‹ Portraits intimes (volume 4)Chapitre 38 sur 50 · LA VELLÉDA DE L'IRLANDE · texte numérisé non relu

LA VELLÉDA DE L'IRLANDE

mes lettres. Je montai dans sa chambre et j*y trouvai des papiers, des dépêches, des documents, qui me prouvèrent, clair comme le jour, que cette jeune personne était à la solde de TAngleterre. J'en eus un réel chagrin, mais je n'en fus pas surprise...

... La nuit tombe. Il est temps de prendre congé. Je demande à miss Maud la permission d'emporter, en souvenir de notre entretien, quelques photographies de son pays.

J'ai fait connaissance, Tan dernier, du député de mon arrondissement. Je le rencontrai dans un compartiment de chemin de fer et tout de suite nous sympathisâmes. Dois-je le dire? J'ignorais totalement ses opinions politiques, lisant fort peu les débats des Chambres; je ne savais s'il siégeait à gauche ou au centre, ou parmi les radicaux ou parmi les ralliés. Mais il me conquit par sa bonne grâce. J'admirai son expérience, sa connaissance des hommes, sa tolérance, sa modération. Il m'exposa ses projets, que je trouvai généreux, et m'expliqua la nécessité de former un grand parti, dans lequel entreraient, sans distinction d'églises, les jeunes gens instruits qui constituent Télite intellectuelle de la France. Il jugea sévèrement les utopies socialistes et blâma les ambitieux qui se servent de ces doctrines illusoires pour séduire le peuple et pour gagner ses faveurs. Il me vanta les bienfaits d'une liberté modérée, indispen-

sable aux patrons, salutaire aux travailleurs... « C'est un sage, me dis-je... Ahl si tous nos représentants lui ressemblaient!... »

Or, je me promenais, deux mois plus tard, dans les ruelles de mon village et je regardais d'un œil distrait les affiches multicolores dont les murs étaient ornés... Une d'elles me frappa. Elle était rouge, mais d'un rouge particulier, excessif, violent. Ce n'était pas l'incarnat de la rose, ni le vermillon du géranium. C'était le rouge révolutionnaire, le vrai sang de bœuf. Ce placard suait la haine et vomissait l'invective. 11 faisait appel aux plus basses passions, insultait le bourgeois, poussait l'ouvrier à la révolte et proclamait la guerre civile. Il évoquait, en des phrases vides et brûlantes, l'ombre des géants de 92^ il saluait l'aurore d'une ère nouvelle^ où V infâme Capital serait enfin obligé de courber la tête (la tête du Capilall)... Et au bas de ce factum s'étalait — hélas 1 — le nom de mon député, de mon doux philosophe, de mon délicieux compagnon déroute...

Ce sont les surprises du régime électoral. On est animé des meilleures intentions, on aspire à l'union des citoyens et à la concorde universelle. On s'apprête à défendre ces nobles idées. Mais arrivent les membres du comité, qui hurlent après vos chausses et vous arrachent la plume des mains. Ils connaissent r « esprit des populations »; le radicalisme gagne du terrain; pas d'hésitation possible. Il faut manger ou être mangé. Déjà le journal du chef-lieu accuse la

candidat d'être un orléaniste déguisé. Un orléaniste : quelle horreur I Vite que Ton réponde et sans perdre une minute I Et le candidat ahuri transcrit d'une main fiévreuse les phrases que lui soufflent les membres du comité. L'incendie s'allume et flambe I Le drapeau noir est déployé... Et voilà mon homme bienveillant et inoffensif transformé, malgré lui, en croquemitaine...

Et les électeurs, pour qui l'on se donne tant de peine, que pensent-ils de cela? Ils sont très calmes, je vous assure, et contemplent tranquillement cette énorme agitation I Ils se réservent, sourient dans leur barbe et ne se laissent influencer qu'à bon escient. On s'imagine qu'ils sont émus par les scandales parlementaires... C'est une chimère! Le paysan (je parle du vrai paysan, et non du politicien de province qui vit d'intrigues et ne pèche qu'en eau trouble), le « rural » aime, par-dessus tout, la stabilité. Il redoute les changements de personnes, comme les changements de gouvernements, et ne tient pas à troquer son cheval borgne contre un autre cheval qui lui est inconnu et qui, peut-être, sera boiteux. Si le paysan était abandonné à sa propre impulsion, il réélirait toujours le même député — à condition que ce député fût complaisant et lui rendît à l'occasion de petits services. Il ne modifie son vote qu'à la sollicitation pressante, acharnée des meneurs qui lui promettent monts et merveilles, et encore ne se décidet-il qu'après de longues hésitations.

Au reste, qui saura jamais ce qui se passe dans r&me d'un fermier normand, voire d'un fermier gascon? Je causais, récemment, avec un gros vigneron des environs de Libourne. Je le félicitais sur la belle tenue de son député, dont le nom n'avait été mêlé à aucun des tripotages de la dernière législature.

— Bé oui I me dit-il, il n'a pas été aussi coquin que les autres I

Et il souriait en clignant de l'œil. Et je ne pus deviner, si, dans son intime pensée, il louait l'honnêteté de l'élu de la Gironde, ou si à sa considération ne se joignait pas une nuance d'ironie. Tandis que sa voix approuvait, son regard insinuait : « Brave homme, mais pas fort. » Telle la sérénade de DonJrmn^ où règne un si piquant désaccord entre l'accompagnement et les paroles...

Pourquoi voulez- vous que les mandataires aient des> convictions plus fermes que leurs mandants? Le scepticisme est égal de part et d'autre, surtout dans ce délicieux Midi où le soleil met les têtes à l'envers. On y glane, en passant, de singulières légendes sur la constance de messieurs les candidats. En voici une qui m'a paru très plaisante et que je transcris pour l'édification du lecteur. Ne croyez pas de ma part à un grossier subterfuge, l'histoire est authentique. Je la tiens de mon excellent confrère Alfred Capus, qui ne dit jamais que la vérité, bien qu'il ait vu le jour sur les bords de la Garonne.

Ils étaient deux députés, Parrigoul et Gàtinaîs, qui

siégeaient aux deux extrémités de la Chambre, Parrigoul sur les bancs socialistes, Gâtinais sur les bancs conservateurs. Malgré ces divergences, ils s'aimaient comme des frères et ne connaissaient pas de plus vif plaisir que d'aller, chaque soir, tarir des chopes à la brasserie prochaine, en se livrant aux douceurs de l'écarté.

Arrive l'époque des élections. Gâtinais et Parrigoul bouclent leurs malles et se préparent à rendre compte de leurs mandats respectifs. Les voilà, dans le train, suffoquant de chaleur et ne sachant de quelle façon tuer le temps.

— Une partie? propose Gâtinais.

— Volontiers, dit Parrigoul.

On improvise une table à jeu sur un carton à chapeau. Gâtinais retourne le roi. Parrigoul fait la grimace. Gâtinais gagne une fois, deux fois, dix fois. Parrigoul double, triple la mise, et finit par perdre une somme rondelette... Il demande sa revanche; il perd encore, il perd toujours. A la hauteur de Poitiers il devait trois mille écus. A la hauteur d'Angoulôme, il en devait quinze mille.

— Écoute, lui dit Gâtinais. Je t'ai gagné sur parole quinze mille écus, que tu n'es point en état de me payer. D'ailleurs tu as besoin de tout ton argent pour la propagande électorale. Je te propose une transaction.

— Parle, murmure Parrigoul d'une voix éteinte.

— Depuis longtemps je suis confus de voir un

homme de ton éloquence et de ta valeur croupir dans les bas-fonds de Textrême gauche, au lieu de se rallier à notre parti qui serait trop heureux de l'accueillir...

Parrigoul mit la main sur son cœur.

— Mes convictions, dit-il...

— Justement, il s'agit de tes convictions. Je te les joue en cinq sec...

— Je ne comprend pas...

— Tu vas comprendre. Si tu gagnes, nous sommes quittes, et tu demeures républicain. Si tu perds, je ne te réclame pas une obole, mais tu t'engages solennellement à te convertir à nos principes...

Parrigoul esquisse un geste d'indignation.

— Jouer ses opinions à l'écarté! Quelle honte!

— Alors, paye!...

— Tu me donneras bien un an...

— Pas un mois, pas huit jours. Et je te lance du papier timbré et je t'affiche publiquement, et tous tes électeurs sauront que tu es criblé de dettes...

Parrigoul se gratte le front.

— Ma foi, dit-il, déshonoré pour déshonoré!... Allons, soitl... J'accepte!

La partie suprême s'engagea. Le cœur de Parrigoul battait à se rompre. Songez donc! Les convictions de toute sa vie risquées sur un coup de dé ! Il eut un moment d'espoir, les rois semblèrent lui sourire, mais les rois étaient trop intéressés à sa défaite pour le favoriser jusqu'au bout. Parrigoul fut vaincu.

C*était heureusement un caractère bien trempé, prompt à rebondir sous les coups de la fortune.

— Allons I s'écria-t-ilj le sort en est jeté...

Il s'acquitta loyalement, en homme d'honneur. Il changea son fusil d'épaule, carrément, sans fausse honte. Il prononça un discours superbe, dont TefiTet fut foudroyant, dont l'écho retentit aux deux extrémités de la France. Jamais conversion plus sincère, plus spontanée ne s'était produite sous la calotte des cieux. Le parti de l'ordre célébra, en termes pompeux, cette vaillante recrue.

Et Parrigoul fut nommé...

Et quand le Parlement se réunit au mois de novembre, Parrigoul se pencha vers son collègue et, lui serrant la main avec effusion :

— Tu m'as rendu un fier service, mon vieux Gàtinais. C'est entre nous à la vie et à la mortl...

En attendant, dès que sonne l'heure du scrutin l'or coule à flots dans les campagnes — et le vin aussi. Chaque candidat arrose la poche des distributeurs de bulletins et le gosier des électeurs influents, — ce qui se traduit, en y comprenant les frais supplémentaires du ballottage, par une bagatelle de vingt à vingt-cinq mille francs. Je ne sais qu'un député qui réalise de sérieuses économies durant cette période. Pourquoi n pas ie nommer? C'est M. Maurice Faure, qui a l'honneur de représenter à la Chambre l'arrondissement de Valence (Drôme). Il faut vous dire que M. Maurice Faure est une cigale en même temps

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qu'un homme public. Il se nourrit d'éloquence et de beaux vers. Sa voix est admirable, sonore et cuivrée comme celle de Gambetta, avec moins de puissance, mais plus de douceur. Cette voix enchanteresse a ensorcelé tous les Yalentinoîs (ce sont les habitants de Valence) et sans doute, j'imagine, les Valentinoises. Maurice Faure est adoré et on le sent si solidement établi dans son fief qu'aucun concurrent n'ose se mesurer avec lui. Les urnes s'emplissent à son profit, sans qu'il ait à s'en occuper le moins du monde. Les bons électeurs ne mettent qu'une condition à leurs suffrages. Ils veulent contempler leur cher Maurice, lui serrer la main et trinquer à sa santé, mais ils n'entendent pas que Maurice se mette en dépense pour les venir voir. Ce soin les regarde... Et chaque matin, dès que paraît l'aurore aux doigts de rose, une calèche attelée de deux chevaux vigoureux, ornés de pompons et de sonnailles, s'arrête à la porte de Maurice... Maurice descend, le chef couvert d'un large panama (sa conscience sans reproche lui permet d'arborer ce chapeau maudit. Combien de députés n'en pourraient pas faire autant!)... Et la tournée commence... La voiture file le long des routes poudreuses; elle s'arrête dans tous les villages, dans les plus petits hameaux. Maurice descend, presse les paumes calleuses qui lui sont tendues, et l'on s'en va au bouchon voisin sabler le vermout, casser une croûte et échanger quelques considérations sur l'avenir de la République... Cet exercice dure toute

la journée. Au crépuscule, les chevaux caparaçonnés ramènent au gite Theureux candidat.

Vous croyez peut-être qu'il est enroué, vanné, éreinté, par ce régime. Désabusez-vous. Ces Méridionaux ont un prodigieux ressort. A peine a-t-il pris son café et allumé son cigare, que Maurice Faure retrouve des forces. Et toujours à ce moment quelqu'un lui demande de chanter un de ces vieux poèmes provençaux qu'il chante si bien.

J'ai eu le plaisir, au mois d'août 1893, de lui entendre réciter la Vénus d'Arles d'Aubanel. La nuit était tiède, le firmament plein d'étoiles, une douce brise agitait les feuilles... Nous étions là cinq ou six Parisiens, Jules Glaretie et son fils, Sarcey, Got, une charmante femme. M™* Genestel... Les vers s'envolaient, nous berçant de leur exquise musique. Le chefd'œuvre, en passant par les lèvres de Maurice Faure, prenait un aspect divinement sculptural. Nous voyions monter dans l'azur le corps de la déesse, patronne des brunes filles et des robustes gars de Provence, — de la brûlante déesse qui allume dans leurs veines le feu du désir... Et le cantique d'amour nous semblait sublime — que dis-je? — il nous semblait chaste, car il symbolisait à nos yeux l'âme d'une race demeurée invinciblement fidèle au culte de la Beauté...

M. Maurice Faure est l'enfant chéri de la fortune et de la victoire. Il a reçu d'une bonne fée le don qui consiste ^ se rendre populaire. Il n'en est pas réduit

à suivre les errements de certain député roumain dont l'aventure est demeurée légendaire. Ce citoyen ingénieux, désirant gagner les sympathies des faubourgs de Bucharest, avait fait Tacquisition d'un lot considérable de bottes à Técnyàre. Il invita tous les électeurs à venir se chausser chez lui; mais il eut soin de ne délivrer à chacun que la moitié d'une paire — réservant Tautre moitié pour le lendemain du vote. Les gens de Bucharest, qui ne voulaient pas demeurer un pied en Tair, donnèrent un vigoureux coup de collier, et notre homme réunit la presque totalité des voix exprimées...

Et maintenant, 6 candidats présents et futurs qui affrontez périodiquement Taventure des scrutins, prenez courage, tenez-vous prêts à tous événements et ne craignez pas de proclamer bien haut :

Que vous avez été élus à une majorité écrasante; ou battus de quelques voix; que votre victoire a été éclatante; ou votre défaite imprévue; et enfin, n'oubliez pas de flétrir, selon Tusage immémorial, les scandales de la pression administrative et de la candidature officielle/

L1NSURGE ALPHONSE HUMBERT

Notre sympathique confrère, notre confrère éminemment sympathique... Cette épithète, dont on abuse, s'applique merveilleusement à M. Alphonse Humbert, ancien président du Conseil municipal de Paris et député de la Seine. M. Alphonse Humbert, partout où il passe, éveille la sympathie... Voyez plutôt... Il devint en 1893 le meilleur ami de Tamiral Avellan qu'il reçut sous son toit, je veux dire sous le toit de THôtel de Ville; il fut aimé de ses conseillers, de ses électeurs, du Président de la République. Il n'y a §^ère que M. Poubelle et M. Lépine qui s'avisèrent de lui résister. Tous deux furent vaincus par sa bonne grâce. Et, au milieu de ces conflits de pouvoir et d'amour-propre, M. Alphonse Humbert évoluait gaiement avec sa figure de bon nègre blanc, aux cheveux crépus, au teint bistré, à l'œil malin, au nez à la Roxelane, au sourire bienveillant quoique moqueur.

Ne VOUS y trompez pas. Sous ces allures familières et un peu abandonnées, se cache une àme fortement trempée, un talent vigoureux, une volonté tenace, un remarquable tempérament d'orateur. Ce que M. Alphonse Humbert veut, il le veut bien, et tous les potentats de la terre ne Ten feraient pas démordre. Il voulut que M. Carnot assistât au banquet organisé par la Ville en Thonneur de Tescadre russe, M. Carnot dut s*exécuter. Il voulut que nos hôtes parcourussent quarante-cinq kilomètres en landaus à travers Paris, l'amiral Avellan dut avaler ses quarante-cinq kilomètres...

En vain M. Dupuy et d'autres membres du cabinet élevaient-ils des objections... Si la foule allait se montrer inconvenante? Si quelque nouveau Floquel allait narguer l'envoyé du Tsar? Si les anarchistes s'avisaient de lancer une bombe, ou simplement un pétard sur la redingote de Son Excellence? — Je réponds de tout, dit M. Humbert. Et l'événement lui donna raison. La promenade fut charmante. Le peuple se distingua par sa courtoisie. Les garçons bouchers de l'abattoir éclipsèrent M. de Coislin, qui était — vous le savez — l'homme le plus poli de France ; les écaillères des Halles prirent des airs de duchesse, et les gamins de Paris, ces enfants terribles, acquirent en un jour la notion du respect... Vous pensez bien que M. Humbert ne s*était pas engagé à la légère en cette aventure : il avait pris ses renseignements; il avait interrogé les plus farouches

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édiles du Conseil municipal, ceux qui refusèrent de voter le crédit des fêtes russes.

— Allez-y I avaient répondu ces croquemitaines. Le peuple est avec vous. Nous ne pouvons plus passer dans notre quartier : tout le monde nous montre le poing et nous accuse de manquer de patriotisme...

Et c'est ainsi que l'amiral Avellan put fraterniser avec le bon peuple de Paris...

Il y a juste vingt-deux ans, Alphonse Humbert en était réduit à se nourrir de racines et endurait les brutalités des garde-chiourme. Il était forçat — forçat politique s'entend. Le 3^ conseil de guerre, siégeant à Versailles le 20 novembre 1871, sous la présidence du colonel Jobey, du 5® de ligne, l'avait condamné aux travaux forcés à perpétuité. Quel crime lui reprochait-on? D'avoir fomenté la guerre civile en collaborant au Père Duchéne. J'ai cherché le compte rendu m extenso de cette séance ; j'ai feuilleté la Gazette des Tribunaux^ le Figarc de l'époque; je n'y ai trouvé qu'une analyse écourtée et sèche. La Gazette esquisse la silhouette du prévenu : « Le sieur Humbert est petit, il porte toute sa barbe et se défend avec un remarquable aplomb... » Le Figaro^ moins explicite, se contente de le traiter d'énergumène. On sent très bien que le pauvre Humbert était, en ce temps-là I un seigneur sans importance. Et puis, l'opinion publique professait une telle haine pour les communards qu'elle accueillait leur condamnation avec la

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plus grande indifférence. Et les jugements ne traînaient pas! Les membres du conseil de guerre menaient les débats tambour battant... Au bout de cinq minutes de délibération, le verdict était rendu : Pan I la peine de mort. Vlan I la déportation à Nouméa.

Humbert dut partir, comme les camarades, pour la Nouvelle. Il y demeura huit années, et quelles années I On se demande comment sa raison n'y a pas péri, comment sa santé physique y a résisté... Il était tombé sur un gardien — vraie brute à tête humaine — qui l'avait pris en exécration. Ce gardien recevait un subside spécial pour l'alimentation des captifs. Il trouvait plus avantageux d'empocher l'argent et de laisser les condamnés pourvoir eux-mêmes à leur nourriture.

— Cherchez votre vie là dedans, leur disait-il en leur montrant un champ de manioc.

Et les malheureux, épuisés par quinze heures de travail, étaient obligés d'aller voler des tiges de manioc pour ne pas mourir de faim.

Humbert avait-il, en quelque occasion, manifesté sa mauvaise humeur? ...Le geôlier lui gardait un chien de sa chienne. Un jour, il l'avait chargé de conduire une lourde charrette sur des routes défoncées. La roue pénètre dans une ornière, la charrette s'embourbe, le cheval lance des ruades épouvantables...

Le garde-chiourme saisit un des traits de la carriole, l'accroche à la ceinture d'Humbert...

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— Tu vas, lui dit-il, te placer derrière le cheval et tirer avec lui...

Si Humbert n'eut pas la poitrine défoncée, ce ne fut pas la faute de son bourreau...

Il résista cependant à la tentation de Fétrangler. Il réussit à dompter ses nerfs... La privation, la misère, le désespoir avaient heureusement affaibli son énergie. Mais chaque journée nouvelle l'exposait à de nouvelles épreuves. Les forçats devaient, tous les dimanches, assister à la messe sous peine de cent coups de corde, appliqués au bas des reins — supplice digne des Chinois. Certain matin, Humbert, entraîné par un compagnon libre penseur, se dérobe à ce devoir et, au lieu d'aller écouter la parole du Seigneur, prend la tangente et s'esquive... A peine a-t-il quitté les rangs qu'un grand frisson le saisit. Il vient d'apercevoir au coin de l'église son ennemi intime, le redoutable gardien.

— Je suis perdu, se dit-il... Si mon absence est découverte, je recevrai mes cent coups de corde... C'est la mort, sans rémission...

Que faire? Humbert se souvient qu'il a dans sa poche un petit flacon de rhum, acheté sur ses économies. Il croit remarquer que le cerbère titube légèrement et a quelque peine à conserver son aplomb. Il paye d'audace, s'avance vers lui, l'arrête, et, lui tendant sa bouteille :

— Bois, dit-il d'un ton impérieux...

L'autre, étonné, débouche le flacon, renifle l'odeur

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du rhum, écarquille les yeux déjà troublés par Tivresse, porte le goulot à ses lèvres, avale d'un trait la liqueur et tombe comme une masse.

Humbert était sauvé...

Et que d'autres aventures! Il y a l'histoire du bandit corse grand ami d'Humbert. Ce brave garçon, auteur d'une vendetta fameuse, mais au demeurant le meilleur fils du monde, s'était échappé du bagne. Poursuivi, traqué dans les bois par les troupes indigènes, il fut repris, mais non pas vivant, car il s'était tiré une balle dans la tête. Il y a l'histoire des billets de banque détournés par un agent infidèle ; l'histoire de la tentative d'évasion...

Je n'en finirais pas...

Quand on vint, en 1879, annoncer k Humbert qu'il était libre, il demeura tout d'abord stupide. Il n'osait pas comprendre; il craignait d'être le jouet d'une illusion. Imaginez- vous un homme qui passe tout à coup des profondes ténèbres au rayonnement du grand soleil. Telle était l'impression de l'ex-prisonnier. Il ne se ressaisit qu'à son retour en France. Il fut invité à prononcer un discours sur la tombe d'un vieil insurgé, et, pour bien prouver qu'il avait recouvré tout son sang-froid, il s'empressa d'insulter la magistrature de son pays en la traitant de vile prostituée. Ce mot lui valut six nouveaux mois de prison. Il passa des chantiers de Nouméa aux cachots de Pélagie... A peine avait-il eu le temps de respirer la douce brise de France.

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Ces misères sont loinlaines. Alphonse Humbert en parle sans haine, sans rancune, sans excès de complaisance. Il ne s'en pare pas comme d'une auréole; il ne maudit pas ses juges; il ne triomphe pas bruyamment. Il a la revanche modeste... Et c'est par là qu'il nous plaît, par cette simplicité, infiniment plus spirituelle que la morgue de tel de ses vieux compagnons d'armes, qui prend des airs de victime et de Titan foudroyé...

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