‹ Portraits intimes (volume 4)Chapitre 37 sur 50 · LA VELLEDÂ DE L'IRLANDE · texte numérisé non relu

LA VELLEDÂ DE L'IRLANDE

— Cette imisèreesUelle vraiment aussi atroce qu'on le prétend? N'y a-t-il pas une certaine exagération dans des descriptions des voyageurs?

Velléda prend un air grave :

— Leurs récits sont au-dessous de la vérité. Peu de gens connaissent Tlrlande. Pour savoir ce qui s'y passe, il faut comme moi pénétrer à cheval (car les voitures ne peuvent circuler sur ces routes défoncées) dans les hameaux isolés, loin des villes... C'est là que les landlords commettent leurs pires abominations. Ils sont bien tranquilles. Nul n'est en état de les inquiéter. Pareils aux hobereaux du xn« siècle, ils taillent, ils rognent, ils affament, ils pressurent les paysans qui sont en réalité leurs esclaves; ils leur arrachent le. pain de la bouche et les réduisent à mourir de faim. Quelques-uns, pour soutenir leur frêle existence, en arrivent à manger de l'herbe, comme les bêtes, et cette herbe même, qu'ils récoltent au bord de la mer, ils sont obligés de la payer; ils ne peuvent la cueillir et s'en repaître que sous le contrôle de la police. Et quelle police I Une police haineuse, vindicative, composée de sectaires, d'autant plus cruels qu'ils se savent protégés par Tautorite suprême. Je renonce à vous peindre ces horreurs. J'ai vu de mes yeux expulser de sa maison un vieillard de cent trois ans, qui n'avait pu verser le dernier terme de son fermage ; j'ai vu, en plein hiver, les policemen s'emparer d'une femme enceinte, la déposer dans la neige devant sa maison, défendre k

ses voisins de la recueillir, sous peine d'emprisonnement, et éteindre le feu que ces voisins charitables avaient allumé auprès d'elle pour réchauffer ses membres glacés, si bien que l'infortunée, devenue subitement folle, accoucha d'un enfant mort. Chaque jour, de pareilles scènes se produisent : tout le monde le sait en Angleterre, et personne n'en dit rien. Et les journaux se taisent, et le Parlement fait la sourde oreille, et les belles dames vertueuses, qui fondent des sociétés de tempérance, laissent tranquillement s'accomplir ces ignominies. Elles ne s'en occupent pas, elles ne veulent pas s'en occuper. Ce sont affaires d'État. La politique de la reine est en jeu. Cela suffit pour que chacun se détourne et courbe la tête... Voilà pourquoi je parcours la France. Je sais combien elle est généreuse, accessible aux grands sentiments, prompte à voler au secours des faibles. Elle l'a maintes fois prouvé. Je voudrais qu'elle le prouvât une fois de plus, et que son cri de pitié et d'indignation, frappant au cœur nos bourreaux, les obligeât h briser nos chaînes.

Miss Maud prononce ce discours tranquillement, lentement. Sa voix reste calme, mais une volonté luit dans son regard... Et je sens que cette femme se possède, qu'elle ne commettra point d'imprudences, qu'elle poursuivra sa tâche pendant des mois, pendant des années, sans compromettre son influence par d'inutiles provocations. Et j'admire cette ténacité, ce courage. Tout en admirant, je suis inquiet. Il

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n'est pas naturel qu'une demoiselle bien née abandonne sa position dans le monde, renonce aux joies du mariage, aux prérogatives de son rang, rompe avec les préjugés de sa caste et se jette à corps perdu dans une vie d'aventures. D'où vient cette singulière vocation? J'interroge, ne sachant trop si l'on consentira à me répondre, et de quelle façon on me répondra.

Elle ne paraît point embarrassée. Je ne suis pas le premier, sans doute, qui lui demande ces choses.

— Je ne suis pas une prophétesse, et je n'ai pas l'intention de renouveler les exploits de Jeanne d'Arc. Mais j'ai été élevée en Irlande et vous savez combien sont vivaces les impressions d'enfance. Mon père, officier de l'armée anglaise, entretenait de nombreuses relations parmi les landlords. J'allais passer des semaines chez ces amis qui nous recevaient dans leurs châteaux, où Ton menait la vie joyeuse. Un jour (j'avais à cette époque dix-sept ans) je m'acheminais vers un de ces castels, situé loin de Dublin, au fin fond de la province. C'était en plein hiver, il gelait à pierre fendre. Je passais en voiture, quand j'aperçus une femme évanouie, étendue à terre devant la porte d'une masure en ruine. Je me précipite, je ramasse la pauvrette, je lui fais boire un cordial, je la questionne. Elle m'apprend que, n'ayant pu payer son maigre loyer, elle vient d'être mise dehors par le seigneur qui a donné ordre de démolir sa chaumière; elle ajoute qu'elle n'a pas mangé depuis deux jours,

et que son mari, un nommé Duncan, est allé ramasser quelques racines, au risque d'être châtié par l'intendant des domaines. Je glisse une pièce d'or dans sa main, et j'arrive, le cœur plein de pitié, chez mon hôte, bien décidée à lui parler de ces malheureux et Il implorer pour eux sa miséricorde. Or, en entrant au salon, savez-vous quels mots j'entends? Le lord parlait haut et riait fort, et il disait : « J'ai gagné mon pari. J'ai prédit, l'année dernière, à cette mauvaise tête de Duncan, mon tenancier, qu'avant six mois sa femme coucherait dans les fossés. Eh bien! elle y est! Qu'elle y reste et qu'elle y crève I Cela servira d'exemple aux autres et leur apprendra à payer exactement! » Je ne répliquai rien, je ne relevai pas ces paroles; mais, le soir même, je bouclai ma malle et m'éloignai du repaire de ce monstre — jurant, à part moi, de consacrer mes forces à l'affranchissement des esclaves irlandais, de vouer ma vie k cette mission sacrée. Je m'applique à ne pas faillir à mon serment...

Ici, miss Maud sourit. Peut-être craint-elle d'avoir l'air de pontifier, de poser à la prêtresse...

— Et puis, vous savez, cela m'amuse... La vie est si plate, quand on ne sait pas l'emplir I Et les distractions ordinaires, ce qu'on appelle les plaisirs mondains, m'inspirent une telle indifférence!... Mon œuvre, au contraire, est passionnante. Chaque matin, je reçois des centaines de lettres où l'on me dénonce des abus, où l'on me demande des secours. Je suis en

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communication avec nos comités de bienfaisance, qui se chargent de distribuer les sommes que je recueille. Tout ce que je gagne, le produit de mes conférences et de mes quêtes, s'en va là-bas. Et, lorsque j'y vais moi-même, le peuple me remercie, m'acclame et me récompense de mes peines. Il incarne en moi ses espérances, s'abusant, hélas I sur mes moyens d'action et sur mon autorité...

Miss Maud étend la main vers un guéridon et y prend une brochure :

— Voici le Bulletin officiel des pénitenciers de la Grande-Bretagne. J'ai eu mille peines à me procurer ce document, réservé aux seuls ministres d'Ëtat. Oo y trouve des détails navrants sur le sort des Irlandais accusés d'avoir conspiré contre la reine et détenus dans le bagne de Portsmouth. Ils sont là, depuis bientôt dix ans, assimilés aux criminels de droit commun, astreints à des travaux rebutants, et traités avec une barbarie digne, tout au plus, du moyen âge. Songez que les geôliers, le directeur, les surveillants, les garde-chiourme sont Anglais, c'est-à-dire ennemis-nés de nos captifs, ennemis de religion et de race. Aussi s'ingénient-ils, chaque jour, pour inventer des tortures. Je puis vous en donner un exemple : l'un des prisonniers contracte dernièrement, grâce à l'humidité malsaine de son cachot, une inflammation d'oreille qui dégénère en abcès. Le médecin y introduit la sonde. Le patient pousse un cri de douleur et laisse échapper ces mots ;

« Prenez garde, mon ami,' vous me faites mal. — Votre ami, dit le docteur furieux, votre ami... Je ne suis pas Tami d'un traître! Apprenez à mieux parler! » Et, d'un mouvement brusque, il lui casse dans l'oreille sa sonde de verre I L'infortuné mourut après quelques jours d'atroces souffrances, et son assassin reçut de l'avancement. C'est là que nous en sommes... Nous avons supplié le gouvernement britannique de gracier ces martyrs; il demeure sourd à nos prières. Estimons-nous heureux si de nouvelles victimes ne vont pas bientôt les rejoindre en leur enfer...

— Il me semble, miss Maud, que vous vous exprimez bien librement. Ne craignez-vous pas d'être atteinte, à votre tour, par le ressentiment des ministres de la reine, et de subir le sort de vos compagnons?... Êtes-vous rassurée, quand, au retour de vos voyages, vous débarquez en Irlande !

L'œil de la grande patriote devient très malicieux :

— Ils n'oseraient guère arrêter une femme du monde, qui, malgré ses opinions subversives, a conservé de puissantes relations. Et je le regrette, caria prison me ferait une auréole et rendrait ma popularité formidable. Mais, si la police me laisse libre, elle me surveille étroitement, et j'en ai eu récemment la preuve : J'avais à mon service ici, à Paris, une cuisinière, qui m'avait séduite par sa bonne grâce, son zèle, son dévouement, et qui m'inspirait une entière confiance. Or je la surpris, un jour, entrain de décacheter

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