urbain V, — fût devenu ministre ou ambassadeur, peut-être cardinal, mais cardinal politique, mêlé aux affaires, chargé, selon le gré du Saint-Père, d'ébranler ou de consolider l'équilibre européen.

Ces temps ne sont plus... Le peuple français a chassé du gouvernement les robes rouges; il les a remplacées par des redingotes. Bientôt les redingotes céderont le pas aux bourgerons... Après quoi, sans doute, reviendra le règne des robes rouges. Et cela recommencera indéfiniment. Et toujours il y aura des prélats fougueux pour prêcher le Carême à Notre- Dame, et de vieilles dames pour s'y recueillir, et de vieux généraux pour y rêver...

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