‹ Portraits intimes (volume 4)Chapitre 36 sur 50 · CLARENCE TERRACE · texte numérisé non relu

CLARENCE TERRACE

J'ai profité d'un récent voyage en Angleterre pour aller voir Henri Rochefort. Je connaissais l'adresse du proscrit : 4, Clarence Terrace, Régentas Parky le plus beau quartier de Londres, l'équivalent de notre avenue de Villiers ou notre boulevard Malesherbes, aux alentours du parc Monceau. Donc, par une belle après-midi de juillet, je sonnai à la petite porte du petit hôtel où notre compatriote a installé ses pénates. Vous connaissez, si vous avez passé le détroit, ces habitations anglaises, dont la physionomie, très particulière, ne rappelle en rien nos maisons de France. Une façade sur laquelle l'hiver a marqué son empreinte =»n longues coulées de suie; un portique soutenu par des colonnes d'ordre ionien, de larges croisées à guillotine, une grille devant, avec deux marches de granit qui mènent au seuil. C'est assez morose. Ce serait lugubre si une main intelligente n'avait eu soin de placer au ras de chaque fenêtre, de chaque

234 PORTRAirS INTIMES

windoWy une corbeille fleurie, une jardinière où s'épanouissent les géraniums et les blanches marguerites. Ces fleurs éclairent la pierre noire, y déposent un sourire...

Comment allais-je trouver Henri Rochefort? Chagrin, maussade, attristé par l'exil, ravagé physiquement et moralement, dévoré du désir de revoir la mère-patrie? Je fus tout de suite rassuré. Rochefort vint à moi la main tendue, Fœil brillant, le visage épanoui. Je m'informai de sa santé, qu'il me dit être excellente; je lui demandai si la rue Montmartre ne lui manquait point, s'il ne se trouvait pas trop malheureux...

— Mais noni pas trop, répondit-il... Je me suis parfaitement acclimaté à la vie anglaise. J'aime bien Paris, mais j'aime beaucoup aussi ma tranquillité. Or à Paris l'existence m'était odieuse. Ma porte était assiégée de solliciteurs; quand je sortais, ma tête ayant le malheur d'être assez connue, vingt badauds se retournaient et s'attachaient à mes pas. Ici, je suis libre. Nul ne s'occupe de moi. Je vais où bon me semble, je jouis de la vraie indépendance...

Tandis que Rochefort s'exprime ainsi, je l'examine à la dérobée, et je suis étonné de sa vigueur et de son air de jeunesse. Les cheveux sont poudrés à frimas, mais le visage est à peine ridé, la dent est saine, et l'œil surtout présente une vivacité, une mobilité singulières... Il ne se fixe pas, il papillonne, il lance un regard aigu, puis se détourne aussitôt. Et

CLAHENGE TERRACE 235

ainsi que le regard, la voix est brève, hésitante, inquiète, fiévreuse. Cet homme doit être horriblement nerveux ; il doit avoir des colères terribles, des colères blanches. Mais, en dehors de la politique, il est plein d'affabilité et de douceur.

— Vous devez voir beaucoup de monde ici et fréquenter dans la société de Londres?...

— Je ne tiens pas à me répandre... D'ailleurs, j'ignore la langue anglaise...

— Est-ce possible?...

— Je n'ai jamais voulu rapprendre... C'est une de mes théories. J'estime qu'il est funeste pour un écrivain de parler une autre langue que sa langue maternelle. Il s'assimile inconsciemment les tours, la phraséologie de l'idiome étranger, et peu à peu il perd ses qualités originales et personnelles; il ressemble à ces journalistes polyglottes qui écrivent correctement dans toutes les langues et qui n'écrivent bien dans aucune. Si j'avais commencé à m'exprimer en anglais, aujourd'hui je penserais en anglais et les articles de V Intransigeant ressembleraient à des traductions du Times,

— De quelle façon vous y prenez-vous pour envoyer à votre journal un article quotidien, palpitant d'actualité? Cet article est pour nous, qui sommes du métier, un perpétuel sujet d'étonnement. Avez-vous donc une fée qui vous tient au courant de ce qui se passe et qui traverse le détroit en cinq minutes pour porter votre copie aux compositeurs?

236 PORTRAITIS INTIMES

— Mon secret est moins mystérieux, ou plutôt je n'ai point de secret. Je reçois dans la matinée les journaux de la veille au soir. Si un événement se produit de minuit à deux heures du matin, on m'en informe par dépêche télégraphique. A midi, ma cop'e est achevée. Elle part à deux heures parle train-club et arrive vers onze heures à V Intransigeant..» Et voilà... Vous voyez que c'est tout simple...

L'entretien dérive fatalement vers la politique. Sur ce sujet, Rochefort est intarissable, il n'use pas de réticences, il porte sur ses contemporains des jugements d'une netteté cruelle. Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu'il abomine les opportunistes, qu'il déteste les juifs, ceux entre autres qui touchent de près ou de loin k la famille Reinach; qu'il tient en piètre estime le caractère de M. Garnot, et que les scandales du Panama l'ont réjoui jusqu'au fond de l'âme.

— Et moi aussi, on a voulu m'acheter, dit-il en riant. Un ancien ministre...

(Rochefort me l'a nommé, mais en me priant d'être discret.)

— ... Un ancien ministre m'a fait proposer 100000 francs par Cornélius Herz, pour ne plus l'attaquer dans Y Intransigeant^ proposition à laquelle j'ai répondu par un redoublement de violence...

— ... Et ce fameux Cornélius, est-il vraiment à l'article de la mort?

Rochefort pousse un grand éclat de rire :

— Il se porte comme vous et moi. Mais il est très

GLARENCE TERRAGE 237

fort, très fort. Il est de taille à rouler tous les hommes d'État de France et d'Europe. Et puis il possède des papiers compromettants; et puis il est (j'en ai recula preuve certaine) l'agent de TAngletere, deux raisons pour qu'on le laisse en repos I Je vous assure qu'il n'est nullement inquiet. La France fait semblant de réclamer son extradition; l'Angleterre fait semblant de l'accorder; Cornélius fait semblant d'être malade. Et tous trois sont parfaitement d'accord... Mais laissons de côté ces vilaines choses. Venez, que je vous montre mes acquisitions.

Et nous voilà, tous deux, grimpant les escaliers et parcourant les vastes salons formant galeries, où le maître de céans expose ses objets d'art. Ils sont peu nombreux, mais choisis. Rien que des tableaux de marque, des tableaux anciens. Ici une étude de Goya, . que Rochefort a découverte chez un marchand, qu'il a payée une somme dérisoire et qu'il pourrait revendre très cher s'il avait le goût de la brocante — une des meilleures opérations de sa carrière de collectionneur. A côté, j'aperçois un Guardi, le peintre de Venise, une toile ensoleillée qui figurerait avec honneur au musée du Louvre. Plus loin un Van Ostade et, sur une commode en marqueterie, une délicieuse terre cuite de Glodion faisant face au buste de Rochefort, par Dalou. L'idée me vint d'emporter un souvenir de ces merveilles...

— Verriez-vous, dis-je à Rochefort un inconvénient à ce que l'on prît une vue de votre homef

— Nullement...

— Alors vous me permettez de vous amener un photographe?

— A votre aise...

Rendez-vous fut pris pour le surlendemain, il s'agissait de trouver le photographe — ce qui ne laissait pas d'embarrasser un malheureux Parisien, égaré à Londres, et presque aussi étranger que Ilochefort aux mystères de la langue anglaise. Je me souvins heureusement que le correspondant de la Revue Illustrée^ M. Geard, est un photographe amateur fort distingué, dont la Revue avait reproduit de jolis clichés.

Je saute dans un cab, j'arrive chez M. Geard. Je lui expose ma requête :

— I do not speak frenchl

Fatalité I M. Geard ne saisit pas le français I Alors, avec une peine infinie, cherchant mes mots, tâtonnant, bégayant, j'accouche d'une phrase informe :

— Will you,,. please... corne with me... photographier Mister Henri Roche fort,,, for the Revue Illustrée...

miracle! M. Geard a compris. Il me montre son appareil. C'est cela môme. Nous sommes sauvés. Et nous reprenons de compagnie le chemin de Regent's Park.

Pendant deux heures, M. Geard a promené son objectif dans toutes les pièces de la maison, dans le fumoir, dans la salle à manger où traînent les reliefs

CLARENCE TERRÂCE 239

d'un déjeuner plantureux; il Ta braqué sur la porte du petit hôtel et a saisi Rochefort tête nue, cheveux aux vents, et par les fenêtres du salon, sur les vertes pelouses et sur les bassins du parc, où nagent les cygnes, où se promènent les jeunes misses en compagnie de leurs amoureux...

M. Geard repliait déjà son appareil, quand soudain...

— Et le lit de TEmpereurl II n'a pas pris le lit de TEmpereurl...

Allons voir le lit de TEmpereur... Rochefort m'explique, en montant au second étage, l'histoire de ce lit, qui lui fut donné par l'empereur du Brésil, dont il avait fait la connaissance chez Victor Hugo. C'est un meuble magnifique, un chef-d'œuvre de sculpture, un curieux mélange de rocaille et de gothique -^ du rocaille flamboyant^ vraie couche royale qui doit se trouver un peu étonnée d'orner l'appartement d'un défenseur de la Sociale. Il est vrai qu'elle peut se croire logée chez le marquis de Luçay et non pas chez le pamphlétaire Henri Rochefort...

Cette fois la visite est terminée. Il ne nous reste plus qu'à prendre congé. Notre hôte nous reconduit avec les paroles les plus charmantes, les plus courtoises du monde. Au moment où je lui serre la main (est-ce une illusion?), je crois voir passer dans son regard comme une ombre d'hésitation, de réserve. Une nuance, un rien, mais que je perçois très nettement. J'attribue ce mouvement vite réprimé à

240 POUTRAITS INTIMES

Thumeur ombrageuse de l'exilé qui ne se livre tout à fait qu'à ses intimes et qui se méfie instinctivement des hommes qu'il ne connaît pas de longue date...

— Nous reverrons-nous bientôt à Paris? lui dis-je.

— Je pense que la Chambre votera un jour ou l'autre l'amnistie qui lui sera demandée. J'attends patiemment sa décision...

Il est probable, en effet, que Rochefort nous sera rendu. Et tous les Français que n'aveugle point l'esprit de parti approuveront cet acte de justice et de générosité.

Rochefort retrouvera avec plaisir son cher boulevard des Italiens... Mais peut-être lui arrivera-t-il de regretter ce calme logis de Regent's Park, d'où il pouvait parler à la foule sans avoir à souffrir de son contact.. •

LÀ YELLËDÀ DE L1RLÂNDE

Je suis allé présenter mes hommages à miss Maud Gonne, à celle qu'on a surnommée la Velléda de Tirlande, à cette jeune fille de haute naissance qui parcourt TEurope, plaidant partout la cause de ses frères opprimés...

Avenue de la Grande-Armée, une maison confortable et banale ; un appartement meublé à la hâte et qui sent le campement. Quelques cadres zigzaguent le long des murs. Sur la cheminée, des photographies avec dédicaces, portraits recueillis dans tous les pays, têtes russes, têtes anglaises, têtes allemandes. Dans l'angle un piano ouvert, et sur le piano une cravache. Rapprochement symbolique et qui caractérise la maîtresse de céans. Miss Maud se délasse du piano par le cheval, du cheval par le piano : cela est de toute évidence. Et je me la représente, fine, énergique, miartiste, mi-centauresse, habituée dès ses jeunes ans à jouer du Schumann en levant les yeux au ciel, et à forcer les cerfs à la course.

Elle paraît... Je suis un peu surpris. Velléda est immense; elle mesure pour le moins 1 m. 8S, ce qui équivaut à la taille de nos beaux gendarmes. Jolie? Pas précisément. Mais curieuse. La tête est entourée d'une auréole blonde, très épaisse, ébouriffée, qui évoque Tidée de Y Eau des Fées; du Cherry Blossom et autres élixirs pour l'entretien de la chevelure. Le menton est résolu, la bouche énergique, le nez légèrement coquelinesque, autrement dit à la Roxelane. Enfin Tœil est on ne peut plus intéressant. Non pas vif, ni pétulant, ni gouailleur, ni spirituel; mais intelligent, patient, rêveur et par instapts passionné. Joignez une expression indéterminée, je ne sais quoi de vague et de fermé qui fait que les étrangères (Saxonnes ou Slaves) sont pour nous de vivantes énigmes et que leurs âmes nous demeurent incompréhensibles.

Miss Maud Gonne me reçoit cordialement, en femme habituée à coudoyer les hommes de lettres et les journalistes. Vigoureux shake-hand. L'entretien s'engage.

— Eh bieni miss Gonne, vous devez être satisfaite! Il me semble que le gouvernement anglais s'est enfin décidé à exaucer vos vœux les plus chers?

Une moue se dessine sur les lèvres de miss Maud.

— Le home rule n'est qu'un commencement (Je concession. Si la dignité de l'Irlande y trouve quelque profit, la misère, hélas I dont souffre ce malheureux pays n'en sera pas soulagée.

Page 1