LE JUBILÉ DE SARCEY
La petite ville de Dourdan, d*ordinaire si paisible, est en rumeur... Les habitants se massent dans la grand'rue pour regarder passer quelques douzaines de citoyens qui se dirigent, à petits pas, vers Thôtel- 1er ie du Croissant... Quels sont ces personnages? Des fermiers, reluisant de propreté, des bourgeois sanglés dans la redingote du dimanche... Deux ou trois d'entre eux marchent lentement, les jambes vacillantes elle chef branlant; presque tous ont franchi le cap de la cinquantaine... Us échangent des poignées de main, ils causent avec animation; ils évoquent des souvenirs, où le même nom revient sans cesse, le nom de « Sarcey »... Ces braves gens, accourus des quatre coins de la Beauce, et réunis aujourd'hui à Toccasion d'un banquet confraternel, sont les anciens élèves de rinstitution Sarcey, les compatriotes, les amis d'enfance, les camarades ^e classe de notre critique national Francisque Sarcey.
Et notre cher doyen est au milieu d'eux, exubérant et joyeux comme toujours, ravi, mais pourtant un peu ému de revoir, après un demi-siècle, Tendroit où s'écoulèrent ses années d'écolier... Oui, c'est bien sa vieille ville I... Elle n'a pas changé! Il la reconnaît 1... A chaque coin de rue ce sont des exclamations. Voici la boutique jaune du boulanger. (Fabrique-t-il encore cette exquise galette dont le « fils à M. Sarcey » se délectait vers 1839?) Voici l'officine du charcutier... (Qu'est devenue la belle charcutière qui trônait au comptoir et débitait avec tant de majesté les boudins du réveillon?) Plus loin, tout à côté de l'hospice, brille l'étalage d'un épicier fastueux. C'est là qu'Emile Bergerat grandit, au milieu des pains de sucre et des pots de confiture; là qu'il reçut du bon Francisque ses premières leçons de grammaire, et qu'il apprit à. forger les armes dont il devait se servir I... (l'ingrat I) pour molester son excellent maître!... Voici d'autres échoppes, croulantes et enfumées : le savetier, le bourrelier, le marchand de graines, et l'antique auberge du Soleil-Levant^ avec sa branche de houx et son enseigne grinçante... Voici les monuments historiques de Dourdan, le château, le marché couvert, le pavillon du prince Lucien, où, chaque année, à la Saint-Florentin, se réunissaient les riches meunières, couvertes de soie et de diamants. Avec quelle crainte, mêlée d'orgueil, les jeunes potaches offraient leur bras aux belles meunières!... Hélas! où sont les neiges d'an tan I...