GEORGES CLAIRIN ET HENRI REGNAULT
côté, prit en affection ce loyal et gentil garçon, et, un beau jour, tous deux bouclèrent leurs malles et filèrent vers les pays du soleil. Ils avaient la bourse légère, mais le pied solide, et ils ne redoutaient pas les aventures.
Ils en eurent, et beaucoup! Le joli voyage I Clairin, après vingt ans écoulés, ne peut en conter les péripéties sans que son œil s'illumine. Nos deux héros s'en allaient par les routes d'Espagne, s'arrôtant dans les auberges, dînant d'un morceau de pain brûlé, modifiant leur itinéraire au gré de leur fantaisie ou de leur caprice, passant par des périodes de délicieuse paresse et de labeur acharné. Henri Regnault était capricieux, et mobile, et inconstant, tour à tour voluptueux et sentimental, tombant amoureux de toutes les femmes, les ensorcelant par la grâce robuste de son corps et par la caresse de ses yeux... Que d'heures folles! que d'heures joyeuses! que d'heures de fièvre et d'emballement! C'est à Madrid que Henri Regnault exécuta un de ses chefsd'œuvre, le portrait du général Prim, Il y travaillait avec un acharnement prodigieux. Un soir, Clairin, qui s'était absenté toute la journée, rentre à l'atelier et trouve Regnault accroupi devant sa toile entre deux chandelles, et en train de gratter les jambes du cheval du général Prim, — ce beau cheval hennissant tenu d'une main si ferme par son cavalier.
— Que fais-tu là? demande Clairin.
— Tu le vois bien, j'achève ce maudit animal.
— Tu as dîné, je pense?
— Non.
— Tu as déjeuné?
— Pas davantage I
— Mais c'est de la folie I s'écrie Clairin stupéfait. Tu vas me faire le plaisir de casser une croûte.
Et le bon Clairin apporte à son camarade la moitié d'un pain appétissant et doré...
— C'est bieni c'est bieni murmure Regnault..
Laisse-moi ce croûton et va te coucher...
Clairin disparaît, se glisse dans ses draps et ronfle bientôt à poings fermés... Au milieu de la nuit, il est réveillé par des cris épouvantables, et aperçoit Regnault, dressé debout sur son lit, les yeux dilatés, le visage verdàtre, les poings crispés, la poitrine haletante... Clairin appelle au secours, il sonne l'hôtelier, il envoie chercher le médecin. . . Et Ton découvre que Henri Regnault s'est empoisonné en avalant un demi-tube de bleu de Prusse... Absorbé par son travail, il avait posé son morceau de pain sur un coin de sa palette et l'avait dévoré à belles dents, sans même remarquer que la frugale tartine était saturée d'indigo.... Un vomitif énergique remit l'artiste sur pied, et il promit k son camarade de ne plus oublier désormais l'heure des repas....
Que de souvenirs encore 1... Lorsque éclata la guerre de 1870, les deux amis se trouvaient à Tanger, où ils menaient une existence royale. Us s'étaient fait construire au bord de la mer un vaste atelier, orné
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de bibelpls rares et de tapis précieux; ils y fumaient la chibouque et le narghilé , entourés d'un essaim d'aimées qui leur servaient de modèles. Ils possédaient aussi d'admirables lévriers et des chevaux vifs comme la poudre. Chaque matin ils enfourchaient leurs montures et, suivis de leurs chiens, ils se livraient à des galopades effrénées... Cependant les événements s'accéléraient, les nouvelles de France étaient mauvaises. Le devoir exigeait que Ton revînt au pays. Henri Regnault s'arracha sans regret aux délices de Capoue. Il aimait le changement et envisageait avec plaisir la perspective de canarder les Prussiens...
— Tu verras, disait-il gatment à Clairin. Nous allons nous couvrir de gloire et ramasser la croix sur le champ d'honneur, comme les vieux grognards de Charlet... Ce sera très drôle.
Clairin, quoique non moins courageux, était agité de fâcheux pressentiments. La nuit qui précéda son départ de Tanger, il eut un songe (comme dans les tragédies); il rêva que Regnault était tué à côté de lui dans une embuscade ; il raconta ce cauchemar k son camarade qui affecta d'en rire aux éclats... Hélas! le rêve n'avait pas menti et, quelques semaines plus tard, Regnault tombait à Buzenval frappé d'un coup de fusil.
Pendant six jours, Clairin chercha le corps de son malheureux ami; vainement il inspecta les bivouacs, 1 isita les hôpitaux et les ambulances ; en désespoir de
cause, il se rendit au Père-Lachaise. Il pénétra sous un hangar, où quelques centaines de morts étaient empilés. Le hangar était plein d'hommes et de femmes en larmes, qui contemplaient avec angoisse ces tètes livides et décomposées. Glairin remua ce monceau de cadavres, et déjà il désespérait de retrouver la dépouille de son pauvre Henri, quand il ^visa près de la porte une bière formée de quatre planches de sapin grossièrement équarries. Le cœur ému, il souleva le couvercle: c'était luil... — Une main criminelle Tavait entièrement dépouillé de ses vêtements, mais son mâle visage gardait dans la mort une dignité, une beauté souveraines... Au moment où Glairin se penchait vers le cercueil, il entendit un cri déchirant, et aperçut une jeune fille vêtue de noir qui éclatait en sanglots. Cette jeune fille était la fiancée de Henri Regnault. U radorait,il était adoré d'elle et se disposait à. Tépouser, lorsqu'il tomba foudroyé par une balle...
— Jamais, me disait Glairin, je n'oublierai cette scène, dussé-je vivre cent ans!...
Jamais il n'oubliera le cher compagnon avec lequel il a passé ses plus belles et ses plus folles années. Rien ne remplace ces amitiés de jeunesse, improvisées dans un élan de sympathie et qui reposent sur un fonds commun de tendresses et d'enthousiasmes I...
Que de souvenirs évoque le seul nom de G^évin, que de galantes images, que de pimpantes et piquantes silhouettes 1 Les femmes de GrévinI Nos cœurs de potaches ont battu k regarder leurs frimousses, la cambrure voluptueuse de leur taille et le trottinement de leurs pieds mignons. C'était notre joie quand nous avions quinze ans, et que nous regagnions le « bahut » maussade, d'acheter sur les quais de vieux almanachs du Charivari et des Parisiennes. Nous les cachions jalousement au fond de nos poches, et, quand venait Theure de Tétude, à Tabri du Gradus^ nous nous abîmions dans la contemplation des cocodettes, des cabotines et des jolies filles de Grévin. Et notre imagination s'exaltait! Et notre esprit s'échauffait I Et nous sentions palpiter en nous des curiosités ardentes I... Ces figurines nous révélaient un monde inconnu, plein de voluptés mystérieuses... le monde où Ton s'amuse, où Ton se grise de Champagne, où Ton dtne tous les soirs en cabinet
particulier... Et les théâtres, les coulisses I... Oh! pénétrer dans les coulisses, coudoyer les acteurs, tutoyer les actrices et fumer des cigarettes dans leur loge, tandis qu'elles changent de costume... Quelle joie! quel rôvel... On peut dire que pendant trente ans tous les collégiens de France ont été plus ou moins amoureux des petites femmes de Grévin.
L'artiste dont le crayon prestigieux allumait tant de désirs, était un homme très simple, très paisible et d'allures très bourgeoises. Il menait la vie d'un bon fonctionnaire, travaillant à ses heures, sans se presser, et ne connaissant pas de plus grand plaisir que de s'étendre sur un canapé et de savourer sa pipe. Sa vocation de dessinateur s'était manifestée d'une façon singulière... Grévin commença par être employé de chemin de fer. Il entra à l'âge de vingt ans dans les bureaux de la compagnie P.-L.-M., s'assit devant une table encombrée de cartons verts et, moyennant un salaire de cinq francs par jour, accepta la mission de recopier, en belle ronde moulée, les procès-verbaux, les rapports du Conseil et autres pièces officielles. Entre deux chefs-d'œuvre de calligraphie, notre expéditionnaire, qui s'ennuyait ferme, esquissait des croquis badins et semait sur les buvards de la Compagnie un fol essaim de gentilles créatures k demi déshabillées
Un jour le chef de bureau — un gros personnage — demande à Grévin la copie d'un rapport excessivement pressé. Grévin se hâte d'exécuter son travail
et rapporte lui-même à son supérieur hiérarchique. Celui-ci prend négligemment la feuille que lui présente le jeune employé, la retourne entre ses doigts... Tout à coup, son œil flambe de colère :
— Quelle est, monsieur, cette mauvaise plaisanterie? demande-t-il.
Et il montre à Grévin, au verso du document administratif, un croquis à la plume fort léger : une figurante, sommairement vêtue, debout devant une toilette encombrée de cuvettes, d'épongés et de flacons, et se passant, d'un geste coquet, le crayon de rouge sur les lèvres...
Grévin rougit, pâlit, balbutia une excuse maladroite et finalement dut avouer ses torts. Cependant, tandis qu'il s'embourbait dans de laborieuses explications, le chef de bureau continuait d'examiner le dessin, et, à mesure qu'il l'examinait, son front prenait une expression moins sévère. Peu à peu l'indignation du grave personnage parut se calmer, un sourire éclaira son docte visage et ce fut d'une voix presque polie qu'il dit au futur caricaturiste :
— Mon ami, il faudra recopier ce rapport...
Puis, comme Grévin se dirigeait vers la porte, le
chef de bureau ajouta :
— Vous me rendrez le dessin... Je tiens à le conserver I Je le joindrai à votre dossier!
Le croquis fut-il joint au dossier, fut-il tout simplement confisqué par l'honorable fonctionnaire? Je pencherais plutôt pour la seconde hypothèse... Tou-
jours est-il que Grévin prit en dégoût les paperasses, qu'il renonça aux dix-huit cents francs de la Compagnie et se jeta à corps perdu dans la confection des petites Parisiennes...
Je ne le suivrai pas dans toutes les phases de sa carrière. Pendant un quart de siècle Grévin a alimenté le Journal amusant, le Journal pour rire, le Charivari et jeté aux quatre vents de la presse satirique des trésors de fantaisie et de verve. Son talent était moins varié que celui de Daumier, ou de Gavarni, ou môme de Cham. Il ne sortait pas d'un étroit domaine circonscrit entre la rue Bréda, les Folies-Bergère et les coulisses des théâtres d'opérettes. Mais en ce domaine Grévin manœuvrait à Taise. C'était son empire... Il avait trouvé dans une heure d'inspiration ce type, tout à fait original, qu'on ne connaissait pas avant lui et qui fit fortune : le type de la petite femme en qui s'incarnent la grâce, la pétulance, la corruption de Paris... Examinez cette silhouette, qui apparaît dans tous les croquis du dessinateur. Au point de vue plastique elle est assez médiocre. Presque toiyours les jambes sont trop longues, le pied trop petit, le buste trop court. Le visage est à peine indiqué, les yeux, la bouche et le nez sont figurés par deux traits imperceptibles, les cheveux sont marqués vaguement par une tache : cela est approximatif et rudimentaire, et cela est délicieux, et cela est capiteux; et de l'ensemble de ces détails, dont chacun est contestable,
8'exhale un parfum de rare élégance et d'irrésistible gentillesse. Le chic, ce mot d'invention moderne, semble avoir été créé pour caractériser la manière de Grévin.
Aussi quelle action il exerça sur les modes féminines I Il ne les suivait pas, il les devançait, il les inspirait et tous les grands couturiers de Paris consultaient ses dessins et mendiaient ses conseils. L'un d'eux lui proposa des appointements d'ambassadeur (cent mille francs par an) pour lui fournir des maquettes et diriger les ciseaux de ses coupeuses; mais Grévin n'était pas ambitieux, il préféra garder son indépendance et vivre dans sa maisonnette entre ses crayons et ses pinceaux.
On parle toujours des légendes qui accompagnent les scènes de Gavarni, on traite plus légèrement celles de Grévin. Je ne crois pas que ce dédain soit justifié. Grévin est moins amer et, si vous voulez, moins profond que Gavarni, il a l'observation moins cruelle, mais il ne Ta pas moins juste, et sous l'aimable ironie de son esprit se dissimule une observation très fine. Gavarni est l'interprète de Balzac, Grévin est l'homme de Meilhac et Halévy; c'est un philosophe clairvoyant et indulgent, qui connaît la vie, mais trouve inutile de la maudire, et qui assiste en spectateur sceptique et souriant au défilé des passions humaines.
Oui certes, Grévin a sondé les mystères du cœur féminin... J'ai sous les yeux un de ces croquis, où
228 PORTRAITS INTIIIES
Ton voit une gommeuse qui passe toute fringante sur les boulevards. Un individu, d'assez fâcheuse mine, s'approche d'elle. Ëcoutez leur dialogue :
— Eh ben, voyons, marquise, tu n'payes rien?
— • Dieu merci I j'sais pas encore ce que c'est que d'payer à un homme.
— C'est quTas jamais aimél...
L'avenir, n'en doutez pas, réalisera cette prophétie. Un jour viendra où cette marquise de l'asphalte, qui vit aux dépens des hommes, sera grugée à son tour par quelque damoiseau sans délicatesse... Grévin explore ainsi tous les bas-fonds de la galanterie parisienne, il en souligne les misères et les détresses morales. Les femmes qu'il nous présente sont en général de petits êtres inconscients et frivoles, élevés dans l'atmosphère échauffante du théâtre ou de l'atelier, figurantes, trotteuses, danseuses, modèles, filles de concierge qui ont mal tourné et qui possèdent, à défaut de cœur et d'intelligence, un certain esprit naturel et un bagout pittoresque.
Voyez ce jeune rapin, que l'artiste met en scène en l'un de ses dessins les plus amusants. Il est mélancolique, il paraît découragé, il allume tristement une cigarçtte et dit à son modèle (un petit bout de femme pas plus haut que ça, mais crânement campée sur ses hanches) :
— Le rêve, vois-tu, pour un homme, c'est d'avoir une femme à soi tout seul.
— •.. Y en a donc? répond le modèle, et l'on croit
entendre sa voix aux inflexions gouailleuses de gamine de Paris.
Vous voyez que Tironie de Grévin est assez libre et qu'elle a son franc-parler. Elle ne s'exerce pas seulement aux dépens des gommeux et des gommeuses, elle prend quelquefois pour cible la bourgeoisie, la noblesse, la finance et même la magistrature — toutes les « bases fondamentales » de la société... Ce dialogue entre un bon paysan et son avocat me paraît plein de saveur :
— Tranquillisez-vous, mon brave, dit l'avocat, votre cause est excellente ; vous avez raison de point en point, tout le droit est de votre côté.
— Ben ouil... mais voilai... il y ala justicel- Cette autre boutade d'un homme de Bourse ne
manque pas non plus d'agrément :
— Curieux, c't'animal-là I II se laisse flouer par le premier venu, qu'il ne connaît pas, et moi, qui suis son ami intime, j'peux pas arriver à l'fiche dedans!
Grévin trouvait ces légendes suggestives en se promenant le matin au milieu de ses rosiers, dans son jardinet de Saint-Mandé, ou en regardant la fumée de sa pipe s'évanouir dans les airs. Il vivait, ainsi solitaire, n'aimant pas le monde — où il brillait peu — travaillant au gré de sa fantaisie et s'abandonnantà tous ses caprices... Il en avait de bizarres. Par exemple, il détestait les meubles banals que vendent les tapissiers, il avait fait construire par un ébéniste intelligent tout un mobilier de forme étrange
— lit aux courbes savantes et voluptueuses, chaises s'épanouissant en corolles, fauteuils ornés de chimères et d'animaux fantastiques, guéridons problématiques et tables extravagantes.
Mais il poussait plus loin encore Texcentricité et le mépris des usages. Il avait dans ses écuries un bon vieux cheval qu'il adorait, qu'il appelait Coco et qu'il considérait comme son meilleur ami. Coco jouissait, comme vous allez voir, de privautés singulières. Parfois, le dimanche, Grévin réunissait à déjeuner des camarades, artistes, journalistes, comédiens et comédiennes. Au milieu du repas, quand la gaieté commençait à régner parmi les convives, l'amphitryon frappait dans ses mains. A ce signal, convenu d'avance, la porte de la salle à manger s'ouvrait : Coco apparaissait libre, sans entrave, les oreilles dressées et les naseaux frémissants. Il faisait tranquillement le tour de la table, sans s'inquiéter des cris d'effroi que provoquait sa présence; il glissait un œil narquois vers les invitées, qui mouraient de peur et se serraient convulsivement contre leurs voisins; puis, arrivé devant son maître, il allongeait le museau, poussait un hennissement sonore, happait délicatement un morceau de pain et se sauvait en caracolant!
Que de gais souvenirs I Et qu'elle est triste maintenant, la maisonnette de Saint-Mandé, où les petites Parisiennes, accrochées le long des murs, pleurent la mort de leur pèrel...