LE THÉÂTRE
Céline Montaland débuta à la Comédie-Française le 13 décembre 1849, dans le rôle de Camille de Gabrielle. Elle avait juste six ans; elle fut immédiatement classée dans la catégorie des petits prodiges. Le public ne déteste pas qu'on lui montre au théâtre de jeunes enfants. Pour ma part, j'ai horreur de ces exhibitions prématurées. L'aisance et le naturel sont choses rares, même chez les vieux comédiens, à plus forte raison chez les tout petits. Je ne me rappelle pas avoir rencontré jamais un acteur-enfant qui m'ait donné la parfaite illusion de son personnage. Or il parait que Céline Montaland réalisait cet idéal difficile. Elle avait sur les planches une gaité, une verve prime-sautière, une souplesse, qui dès le premier jour éblouirent le public. Là-dessus les témoignages sont unanimes, et Janin et Gautier ne tarissent pas d'éloges. Ils célèbrent à l'envi le succès de la jeune Céline, « succès prodigieux et sans précédent »...
Tout Paris 8*en émut; la ville et les faubourgs défilèrent au théâtre. Les journaux, qui, à cette époque, ignoraient le reportage et s'occupaient fort peu des acteurs et des actrices, parlèrent à maintes reprises de Tapprentie comédienne. Les dramaturges en vogue résolurent d*utiliser ses grâces naissantes; ils s*ingénièrent à lui composer des rôles. Céline créa successivement (nous dit M. Luguet du Palais-Royal, qui joua â côté d'elle), la Fille bien gardée de Labiche, ManC selle fait ses dents^ la Fée Cocotte^ Maman Sabouleux, la Rose de Bohème^ une Majesté de dix ans. Elle se forma ainsi un répertoire qui lui appartenait en toute propriété, puisqu'il avait été conçu à son intention. Ce répertoire entre des mains habiles pouvait rapporter une fortune. Le père de Céline le comprit, et un beau jour il leva l'ancre, il quitta Paris et se mit à courir avec sa fille les théâtres de la province et de l'étranger. Ce fut un voyage triomphal...
Le père Montaland n'était pas un homme ordinaire. Il avait son grain d'originalité et je dirai même de génie. Il jouait la comédie avec quelque distinction ; il possédait toutes les roueries, toutes les ficelles du métier; c'était un professeur expérimenté, un metteur en scène incomparable, c'était aussi un administrateur vigilant, et un « barnum » plein d'audace. Il savait l'art d'organiser la réclame et de piquer la curiosité. Huit jours avant son arrivée dans une ville, les feuilles locales publiaient des notes élogieuses, des détails biographiques sur Tillustre, l'in-
LA BONNE CÉLINB 277
comparable Céline, dont les débuts prenaient ainsi l'importance d'un événement public.
M. Francisque Sarcey était à Grenoble, lorsque y arriva la caravane de la petite Montaland. Il y enseignait les belles-lettres, et passait au théâtre de la ville la plupart de ses soirées... Pauvre théâtre, humble troupe composée d'invalides sans mémoire et de débutants sans expérience. Céline apparut comme une déesse, dans ce milieu provincial, elle illumina la scène de sa beauté; et vous pensez bien que notre futur doyen, assis aux fauteuils d'orchestre, ne la quittait pas un instant des yeux. Il partagea l'admiration générale, et le lendemain il fit paraître sous la signature de Jean^ dans le principal journal de Grenoble, un portrait de la jeune artiste. Ce fut son premier article de critique dramatique...
Cependant Céline grandissait, et poussait comme un beau lis; ce n'était plus une enfant, c'était une jeune fille; elle ne pouvait plus s'affubler de la robe courte et du pantalon brodé de la Fille gardée. Il lui fallait changer d'emploi, cesser d'être un phénomène et devenir une artiste. Elle revint à Paris, où l'attendaient de dures déceptions. Le public parisien est le plus enthousiaste et le plus inconstant qui soit au monde; il encense et il brûle ses idoles à quelques mois d'intervalle. Pendant cinq ans, il avait adoré la jeune Céline; quand elle reparut, après dix ans de voyage, elle était totalement oubliée. Elle débuta en 1860 à la Porte-Saint-Martin, dans une pièce détes-
table, le Roi des îles^ et espérant amadouer Messieurs les critiques elle s'en fut leur rendre visite le matin même de ses débuts. Elle se présenta chez Sarcey, qui venait d'entrer dans le journalisme, et dont les premiers feuilletons faisaient quelque bruit; en le voyant elle poussa un cri de surprise.... Mais ici je laisse la parole à M. Sarcey qui a conté lui-même cette anecdote :
« — Comment! s'écria-t-elle... C'est vous qui êtes le Jean de Grenoble?
« Et tout de suite, comme si elle se remettait d'un fort étonnement :
« — Ah I monsieur, je garde toujours sur moi l'article que vous avez fait à Grenoble. Si je m'attendais à celai Esirce que tu l'aurais cru? dit-elle, se tournant vers son père... C'est M. Jean!
« Le père avoua qu'il ne l'aurait point cru. Elle tira — la petite masque — Farticle de sa poche.
« — Tenez 1 le voilà, me dit-elle, d'un ton ému. Il ne m'a jamais quittée.
« — Nous le lisons souvent, ajouta le père avec attendrissement.
« — Il nous a consolés de bien des chagrins, repritelle.
« — Il nous rend le courage, quand nous doutons de nous, insîsta-t-il.
« C'étaient des litanies. Ahl l'aimable comédienne! le n'étais déjà plus assez naïf pour me laisser prendre à ces roueries d'actrice. Mais la scène était si gaiment
jouée I J*aurais volontiers dit, comme ce grand seigneur à qui son valet de chambre, un Frontin de Tancien répertoire, adressait toutes sortes de compliments sur ses bonnes fortunes :
« — Je sais bien, maraud, qu'il n'y a pas un mot de vrai dans toutes ces flatteries, mais, continuel cela me fait plaisir. »
Céline Montaland n'obtint aucun succès dans le Moi des îles. On admira la femme et Ton dédaigna l'artiste. Autant on avait porté aux nues le talent précoce de Tenfant prodige, autant on se plaisait à rabaisser celui de la jeune actrice.
— Bien jolie, Céline, se répétait-on aux fauteuils d'orchestre, adorable, mais c'est tout!... pas l'ombre de talent I...
On dit toujours que la beauté entre pour une grande part dans le succès des comédiennes. C'est souvent un préjugé. La beauté, quand elle est éclatante, cesse d'être une alliée, devient un danger. Tandis qu'on regarde, on n'écoute pas; quand les yeux sont occupés, les' oreilles sont distraites; enfin l'on s'imagine volontiers que les jolies femmes ne travaillent point, et qu'au lieu d'apprendre des rôles, elles passent leurs, journées à se polir les ongles et à se peindre en noir les sourcils. Une femme vraiment belle a mille peines à conquérir une réputation de comédienne, surtout quand elle joue sur une scène boulevardière; il lui faut soutenir des luttes héroïques, dépenser dix fois plus d'efforts que
n'en dépenserait une laideronne pour arriver au but désiré.
Céline Montaland a subi cette épreuve et Ton peut dire que pendant quinze ans elle a porté le fardeau de sa beauté radieuse. C'était une adorable créature opulente et fine, sémillante et rieuse, souple et cambrée; elle ressemblait à cette pâle Andalouse, aux yeux de braise, aux narines émues, aux lèvres sanglantes, qu'ont célébrée les poètes, et à qui tous les racleurs de guitare ont soupiré des romances. Cette fille exquise avait la taille de Carmen, le pied de Rosine et le sourire de Mimi Pinson. Elle semblait heureuse de vivre, elle s'épanouissait comme une fleur des tropiques, aux chaudes couleurs, aux violents parfums. Tout Paris en fut grisé. Céline Montaland n'avait qu'une rivale, M"« Blanche Pierson, dont la blonde fraîcheur faisait songer aux roses mousseuses qui fleurissent dans les bois. Ces deux jeunes femmes, loin de se fuir, se cherchaient; leurs beautés si différentes gagnaient à être opposées, elles se faisaient valoir par le contraste. Napoléon III, qui était, si Ton en croit la légende, un dilettante passionné, résolut — nouveau Paris — de citer devant lui ces deux déesses : il les fit jouer côte à côte, dans une piùce écrite pour la circonstance par Eugène Labiche et intitulée le Point de mire; il se donna le plaisir de les admirer, de les contempler, de les comparer. Je ne sais k laquelle il remit la pomme... Peut-être en jplïrii-ril à. chacune la moitié!.^
Cette représentation du Point de mire produisit une vive sensation dans le monde des princes, des diplomates et des artistes. Il fut convenu que Montaland et Pierson étaient les deux plus jolies femmes de Paris. Chaque jour leur apportait une moisson de madrigaux, de sonnets, de portraits, d'acrostiches. Les journaux littéraires (à cette époque où les discussions politiques n'étaient point permises) engageaient des polémiques autour des deux comédiennes. Chacune d'elles avait de vaillants champions qui prenaient part au tournoi. Un chroniqueur de beaucoup d'esprit, Gaston de Saint-Valéry, résolut de mettre fin à. cette lutte galante, et, pour concilier les avis contraires, il consacra aux charmeresses une petite étude qui eut beaucoup de succès; c'était un ingénieux parallèle, où ni l'une ni l'autre n'était maltraitée. Le morceau est plein de grâce, il est oublié; le voici (mes lecteurs auront, je pense, quelque plaisir à le savourer) :
« L'une est blonde, blanche et rose, la figure ouverte et toute remplie de fins détails, à ravir un sculpteur; la taille heureuse, un embonpoint épanoui; dans toute la personne quelque chose de cordial, de juvénile, de souriant, qui cause le même plaisir que les belles journées du début de l'été; avec cela, une voix ravissante, sonore et tendre, merveilleusement féminine; des regards spirituels et recueillis, une bouche pleine de grâce; une chevelure légère, et chaude de tons.
« L'autre est brune, éclatante, piquante, accomplie; Toeil luit comme un diamant noir; la bouche est meublée de perles; les cheveux sont d'un noir bleu; les épaules admirables, encore qu'un peu lourdes; la Toix mordante; le rire incisif.
« La blonde éyeille en vous mille idées riantes, mille tableaux de volupté délicate : paysages champêtres et cependant parés, climat serein, soleil joyeux. La brune fait penser aux fêtes de l'hiver, aux salons scintillant sous la lumière des lustres, aux tables du souper, chargées d'argenterie et de cristaux, aux valses de Strauss.
« Nombre de choses exquises et fraîches semblent en naturelle harmonie avec la blonde. Pourquoi vous fait-elle songer au goût savoureux des pêches et au parfum des fraises des bois, tandis que la brune me rappelle le fumet des truffes et l'arôme du vin de Porto? Par quelles inexplicables affinités l'image triomphante de la brune s'associe-t-elle, dans mon esprit, aux boutiques de joailliers de la rue de la Paix, aux essences de Guerlain, au velours et à la soie, et celle de la blonde à la mousseline de l'Inde, h la plus fine batiste, à la senteur voilée des roses-thé? La brune me produit l'effet du chef-d'œuvre d'une incomparable industrie; mais je ne doute pas que la blonde n'ait fleuri, comme un lis, dans la rosée du ciel. On voudrait conduire la brune au bal, mais on rêverait de garder la blonde dans une villa blanche, ombragée d'un bouquet d'orangers; on aimerait à
couvrir la brune de diamants, mais on souhaiterait de faire pousser pour la blonde des fleurs inconnues. Enfin, on dirait volontiers à la brune : Si j'étais prince!... et à la blonde : Si vous m'aimiez I... »
Les années se passaient. La beauté de Céline continuait de rayonner, mais son talent demeurait dans Tombre. Elle jouait un peu partout sur toutes les scènes, elle acceptait tous les rôles, elle s'exhibait dans le drame, dans la féerie, dans Topérette, dans le vaudeville. Elle endossait volontiers le travesti, elle ne repoussait aucun costume, elle s'habillait et se déshabillait en scène avec la même bonne grâce souriante. La comédienne qui devait interpréter un jour la duchesse de Réville consentit à créer, vers 1875, au théâtre Taitbout, le rôle de Javotte dans la Cruche cassée. Ce fut un des grands succès de sa carrière, et ce succès fut improvisé dans d'assez bizarres circonstances. L'anecdote est typique et vaut la peine d'être contée.
Le théâtre Taitbout, qui ne fut jamais pris au sérieux par le public parisien, se débattait alors dans la plus noire infortune. Il avait subi plusieurs échecs successifs, des échecs ridicules et obscurs. Ses premières représentations étaient légendaires; tous les gommeux s'y rendaient, non pas avec le désir d'écouter la pièce, mais avec l'intention de 1' « égayer », en imitant des cris d'animaux. Ils trouvaient infiniment spirituel d'interrompre les couplets du ténor par un miaulement plaintif et de jeter un braiment
sonore au milieu du duo d'amour. Les directeurs regardaient avec angoisse le papier timbré s'amonceler à leurs portes, ils entrevoyaient la faillite à rhorizon. Ils résolurent de tenter un effort suprême. La Cruche cassée était leur dernière chance de salut; cet ouvrage léger comptait deux rôles de femmes : ils les confièrent à deux actrices aimées du public, Céline Chaumont et Céline Montaland.
— Nous verrons, dirent-ils, si Ton aura le toupet de siffler les deux Céline I . . .
Hélas I aucune considération n'arrête la folle jeunesse, quand elle est bien décidée à s'amuser. Or, les habitués du théâtre Taitbout avaient résolu de sacrifier la Cruche cassée^ comme ils avaient immolé les ouvrages précédents. Ils se faufilèrent à leurs places, armés d'instruments redoutables, de cri-cris stridents, de mirlitons folâtres, et de petits moutons sournois, en carton doré, qui laissaient échapper un murmure équivoque quand on leur pressait le ventre. La représentation s'annonçait mal; le premier acte se déroula au milieu des murmures et des rires étouffés.
Le second fut cahoté durement. Les directeurs navrés arpentaient leur cabinet comme les fauves en cage et se jetaient des regards farouches. Soudain l'un d'eux s'arrêta, un rayon d'espoir illumina son visage; il se frappa le front d'un air inspiré :
— Qu'on fasse venir M"'* Montaland, s'écria-t-il. La comédienne arriva, un peu surprise de ce
LA BONNE CELINE 285
brusque mandemeat. Le directeur lui prit les mains et les serra avec effusion.
— Nous sommes perdus, murmura- t-il... Vous seule pouvez nous sauver...
— Et comment cela? dit Céline.
— Vous m'avez chanté l'autre jour certains couplets espagnols... Vous savez bien I des couplets, avec accompagnement de castagnettes... Par quels mots commencent-ils?
— Como me gusto tu cuerpo, oie!
— C'est cela même... Cette chanson a le diable au corps ! et vous la chantez divinement. Il faut Fintercaler au troisième acte. C'est le salut, vous dis-je.
— Vous croyez? demanda Céline, encore incrédule, mais toujours accommodante et de belle humeur.
— J'en suis sûrl... Vite!... où sont les auteurs?... Messieurs les auteurs, accourez, de grâce 1
Les auteurs arrivent, sont mis au courant, improvisent un béquet, et un quart d'heure après, Céline Montaland, le sourire aux lèvres, le regard brillant, la taille cambrée, lance à pleine voix les fameux couplets :
Como me gusto tu cuerpo,oIe !
Paradito en la calle Con un trabuco en la mano Por aqui ne posa nai-de
Ay, ay, ay, ay, ay, ay.
Como me gusto tu cuerpo, olc!
Ce fut, dans toute la salle, un étonnement, puis une joie, puis un délire. On applaudit, on cria 6û, on rappela Javotte, les cri-cris et les mirlitons hostiles roulèrent sous les fauteuils, et personne, je vous jure, ne s'avisa de les ramasser. Le lendemain, les journaux exaltèrent à l'envi la voix, la verve, Tesprit de Céline Montaland. La foule accourut et le théâtre Taitbout connut enfin — ô joie ineffable! — les douceurs du bureau de location.
La comédienne ne fut pas aussi fière de ce triomphe que vous pourriez le supposer. Il la classait parmi les étoiles de Topérette, et ce n'était pas le destin qu'elle ambitionnait.
Elle songeait avec un soupçon de mélancolie au grand art, qu'elle aurait voulu servir, et dont la fatalité l'éloignait sans cesse. Jouer un rôle de Molière, c'était le rêve! Elle apprit Donner et l'interpréta furtivement chez Ballande, en 1874, dans une représentation dominicale. Cet essai réussit et la mit en goût; elle exécuta ses engagements en cours; elle eut encore l'humiliation de paraître aux Nouveautés dans une revue, où les auteurs lui demandaient simplement de montrer ses jambes, et elle put enfin en 1881 entrer au théâtre de l'Odéon, pour y créer la mère de Jack, dans la pièce d'Alphonse Daudet. Elle s'y montra délicieuse ; elle incarnait avec une idéale perfection cette femme frivole, inconsciente, ayanl un cœur de mère et une cervelle d'oiseau. C'était le personnage même qu'on avait devant les yeux,
LA BONNE CELINE 287
c'était la conception du poète réalisée. M. Emile Perrin ne s'y trompa point, et résolut de s'attacher la comédienne; il lui fit des propositions qu'elle accepta avec joie, mais il lui demanda d'aller passer deux ans en Russie... Ce petit voyage était nécessaire. Elle travaillerait, elle apprendrait le répertoire, elle se purifierait de l'opérette, et, quand elle arriverait à la Comédie-Française, on verrait en elle non plus l'ancienne commère des Nouveautés, mais une artiste sérieuse, ayant fait ses preuves à l'étranger et rapportant de Saint-Pétersbourg des couronnes bien gagnées.
Les préjugés sont tenaces; il faut s'y prendre à plusieurs fois pour les démolir. L'entrée de Céline Montaland au Théâtre-Français souleva quelques murmures d'incrédulité; certains critiques protestèrent contre un engagement qu'ils trouvaient inutile et, en tout cas, trop tardif. Les débuts de la comédienne justifièrent leurs craintes. Elle semblait mal à l'aise sur cette vaste scène, qu'elle avait quittée depuis l'âge de sept ans. Son jeu parut étriqué, sa diction un peu lourde. On lui en fit le reproche, elle se piqua d'honneur, et peu à peu, gr&ce à un labeur incessant, l'artiste se transforma. Elle fut nommée sociétaire. Elle acquit de l'ampleur, de l'autorité, elle reprit la plupart des rôles que le départ de Madeleine Brohan avait laissés libres, elle les joua sans doute avec moins d'éclat, mais elle y déploya ses quahtés tout aimables.^ sa grâce, sa gaité, sa bonté,
elle les éclaira de sa bonhomie, elle les adoucit et les tempéra... Assuréineiit la duchesse de Réville n'était plus, sous ses traits, l'imposante douairière, dont les nettes répliques humiliaient la fatuité de Bellac, dont la voix mordante fouaillait les hypocrisies mondaines : ce n'était presque plus une duchesse, mais c'était une admirable grand'mère, sereine et bienveillante et tendrement enjouée... Le personnage, ainsi traduit, perdait quelque chose de son caractère, mais il n'en restait pas moins séduisant, et, à mesure que le souvenir de la créatrice s'efiFaçait, on goûtait davantage chaque jour le charme de la nouvelle interprète.
La mort est venue prendre Céline Montaland à l'heure où la pauvre artiste commençait à récolter le fruits de ses longs efforts. Elle était jeune encore, elle pouvait compter dans l'emploi des mères sur un superbe avenir, elle était aimée du public, appréciée de la critique, elle adorait son art, elle était heureuse puisque les vœux de toute sa vie se trouvaient comblés. Elle allait enfin, après une existence vagabonde, goûter les délices du sociétariat, de cette royauté incontestée et tranquille... Les Dieux ne le voulurent point permettre. Ils glacèrent ces lèvres qui toujours avaient souri, ils fermèrent ces yeux qui jamais n'avaient pleuré...
Après avoir parlé de la comédienne, je voudrais vous dire un mot de la femme, mais on comprendra que, sur ce domaine, une grande réserve me soit
imposée. Tous ceux qui ont approché Céline Montaland ont conservé d'elle un souvenir attendri; elle était bienveillante et indulgente, elle ne disait de mal de personne; aussi dans ce monde des théâtres, où les haines sont aiguës, ne comptait-elle pas un ennemi. Le trait dominant de son caractère était la bonté, une bonté infinie, dont on pourrait citer mille exemples. — C'est Montaland qui, se trouvant abandonnée au cours d'une tournée par un imprésario sans scrupules, rapatria à ses frais ses compagnons et ne voulut jamais être remboursée. — C'est elle qui rencontrant un soir un vieil ami de son père, réduit k errer sans gîte dans les rues de Paris, et qu'elle n'avait pas vu depuis vingt ans, l'amena chez elle, lui céda son lit, et passa la nuit sur une chaise à le veiller et à le soigner. Et elle accomplissait ces actions touchantes avec une naïve simplicité. Il lui semblait naturel de se dévouer; elle aimait à semer la joie autour d'elle. — S'il est un paradis pour les âmes tendres, la bonne Céline y est entrée.
C'était peu de temps après la guerre, le 31 mars 1872. Une foule nombreuse ise pressait devant la porte d'entrée des artistes de la Comédie-Française. La représentation venait de finir. Une voiture remplie de bouquets et de couronnes stationnait sur la chaussée. Au premier rang des badauds s'était glissée une gamine de douze ou treize ans, agile et fluette, qu'accompagnait une dame âgée. Elle regardait avec avidité la porte béante qui donnait accès aux acteurs de la maison de Molière. Tout à coup un vieillard, un peu courbé, frileusement enveloppé dans une large pelisse, en sortit, fendit le flot de curieux, monta en voiture et disparut. Sur son passage, un murmure sympathique s'était élevé, quelques applaudissements avaient retenti, et notre gamine n'avait pas été la dernière k battre des mains...
Ce vieillard était l'illustre Régnier, de la Comédie- Française ; il venait de donner sa représentation de
292 PORTRAITS INTIMXS
retraite et quittait ce soir-là, pour n'y plus rentrer, le théâtre où il avait si longtemps brillé. Cette fillette, qui le regardait passer, s'appelait Gabrielle Réju; elle se nomme aujourd'hui M"« Réjane...
A cette époque elle n'était pas riche, ni heureuse. Elle vivait humblement, avec sa mère, au cinquième étage d'une maison noire, située dans un faubourg de Paris. Vous pourriez croire, d'après cela, que la petite Réju était née dans un milieu d'ouvriers. Nullement. Elle était issue de souche bourgeoise. Sa mère appartenait à une excellente famille de Yalenciennes; son père, après s'être essayé dans le commerce, s'était improvisé comédien, avait roulé, sans aucun succès, les théâtres de province et avait fini par accepter une place de contrôleur à l'Ambigu. Puis il était mort, laissant sa veuve et sa fille sans ressources. M"® Réju, qui avait assisté aux déboires dramatiques de son mari, qui Tavait suivi dans son odyssée, devait priser fort peu l'état de comédien. Elle haïssait le théâtre de tout son cœur, et sa mortelle préoccupation était que sa fille ne se mit en tète de suivre cette carrière...
Les pressentiments de la bonne dame ne la trompaient point. La petite Gabrielle aimait le théâtre; elle en avait respiré l'atmosphère, dès ses plus tendres années. Lorsque son père était employé à l'Ambigu, il l'emmenait avec lui, la conduisait dans les loges et au foyer des artistes; là, tout le monde choyait la gamine, lui donnait des caresses et des
friandises; un jour, Adèle Page s'était amusée à la travestir en reine de France, et Gabrielle s'était promenée dans les coulisses, fièrement drapée dans un manteau bleu et portant au front avec dignité un diadème en carton. De telles scènes laissent dans Tesprit d'un enfant une empreinte ineffaçable. Aussi, dès la mort de son père, Gabrielle avait-elle résolu de devenir comédienne. Elle devinait Thostilité de sa mère, elle se gardait bien de s'y heurter; mais son parti était pris et elle n'attendait qu'une occasion d'exprimer sa volonté, — bien décidée, s'il le fallait, à provoquer un éclat...
La jeune Gabrielle suivait alors les classes d'un petit pensionnat; c'était une élève un peu dissipée, mais intelligente; ses maîtres étaient enchantés de ses progrès. En rentrant chez elle, un soir, elle trouva sa mère qui l'attendait, le sourire aux lèvres :
— Gabrielle, lui dit M™^ Réju, j'ai une bonne nouvelle à t'annoncer.
— Une bonne nouvelle?...
— Le directeur de ton pensionnat me propose de t'engager comme sous-maîtresse. Tu seras nourrie, logée, et tu toucheras quarante francs par mois pour commencer.
Notre future actrice ne put réprimer une grimace. Sous-maîtresse dans une institution de vingtième ordre !... Ce n'était pas le destin qu'elle avait rêvé.
— J'aimerais mieux être comédienne, hasardat-elle timidement.
— Qu'est-ce donc, mademoiselle?...
Gabrielle se tut, s'enfuit dans sa chambre et fondit en larmes. Ainsi toutes ses ambitions s'écroulaient!... Fallait-il donc renoncer à ses projets? Une circonstance imprévue vint à son secours, — M'»^ Réju était Tunique héritière d'un oncle fort riche qui habitait la province; elle comptait sur cette fortune pour rétablir sa situation. Mais l'oncle fit de mauvaises affaires et, lorsqu'il mourut, on ne trouva que des dettes dans sa succession. Cette fois la petite Réju n'hésita plus; abusant de l'accablement de sa mère, elle lui arracha enfin son consentement.
— Que deviendrons-nous, lui dit-elle, avec mes quarante francs par mois? Laisse-moi travailler, entrer au Conservatoire; si j'échoue, notre situation ne sera ni meilleure, ni pire; si je réussis, nous serons à jamais sortis d'embarras.
Le lendemain elle se présentait chez Régnier. Depuis le jour où elle avait vu sortir du Théâtre- Français le vieux comédien, chargé de couronnes, elle s'était juré qu'elle n'aurait pas d'autre professeur... Réjane n'était pas jolie àcette époque (il m'est permis de le dire, puisqu'elle en convient elle-même avec bonne grâce); elle ressemblait à un petit singe. Elle était mince et maigre, mais vive comme le salpêtre; ses grands yeux pétillaient d'intelligence. Régnier la reçut d'abord froidement, il était blasé sur le chapitre des débutantes ; il avait pour principe de décourager les fausses vocations. Il interrogea
Tenfant, elle lui plut. Il lui fit lire le rôle d'Henriette, des Femmes savantes^ lui donna quelques conseils, l'ajourna à trois semaines. Elle revint au jour dit, après avoir travaillé d'arrache-pied; elle n'avait pas très bien compris les avis du maître, mais elle avait témoigné du moins de sa bonne volonté. Régnier fut frappé de cette énergie ; il ouvrit à la petite les portes du Conservatoire et consentit à lui donner des leçons particulières... Quelle joie! Songez donc I Le Conservatoire, c'était le salut pour Réjane, c'était l'espérance, c'était la gloire, c'était la réalisation de ses désirs les plus chers. Aussi, avec quelle fièvre elle se mit au travail I Elle espaçait les leçons de Régnier, bien coûteuses pour sa bourse, mais elle profitait merveilleusement de chacune d'elles; elle les ruminait pendant le jour, elle y rêvait la nuit. C'est à ces leçons, à ce premier enseignement de Régnier que la comédienne doit ses meilleures qualités : la netteté de sa diction, la souplesse de son jeu et surtout ce soin méticuleux du détail, sans lequel il n'est pas de bon acteur.
Au bout de trois mois, les élèves des classes de comédie subirent un examen. Il y avait dans ces classes un certain nombre de non-valeurs, de jeunes gens engagés à la légère et qu'il était prudent d'éliminer. La jeune Réjane dut concourir comme les autres, mais dans quel rôle? Elle alla consulter son professeur.
— Tu concourras dans Agnès, lui dit Régnier.
— Dans Agnès, avec ma tête, y pensez-vous? Je serai comique.
— Un artiste doit jouer tous les rôles. Tu joueras Agnès.
Le jour de Texamen, quand on vit paraître cette Agnès à la mine chiffonnée, à la voix de gavroche, à Tœil narquois et fripon, un fou rire s'empara des professeurs et des membres du jury. M. Thierry, Tancien directeur de la Comédie-Française, qui siégeait parmi ces derniers, se pencha vers Régnier :
— Ce n'est pas sérieux, dit-il, cette petite ne saurait demeurer ici.
— Heul heul répondit Régnier en se grattant le bout du nez.
Le bon Régnier avait son idée... La vérité c'est que Réjâne lui plaisait infiniment, que chaque jour il lui découvrait de nouvelles qualités et qu'il croyait fermement à son avenir. Non seulement elle fut maintenue au Conservatoire, mais dès le lendemain Régnier courait chez sa mère, lui faisait part de ses espérances, et, lui rendant les cachets qu'avait pris son élève préférée, lui annonçait que désormais il comptait lui donner des leçons gratuites. Ainsi poussée, la jeune artiste fit de rapides progrès; au bout d'un an, elle obtint un premier accessit et, Tannée suivante, un prix. Elle avait concouru dans une scène des Trois Sultanes, arrangée par son professeur. Elle fut aussitôt engagée au Vaudeville.
L'ère des difficultés allait commencer pour la corné-
dîenne. On s'imagine volontiers dans le public qu'un débutant est sauvé, dès qu'il a obtenu son premier prix, et que cette récompense lui ouvre toutes les portes... C'est une profonda erreur... La période qui suit la sortie du Conservatoire est particulièrement ingrate à franchir... L'élève a son diplôme sous le bras, il se présente à la Comédie-Française... Immédiatement, une coalition se forme contre lui et lui barre le chemin ; les anciens se groupent contre cet intrus, qui veut leur prendre leurs rôles; on lui permet de faire ses trois débuts officiels, car le règlement l'exige; mais, une fois cette formalité accomplie, on le relègue au second plan; on lui abandonne les confidents, les comparses, les silhouettes, on lui jette en proie les courtisans d'Hemani, les ministres de Ruy-Blas. Il revêt un costume somptueux, pour lancer quelques hémistiches qui se perdent dans le bruit; ses rôles les plus longs se composent de dix vers. Combien en avons-nous vu s'étioler et languir, à la Comédie-Française, de ces jeunes premiers, de ces amoureux, de ces ingénues, de ces valets, qui avaient remporté au Conservatoire un succès enthousiaste I Ils devaient détrôner Delaunay, Reichemberg et Coquelin, et, au bout de quelques années, obscurément dépensées en efforts stériles, ils quittaient la scène et disparaissaient sans laisser de traces!...
Dans les théâtres de genre, la lutte est moins âpre, la hiérarchie moins puissante, mais le débutant a
d*autres obstacles à renverser. Il n'a pas, comme au premier ou au second Théâtre-Français, la ressource de s essayer dans le répertoire. Il ne peut jouer que dans les pièces nouvelles. Or vous savez comment sont faites, en général, les pièces nouvelles. Elles contiennent deux ou trois rôles importants, qui sont donnés d*avance aux étoiles du théâtre; les autres ne comptent pas. Avoir un rôle^ un vrai rd/e, est donc le grand problème à résoudre. Pour cela, il faut faire agir mille influences, intriguer auprès du directeur, des auteurs, ou bien posséder assez d'aplomb et de talent pour éveiller leur attention et leur inspirer confiance.
Ce fut un peu le cas de Réjane ; la période si désagréable des débuts lui fut moins cruelle qu'à bien d'autres. Dès ses premiers pas sur la scène, elle fut remarquée, applaudie par le public, distinguée par la critique. Je ne parle pas du rôle insignifiant qu'elle joua dans la Revue des DeiLx Bondes, représentée en mars 1875 ; mais, un mois plus tard, elle reprenait dans Fanny Lear le rôle de la soubrette qu'avait créé M"^" Chaumont. Elle y fut charmante. La critique ne lui ménagea point les compliments :
« Après M"*® Pasca, il faut citer cette jolie et piquante Réjane, à qui l'on avait donné pour ses débuts le rôle de la petite soubrette. Elle l'a dit d'une voix nette et fine, qui a beaucoup plu. La nature lui a fait cadeau d'un visage engageant et plein de malice; elle est comédienne jusqu'au bout des ongles. — Si celle-là ne fait pas son chemin!... »
Elle le fit, et rapidement... M"® Réjane aurait tort de regretter les premières années qu'elle a passées au Vaudeville, car elle n'y a nullement perdu son temps. Après Fanny Lear, elle joua le principal personnage de Lili, une comédie de Marc-Monnier, où elle fut tout h fait exquise. Je me la rappelle dans ce rôle, et, je puis bien le lui avouer, elle avait fait alors sur mon cœur de collégien une très vive impression... Réjane m'apparaissait déjà comme une déesse de rOlympe dramatique, et le public n'était pas loin de partager cette opinion. A Lili succédèrent le Verglas de Vibert, le Premier Tapis de Busnach, les Dominos roses d'Hennequin, une reprise des Lionnes pauvresy où la jeune comédienne réussit médiocrement. Elle se releva de cet échec en créant avec éclat la baronne Doria d'Odette.
Ceci nous conduit à Tannée 1881. M"® Réjane jouait depuis six ans au Vaudeville, son engagement allait expirer, et Raymond Deslandes, qui dirigeait le théâtre, lui proposait de le renouveler à d'assez peu brillantes conditions. Devait-elle accepter ces offres, devait-elle quitter la scène où elle avait obtenu ses premiers succès? Encore fallait-il trouver un autre théâtre disposé à Taccueillir. Était-il bien prudent de lâcher la proie pour l'ombre? M"' Réjane, très perplexe, s'était décidée â suivre les conseils de la prudence; elle avait écrit à Raymond Deslandes pour lui dire qu'elle acceptait le nouveau traité et avait déposé sa lettre chez le concierge du théâtre. — Sur ces
entrefaites, on vient la prendre pour aller répéter une revue au Cercle des Mirlitons . Les membres du Cercle, toujours galants, Tentourent, lui font fête, Taccablcnt de louanges. Elle leur raconte ses hésitations, leur expose les offres de son directeur... Aussitôt s'élève un chœur d'exclamations indignées.
— Il ne vous donne que çal
— Mais c'est absurde!
— C'est honteux!
— Lâchez-le, dit M. Paul Ferrier, qui se trouvait là, et je vous donne un rôle superbe dans ma nouvelle pièce, la Doctoresse, qui va passer au Palais- Royal.
— Mais j'ai écrit à Deslandes, reprend la comédienne légèrement étourdie...
— Peut-être ne lui a-t-on pas remis la lettre! Courez vite la chercher...
Réjane saute dans une voiture du Cercle . Elle arrive chez le concierge.
— Avez-vous encore ma lettre? demande-t-elle.
— La voici.
— Donnez-la-moi. Il faut que j'y ajoute une ligne. Elle prend la lettre, la déchire en mille miettes et
pousse un soupir d'allégresse. Le sort en est jeté. Elle ira jouer au Palais-Royal...
Mïï« Réjane comptait sans son hôte, c'est-à-dire sans le directeur du Palais-Royal, qui refusa la pièce de Paul Ferrier et par conséquent sa principale interprète.
— Ils ne veulent pas de mo. Doctoresse, dit Paul Ferrier, allons la porter chez Dormeuil, aux Menus-Plaisirs.
Dormeuil était absent, retenu à Asnières par son état de santé.
— Allons à Asnières !
Et les voilà partis pour Asnières, par une pluie diluvienne, à la recherche du directeur des Menus- Plaisirs. On ne les avait pas trompés : Dormeuil était malade, très malade, presque perdu, hors d'état d'écouter la lecture d'une pièce. L'étoile de la Doctoresse pâlissait à l'horizon, et avec elle s'évanouissait la confiance de la comédienne. Elle commençait à envisager l'avenir avec quelque inquiétude, lorsque le hasard la mit en présence de M. Bertrand, directeur des Variétés. Celui-ci goûtait fort le talent de M"** Réjane; il l'engagea à de belles conditions, non pas qu'il eût besoin d'elle, car à cette époque M*"® Judic régnait sans partage aux Variétés et n'eût pas souffert le voisinage d'une rivale, mais il était bien aise de s'attacher son concours. Il en serait quitte pour prêter sa nouvelle pensionnaire à ceux de ses confrères qui la lui demanderaient. Les propositions ne se firent pas attendre. M"® Réjane émigra à l'Ambigu pour y créer la Glu de Jean Richepin, et au Palais-Royal pour y jouer Ma camarade de Meilhac. Elle remporta dans ces deux pièces une éclatante victoire.
Ce qu'elle fut dans la Glu, nul n'a pu l'oublier :
elle marqua ce personnage d'une empreinte indélébile. C'était bien la créature enveloppante et perverse qu'avait rêvée le poète, le petit monstre civilisé qui allume au cœur d'un homme rude et simple une effroyable passion, qui jouit de cette passion brutale, la pousse au paroxysme et s'y abandonne avec délices; l'actrice donnait tout à fait l'illusion de cette femme, non pas précisément jolie, mais ensorcelante, qui se fait aimer sans y prendre garde, qui ne peut paraître sans éveiller le désir et qui répand autour d'elle comme un parfum de séduction capiteuse...
Ce charme, difficile à définir, où il entre de la grâce, de la coquetterie, beaucoup d'esprit et un peu de corruption. M"* Réjane en imprègne tous ses rôles, tous ceux, bien entendu, qui ne sont pas opposés à sa nature. Ëlégante, la taille souple, le visage très mobile, des yeux pleins de malice et d'ironie, un nez prodigieusement spirituel, des lèvres gourmandes, une voix claire et mordante, telle est Réjane, telle est cette comédienne qui est demeurée ce qu'elle était jadis : une vraie gamine de Paris!... Et adroite, avec cela, et futée, prompte à saisir le ridicule des gens, habile à fixer leur physionomie!... Je me rappelle dans une revue, dont j'ai oublié le titre, certaine imitation de Sarah Bernhardt, qui était une merveille d'exactitude et de drôlerie. J'ajouterai qu'au milieu de ses fantaisies les plus folles, Réjane garde une mesure et un goût parfaits. Meilhac, et,
après lui, Georges de Porto-Riche ont su tirer un étonnant parti de ces qualités, et c'est à eux que Tartiste doit ses meilleures créations.
Peut-être est-ce dans Décoré d'Henri Meilhac que ]M°^® Réjane a atteint les dernières limites de son art. Vous vous rappelez le sujet de cette comédie, si légère et si profonde. Henriette est une femme spirituelle et ennuyée. Elle n'aime guère son mari, qui ne mérite guère d'être aimé; elle subit les hommages de M. Edouard d'Andrésy, qui se dit éperdument épris de ses charmes; elle n'encourage point sa passion. Si elle y résiste, ce n'est pas précisément par principe ou par vertu, mais plutôt par indifférence ; elle est très sceptique sur le chapitre des hommes ; elle ne croit pas à la constance de leur affection. Et c'est justement ce scepticisme, ce mépris à peine dissimulé qui pique M. d'Andrésy; il se jure de triompher de cette froideur. Je n'ai pas h vous conter ici ses aventures, à vous dire comment, ayant conduit à Harfleur celle qu'il aime, il se jette à l'eau pour repêcher un enfant noyé et se mesure avec un lion qui vient de s'échapper de sa cage. Le premier de ces actes d'héroïsme froisse Henriette dans sa vanité. Comment un homme qui l'accompagne peut-il penser à autre chose qu'à ellel Et puis M. d'Andrésy est si laid dans ses habits trempés d'eau de merl Henriette était à peu près décidée à sauter le pas, à goûter au fruit défendu..., mais la vue de son amoureux ruisselant refroidit son ardeur. Il faut un miracle pour que le
304 PORTRAITS INTIMSS
feu éteint se rallume. Ce miracle se produit. M. d*Andrésy affronte les colères du lion, qui lacère sa redingote et aplatit son chapeau. Cet accident, ridicule par lui-même, grandit M. d'Andrésy aux yeux d'Henriette ; elle songe que cet homme a exposé sa yie pour elle et elle éprouve un délicieux sentiment, une émotion exquise et toute nouvelle... Serait-ce Tamour?... M"" Réjane rendait cette minute de trouble avec une incomparable délicatesse. On la sentait vibrer... pas trop, mais juste assez pour expliquer sa chute prochaine; il y avait dans ses gestes, dans son regard, dans sa voix un élan chaleureux, un tendre abandon. Elle aimait, oui, elle aimait, pour un quart d'heure peut-être, mais à ce moment précis elle était sincère. . . Les grands artistes seuls peuvent exprimer d'aussi subtiles nuances, peuvent s'identifier à ce point avec leur rôle. Et encore faut-il pour que l'identification soit complète, qu'il y ait une certaine analogie de nature entre le personnage et l'interprète. Si M'** Réjane joue avec tant de perfection les femmes de Meilhac, c'est qu'elle ressemble à ces femmes, — c'est plutôt que ces femmes lui ressemblent!...
Avant de finir, une observation me vient sous la plume : « Pourquoi M°* Réjane n'est-elle pas à la Comédie-Française? » On m'a conté à ce propos une petite légende, que je vais vous résumer en deux mots.
Il paraîtrait qu'un matin (il n'y a pas de cela très longtemps) un vigoureux coup de sonnette retentit k la porte de la comédienne. On courut ouvrir.
C'était le plus illustre de nos auteurs dramatiques, M. Alexandre Dumas fils. Il semblait fort affairé. Il entra résolument en matière :
— Voulez-vous, dit-il à M*"® Réjane, jouer dans le Demi-Monde le rôle de M"® de Santis?
Ce rôle n'est pas très brillant. Mais M"*« Réjane estimait qu'il est toujours glorieux de jouer dans une pièce d'Alexandre Dumas fils. Elle accepta donc avec grand plaisir.
— C'est entendu, répondit l'auteur du Demi-Monde ; je me charge d'arranger la chose...
Comment des négociations si nettement entamées, et conduites par un tel ambassadeur, n'aboutirent point, il ne m'appartient pas de le rechercher ni de le dire. Toujours est-il que les mois se passèrent, et que M*"^ Réjane resta pensionnaire des scènes du boulevard. Elle y demeura sans doute pendant de longues années; et, malgré de courtes et parfois très heureuses infidélités, elle suivra l'inspiration de Meilhac partout où il lui plaira de la conduire. Ses destins sont liés à ceux de l'auteur de Ma Cousine, Et cette union spirituelle est si vigoureuse, si bien établie, si féconde qu'elle n'a pas à redouter d'accident. Réjane sera fidèle à Meilhac, Meilhac sera fidèle à Réjane, et tous deux continueront de vivre en bonne harmonie pour notre plus grand plaisir. Réjane ne joue pas sur les planches de Molière, mais elle joue sur les planches de Meilhac. Ce sont deux grandes maisons, non pas rivales, mais sœurs...
ORPHÉLIE-MELBA
M"" Melba, la jeune et célèbre cantatrice, a débuté à rOpéra le 10 mars 1889, elle y a chanté Hamlet, Faust^ Roméo, LuciCy Rigoletto, elle a parcouru TÈurope, elle s'est arrêtée à Londres, à Saint-Pétersbourg, surtout k Vienne... Les journaux ont donné sur ses voyages des détails circonstanciés, quelquefois indiscrets. Elle possède une voix admirablement pure, souple et étendue. Tous ceux qui Font écoutée sont fixés h cet égard, et les abonnés de TAcadémie nationale de musique tiennent son talent en haute estime.
J'aurais voulu tracer de l'artiste un croquis plus intime et plus vivant, la montrer dans son cadre habituel, vous donner des renseignements sur les débuts de sa vie, vous conter comment cette fleur d'Australie a été transplantée et s'est épanouie chez nous. J'ai interrogé quelques confrères, quelques abonnés, et (Dieu me pardonne!) jusqu'aux ouvreuses
308 PORTRAITS INTMES
de rOpéral... C'est en vain... Je n'ai recueilli que des documents incertains et vagues... Alors, en désespoir de cause,^ et me résignant pour une fois au métier d' « intervieweur », je suis allé frapper à la porte de « Marguerite » et de « Juliette »...
Dans le quartier des Champs-Elysées, un appartement doré et un peu banal; un de ces logements somptueux, à Tusage de la colonie étrangère, où Ton s'installe hâtivement, entre deux courses, et que Ton n'a pas le temps de parer. Pourtant, dans tous les coins, sur tous les meubles, sur la cheminée, sur le piano, j'aperçois des portraits — photographies de chanteurs, de compositeurs, de comédiennes, d'hommes célèbres appartenant aux arts, aux lettres, et même... (dois-jele mentionner?) à la politique.
Je trouve M"' Melba en conférence avecun vieillard grave et imposant qui ressemble h un lord de l'Echiquier.
— Mon homme d'affaires, me dit-elle...
Elle est fort jolie, grande etmince, la taille moulée dans une robe de velours bleu. Le visage est froid, un peu triste. Parfois il s'éclaire d'un sourire et devient charmant. Les yeux sont intelligents, et profonds, et énergiques. Il y a de la volonté, de la ténacité dans ce front bombé, dans cette bouche aux lignes pures et fermes. M"® Melba parle assez mal notre langue; j'ignore totalement la sienne. Dans ces conditions il n'est pas facile de causer. Mais heureusement l'homme d'affaires digne et vénérable est là, qui va nous servir
OPHÉLIE-MELBA 309
de truchement. Un entretien rapide s'engage entre eux. Je saisis, dans le flot des mots anglais, les noms de Melbourna, d'Australia, de London et de Brussels... On prend une feuille de papier, on y griffonne des dates, on ouvre un registre où se trouvent collés et classés tous les articles français, belges, australiens, autrichiens, américains et russes dans lesquels la chanteuse est célébrée... Enfin, M"* Melba se tourne vers moi,, et avec beaucoup de difficulté et de grâce, en cherchan t ses mots et en remplaçant par un geste impatient et par un petit rire nerveux ceux qui d'aventure ne viennent pas, elle me conte sa biographie.
Elle est née h Melbourne (d'où son pseudonyme de Melba), d'une famille très riche. Son père est négociant; sa mère, excellente pianiste, lui a donné dès l'âge de trois ans des notions de musique. A quatre ans, la petite tapote un air sur le piano, à dix ans elle chante, à onze ans elle compose une valse...
Ici l'homme d'affaires interrompt : — Cette valse est remarquable. Elle fait fureur en Australie; tout le monde la connaît...
M™« Melba reprend son récit.
... A seize ans elle possède une voix extraordinaire et fait les délices des salons australiens. Elle devient l'amie de la femme d'un consul d'Autriche, très bonne musicienne elle-même et élève de M™* Marchesi. Il est décidé que la future étoile viendra en Europe et demandera des leçons k l'excellent professeur. On ne songe pas encore h la scène, ou Ton n'y
songe que Taguement. La jeune cantatrice franchit les mers, débarque en France, pioche notre langue, travaille avec ardeur sous la direction de M™* Marchesi, qui est ravie, enthousiasmée, et parle à tous ses amis de la « petite merveille » ; enfin, en 1886, la a petite merveille » chante dans un concert donné à la salle Erard, devant H. Gounod, M. Gailhard et MM. Dupont et Lapissida, directeurs de la Monnaie. Gounod, séduit, lui envoie sa photographie avec ces mots : A la Juliette que fespère, à la charmante Melba,,. Gailhard juge dans sa sagesse que la débutante est encore affligée d*un accent fâcheux; elle est engagée à la Monnaie, h raison de 6000 francs par mois. Elle y débute en 1887, de là elle passe en Angleterre, puis elle arrive à Paris en 1889, et paraît pour la première fois sur notre grande scène lyrique dans le rôle d'Ophélie... Vous savez le reste..., le succès qu'elle obtint dans ce rôle, et dans Marguerite, et dans Juliette, et dans Gilda, et dans Lucie. .. Aujour* d'hui les propositions affluent de toutes parts. On lui offre, en Amérique, 10 000 francs par représentation... L'homme d'affaires interrompt encore :
— Nous ne pouvons, vous le comprenez, accepter un prix aussi faible I
.... D'ailleurs, la Melba préfère aller en Russie, où elle est payée moins cher, où elle ne touche que 5000 francs par soirée (une misère I), mais où elle compte beaucoup d*amis. Elle y succède à la Patti dans les faveurs de la cour et de la ville..
OPHÉLIE-MELBA 311
Nouvelle interruption de Thomme d'affaires :
— La Patti estime que M"*" Melba est seule capable de la remplacer un jour I...
Je juge à propos de placer un mot :
— Mais, dis-je à M"* Melba, puisque vous dédaignez les 10 000 francs d'Amérique et que les 5000 francs de Russie vous semblent une aumône dérisoire, pour^ quoi avez-vous chanté à Paris, où les appointements sont encore plus modestes?
— C'est qu'il faut passer par Paris pour être célèbre, et qu'aucune autre ville au monde ne peut former les grandes réputations... D'ailleurs, ajoute M"^* Melba, ces questions me touchent peu, et j'attache plus d'importance k la gloire qu'à l'argent.
Voilà certes une déclaration précieuse, et que l'on devrait inscrire en lettres d'or au fronton des scènes subventionnées! C'est convenu. M™* Melba chante pour la gloire, ce désintéressement lui fait honneur. — Eh bien, puisque la charmante cantatrice a de si hautes ambitions, et qu'elle aspire, non pas simplement à devenir millionnaire, mais à se placer au premier rang des tragédiennes lyriques, qu'elle nous permette de lui donner un conseil.
Elle est douée merveilleusement; elle possède une voix exquise, dont elle se sert divinement; — c'est une virtuose éblouissante... mais ce n'est encore qu'une virtuose. Il lui manque la flamme intérieure, la passion : elle n'a pas l'âme tragique d'une Gabrielle Krauss et d'une Caron. Qu'elle surmonte cette froi-
312 PORTRAITS iNTnas
deur relative, qu'elle ne s'immobilise pas dans Je répertoire italien, qu'elle aborde nos principaux rôles dramatiques; qu'elle incarne Brunehild et Aïda, qu'elle aille jouer à l'étranger Eisa et Iseult, et qu'elle nous revienne avec la fièvre des belles œuvres sincères; qu'elle songe un peu moins à faire briller les qualités de sa voix, mais qu'elle mette ce trésor, dont la nature l'a gratifiée, au service des larges inspirations; qu'en l'écoutant on oublie l'éclat de son organe pour ne remarquer que la profondeur de son accent; qu'en un mot, la statue s'anime, devienne une femme, une amante, une héroïne exaltée ou désespérée ou farouche, selon les rôles, mais toujours vibrante... Et ce jour-là, au lieu d'applaudir une cantatrice habile, nous saluerons, nous acclamerons une grande artiste...
J'ai voulu voir de près le grand tragédien Irving...
Avec l'ignorance et l'insouciance qui nous caractérisent, nous autres Français, nous connaissons peu Irving. Nous savons vaguement que ce nom est celui d'un acteur célèbre; nous ne soupçonnons pas la place qu'il occupe dans la société de Londres et l'affection que lui ont vouée les cœurs anglais.
Irving est un des hommes les plus populaires du Royaume-Uni. Chaque nuit, quand il quitte le théâtre, la foule se masse à la porte des coulisses et se découvre sur son passage. Et dans cette ovation quotidienne qui lui est faite, il entre autant de respect que d'admiration.
Irving n'est pas un comédien comme un autre, un bohème de l'art, qui s'exhibe dans toutes les scènes et dont le public se lasse, après quelques années de fol engouement. Il a pignon sur rue, il joue chez lui, dans un théâtre qui lui appartient. Il est son
propre directeur, son metteur en scène et quelquefois son poète ; il modifie à sa guise les œuvres qu*il daigne interpréter, il les arrange, les raccourcit, les tripatouille^ sans que personne y trouve à redire, tant on a confiance en son goût d'artiste et de lettré. Mille légendes courent sur lui et toutes à son avantage. On ne tarit pas d'éloges sur son merveilleux talent et Ton vante, plus encore, ses qualités de gentleman, sa courtoisie, sa bonne grâce, la générosité avec laquelle il ouvre sa bourse à. ses camarades malheureux.
— Venez m'en tendre dans Becket (m'a-t-il dit quand je suis allé lui rendre visite) et faites-moi l'honneur de partager, après le spectacle, le souper que j'offre à quelques amis.
Becket est un drame de lord Tennyson, le poètelauréat, dont la mort mit naguère l'Angleterre en deuil. C'est, à notre point de vue, une œuvre théâtrale assez médiocre, plutôt une succession de tableaux historiques, auxquels s'entremêlent des épisodes romanesques et fadement langoureux. Mais le sujet intéresse Tamour-propre national, l'auteur jouit d'une immense renommée, la pièce est montée avec luxe et jouée avec éclat... Cent représentations consécutives n'ont pas épuisé son succès. La salle est toujours remplie.
Quand j'y pénètre, les fauteuils d'orchestre, le balcon, les loges sont garnis d'hommes en habit noir et de femmes décolletées. La représentation com-
mence à huit heures vingt minutes. A huit heures un quart, tout le monde est arrivé. On sait Irving inflexible sur ce point : il frappe les trois coups à l'heure indiquée et se conforme scrupuleusement aux prescriptions du programme. Le premier en tr 'acte doit durer douze minutes, le second treize, le troisième sept, le quatrième quatorze. Et le régisseur attend, montre en main, dans la coulisse, que ces intervalles soient écoulés, et à la quatorzième minute, juste, sans une seconde de grâce, le rideau se relève. Quel bel exemple d'exactitude à donner à nos directeurs parisiens I
Les scènes du prologue sont écoutées d'une oreille un peu distraite. On attend Tétoile... Soudain un murmure, léger comme un vol d'abeille, court dans le public. C'est lui, c'est Irving... Il apparaît sous les traits du vénérable Becket, évêque de Canterbury, qui fut assassiné, au xn® siècle, sur Tordre du roi d'Angleterre Henri II, dont il contra'riait la politique.
La tète est admirable, d'une finesse, d'une mobilité rares. Elle prend toutes les expressions, elle traduit toutes les nuances de sentiment par où passe le héros : la douleur, la foi, la colère, la résignation. Je comprends assez mal le dialogue, mais je le devine, tant la mimique de l'artiste est éloquente. Son œil surtout est prodigieux, un œil inquisiteur et royal, tout à la fois dur et tendre, qui ordonne et qui caresse, qui foudroie et qui bénit, un œil de Pape ou d'Empereur, un œil de manieur d'hommes.
A cela, joignez une incomparable noblesse d'attitudes et de gestes, et vous aurez une idée de ce génie dramatique, dont aucun acteur français ne peut nous donner l'équivalent. Irving, c'est Mounet-Sully, avec moins de splendeur et de beauté plastique, mais avec quelque chose de plus intime, de plus profond, de plus solidement médité. Je ne sais rien qui dépasse Teffet du dernier tableau de Becket^ alors que Farchevèque de Canterbury, affrontant le poignard de ses bourreaux, leur pardonne avant de mourir et lève au ciel des regards d'espérance et d'agonie. Quel regard I Et quel frisson dans la salle! Et quel enthousiasme! et quels bravos furieux!
... Irving nous fait dire qu'il nous attend à souper...
Il a réuni autour de sa table un certain nombre d'écrivains anglais, d'hommes du monde, de comédiens célèbres, auxquels sont venus se joindre, sur sa prière, quelques Français de passage. Je pénètre, par les coulisses, dans le foyer du théâtre où sont déjà, réunis : MM. Boïto, le musicien de Méphisto^ phélès^ le librettiste de FaUtaff\ Grau, l'imprésario bien connu; nos confrères les critiques du Times et du Daily Telegraph; Bancroft, qui joue le principal rôle de Diplomacy^ une pièce adaptée de la Dora de Sardou et qui fait fureur, et Jules Claretie, Francisque Sarcey, Goquelin cadet, l'architecte Charles Reynaud, chargé par le gouvernement d'étudier la décoration et l'éclairage des scènes anglaises, et d'autres per-
sonnages qui, tous, parlent purement notre langue et nous accueillent avec courtoisie...
La chambre où nous nous trouvons est sobrement et luxueusement meublée.., le vrai confort... Aux murs, tendus de velours vert, sont accrochées des toiles anciennes, un intérieur flamand, des portraits de cavaliers en bottes molles, de seigneurs à jabot, d'hommes à perruque, qui jouèrent la comédie au siècle dernier, ou au commencement de celui-ci. Irving a groupé autour de lui Timage de ses glorieux aînés, il s'en est fait comme une galerie d'ancêtres. Ces toiles, noircies par le temps, s'égaient, ce soir, du reflet des cristaux, des porcelaines, des nappes blanches et des bougies roses .. En voyant arriver Irving, correctement sanglé dans son habit noir, souriant et grave, avec, sur le visage, cet air de dignité un peu hautaine qui ne le quitte jamais, je comprends que cet artiste est bien le petit-fils de Garrick, de Kean, dont la statue se dresse à Westminster, à. côté de celle des princes, et que j'ai devant moi le digne héritier de la race des comédiens gentilshommes.
Le hasard, ou, plus justement, ma bonne étoile, me place à table auprès d'un gentleman, dont je n'ai pas le droit de dire le nom, mais qui est très répandu dans la haute société anglaise et qui jouit ici d'une considération exceptionnelle.
Je profite de cette excellente aubaine et j'arrache à mon voisin des confidences assez piquantes. Tout d'abord, la conversation roule sur les femmes.
— Il me semble, lui dis-je, que les Anglaises s'habillent avec plus d'élégance qu'autrefois. Elles ne portent plus ces costumes bizarres, ces écharpes de soie et ces coiffures du temps de la reine Elisabeth, auxquels, jusqu'à ces dernières années, elles étaient obstinément demeurées fidèles... C'est une victoire pour la France, ou, tout au moins, pour les couturiers français...
— Oui, vous avez raison, nous subissons votre influence. Et c'est peut-être tant pis pour nous. Nous commençons à perdre ce qui constituait notre originalité, ce qui nous distinguait des autres peuples. Nous imitons vos robes, nous imitons vos comédies, bientôt nous lirons vos livres et nous adopterons vos mauvaises mœurs...
Me voyant sourire, à cette explosion de vertu, mon interlocuteur reprend aussitôt :
— Je devine votre pensée ; vous nous traitez d'hypocrites, vous croyez que nous faisons nos coups à la sourdine et que, sous des dehors austères, nous cachons des abîmes de perversité... Eh bieni quand cela serait? Ne vaut-il pas mieux déguiser ses vices que les étaler au grand jour? Nous sommes pudibonds, c'est possible, nous goûtons médiocrement les grivoiseries de vos romans; nous sommes choqués par vos pièces modernes, qui roulent toutes, sans exception, sur l'adultère ; vous nous trouvez ridicules, je le sais, mais au moins quand vous venez à Londres, en famille, les yeux de vos filles et de vos
femmes ne sont pas choqués par des gravures obscènes, leurs oreilles ne sont pas souillées par des refrains orduriers... Tandis que chez vous!...
« Une seule chose nous sauve, Tobservance du cant, et le respect de ces préjugés que vous qualifiez de surannés. Ici à Londres, dans Tétat actuel de nos mœurs, tout homme atteint par le scandale est un homme déshonoré, même si, après coup, son innocence est proclamée. Je connais un char-v mant garçon qui perdit sa place, et une place excellente, parce qu'une lettre anonyme l'avait dénoncé comme voleur. Arrêté sur un faux rapport, il fut immédiatement relâché et obtint du juge une réparation solennelle et un certificat d'honnêteté. Mais les journaux avaient annoncé son arrestation. Gela suffit. Il dut quitter Londres et se réfugier aux colonies. »
Vivent les vins de France I Rien ne leur résiste I Ils délient les langues les plus discrètes et font sortir de son puits la Vérité I Sous l'influence du Champagne, mon interlocuteur s'anima. Il me traça un tableau saisissant de la vie anglaise, fixant d'un mot juste, sans acrimonie et sans faiblesse, la part de chacun; il m'analysa le caractère de ses compatriotes où dominent l'orgueil, l'activité, l'égoïsme, l'amour de la propriété et l'intelligence du commerce; il me montra l'influence de ce caractère sur la politique du Foreign-Office et sur l'extension de l'empire colonial ; il m'épouvanta en me dépeignant la misère du peuple.
sa résignation, Timpuissance où il était de lutter pour améliorer son sort...
Puis, s'échauffant toujours, Thonorable gentleman me fit part des derniers bruits qui couraient par la cour et par la ville, il confia à ma loyauté des secrets redoutables, il me narra des anecdotes salées et m'apprit certains mystères qui eussent fait les délices de Brantôme I
Je n'aurai pas Tindélicatesse de répéter ses méchants propos...
J'aime mieux croire qu'il s'est joué de ma candeur; qu'il a cédé au plaisir de mystifier un Parisien, et que la vertu des misses et des ladies continue de fleurir sur le sol de l'Angleterre, 3omme un lis immaculé I...