‹ Portraits intimes (volume 4)Chapitre 47 sur 50 · QUELQUES FANTAISISTES · texte numérisé non relu

QUELQUES FANTAISISTES

L — H. ADRIEN BLANDI6NIÈRES

Le jour solennel est arrivé... Tous les candidats, en files pressées, ont fpappé à la porte des immortels et gravi le douloureux calvaire des visites obligées. Ils ont affronté la politesse de MM. les Ducs, la rudesse de MM. les Professeurs, et le sourire plus cruel encore de M. Jules Simon. Parmi ces candidats, deux ou trois sont illustres, quelques autres jouissent d'une honnête renommée.

Un seul est tout à fait inconnu du public parisien. Nous savons seulement qu'il est natif de Toulouse, qu'il exerce la profession de poète et qu'il se nomme Adrien Blandignières. Mais quels peuvent être l'état civil, la physionomie, l'âge, le talent et les œuvres de ce mystérieux compétiteur? C'est ce qu'il s'agissait d'élucider.

Je me suis mis en campagne... J'ai interrogé les

bibliophiles, fouillé dans les boites des bouquinistes, remué la poudre des archives nationales, et, après de longs et laborieux efforts, j'ai réussi à mettre la main sur deux volumes signés d'Adrien Blandignières. L'un, intitulé la Sosur de charité, date de 1885; le second, plus récent, porte ce titre :

MES FINES PERLES (OEuTres choisies).

Enfin I j'allais donc savoir I... J'ai tourné fiévreusement la première page, et la tête de M. Adrien Blandignières m'est apparue . Elle n'est pas banale , je vous assure. L'œil de M. Blandignières est noyé de mélancolie, son front est puissant. Sa lèvre dédaigneuse est ombragée d'une moustache au pli conquérant. Cet homme doit exercer un redoutable empire sur les Toulousaines sentimentales...

Au recto, se trouvent mentionnés les titres, grades et dignités du poète. Et vous allez voir s'ils sont ronflants.

M. Adrien Blandignières a l'honneur d'être :

1® Membre du félibrige ;

2** Membre de la Société académique franco-hispanoportugaise de Toulome;

3** Lauréat de l'Académie Jasmin;

4" Délégué de la Pomme à cidre de Paris;

6* Membre associé des Jeux floraux de Marseille \

DEUX CANDIDATS A L'ACADÉMŒ 349

6** Mentionné à r Académie des Jeux floraux de Toulouse \

70 Patron de Clémence Isaure... etc., etc.

Je comprends que Tâme de M. Blandignières soit ambitieuse, et qu'il ait soif d'ajouter un nouveau fleuron à sa couronne déjà si brillante. N'être qu'un simple « délégué de la Pomme à Cidre » et devenir le confrère de Paul Bourget : quel rêve pour un fils du Capitolel...

Mais l'ambition, si légitime soit-elle, ne suffît pas à forcer les portes de l'Académie française. Encore faut-il posséder un bagage littéraire. L'instant est venu de lire les vers du glorieux « patron de Clémence Isaure » et d'examiner ses fines perles. A l'œuvre donci Armons-nous de courage, et montons à l'assaut de ce volume I Et si, chemin faisant, nous y trouvons quelques longs poèmes, dignes d'estime, ou même quelques sonnets sans défauts, nous nous ferons un devoir et un plaisir de les signaler à l'admiration des foules...

Tout d'abord, M. Blandignières s'empresse de nous fournir, dans la langue des dieux, certains renseignements biographiques. Il nous apprend qu'il a l'avantage de résider à Toulouse, dans la rue du Chant-des- Merles :

C'est au séjour du Chant-des-Merles.

Où je demeure avec ma sœur, Que j'ai trié ces fines perles Pour les offrir à votre cœur.

Nous sommes tout émus de ce gracieux hommage ; mais notre curiosité n'est point satisfaite. Nous voulons pénétrer plus avant dans Tintimité de Tauteur, connaître sa vie, son passé, compatir à ses regrets, nous associer à ses espérances. Cet autre quatrain va nous dévoiler le fond de son âme :

Un poète visible à toute heure du jour, Bénissant le Sénat qui vota le dÎYorce, Désire sur-le-champ accorder son amour A la rare beauté qui lui tendra Tamorce.

Ehl quoi! Ce pauvre M. Blandignièresl... Lui aussi, il a connu les déceptions conjugales! Il a été trahi dans ses affections ! Mon Dieu ! que les femmes sont perfides! Mais M. Blandignières n'est pas homme à se laisser abattre parla destinée, il lutte, il réagit; il ne demande qu*à oublier Tinfidèle, il brûle du désir de se consoler, et il est prêt, sur-le^hamp (entendezvous, mesdames!), à vous offrir son cœur et sa main. On nous Tavait toujours dit : les Toulousains sont impétueux. Ils ne s*amusent point aux bagatelles, et mènent tambour battant les affaires amoureuses...

Ne croyez pas, cependant, que M. Adrien Blandignières s'attarde, comme Coppée ou Sully-Prudhomme, aux questions de sentiment. Sa Muse est plus héroïque. Elle chante la gloire de la France; elle flétrit nos ennemis séculaires, elle exalte la vaillance de nos alliés, le courage et Thabileté de nos généraux... M. Blandignières a lu dans les feuilles, Téloge

du gouverneur de Paris, Thonorable général Saussier. Aussitôt, il saisit sa Jyre et en tire ces accents :

Général, tes succès dans les grandes manœuvres

Font prévoir tes exploits dans tes prochaines œuvres!...

Et son enthousiasme croissant toujours, son imagination s'échauffant, l'inspiration l'emportant au delà des nues, il s'adresse, non plus à nos soldats, non plus aux soldats russes, mais au Tzar lui-même, au Grand Empereur Alexandre III :

toi dont le seul nom fait tressaillir TEurope Et fait courber le front de tous les Allemands, Mets le comble à nos vœux par ton cœur philanthrope, Fais-nous rendre l'Alsace et Lorraine, nos champs.

(A la bonne heure! M. Blandignières exprime clairement sa pensée. L'empereur Alexandre III saura maintenant ce que nous exigeons de lui.)

Ton regard amical change notre horoscope,

Il peut nous préserver des malheurs les plus grands.

Je crois être h la fois ton serviteur et pope

En publiant partout les bienfaits que tu rends.

(Je n'aime pas beaucoup ton serviteur et pope,,. Mais qu'est-ce qu'une gaucherie auprès de tant de beautés I)

La gran deur de ton âme a rajeuni la France Et nous ouvre soudain une ère d'espérance, De fortune, de gloire et de prospérité.

Elle est notre unité redoutable et suprême; Elle impose la paix à la triplice môme.

Tzar! à toi nos cœurs et l'immortalité!

Si je n'avais peur d*étre pédant, je dirais à M. Blandignières que, depuis la Fille du régiment^ les poètes n'osent plus faire rimer le mot France avec le mot espérance; que cette grandeur d'âme du tzar qui est notre unité redoutable et suprême^ me paraît difficile à. concevoir... Ce seraient là des arguments bien mesquins, auxquels M. Blandignières ne répondrait que par le mépris... Aussi vaut-il mieux que je me taise...

Vous le voyez, M. Blandignières n'est point le premier venu. C'est un bon patriote, un Français de la vieille roche, et j'éprouve une réelle tristesse en songeant qu'aucun des Quarante ne daignera peut-être lui donner sa voix...

Aucun I... J'exagère I... M. Blandignières peut compter sur un suffrage : celui de M. Jules Claretie. En effet, au moment où je vais fermer le petit volume, le sonnet suivant me saute aux yeux :

Page 1