‹ Portraits intimes (volume 5)Chapitre 14 sur 37 · M. JULES CLARETIE · texte numérisé non relu

M. JULES CLARETIE

Une maison enfouie dans la verdure; toute simple à l'origine, puis successivement embellie et agrandie, augmentée de deux ailes, surélevée d'un étage, ornée de lanternes en fer forgé, de balcons ouvragés, de plaques de faïence et de vases, rustiques d'où s'échappent des grappes de fleurs odorantes. Tout autour, un jardin, coquettement dessiné, qui n'est pas très grand et qui paraît immense, tant il contient d'allées sinueuses et de coins mystérieux. Telle est la retraite où M. Jules Claretie vient, chaque été, se reposer de ses labeurs administratifs et goûter les tranquilles délices de la vie familiale.

A peine avons-nous sonné à la grille que nous le voyons accourir, la main tendue; il est coiffé d'un toquet de horse guard et serré dans une veste bretonne aux jaunes passementeries : c'est sa tenue de travail. Il a la mine guillerette, le regard joyeux. Il arpente ses pelouses d'un pied agile. Son nez spirituel hume la brise. Ce lieu est son paradis; il y prend des forces en vue des luttes futures. Ses deux chiens le suivent, César, un robuste montagnard, qui ressemble à ces lions pacifiques que les sculpteurs du dernier siècle

aimaient à asseoir sur les fontaines publiques, et Trim, un écossais au poil fauve.

« Entrez, on vous attend! »

Et, tandis que notre ami Mairet, le photographe de la Revue Illustrée, tire ses plans, nous taillons une première € bavette ». Notre bon oncle Sarcey, qui nous accompagne, s'est assis sur le banc peint en vert, les deux poings sur sa canne, son feutre gris bien planté, ayant la solide encolure des meuniers de son pays, et, comme de coutume, l'esprit alerte et le verbe cordial. M™e Glaretie, qui nous fait avec autant d'esprit que de bonne grâce les honneurs de son cottage, est venue nous joindre... Et l'on cause... La cloche du déjeuner nous appelle... Et l'on cause encore... Et les minutes s'envolent, rapides.

Je ne sais pas d'entretien plus léger à la fois et plus instructif que celui de Glaretie. Il a tout vu, il connaît tout le monde, il possède des secrets redoutables qu'il se garde bien de révéler, car il est la discrétion même. Il eût fait un subtil ambassadeur si son destin l'eût dirigé vers la politique. Le peu qu'il en laisse deviner émoustille la curiosité sans la satisfaire. Ah! s'il voulait parler! Il parlera un jour, n'en doutez pas. Et nos neveux auront de quoi se divertir. Songez que M. Glaretie entretient un commerce journalier avec les êtres les plus nerveux, les plus inquiets, les plus séduisants et les plus décevants qui soient : les poètes, les comédiens et les comédiennes. Il n'a qu'a tendre l'oreille pour noter des mots dignes de Molière, des mots nalure. Il en a fixé quelques-uns dans son Brichanleau, il en tient beaucoup d'autres en réserve. Avant de gouverner le Théâtre-Français, il comptait vingt-cinq ans de loyaux services dans le journalisme. Il a frôlé, de 1860 à 1885, toutes les gloires éphémères ou durables des arts, de la politique et des lettres. Et, comme sa mémoire est d'une étendue et d'une sûreté

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