LE BOUILLANT ACHILLE
... Il se nomme Emmanuel. Il représente la Corse au Palais-Bourbon. Et il plaît à tout le monde, même à ses adversaires, qui, la première émotion passée, lui pardonnent volontiers ses accès de violence. Je serais étonné s'ils Itii gardaient une très longue rancune... Certains mots qui, dans une autre bouche, blesseraient mortellement, tombent des lèvres d'Emmanuel sans qu'on y attache grande importance : ce sont bouillonnepaents d'un tempérament méridional.
Car cet homme est méridional autant qu'on peut l'être. Il a les qualités et les défauts du Midi : la séduction, la grâce, la verve prime-sautière, l'audace et une souplesse qui lui permet d'évoluer parmi les obstacles, et des poussées de fureur qui paralysent son entendement. Il a écrit des pages exquises, que n'eussent pas désavouées Voltaire et Paul-Louis Courier. Il a signé des articles de polémique qui rappel-
lent, tant Tinvective y est grossière, les discussions entre matelots sur le vieux port de Marseille...
Emmanuel Arène I
A ce nom, trois images distinctes se superposent dans ma mémoire.
Je revois un Emmanuel tout jeune, encore inconnu. Il ne songeait guère, alors, à la politique ; il songeait encore moins aux lettres. Il ne se préoccupait que de Tamour. Enchaîné dans les liens d'une brune aux yeux bleus ou d'une blonde aux yeux noirs, il coulait une vie tranquille, pleine de délices et de paresses. On le voyait arriver, vers les cinq heures du soir, dans un petit café de la rue d'Amsterdam, le café Félix, où il retrouvait de bons camarades, comme lui insouciants. On buvait l'apéritif, on jouait à la manille ou aux dominos. Et, le lendemain, on reprenait le cours de cette existence de lazzarone. Et Emmanuel était charmant, gentil garçon, pas encore très élégant, un peu débraillé, mais il avait des yeux langoureux et un sourire qui enlevait tous les cœurs.
Dix ans après... Emmanuel est célèbre. L'amitié de Gambetta lui a ouvert le chemin de la fortune. C'est le plus jeune député de la Chambre, et l'un des plus brillants. Il s'improvise orateur, il s'improvise écrivain. Il réussit à la tribune, il réussit au journal. On cite ses mots, dont quelques-uns sont charmants. Le (jfil Blas^ le Matin^ s'arrachent sa prose. Et il n'y a pas, h Paris, un cavalier plus fringant, plus par-